Miris kise na Balkanu / The scent of rain in the Balkans (Serbie, 2010)

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C’est l’adaptation d’un bestseller méconnu en France, un roman historique de Gordana Kuic, l’histoire forte d’une famille juive de Sarajevo entre 1914 et 1945. Réalisée par Ljubisa Samardzic, en 14 épisodes d’environ 50 minutes, c’est une série qui certes ne paie pas de mine: la plupart des scènes sont tournées en intérieur avec un éclairage artificiel de studio télé; une musique discrète et répétitive, omniprésente en fond sonore, illustre de façon uniforme chaque passage du récit, sans être modulée en fonction de la tension dramatique; le maquillage des acteurs est parfois trop voyant, on le voit couler sous la chaleur des projecteurs. Mais malgré les limites de la production et la tonalité quelquefois un peu mièvre, sentimentale, des intrigues, j’ai trouvé la série captivante et l’ambiance balkanique qui y règne non dénuée de charme. Surtout, c’est l’occasion de découvrir une communauté oubliée, les juifs séfarades exilés dans ce qui fut l’Empire austro-hongrois et s’exprimant en ladino (langue mêlant l’espagnol ancien et l’hébreu, à ne pas confondre avec le ladin, langue rhéto-romane helvétique), à  travers une version romancée des souvenirs de jeunesse de la mère de Gordana Kuic.

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La série retrace le parcours des membres de la famille Salom et plus particulièrement des cinq filles  de Léon et Esther: Blanka, Riki, Buka, Nina et Klara. Celles-ci sont tiraillées entre le devoir d’observer les coutumes juives ancestrales et la nécessité de s’intégrer dans la société balkanique de l’époque. La période est tourmentée et la fratrie traverse tant bien que mal les deux conflits mondiaux, les sœurs étant fréquemment contraintes à mener des existences séparées, à vivre dans des villes éloignées les unes des autres selon les caprices du destin et les soubresauts de l’Histoire. Elles ont conscience de leurs origines espagnoles, se souviennent avec douleur de l’expulsion de leurs ancêtres en 1492 et de leur implantation en Bosnie des siècles plus tôt. Chacune des filles a un tempérament bien affirmé et n’hésite pas à outrepasser les conventions de sa communauté, revendiquant ainsi une émancipation en phase avec les mœurs contemporaines. Elles respectent cependant certaines traditions bien ancrées, comme les rites funéraires (ainsi, lorsque leur grand-père meurt lors du premier épisode, elles se réunissent autour de sa tombe et posent chacune une pierre devant la stèle, en hommage au défunt).

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Les premiers épisodes se déroulent en 1914, une année marquée à Sarajevo par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand par Gavrilo Princip: l’évènement est montré brièvement, en insistant sur la panique qui saisit la foule suite aux coups de feu. Par la suite, lors du déclenchement de la guerre, le fils de famille, Atleta (Stefan Buzurovic) est mobilisé. Ce jeune homme au crâne dégarni reste au second plan, ne faisant que quelques apparitions furtives dans la série: on apprend qu’une fois revenu de la guerre, il mène une carrière de journaliste à Zagreb et qu’il épouse une juive ashkénaze, rompant ainsi avec la coutume séfarade des unions intracommunautaires. La série se concentre plutôt sur les personnages féminins. L’aînée, Buka (Tamara Dragicevic), est celle qui connaitra l’existence la plus difficile. Initialement, elle veut épouser un libraire bien plus âgé qu’elle, mais celui-ci repousse ses avances, l’estimant trop jeune pour pouvoir vivre avec un vieux rat de bibliothèque tel que lui. Elle finit par s’unir avec un jeune étudiant en théologie, Danijel Papo, qui lui donne deux fils jumeaux, avant de sombrer dans la démence.

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Danijel avait prévenu Buka que la folie frappe les membres masculins de sa famille depuis des générations. Il est sujet à de violentes crises de colère, développe une obsession pour les livres religieux (particulièrement le Kuzari, un ancien traité de philosophie juive) et finit par être interné à l’asile, laissant son épouse élever seule sa progéniture. Plus tard, lors de la seconde guerre mondiale, ses deux fils sont déportés au camp de concentration de Jasenovac, dont ils ne réchapperont pas. Alors que sa santé est déclinante et qu’elle passe ses journées alitée, sa sœur Nina apprend la terrible nouvelle et ne se résout pas à la lui avouer, de peur que cela ne l’achève. Buka meurt des suites d’une longue maladie en ignorant le triste sort de ses enfants. Les autres protagonistes n’ont heureusement pas une vie aussi tragique, mais tout de même mouvementée. Ainsi, Nina Salom (Kalina Kovacevic), qui a ouvert un salon très chic où elle exerce la profession de chapelière, fréquente la bonne société et est relativement aisée.

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Elle tombe amoureuse d’un certain Skoro, un serbe de religion chrétienne, ce qui provoque un tollé dans sa famille (elle subit les remontrances de tante Nona, la matriarche). Skoro s’engage dans l’armée autrichienne et revient blessé des combats de la première guerre mondiale. Le couple vivra à l’écart des autres membres de la famille Salom, Nina restant en froid avec sa parentèle. De nature indépendante et plutôt individualiste, elle n’hésite cependant pas à aider ses sœurs à subvenir à leurs besoins, leur prodiguant le cas échéant des conseils pour se lancer dans le commerce et ouvrir un salon. C’est malheureusement le personnage le moins développé parmi les cinq filles Salom, moins encore que sa sœur Klara (Marija Vickovic), qui n’est présente que par intermittences dans la série, où l’on suit essentiellement ses démêlés conjugaux.  Elle succombe au charme d’Ivo Valic (Stipe Kostanic), un séducteur sans scrupules, qui très vite la trompe sans vergogne, part s’installer loin d’elle (à Milan) et refuse de lui envoyer l’argent pouvant lui permettre de subsister.

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Ivo se révèle être un individu froid, dépourvu d’empathie et irresponsable: un choix funeste pour Klara, malgré l’assentiment de sa famille pour cette union entre deux juifs séfarades. Délaissée, elle part vivre dans l’actuelle Slovénie, à Škofja Loka. Elle reste un protagoniste secondaire, contrairement à deux de ses sœurs, Riki et Blanka, qui monopolisent la plupart des intrigues. Riki (Aleksandra Bibic) trouve très tôt sa vocation: elle veut devenir danseuse. Dans les premiers épisodes, on la voit improviser des chorégraphies enlevées devant ses proches, lors des repas de famille. On suit ensuite sa carrière, qui passe par une école de danse à Vienne, les cours du studio Legato à Paris ou encore le prestigieux ballet national de Belgrade. C’est là qu’elle s’éprend du secrétaire général de l’établissement, Milos (Igor Damjanovic). La série nous gratifie de quelques belles prestations sur scène, ainsi que d’une séquence charmante où Riki exécute une danse virevoltante au son des violons lors d’une étape de tournée à Dubrovnik, en extérieur et au milieu d’une volée de pigeons. Mais sa brillante carrière va connaitre un brutal coup d’arrêt, lorsqu’elle s’effondre en plein spectacle, victime des conséquences d’une tuberculose osseuse.

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Riki doit quitter à contrecœur le métier, alors qu’elle projetait d’intégrer le ballet londonien de Sadler Wells. Elle se reconvertit en ouvrant un salon de chapelière à  Belgrade, où elle promène sa silhouette désormais claudicante. Cependant ses pairs ne l’ont pas complètement oubliée: un soir où elle assiste à une représentation du Lac des cygnes, elle reçoit à la fin du spectacle un vibrant hommage de la part de la troupe. L’autre protagoniste prépondérant de la série est Blanka (Mirka Vasiljevic). Au long des épisodes, la narratrice en voix off à la voix chevrotante n’est autre que Blanki âgée. Sa relation avec un jeune homme d’affaires serbe, Marko Korac (Sinisa Ubovic) occupe une place importante dans la fiction. Le couple a un côté glamour et fait l’objet de quelques scènes hautement romantiques. Marko est un businessman prospère, surtout actif dans la communication (il est patron de presse et travaille aussi pour la Paramount). C’est le gendre idéal mais sa famille chrétienne orthodoxe voit d’un mauvais œil sa liaison avec une juive.

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Marko et Riki finissent malgré tout par se marier, selon le rite orthodoxe russe, comprenant l’office du couronnement, où les époux doivent porter des couronnes d’or et d’argent. Blanki est une femme volontaire et dotée d’un fort caractère. Elle a également un don de prémonition, elle est capable de sentir si un être cher vivant à distance est sur le point de mourir. Ainsi, elle réalise avant tout le monde que sa mère est décédée et accourt chez elle pour constater qu’elle vient de passer de vie à trépas. C’est le seul élément vaguement surnaturel de la série. Celle-ci, outre proposer une chronique familiale s’étalant sur des décennies en mettant l’accent sur les relations sentimentales entre les protagonistes, s’attache à évoquer la vie en temps de guerre, surtout lors des derniers épisodes qui traitent de la seconde guerre mondiale dans les Balkans. Les bombardements de Belgrade par la Luftwaffe, forçant la population à se réfugier dans des bunkers, le bref interlude du coup d’État du général Dušan Simović (opposé à une alliance avec les puissances de l’Axe), la prise de pouvoir par les Oustachis et l’instauration de leur régime fasciste forment la toile de fond des destinées de la famille Salom.

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Pendant la guerre, les sœurs doivent faire face à la menace grandissante pesant sur la population juive, elles se résignent à fuir et se trouvent bientôt éparpillées à travers l’Europe. De son côté, Marko voit le journal dont il est propriétaire réquisitionné: avoir une presse libre devient vite illusoire. Il manque une première fois d’être arrêté pour l’assassinat d’un officier qu’il n’a pas commis avant d’être incarcéré pour le simple fait d’avoir épousé une juive. Blanki se démène pour le faire sortir de prison et envisage même de divorcer pour effacer les liens de Marko avec sa famille séfarade. Un ordre transmis par Zagreb (forgé par un faussaire) permet finalement de le libérer (alors que, souffrant de diabète, il a été transféré à l’hôpital) et le couple doit fuir en se munissant de faux papiers. Suite à une proclamation des autorité selon laquelle tous les réfugiés belgradois doivent revenir dans leurs foyers sous peine de voir leurs biens confisqués, Riki a retrouvé son salon intact mais est forcée de se signaler à la police et doit porter en permanence un brassard avec une étoile jaune. On lui demande bientôt de se rendre dans un lieu public pour se faire enregistrer, comme tous les autres juifs, mais une ancienne collègue du ballet de Belgrade la dissuade de s’y rendre, car elle pressent que c’est une rafle qui l’y attend et un aller sans retour pour les camps de la mort.

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La série insiste sur le fait que de simples citoyens se sont comportés avec bravoure et n’ont pas hésité à cacher des juifs, leur sauvant la vie à de multiples reprises. La brutalité du régime des Oustachis est mise en évidence (flicage généralisé, manifestations quotidiennes de xénophobie), mais pas leurs pires exactions (on ne nous montre pas les massacres qu’ils perpétrèrent, ni le cauchemar de l’univers concentrationnaire). Également,  la fiction dénonce les travers de la résistance yougoslave, en particulier des Partizani, mouvement armé d’inspiration communiste commandé par Tito, devenu en 1945 une véritable armée de libération, mais qui se livra alors à des pillages dans les campagnes, faisant preuve de brutalité envers les gens suspectés de collaborer avec l’ennemi. Riki, réfugiée au sein d’un foyer de paysans, un milieu un peu rustre auquel cette citadine a bien des difficultés à s’adapter, est confrontée à l’un de ces bataillon qui, la prenant pour une traitresse, menace de la fusiller sur le champ. Dans une scène où culmine la tension dramatique, elle affronte la situation avec un courage frôlant la témérité.

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En dépit des carences flagrantes de la production, évoquées dans le premier paragraphe, et du caractère fleur bleue de certaines intrigues sentimentales, The scent of rain in the Balkans est loin d’être un programme bas de gamme. Les dialogues sont bien ciselés, la série offre un résumé saisissant de l’histoire des Balkans dans la première moitié du XXe siècle.  Surtout, ce qui lui confère un caractère unique, c’est la description d’une culture séfarade en voie d’extinction, avec ses chants traditionnels ( qui retentissent maintes fois au cours des épisodes, la chanson qui revient le plus souvent étant Adio Querida, une complainte mélancolique aux sonorités hispaniques), ses rituels immuables et ses spécialités gastronomiques (telles le pastel di carne con massa fina, une tarte à l’oignon,  le sogan-dolma, un plat au yaourt typique de la ville de Mostar, ou encore le sungatu, une terrine aux poireaux: autant de mets qui m’étaient inconnus avant ce visionnage).

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Le thème de la mémoire traverse la série, il apparaît nettement que l’important pour la famille Salom est de sauvegarder le souvenir des générations passées: dans un passage trop bref, Blanki et Riki effectuent un pèlerinage en Espagne, sur les traces de leurs ancêtres, visitant les lieux même de leur existence passée et lorsqu’elles visitent, après la guerre, le cimetière où reposent des membres de leur famille depuis des décennies, elles sont peinées de voir les sépultures chamboulées et de ne plus pouvoir identifier les tombes où se recueillir. En définitive, ce qui séduit dans cette fiction, c’est sa valeur de témoignage, le fait qu’elle nous donne un aperçu de l’âme d’une communauté, fragment d’une diaspora juive métissée à la culture des Balkans. J’avoue avoir été tenté, à l’issue du premier épisode, d’arrêter là, n’y voyant qu’une énième fiction patrimoniale à tendance soapesque. Heureusement, la série se révèle être bien plus que ça, l’apport culturel pour le téléspectateur désireux d’en savoir plus sur la mosaïque ethnique yougoslave au XXe siècle étant indéniable.

Vidéo ci-dessous: la chanson du générique de la série, Adio Querida.

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Xin Li Zui / Evil Minds [saison 1] (Chine, 2015)

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Pour la seconde fois en quelques semaines, direction la Chine, avec un thriller produit par IQiyi, un gros site de publication de vidéos en ligne dans ce pays. La websérie, sous-titrée en anglais (par ailleurs, un sous-titrage en français est en cours d’élaboration), comporte dans sa première saison 24 épisodes d’environ une demi-heure chacun. La seconde saison est visible depuis décembre 2016, mais je ne l’ai pas encore regardée (elle a été semble-t-il accueillie moins favorablement que la saison initiale). Evil Minds est l’adaptation des polars à succès de Lei Mi racontant les enquêtes d’un jeune profiler de génie, qui est par ailleurs un doctorant rédigeant une thèse sur la psychologie des criminels violents. Scénarisée par Gu Xiaobai et réalisée par Wu Bai, c’est une série à haute tension où se multiplient les rebondissements spectaculaires.

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La mise en scène est très léchée et contribue à l’atmosphère poisseuse de la fiction, où des serial killers sévissent en donnant libre cours à leurs pulsions macabres, leur folie meurtrière se doublant de talents de manipulateurs propres à égarer la police. La gamme des plans de caméra employée est très variée, avec cependant une prédilection pour les travelings et les vues plongeantes. Les musiques sont appropriées mais manquent un peu de variété, on peut se lasser de leur répétition à chaque épisode. On remarque cependant la présence au générique d’une vieille chanson française des années 30, Sombre dimanche, interprétée par Damia (une ritournelle pour gramophones qui avait la réputation de pousser au suicide ses auditeurs, reprise récemment par Claire Diterzi). Le budget de la série est important (80 millions de yuans pour l’ensemble de cette saison) et cela se voit à l’écran. L’inconvénient d’une création aussi onéreuse est que, même si c’est certainement une nécessité financière pour les producteurs, le placement de produits manque un peu de discrétion, les marques sponsors étant souvent visibles en gros plan, y compris dans les images du générique.

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Le premier épisode permet de se familiariser avec l’enquêteur, Fang Mu (Chen Ruo Xuan), un étudiant solitaire, hanté par le souvenir de ses amis disparus, mais aussi un prodige à l’esprit analytique aiguisé, capable d’intuitions fulgurantes. Il parvient à anticiper les actions du meurtrier en voyant le monde à travers ses yeux injectés de sang, de saisir la logique malsaine derrière ses actes effroyables. C’est un personnage intéressant car il est à la fois fort intellectuellement et fragile sur le plan psychologique, en proie parfois à des crises d’angoisse et à des hallucinations cauchemardesques. Il a une petite amie énigmatique, fuyante, Chen Xi (jouée par Fu Mei), rencontrée durant ses études, qui est atteinte de fréquentes pertes de mémoires (elle est obligée de noter quotidiennement sur des post-it ce qu’elle doit se rappeler le lendemain) et a été très affectée par la disparition de son père, devenu aveugle après s’être sacrifié pour elle (lorsqu’elle subit, étant enfant, un accident terrible, percutée par une voiture, elle a recouvré la vue grâce à un don de cornées de sa part).

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L’étrange relation entre Fang Mu et Chen Xi constitue un des aspects les plus mystérieux de la série, mais un spectateur attentif peut deviner la véritable nature de leurs rapports, avant les explications qui surviennent au cours des derniers épisodes. Cette trame narrative est un peu languissante, mais a le mérite d’humaniser le détective et d’apporter une dimension émotionnelle à une intrigue un peu froide, construite comme une mécanique de précision implacable. Cependant, le flic que Fang Mu seconde, Tai Wei (Wang Long Zheng), a aussi une personnalité torturée et un passé rempli de zones d’ombre. Porté sur la boisson, dépressif, il ne s’est jamais tout à fait remis d’une opération d’infiltration qui s’est mal passée, où il a été obligé de tuer d’une balle dans la tête un innocent, pour prouver sa loyauté envers un baron de la drogue et poursuivre sa mission secrète sans éveiller les soupçons de la pègre. Un traumatisme qui le poursuit sans relâche et explique peut-être son instabilité émotionnelle et son comportement violent envers les suspects les moins coopératifs.

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La saison est divisée en trois parties, relatant trois affaires distinctes. Les épisodes 1 à 6 développent un cas particulièrement sordide, rappelant le mythe du vampirisme. Un serial killer boit le sang de ses victimes (après leur avoir tranché la carotide), en se servant d’un récipient trouvé sur les lieux du crime. Très vite, on soupçonne l’assassin d’être atteint de porphyrie  (une infection sanguine grave induisant entre autres une vulnérabilité extrême aux rayons du soleil et un noircissement de la peau) et de sélectionner ses proies suivant la pureté supposée de leur liquide vital. Fang Mu parvient très vite à interpréter les maigres indices à sa disposition, mais ses déductions ne sont pas toutes expliquées de façon satisfaisante (on se demande bien comment il peut parvenir aussi rapidement à établir un profil  précis du meurtrier). Mais l’intrigue, prenante et enlevée, ne déçoit pas, et comprend quelques passages mémorables, comme une course poursuite effrénée à travers une zone industrielle et un face à face tendu entre le détective et le tueur psychopathe, en salle d’interrogatoire.

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Il y a aussi dans ces premiers épisodes des intrigues annexes, mais peu développées, comme l’affaire d’un tueur de femmes qui viole toujours ses victimes dans des lieux où il a devant lui une vue panoramique sur la ville (on voit alors une scène de viol, chose bien rare dans  les dramas asiatiques, généralement exempts de tout contenu sexuel explicite). D’autre part, on découvre quelques personnages secondaires qui joueront un plus grand rôle ultérieurement: une pom-pom girl amoureuse de Fang et qui cherche en vain à le séduire; le directeur de thèse de Fang, Qiao Yun Ping (interprété par Yang Da Wei), un érudit en matière de criminologie, qui considère le travail de son élève comme faisant partie d’un processus thérapeutique pour son esprit tourmenté; Xing Zhi Sen (Wu Guo Hua), sergent de police et supérieur hiérarchique de Tai Wei, qui accueille avec scepticisme les déductions foudroyantes (et parfois erronées) de Fang.

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La seconde enquête est plus complexe, elle se déroule du septième au treizième épisode. Il s’agit d’un long flashback: on revient trois ans en arrière, lors des études de Fang Mu dans une université, où il suit un cursus de droit. L’ambiance de joyeuse camaraderie entre les étudiants en internat laisse la place à l’effroi lorsqu’un camarade du futur profiler est retrouvé étranglé dans les toilettes. Par la suite, c’est une prof qui est à son tour victime de strangulation, son corps pendu à la rambarde d’un immeuble oscillant dans le vide. Puis c’est un couple qui est retrouvé mort, les corps disposés suivant une mise en scène aussi artistique que macabre. Fang constate qu’il existe un point commun entre les victimes: elles ont toutes emprunté le même livre à la bibliothèque dans les derniers mois. L’intérêt de l’affaire réside surtout dans le mystère qui entoure le mobile de l’assassin. Celui-ci s’avérera hautement surprenant, voire incongru, tandis que la chute de l’histoire se révélera d’une cruelle ironie pour le tueur.

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La galerie des suspects est plus étoffée que dans l’affaire précédente, avec par exemple un étudiant amateur de théâtre qui dirige une représentation du Roi Lear incluant une exécution à la guillotine. Le serial killer s’immisce dans la pièce, jouant le rôle d’un bourreau affublé d’un masque effrayant et remplaçant le mannequin personnifiant la femme condamnée à la décapitation par une victime bien réelle, réduite au silence par ses soins. Malgré des péripéties grand-guignolesques, cette enquête constitue un whodunit assez bien ficelé, avec son lot de fausses pistes, dont une affaire secondaire de kidnapping, où une petite fille est enlevée par un pédophile récidiviste. Les évènements relatés dans cette partie du drama ont un fort impact sur Fang Mu, marquant à la fois la découverte de sa vocation de criminologiste et l’origine des troubles psychiques qui l’obsèdent.

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La dernière affaire est la plus marquante. Elle s’étale sur plus de dix épisodes et décrit les crimes d’un serial killer retors et machiavélique. Le cas débute par la découverte des corps démembrés d’un joueur de football amateur et de sa petite amie. Puis surviennent d’autres meurtres, le tueur employant à chaque fois un modus operandi différent. Fang Mu, qui constitue à lui seul une encyclopédie vivante de l’histoire du crime, met en évidence que le coupable s’inspire successivement des procédés utilisés par des tueurs en série américains célèbres: dans l’ordre, Richard Ramirez (le tueur aux neuf doigts, adepte du satanisme, qui disposait les membres découpés de ses victimes en forme de pentacle inversé), Harold Shipman (surnommé « doctor death », ce recordman du nombre de crimes perpétrés par un serial killer injectait des doses létales de morphine à ses proies), Gary Ridgway (qui violait ses victimes avant de les jeter dans la Green River), Edward Gein (le tueur qui inspira Hannibal du Silence des agneaux, tristement célèbre pour ses dépeçages post-mortem et pour confectionner des masques avec la peau de ses victimes).

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Le tueur s’inspire ensuite de criminels surtout connus en Asie et tout aussi charmants: Gomoto Machi, un psy qui employait l’hypnose pour pousser ses patients au suicide, Reyes Yaira, qui tuait des jeunes femmes en clouant au sol leurs mains et leurs chevilles, ou encore Francisco Delio, qui suppliciait ses victimes en leur arrachant les dents au moyen d’une tenaille avant de les tuer. Pendant l’enquête, Fang Mu rencontre un curieux personnage, qui fournira un élément capital pour la résolution de l’affaire: Fanzhe, un jeune autiste doté d’une mémoire prodigieuse, atteint d’un trouble obsessionnel compulsif le poussant à mémoriser tout ce qu’il lit dans les moindres détails. Le détective cerne peu à peu la personnalité du tueur, son côté superstitieux par exemple (conformément à une croyance chinoise, il commet ses meurtres la nuit pour que les fantômes de ses victimes restent dans le monde des ténèbres et ne reviennent pas réclamer vengeance).

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Le scénario de cette dernière partie du drama est très malin, avec une intrigue à tiroirs et une fin à double détente. Le meurtrier se livre à un jeu de piste pervers, laissant un indice sur les lieux de chaque crime pour indiquer le modus operandi du crime qu’il projette de commettre ensuite. De plus, Fang Mu découvre que, dans son repaire, il a créé un véritable musée des serial killers, consacrant chaque pièce à l’évocation du parcours d’un tueur célèbre, en la décorant de coupures de journaux et d’instruments macabres. Enfin, c’est une affaire où l’amitié entre Fang est Tai Wei est mise à l’épreuve, ce dernier ayant découvert des indices concordants semblant incriminer le profiler, en réalité disséminés par le meurtrier pour égarer les soupçons.

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Evil Minds est une websérie qui s’inscrit dans la continuité des grands thrillers américains, auxquels elle n’a rien à envier, ni sur la forme (la réalisation est de très bonne tenue), ni pour la qualité du scénario, qui ne repose pas uniquement sur le suspense et les poussées d’adrénaline, mais a aussi un côté réflexif propre à satisfaire les amateurs d’énigmes policières cérébrales (même si la rapidité surnaturelle avec laquelle Fang Mu opère ses raisonnements déductifs ne saurait être qualifiée de réaliste). En tout, cinq saisons sont prévues: espérons que les suivantes restent d’un aussi bon niveau (contrairement à certaines séries US bien connues, comme par exemple Dexter,  qui a déçu nombre de ses fans après une intéressante première saison). Pour les spectateurs friands de meurtres horribles et de tueurs en série à l’esprit tordu, cette saison est un véritable festival. Le fait de ne pas avoir été conçue pour une diffusion sur une grande chaîne de télévision lui a sans doute permis une plus grande liberté créatrice, à l’origine de son succès considérable auprès du public chinois. Une preuve de plus que ces nouveaux producteurs de contenus du web, quel que soit leur pays d’origine, sont à suivre de près.

Vidéo ci-dessous: Sombre dimanche chanté par Damia (ça ne nous rajeunit pas).

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La mafia uccide solo d’estate [saison 1] (Italie, 2016)

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Il y a quelques années, j’ai assisté aux projections d’un festival du cinéma italien où j’ai eu l’occasion de voir le film du même titre qui inspira la série. Je dois dire que c’était loin d’être la bobine la plus marquante de la sélection, malgré quelques passages très drôles. Heureusement, cette nouvelle mouture sérielle est plus réussie. Il s’agit toujours d’une création de Pif (diminutif de Pierfrancesco Diliberto, un fameux acteur et réalisateur italien), même si cette fois il est uniquement scénariste, le réalisateur étant Luca Rubuoli (connu entre autres pour la minisérie Grand Hotel). Cette première saison, une production de Rai 1, comporte 12 épisodes d’environ 50 minutes (une seconde saison doit être diffusée courant 2017). L’histoire se passe à Palerme, à la fin des années 70, où l’on suit la vie tumultueuse d’une famille de la classe moyenne, les Giammarresi, dont les membres se trouvent mêlés, bien malgré eux, aux agissements de la mafia sicilienne. Il s’agit d’un récit partiellement autobiographique, où le narrateur en voix off n’est autre que Pif, qui alterne ici pure fiction et souvenirs d’une enfance palermitaine.

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La mafia a été abordée nombre de fois à la télé italienne (sans parler du cinéma), mais ici l’approche est particulière: c’est une tragicomédie qui repose sur un équilibre subtil entre légèreté et gravité, les intrigues cocasses débouchant parfois sur une issue résolument dramatique. La mafia uccide solo d’estate n’a certes pas l’intensité de La piovra ou la précision historique de Il capo dei capi, mais utilise l’humour et la dérision comme des armes pour dénoncer les pratiques criminelles de la mafia, un fléau qui corrompt tous les échelons de la société. Il n’y a pas non plus, comme dans La piovra, de personnage hors du commun à l’instar de celui incarné par Remo Girone (le fameux Tano Cariddi), mais plutôt des individus lambda qui n’aspirent qu’à mener une vie paisible, sans enfreindre la loi. Les Giammarresi vivent dans un appartement modeste et d’apparence un peu défraîchie, ils souhaitent donc emménager dans un logement plus spacieux acquis avec de l’argent gagné honnêtement, mais leur chemin s’avère vite pavé d’ennuis.

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Le père, Lorenzo (Claudio Gioè, qui joua en 2000 dans un très bon film sur la mafia, Les Cent pas, où Pif fut assistant réalisateur) est un fonctionnaire qui travaille au service des archives administratives. Simple gratte-papier, il n’a pas un salaire mirobolant, alors que son épouse Pia (Anna Foglietta) est institutrice, mais seulement en tant que remplaçante (elle souhaite ardemment obtenir un poste permanent, mais a bien du mal à l’obtenir): Lorenzo demande à sa banque de lui octroyer un prêt mais la situation financière chancelante du couple fait que celle-ci est réticente à le lui octroyer.  C’est un père de famille consciencieux, d’une probité exemplaire, il refuse de tremper dans des magouilles pour augmenter son capital, malgré les recommandations insistantes de ses collègues et de son beau-frère, Massimo (Francesco Scianna), un garde forestier un brin vantard, à la faconde typiquement italienne. Ce dernier a le chic pour se fourrer dans le pétrin, causant bien du souci à sa sœur, déjà d’un tempérament volcanique et  anxieux.

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Au cours de cette saison, on suit aussi la vie quotidienne du fils, Salvatore (surnommé Salvuccio par son père, il est interprété par Edoardo Buscetta) et de ses camarades écoliers. Salvatore est amoureux de la petite Alice (Andrea Castellana), la fille d’un riche banquier, mais il a pour rival son ami  Fofò (Enrico Gippetto), avec qui il a l’habitude de se chamailler. Quant à son autre copain Sebastiano (Pierangelo Gullo), il se languit de son père, prétendument parti à l’étranger (en réalité, celui-ci purge une peine de prison et ne veut pas que son fils le sache). Salvuccio rencontre aussi un adulte avec qui il se lie d’amitié, le policier Boris Giuliano (incarné par Nicola Rignanese), avant d’être témoin de son assassinat par arme à feu, dans le café où il avait l’habitude de le côtoyer. Un évènement traumatisant qui va bouleverser son existence. Par contraste, les développements de l’intrigue concernant sa grande sœur Angela (Angela Curri) semblent bien futiles. Angela est une écervelée, avec un faible niveau de culture et change de petit ami comme de chemise. Elle est courtisée par Marco (Alessandro Piavani), surnommé Turin car il est originaire du Piémont, en vain car elle ne réalise pas, malgré les nombreux signaux qu’il lui envoie, qu’il est amoureux d’elle.

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Angela s’éprend successivement d’un biker volage et manipulateur et d’un fils de famille plein aux as, mais dont le père est une ponte de la mafia (il a assassiné un journaliste engagé, Peppino Impastato) dont un rival, Toto Riina, a ordonné l’élimination, le contraignant à une fuite précipitée. Angela joue de malchance, mais il faut dire que la famille Giammarresi a la fâcheuse habitude de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Chaque épisode les voit confrontés à Cosa Nostra, d’une manière ou d’une autre. Lorenzo a été le témoin de l’assassinat du brigadier Filadelfio Aparo, véritable mémoire photographique de la police. Lorsqu’il va se confesser à un prêtre, ce dernier, le père Giacinto, est acoquiné à la mafia et prétend qu’il a été victime d’une hallucination (d’ailleurs, ce prélat est un curieux personnage, il s’en prend aux juges dans ses sermons et vénère Giulio Andreotti et son parti, la Démocratie Chrétienne). Quand il veut acheter un logement proposé à un bon prix dans une annonce, Lorenzo se rend compte qu’il s’agit d’une arnaque, la villa est insalubre et les vendeurs, membres de la mafia, la rasent en une nuit lorsque la justice commence à s’intéresser à leur douteux commerce.

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Salvuccio, à la recherche avec ses amis d’une source d’eau aux alentours de Palerme, tombe sur un barrage inachevé, en construction depuis trente ans et dont l’entreprise chargée des travaux est contrôlée par…la mafia, bien entendu. Même la famille de Pia a eu affaire à la pieuvre. En effet, quand Lorenzo demande à son beau-père de vendre un terrain lui appartenant, situé au pied du Rocca Busambra, un promontoire rocheux qui culmine à l’ouest de la Sicile, où les autorités projettent d’installer des antennes radio, ce dernier refuse tout net: c’est en effet pour lui un douloureux lieu de mémoire, autrefois un homme l’assistant durant ses travaux agricoles est mort sur cette parcelle, exécuté par la mafia en étant jeté du haut de la falaise, date à partir de laquelle il a fait vœu de silence, ne s’exprimant plus que par des mouvements de tête et des expressions faciales éloquentes.

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Cependant, c’est le frère de Pia, Massimo qui se trouve le plus étroitement impliqué avec la pègre: surpris en compagnie d’un baron de la mafia, il est incarcéré et tombe sous la coupe de Tommaso Buscetta, un parrain qui vit dans une cellule dorée où il a droit à tous les égards. Massimo obtient la protection et les faveurs de Buscetta (qui organise même son mariage avec sa fiancée Patrizia au sein même de la prison), mais est contraint de travailler pour ses lieutenants, les cousins Salvo, et à racketter des citoyens, les menaçant de mort s’ils ne veulent pas payer, avant qu’on ne lui ordonne de zigouiller un débiteur récalcitrant (et de recourir à la lupara bianca, pratique consistant à faire disparaître toute trace de la victime, en plongeant son corps dans un bain d’acide ou en le jetant à la mer). Mais Massimo est tiraillé par sa conscience et use de manœuvres dilatoires pour ne pas exécuter le sale boulot.

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Pour le jeune Salvuccio, la mafia devient une obsession: il voit sa responsabilité partout, dans les moindres soucis du quotidien, que ce soit le mauvais état des infrastructures de la ville, les fréquentes coupures d’eau et d’électricité ou les barrages laissés en plan. A l’école, l’institutrice a invité le journaliste Mario Francese à s’exprimer devant sa classe et à dialoguer avec les élèves à propos de la criminalité qui sévit en Sicile, peu avant que ce fervent adversaire de la mafia ne soit assassiné, ce qui a grandement contribué à sa prise de conscience, l’incitant à consigner ses préoccupations dans un journal intime. Lorsque Lorenzo découvre le contenu du journal, il emmène son fils chez un psychiatre, qui diagnostique un délire paranoïaque: mais plus tard, lorsqu’il est arrêté, il s’avère que le praticien était lui aussi de mèche avec la mafia. Le garçon ne comprend pas que tout le monde fasse mine d’ignorer l’omniprésence de la pieuvre. Ainsi, à une réception donnée par un riche mafieux, se rendent des dignitaires ecclésiastiques ou des députés, des personnalités à priori respectables qui ne voient aucune objection à fréquenter un tel individu.

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La série dresse un portrait bien peu bienveillant de Palerme dans les années 70, insistant notamment sur la dégradation de l’urbanisme et le bétonnage à outrance initié par le politicien lié à Cosa Nostra Vito Ciancimino ( une frénésie immobilière appelée le Sacco di Palermo). La seule chose que la pègre semble respecter, c’est le football. Dans l’épisode 9, une rencontre en finale entre le Palermo et la Juventus de Turin met en transe la population, y compris les mafieux qui ont parié gros sur une victoire de l’équipe locale. Les élections générales de 1979 sont évoquées vers la fin de la saison: pas question pour la mafia de risquer une victoire communiste, le scrutin est truqué pour favoriser la Démocratie Chrétienne, quitte pour cela à trafiquer les listes électorales et à faire voter les morts. Ces malversations semblent déteindre sur le comportement des habitants de Palerme. Ainsi, pour obtenir des postes d’enseignants en priorité, des collègues de Pia se font passer pour des handicapés moteurs ou des malvoyants, empêchant la mère de Salvuccio d’obtenir la mutation espérée.

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Cette première saison de La mafia uccide solo d’estate présente des personnages pris dans une spirale descendante: Massimo, bien sûr, qui plonge dans la criminalité, gagnant le surnom de « don Massino », mais aussi dans une moindre mesure Pia, tentée par l’adultère et par la triche pour obtenir l’emploi convoité (elle voudrait que son frère use de ses relations haut placées pour la pistonner) et Lorenzo, qui accepte de fermer les yeux quand la mafia lui demande, d’un ton aimable où couve une menace latente, d’ accéder aux archives électorales (mais qui, rongé par le remord, est ensuite tenté de vider son sac devant la police). Le scénario habile permet de mettre en évidence la difficulté de demeurer honnête dans un environnement où la fraude est entrée dans les mœurs. On peut cependant regretter que des intrigues secondaires anecdotiques prennent une place trop importante, comme les aventures sentimentales d’Angela ou les bisbilles entre les écoliers de la classe de Salvuccio. Autre petite réserve: certes, les italiens sont réputés volubiles et expansifs, mais certains comédiens (en particulier les interprètes de Massimo et Pia) en font des tonnes, surjouant fréquemment. Enfin, le dernier épisode de la saison est un poil plus faible que les précédents, car comportant une bonne dose de sentimentalisme et résolvant par des pirouettes les situations problématiques où sont englués les protagonistes.

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Malgré ces quelques points critiquables, j’ai globalement apprécié la série de Pif car l’humour narquois qui la traverse est particulièrement efficace pour dénoncer les méfaits protéiformes de la pieuvre, sans doute autant que le serait une fiction plus sérieuse. Les épisodes sont émaillés d’images d’archives, le plus souvent des extraits d’actualités d’époque, judicieusement choisis. Les amateurs de voitures vintage pourront y découvrir quelques modèles emblématiques de la période, comme la Fiat 127. Il convient aussi d’évoquer la bande musicale nostalgique, où on peut remarquer quelques anciens tubes italiens des seventies, tels que Figli Delle Stelle d’Alan Sorrenti, Solo Tu de Matia Bazar ou encore Un’Emozione da Poco d’Anna Oxa, des madeleines pour les moins jeunes parmi les téléspectateurs. Tout cela fait que j’attends avec curiosité la seconde saison, qui je l’espère saura gommer les quelques défauts de la première tout en poursuivant  l’exploration des divers aspects du crime organisé en Sicile avec un humour aussi grinçant.

Ci-dessous, une vidéo du tube italo disco de 1977, Solo Tu, que l’on entend à plusieurs reprises au cours de la série.

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Shankaboot (2010) / Mamnou3! (2012) : 2 webséries libanaises

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Pour la première fois sur Tant de saisons, je me penche sur des webséries, en l’occurrence cette semaine deux productions récentes du Liban. Mon choix s’est porté sur des fictions disponibles en streaming avec sous-titres français. Shankaboot peut être visionné en intégralité sur la chaîne YouTube de la chaîne Arte. Le pitch est simple: le héros, Souleyman, est un jeune livreur qui sillonne les rues de Beyrouth en scooter et qui, au gré de ses rencontres, vit de nombreuses aventures. A travers son parcours, la websérie dresse un portrait de la capitale du Liban, des rapports entre citadins de divers milieux sociaux et de classes d’âge différentes, des tensions sociales qui la traversent. Le format court de la websérie (en 52 épisodes d’une durée variant de 3 à moins de 10 minutes) permet un téléchargement rapide des séquences vidéos (ceci à des fins pratiques, la navigation sur le net au Liban étant, à l’époque de la création de la série, souvent fastidieuse) et contribue à dynamiser la narration.  Primée aux Emmy Awards 2011, cette réalisation d’ Amin Dora, financée par le BBC World Service Trust (que j’ai déjà évoqué la semaine dernière concernant une série du Bangladesh) est vite devenue très populaire dans le monde arabe.

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Dans les premiers épisodes, Suleiman (Assan Akil), 15 ans, tente de gagner sa vie en se frayant un chemin dans les rues bondées de Beyrouth, se chargeant de toutes sortes de petites missions. Il est dans le collimateur des agents de police, qui lui reprochent ses infractions de stationnement, et doit parfois fréquenter de dangereux individus, des membres de la pègre qui lui assignent des livraisons douteuses. De plus, il perd son téléphone portable, un outil indispensable qui lui permet de communiquer à tout moment avec ses clients potentiels. Il rencontre Ruwaida (Samira Kawas), une jeune femme qui vient de fuir un mari qui la battait et tente de percer dans le showbiz en se lançant dans la chanson.  Malheureusement, elle tombe sous la coupe d’un impresario véreux, qui veut faire d’elle une prostituée de luxe, la contraignant à fuir ce milieu sordide avec l’aide de Suleiman. Poursuivie en justice par son mari violent, elle fait difficilement face mais débute une carrière de présentatrice télé de talk-show, en faisant fi des injonctions du producteur qui voudrait qu’elle passe sous le bistouri d’un chirurgien esthétique. Ruwaida est une fille volontaire, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds et se prononce ouvertement en faveur du droit des femmes (y compris à l’antenne).

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Suleiman a par ailleurs un ami proche, Chadi, un vingtenaire au passé mystérieux, loyal et protecteur envers lui. Chadi côtoie un caïd pour qui il se livre à des trafics louches, Badr (Rodney Haddad), mais en réalité il travaille en collaboration avec la police pour faire tomber le criminel et ses sbires. Il entraîne Suleiman dans un double jeu dangereux, l’incitant à porter un micro caché lors d’une entrevue avec Badr et à le trahir au péril de sa vie. Chadi est issu d’une famille aisée, mais a mal tourné. Il est torturé par un passé douloureux, par la rancœur accumulée envers un père qui le déteste et entretient des relations distantes avec sa sœur, qui désapprouve sa conduite. Lors de quelques épisodes se déroulant dans la plaine de la Bekaa, on le voit errer dans sa riche demeure familiale, s’adonnant à la prise de drogue et ruminant d’anciennes blessures. C’est le personnage le plus sombre et tragique de la série, contrairement à Ruwaida sa trajectoire est descendante, il est marqué par une profonde fragilité psychologique remontant à loin dans le temps.

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 La websérie présente cependant d’autres personnages plus drôles et positifs. Au nombre de ceux-ci, on trouve: Yara, une fille au tempérament bien trempé, rencontrée dans un village de la Bekaa (Juliana Yazbeck) et dont Suleiman tombe amoureux avant qu’elle ne parte s’installer au Brésil; sa grand-mère Teta (Latife Saade), qui vécut toute sa vie dans la campagne reculée mais parvient à s’adapter à la vie beyrouthine, apprenant même à se servir de l’internet et des réseaux sociaux; Lina (Yumna Ghandour), une cliente de Souleiman, qui lui livre des circuits imprimés et des disques durs, une jeune femme secrète, qui vit recluse et cherche sans relâche à mieux connaître sa mère (une journaliste disparue), en parcourant de vieux articles de journaux écrits par elle. Tout comme le livreur et ses amis Ruwaida et Chadi, Lina tente de se reconstruire après une brutale séparation avec un proche. De façon inattendue, cette geekette vivant essentiellement dans un monde virtuel détient une clef permettant d’éclairer le passé  nébuleux de Suleiman.

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Parmi les protagonistes secondaires, Firas (Firas Andari) est une figure marquante. D’apparence juvénile, c’est un petit dur à la tête d’un gang qui veut faire la loi dans les quartiers de Beyrouth. Il voit Suleiman comme un concurrent dont il faut se débarrasser et n’hésite pas pour cela à recourir à la baston. Cependant, ce truand en herbe a le sens de la loyauté et de la bravoure: il est capable de tenir tête à de plus gros poissons que lui. Citons aussi un personnage de modeste condition, la servante Doulica, une pauvre travailleuse immigrée, maltraitée par sa patronne qui  lui a confisqué son passeport et dont la sœur sollicite les services de Suleiman pour lui porter secours. Le but de cette intrigue annexe est de montrer la précarité des employés de maison et les abus dont ils sont fréquemment victimes au Liban (et sans doute, hélas, dans nombre d’autres pays). Enfin, citons Rommel (Abdallah Khodri), l’enfant d’un agent de sécurité: Suleiman est chargé de le ramener de l’école, mais le gamin est très indiscipliné. Passionné de jeux vidéos de type shoot them up, il a accumulé tout un arsenal qu’il a dissimulé dans les recoins de son école, rêvant d’expérimenter dans la réalité les missions musclées du jeu Call of Duty.

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Shankaboot est l’équivalent d’un page-turner: j’ai visionné des dizaines d’épisodes d’affilée, curieux de connaître la suite de l’intrigue. La réalisation est d’un très bon niveau, avec quelques thèmes musicaux accrocheurs et un jeu de caméra dynamique. Il y a bien quelques facilités, Suleiman se sort parfois bien aisément de situations compliquées, et les personnages auraient mérités d’être plus fouillés (des vidéos en supplément présentent des interviews de chaque protagoniste, mais n’apportent finalement que peu de nouvelles informations sur leur compte). Cependant l’histoire est globalement bien pensée et cohérente (structurée de façon cyclique, elle se termine de la même façon qu’elle a débuté). Bien qu’abordant franchement des problèmes de société comme la violence domestique, l’exploitation de la main d’œuvre précaire, la petite criminalité ou encore le proxénétisme, la websérie réserve quelques passages plus légers et fantaisistes.

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Ainsi, un épisode voit Suleiman en quête de poussins pour une cliente excentrique, qui souhaite que chacun soit d’une couleur différente (quitte à les plonger dans des pots de peinture), un autre constitue un vrai court métrage d’animation burlesque, dans le style des Monty Python (l’épisode 22, qui traite avec humour des problèmes de logement à Beyrouth), un troisième  expérimente une vue subjective parodiant les jeux vidéos d’action (l’épisode 41, avec Rommel en vedette). Doté d’une grande liberté de ton, parvenant à restituer l’activité frénétique de la capitale du pays du cèdre tout en nous faisant découvrir des lieux emblématiques de la cité (tel le quartier de Raouché et ses spectaculaires falaises), Shankaboot est une websérie fort sympathique, agréable à suivre et accessible à un large public.

Mamnou3!

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Disponible en VOSTFR sur la chaîne YouTube Rendez-vous à Paris (tout comme bien d’autres webséries françaises et étrangères) sous le titre Censuré!, cette petite websérie à l’humour caustique décrit, au travers d’un documenteur, le travail quotidien du bureau de la censure du Liban. En 10 épisodes de moins de 10 minutes, Mamnou3! a été créée par Nadim Lahoud et la fondation Samir Kassir (œuvrant pour promouvoir la démocratie et la liberté d’expression).  Le but est ici de tourner en ridicule les activités du bureau, de pointer les aspects absurdes ou contradictoires de son fonctionnement. C’est une fiction à très petit budget, mais dont les flèches ratent rarement leur cible. Le bureau est dirigé par Sidna, le Colonel (Paul Mattar), qui a le dernier mot pour décider de ce qui doit être interdit ou non. Il a sous ses ordres la ravissante Joyce (Razane Jammal), nunuche et inculte; Sleiman (Rami Atallah), un ingénieur bardé de diplômes qui voudrait être muté au plus vite; Lamia (Lareine Khoury), puritaine et collet monté, qui affiche en permanence une mine sévère; Melhem (Habib Demian), un subalterne chargé des paperasses, doué essentiellement pour le maniement des tampons encreurs.

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Le fil rouge de l’unique saison est constitué par le parcours du combattant d’un étudiant en cinéma, Ziad (Eli Bassila), venu soumettre au bureau le script de son film: au fil des épisodes, il doit remplir toutes sortes de formalités à la demande de Melhem, avant de passer enfin devant les redoutables censeurs, qui ne manquent pas de réduire à peau de chagrin son travail, jugeant la plupart des répliques inconvenantes. Au cours de la série, on découvre que certains points obsèdent les autorités. En particulier, les questions religieuses: ainsi, lorsque Lamia visionne une scène osée d’un film, elle note surtout la présence dans le décor d’une étoile de David, élément pour elle de propagande sioniste! Le lendemain de la diffusion à la télé d’un débat traitant de tabous religieux, Sidna reçoit des appels outrés de représentants des différentes confessions et promet d’adresser un blâme à la chaîne concernée. L’objectif affiché du bureau est de préserver la coexistence pacifique au sein d’un pays multiconfessionnel et de préserver les libertés publiques…dans les limites de l’acceptable.

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Pour le service, la représentation de la violence ne pose aucun problème. Si on peut montrer les pires carnages, par contre tout ce qui a trait au sexe est sévèrement réglementé. Ainsi, la couverture d’un ouvrage où figurent des individus à poil doit être dûment caviardée: pas une fesse ne doit être visible et Joyce est astreinte à une séance prolongée de coloriage. Même les mots croisés des périodiques sont examinés: une définition renvoyant au mot « homosexuel » est jugée indécente. Un clip vidéo érotique est expurgé des soupirs de plaisir qu’on y entend (Lamia est offusquée par cet appel flagrant à la luxure). Tous les employés du bureau ne sont pas aussi pudibonds: ainsi, Joyce se délecte secrètement du visionnage de films cochons et de la lecture de textes salaces, qu’on lui soumet pour des raisons strictement professionnelles, bien entendu. La websérie raille aussi l’inculture des protagonistes. Par exemple, lorsqu’un texte de Jean-Bol Sartre (dixit Lamia) doit être approuvé pour publication par le Colonel, ce dernier juge l’ouvrage (une pièce de théâtre, La putain respectueuse) indécent, sans même avoir la moindre idée de son contenu.

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Il est aussi amusant de constater que le chef du bureau ignore complètement internet, Sleiman doit lui expliquer comment se connecter et ce que l’on peut y trouver, montrant par là l’étendue de l’incompétence de son patron. Mamnou3!, sur un ton léger, parvient le plus souvent à faire mouche. L’épisode le plus remarquable est sans doute le septième, où  deux artistes comparaissent. Le premier, un comédien populaire, caresse Sidna dans le sens du poil, lui offrant des places à ses représentations: le colonel ne voit aucun motif de censure à sa pièce. Il reçoit ensuite un dramaturge réputé, vétéran de sa profession: moins accommodant, ce dernier est accablé de reproches (par exemple, une mention du poète syrien Nizar Kabbani est retirée de son texte, à cause des relations conflictuelles entre les deux pays, de même que toute allusion à la guerre du Liban dans les années 80 est pour lui à proscrire) et son projet est amputé au point d’être réduit à un simple fascicule. La websérie s’achève par un épisode ironique, où les faux documentaristes présentent au bureau le fruit de leur travail, un reportage bidonné montrant le service sous un jour extrêmement favorable, qui reçoit bien entendu l’approbation enthousiaste du Colonel.

Pour conclure, c’est une petite série délectable qui utilise les ressorts de la comédie pour montrer le côté ubuesque d’une administration dont les motivations ne sont nullement condamnées par les scénariste (Sidna affirme lors d’une réunion interne son respect de la démocratie et son attachement à la liberté d’expression, à condition que cela ne heurte personne), mais dont les jugements sont le reflet d’un certain conservatisme moral et des contradictions inhérentes à une société divisée.

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Ujan Ganger Naiya / Sailing Against The Tide [saisons 1 et 2] (Bangladesh, 2014)

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A nouveau une destination inédite sur Tant de saisons: le Bangladesh, avec une série qui semble être passée sous le radar dans nos contrées. La première saison date de 2014 et pourtant je n’ai appris son existence que récemment. En tout, il existe 3 saisons (chaque épisode durant moins de 25 minutes) que l’on peut visionner sur YouTube, avec pour les 2 premières saisons des sous-titres en anglais. Diffusée initialement par la chaîne bangladeshi BTV, c’est une fiction produite par BBC Media Action, organisme international caritatif qui milite pour la réduction de la pauvreté et l’amélioration de la santé des populations défavorisées de par le monde, et plus spécifiquement par BBC Agomoni (le département de cette société humanitaire dédié au développement sanitaire du Bangladesh). En dépeignant le quotidien d’une communauté rurale en bordure du golfe du Bengale, l’objectif de la série est de sensibiliser les téléspectateurs à la préoccupante condition des femmes dans les campagnes, souvent mariées trop jeunes et qui éprouvent des difficultés pour accoucher dans les meilleures conditions. Le programme, écrit et réalisé par Giasuddin Selim (en collaboration avec Bashar Georgis et avec l’aide d’une consultante qui a déjà travaillé pour la série britannique Call the Midwife, la sage-femme Terri Coates) a aussi été projeté dans des villages reculés de cet État du delta du Gange, où il a connu un succès d’audience considérable.

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La première saison compte 16 épisodes et se déroule dans un village agricole de l’intérieur des terres, en bordure du fleuve. Au centre de l’intrigue, il y a deux jeunes sœurs, Jasmin et Anika (jouée par Orchita Sporshia), qui se marient avec deux frères d’une autre famille, Arif (Chanchal Chowdhury) et Halim (Shamol Mawla). Anika revient dans sa région natale après avoir poursuivi des études en sciences sociales. Dès son arrivée, Arif, qui s’occupe du transport des bagages des passagers qui débarquent des navires fluviaux, tombe sous son charme et veut l’épouser. Anika voudrait poursuivre ses études avant de consentir à une union, mais est poussée par son entourage à obtempérer. De son côté, Jasmin est amoureuse d’Halim et souhaite s’unir à lui au plus vite, or la tradition veut que le grand frère se marie avant son cadet. De plus, Anika doit obéissance à ses parents, qui souhaitent eux aussi qu’elle se marie de suite. La série met en évidence le respect dû aux anciens dans ce pays et l’autorité sans partage qu’ils exercent sur leur progéniture (en particulier, le fait que les mères ont la haute main sur les questions familiales et matrimoniales). La cohabitation entre Anika et sa belle-mère sera difficile, cette dernière, au contraire de sa belle-fille plus émancipée, étant pour le respect scrupuleux des coutumes.

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Ainsi, la belle-mère affirme qu’à la maison, les hommes doivent prendre leur repas avant les femmes. Elle ordonne à Anika de mettre un voile lorsqu’elle se promène dans le village (elle ne plaisante pas avec les préceptes religieux, bien que sa dévotion n’est guère visible au fil de la série). Elle se scandalise lorsque la jeune fille appelle son mari par son prénom en présence de la belle-famille, une marque de familiarité inacceptable pour elle. Elle affirme qu’une épouse doit s’occuper en priorité des travaux domestiques. Anika est exaspérée par ces injonctions répétées, elle tient tête à sa belle-mère, réaffirmant sa volonté de partir à la capitale Dhaka pour y poursuivre son cursus, encourant par conséquent la menace d’être rejetée par ses géniteurs si elle ne se résout pas à filer droit. Elle a aussi des relations tumultueuses avec Arif. Ce dernier gagne péniblement sa vie: outre son activité de portefaix, il gère une petite épicerie avec son ami Rashid (Anowarul Haque) et vend le produit de sa pêche (dont les imposants poissons appelés panga qui pullulent dans le fleuve). Pour arrondir leurs fins de mois, Arif et Rashid participent en cachette à des jeux d’argent, ce qui est très mal vu par leur parentèle.

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La situation du couple se tend lorsqu’ Anika, en visite à Dhaka (dans le district de Paltan), surprend Arif avec une autre femme. Elle décide alors de vivre séparément et annonce qu’elle souhaite divorcer, au grand dam de ses proches les plus traditionalistes. Si elle est dans son droit, la belle-famille ne la croit pas: pire, on l’accuse d’avoir dérobé des bijoux dans leur demeure. Pour survivre, elle s’exténue au travail, alors même qu’elle est enceinte et devrait se ménager. De plus, elle s’alimente insuffisamment, mettant en danger sa santé et celle de son futur enfant. Contrairement à Anika, sa sœur Jasmin parvient à s’attirer les bonnes grâces de la belle-mère. Elle est plus conciliante, même si ce n’est qu’une façade: Halim, mécontent de ne pas avoir encore de descendance, la somme de tomber enceinte sous peine d’être répudiée (avant de revenir à une attitude plus amène) et, pour ne plus être harcelée, elle fait croire à son entourage qu’elle va avoir un bébé. Sa belle-mère lui confie de l’argent de la part d’ Arif  pour subvenir aux besoins d’ Anika, c’est donc Jasmin qui tient les cordons de la bourse: une marque indéniable de confiance envers elle.

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Il y a d’autres personnages notables dans cette première saison. Par exemple, Sultan (Fazlur Rahman Babu), le patron inflexible d’une manufacture textiles. Un homme autoritaire, qui ne supporte pas que l’on contrarie ses desseins. Dans le village, c’est de loin le plus riche (il circule en moto alors que les autres se contentent des rickshaws ou de leur bicyclette) et il fait la pluie et le beau temps en distribuant ses takas (la monnaie du Bangladesh) à ceux qui servent ses intérêts. Il exige de ses employées un rythme de travail élevé, même si le burnout conduit certaines à l’hôpital. Sultan a hérité de la fortune de son père, qui n’a rien laissé à son jeune frère Shahzada (joué par Jisan). Ce dernier veut épouser une très jeune fille, Mou (Marufa Akter Jui), mais son frère s’y oppose car elle est de rang social inférieur, le père de Mou étant simple batelier. Le comportement de Shahzada, qui refuse de partir étudier à l’étranger et mène une vie dissipée, irrite Sultan qui menace de lui couper les vivres.  Ce dernier veut par ailleurs que son frère épouse Shila, une fille de bonne famille, une union intéressante pour lui sur un plan purement financier.

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Sultan cherche également à écarter Mou, arrangeant son mariage avec un modeste planteur de maïs. La jeune fille ne veut pas d’un mariage de raison, mais finit par y consentir. Cependant, elle est très jeune et son sort émeut l’oncle Mahmat, un homme instruit qui exerce la profession d’enseignant: comparant la relation entre Mou et Shahzada à l’histoire de Chandi Dash et Rojokini (la version locale de Roméo et Juliette), il s’oppose à ce mariage précoce pour la fille, intervenant lors de la cérémonie pour déclarer l’union illégale.  Mou, dont le tempérament est proche de celui d’ Anika, se lie d’amitié avec elle lorsqu’elle est amenée à la côtoyer à la fabrique textile où elles ont toutes deux été embauchées. Shila, de son côté, voit bien que Shahzada tient plus à Mou qu’à elle et lui conseille d’écouter son cœur, même si elle doit pâtir de mesures de rétorsion pécuniaires de la part du notable local. Mais l’histoire du frère de Sultan connaitra une issue malheureuse, contrairement au parcours de son ami Rashid, qui vit en harmonie avec sa femme Lata (Sadika Swarna).

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Lorsque Lata attend un bébé, elle se rend régulièrement dans un établissement (mis en place par le ministère de la santé et de la famille)  où on lui fait un check-up pour contrôler si la grossesse se déroule bien. La série met l’accent sur la nécessité pour les femmes d’aller dans un tel centre pour des consultations fréquentes. Lata n’hésite pas à y confier ses inquiétudes à un médecin, lorsqu’elle apprend que la sage-femme du village n’a pu éviter récemment le décès d’une mère pendant un accouchement difficile. L’épisode 15 est celui où est filmé l’accouchement de Lata (une première à la télévision du Bangladesh) et où des conseils lui sont prodigués par le personnel médical, comme de privilégier le lait maternel pour alimenter le bébé. Rashid est donc heureux en couple, mais son père Bacchu  lui cause du souci: il est au chômage, porté sur la boisson et vit de mendicité (il demande régulièrement de l’argent à son propre fils). Bacchu est dans le collimateur de Sultan, car il raille son autorité. Il cherche à torpiller son projet de marier Mou à un cultivateur en faisant courir une rumeur sur la supposée bigamie de ce dernier.

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Je n’ai fait qu’évoquer les intrigues impliquant les principaux personnages, mais la fiction montre la vie du village dans sa globalité, la réalisation techniquement irréprochable et léchée sur le plan esthétique rendant le visionnage très agréable. C’est une série reposante, déroulant son scénario sur un rythme nonchalant, pour aboutir à une conclusion poignante. Le professionnalisme se retrouve aussi dans le casting, dont les performances sonnent juste. Surtout, pour nous occidentaux, Ujan Ganger Nayia est l’occasion d’avoir un aperçu sur les modes de vie du Bangladesh rural. On nous montre la vente du poisson à la criée, où les prix ont tendance à vite grimper, ainsi que le travail des artisans, tels les forgerons ou les tisserands (la confection des textiles se faisant à l’aide de rouet traditionnels ressemblant à des roues de vélo). On découvre les techniques d’impression des tissus, comme le batik décoré à la cire à l’aide de tampons de bois ou de cuivre artistement sculptés, ainsi que la confection des kanthas (couvertures brodées fabriquées à partir de saris usagés). On entrevoit les cours scolaires, où on enseigne l’œuvre littéraire de Tagore (notoirement hostile au mariage des mineures) et on assiste à la négociation de la dot (plus souvent en nature, sous forme de riz ou de bétail).

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C’est aussi une série qui aiguise l’appétit. On y voit différentes spécialités, comme le jalebi, une sucrerie frite additionnée de sirop de sucre, le mishti doi (yaourt parfumé à la cardamome), le bhuna (préparation de curry, herbes et tomates servie avec le poisson)  ou encore le pakora, un beignet de légumes ou de pommes de terres. Enfin, une scène nous montre le mariage traditionnel, en particulier la cérémonie gaye holud, marquée par des rituels précis: les invités doivent payer pour y assister et être vêtus de teintes bariolées, de la pâte de curcuma est appliquée sur le visage du promis, tandis que sa future épouse fait l’objet d’un ondoiement à l’eau sacrée du Gange. L’homme à marier arrive sur place avec ses proches, en tenant devant sa bouche un mouchoir. Tous ces éléments qui font couleur locale renforcent l’immersion du spectateur dans la fiction et contribuent au succès de cette première saison.

La seconde saison, diffusée en 2015, ne compte que 10 épisodes. Plus ramassée, elle développe une intrigue plus nerveuse, mais qui laisse bien des points en suspens, qui trouveront sans doute leur conclusion lors de la troisième saison.  Le cadre est différent: un port de pêche situé au sud de Chittagong, Cox’s bazar, un lieu idyllique où l’on trouve une des plus vastes plages du monde, bordée par la forêt de Jhau Bon, et où navigue une embarcation emblématique, le « bateau lune » (dont la courbure caractéristique facilite le franchissement d’une passe sablonneuse à quelques encablures du rivage).

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Je n’ai pas trouvé de précisions concernant les acteurs de la distribution, mais celle-ci est toujours de qualité homogène. Anika est à nouveau au centre de l’histoire: elle travaille désormais dans le milieu médical, pour une ONG dont l’objectif est d’aider les femmes à vivre au mieux leur grossesse. Elle fait la connaissance du docteur Naim, un médecin dévoué hanté par la mort de sa sœur survenue à la fleur de l’âge.  Autre personnage prépondérant de la saison, Ismail, un employé de l’entreprise de pêche locale, en conflit avec son patron Mokhles, un homme sanguin et peu scrupuleux. Ismail n’a pas assez d’argent pour subvenir aux siens et est forcé de voler pour joindre les deux bouts, suscitant l’indignation de son épouse. Lui et son collègue Moti dérobent des bidons de diesel (le carburant des bateaux à moteur). Le scénario est nébuleux: il est question de mystérieux trafics opérés de nuit dans le golfe du Bengale , d’un louche barbu, probable membre de la pègre, de connivence avec Mokhles (surveillé par Naim, qui l’a surpris commettant un acte délictueux) et de la grossesse hors mariage de Deepa, la fille de Mokhles. C’est clairement une saison de transition, on ne saisit pas tous les tenants et aboutissants et le dernier épisode semble bien précipité, mais la série conserve ses atouts pédagogiques.

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Ainsi, les épisodes témoignent de la dureté de l’existence des marins pêcheurs. Exploités par leur patron qui leur alloue des salaires dérisoires, ils doivent affronter des eaux traîtresses, disparaissant parfois en mer ou revenant mutilés après avoir essuyé une soudaine tempête (les typhons sont fréquents dans les parages). Le travail à la fabrique de pains de glace (utilisés, une fois pilés, pour la conservation des poissons) est pour eux exténuant et leur rapporte encore moins de taccas. Outre cet aspect social, la série se concentre sur des problématiques médicales. Anika incite les femmes enceintes à abandonner des pratiques coutumières, comme l’utilisation de talismans, le fait de réchauffer le corps du bébé au moyen d’argile chaud ou de sustenter le nourrisson avec du miel en remplacement du colostrum. Elle recommande aux sages-femmes de stériliser les instruments de l’accouchement, en les trempant dans de l’eau en ébullition (avec des grains de riz qui indiqueront, une fois cuits, le moment où les outils seront prêts à l’emploi). La jeune femme est motivée, mais se heurte à quelques résistances au sein de la population, qui rechigne à lui faire confiance et ne suit pas toujours ce qu’elle préconise (des futures parturientes refusent d’être auscultées par des hommes ou affirment qu’elles n’ont pas assez d’argent pour se rendre à l’hôpital, sans compter le fait que certains dignitaires religieux les dissuadent de recourir à des soins).

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On espère que des sous-titres pour la troisième saison seront bientôt proposés, car c’est une série de belle qualité, certes didactique comme souvent concernant les programmes financés par des organismes anglo-saxons à destination des pays émergents (sur ce même blog, j’ai déjà présenté des séries cambodgiennes qui illustraient ce point, Airwaves et Saving Seca). La fiction est ici un moyen de faciliter l’adhésion des téléspectatrices au message véhiculé, à savoir la nécessité de suivre les recommandations médicales favorisant l’eutocie (la normalité d’un accouchement) et la survie des nourrissons (un sujet qui tient à cœur le gouvernement du Bangladesh, qui communique activement pour promouvoir l’allaitement maternel, dans un pays où la mortalité infantile est très élevée). Même si je ne fais pas partie de la cible visée par les concepteurs du projet,  Ujan Ganger Nayia m’a intéressé pour la fenêtre ouverte que la série offre sur un monde pur nous lointain, pour son aspect informatif et le soin apporté à l’écriture du scénario (surtout en première saison). Une fois de plus: vive les séries du monde!

Captures d’écran ci-dessous: l’impression des tissus au moyen d’un tampon et les fameux « bateaux lune ».

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Mr. Wakefield’s Crusade (1992) / The Crow Road (1996) : 2 miniséries énigmatiques avec Peter Capaldi

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Cette semaine, j’expérimente une formule un peu différente, qui pourra être renouvelée ultérieurement, en se penchant sur le parcours d’autres acteurs ou actrices. J’ai sélectionné, parmi les anciennes séries où joua Peter Capaldi, deux productions à mon sens particulièrement mémorables, tournées bien avant Doctor Who, The Thick of it ou The Field of Blood. Ces deux miniséries sont des adaptations d’œuvres littéraires et ont pour autre point commun d’être des récits de mystère, où le fin mot de l’intrigue n’est révélé que dans les toutes dernières minutes. D’autres choix auraient été possibles; comme la série de détective Chandler & Co où Capaldi interprète un spécialiste des dispositifs électroniques d’écoute qui épaule un duo d’enquêtrices intrépides (une fiction classique mais avec des scripts de bonne tenue) ou encore The Secret Agent, une honnête adaptation d’un roman d’aventure de Joseph Conrad. Cependant, Mr. Wakefield’s Crusade et The Crow Road se distinguent par leur caractère original et difficilement prévisible. Examinons les par ordre chronologique.

Mr. Wakefield’s Crusade

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Je n’ai pas lu le roman dont a été tirée cette minisérie en 3 épisodes (de 45 minutes) produite par la BBC, mais une chose est sûr: après l’avoir visionnée, il me hâte de découvrir l’œuvre de la galloise Bernice Rubens. En effet, cette adaptation réalisée par Angela Pope est délectable, typiquement british de par l’excentricité de ses personnages, et dotée d’une chute inattendue (bien que des indices aient été soigneusement disséminés au fil des épisodes, donnant une chance au spectateur attentif de résoudre le puzzle).

Peter Capaldi incarne le rôle principal: Luke Wakefield est un riche oisif qui se considère comme un raté. Sa naissance a été une déception pour ses parents, qui souhaitaient avoir une fille. Son parcours scolaire et professionnel est un fiasco. Son mariage s’est soldé par un divorce, son épouse bisexuelle l’ayant quitté pour aller vivre en Australie avec une femme. Mais Luke est millionnaire, depuis qu’il a hérité de la fortune de sa mère, et vit dans un luxueux appartement d’une propriété de grand standing près de Regent’s Park. C’est un solitaire au tempérament égocentrique. Il éprouve des difficultés pour communiquer avec autrui de façon naturelle et il a donc peu d’amis. Un jour, lors d’une visite au bureau de poste près de chez lui, il est témoin de l’effondrement d’un homme dans la file d’attente, terrassé par une crise cardiaque, une enveloppe serrée dans la main. Wakefield subtilise la missive et ne résiste pas à la tentation de l’ouvrir une fois revenu chez lui.

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Le défunt, un dénommé Sebastian Firbank, s’adresse dans la lettre à une certaine Marion, affirmant avoir commis envers elle « un acte monstrueux ». Ces propos étranges enflamment l’imagination de notre oisif, qui se persuade que cette femme a été assassinée par ce Sebastian, une thèse que semble accréditer pour lui la découverte faite peu après d’un corps non identifié à Wimbledon Common, qu’il apprend en regardant le journal télévisé. Dès lors, rien ne saurait arrêter Luke dans sa croisade pour découvrir ce qui s’est tramé autour du mystérieux Firbank. Cette quête devient pour lui une véritable obsession. Il perçoit un allié en la personne du portier de sa propriété (Richard Griffiths), un employé débonnaire qui se réjouit de la présence parmi les résidents  de ce singulier individu, dont le comportement baroque tranche avec l’ennuyeuse mondanité des gens qu’il fréquente quotidiennement. Ce portier (dont le nom n’est jamais précisé), qui s’amuse à ses dépens, lui apprend à utiliser le téléphone de façon à programmer un appel vers son propre récepteur. Wakefield, qui a une tendance marquée à l’affabulation, s’invente bientôt une petite amie imaginaire, Sandra, qui lui téléphonerait régulièrement (il a bien rencontré une Sandra, brièvement, mais rien ne s’est passé entre eux). Il finit même par se persuader de la réalité de sa liaison, la recherchant vainement dans la rue suite à un rendez-vous fictif qu’il s’est lui-même fixé.

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Luke est schizophrène, il a la manie de se parler à lui-même: bref, il est un peu barge. Mais ça ne l’empêche pas de mener rondement son enquête: il prend contact avec Richard (joué par Michael Maloney), un peintre et marchand d’art qui fut un ami proche de Sebastian. Un individu ténébreux qui semble dissimuler de lourds secrets et détient l’ensemble de la correspondance passée du défunt. Luke parvient à s’en emparer lors d’une visite au domicile de Richard, opérée sous une fausse identité en l’absence de ce dernier. Le passé épistolaire de Sebastian renforce ses soupçons. Dans l’une des lettres, Firbank affirme sans détours avoir tué sa femme Marion. Les folles hypothèses se bousculent dans l’esprit enfiévré de Wakefield, qui songe bientôt à une complicité entre Sebastian et Richard. Notre enquêteur en herbe est pour le moins borderline: Lorsque son ex-épouse Connie (Mossie Smith) lui rend une visite inopinée, il la jette dehors sans ménagement et déchire ses photos la représentant dans la foulée, furieux qu’elle vienne le déranger pendant ce qu’il considère comme une croisade personnelle de la plus haute importance, un moyen pour lui de s’accomplir enfin dans une entreprise valorisante, de retrouver une certaine estime de soi.

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Guidé par le dévoilement progressif de la teneur des missives, Luke poursuit son enquête, visitant un bordel pour obtenir des renseignement sur feu Mr. Firbank (on s’aperçoit à cette occasion que l’intimité avec la gent féminine lui cause une certaine gêne) ou se rendant au Pays de Galles sur les traces d’un peintre décédé du nom de Brian Masters (il pense que Sebastian l’a assassiné pour le réduire au silence), toujours en employant la vaste panoplie de postiches à sa disposition lui permettant d’endosser moult identités d’emprunt. Parfois, la paranoïa le guette, il croit qu’on veut intenter à sa vie et rassemble tout un arsenal de couteaux de cuisine pour faire face à la supposée menace qui pèse sur lui. Le personnage est lunatique, instable, par moments inquiétant, comme lorsqu’il reçoit une dame (interprétée par Pam Ferris) qui a répondu à son annonce parue dans les journaux pour retrouver Marion Firbank, mais qui n’est qu’une homonyme de la femme recherchée: importuné par ses incessantes réclamations en vue d’obtenir la récompense financière promise par l’annonce, il la menace avec un couteau à découper. Mais au fond, il est inoffensif, il cherche surtout à tromper son ennui et à oublier l’insignifiance  de sa propre existence, en voulant devenir l’homme qui a résolu brillamment l’affaire Sebastian Firbank.

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Mr. Wakefield’s Crusade contient sans doute une des meilleures prestations de Peter Capaldi, le personnage excentrique et excessif qu’il y interprète semblant taillé sur mesure pour lui. Le scénario est le point fort de la minisérie, habilement construit et comportant des éléments de misdirection pour égarer le téléspectateur et mieux le surprendre lors des révélations finales, qui projettent un nouvel éclairage sur la succession des évènements passés. On peut donc savourer tout autant la fiction en la visionnant une seconde fois, une démarche qui permet de reconsidérer les pièces du puzzle à la lumière de ce que l’on sait désormais. D’autre part, la réalisation est supérieure à la moyenne des productions de la BBC du début des années 90, la caméra dynamique donnant un caractère enlevé à l’ensemble, tandis que le générique décalé imitant la graphie des parchemins enluminés médiévaux  ne manque pas d’originalité. Surtout, l’atmosphère singulière de cette histoire rappelle les polars psychologiques d’un maître de l’étrange,  John Franklin Bardin, et en particulier Qui veut la peau de Philip Banter ? Ceux qui aiment les fictions policières de ce type, anticonformistes et insolites, devraient trouver cette minisérie à leur convenance.

The Crow Road

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Iain Banks est surtout connu en France pour ses romans de science-fiction, en particulier le cycle de la Culture. Mais il est également l’auteur d’œuvres de littérature générale réputées dans les pays anglo-saxons, parmi lesquelles The Crow Road, une histoire à mi-chemin entre le récit initiatique et l’énigme policière. On peut se demander pourquoi les écrits hors SF de Banks, malgré leurs qualités, n’ont pas été édités dans notre pays. Peut-être est-ce dû au cloisonnement strict entre littérature générale et littérature de genre qui prévaut encore aujourd’hui et à la manie de vouloir faire entrer les auteurs dans des cases, de nier le fait qu’ils ne puissent pas être catégorisés facilement. Cette adaptation sérielle en 4 parties de près d’une heure, par Bryan Elsley (le showrunner de Skins), fidèle au roman (même si le contexte de celui-ci, la guerre du Golfe et les dernières années du tatchérisme, est beaucoup moins présent), est une fiction introspective et mystérieuse, non linéaire et agencée avec habileté, prenant place dans les majestueux décors du littoral écossais.

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C’est l’histoire d’une famille, les McHoan, vivant dans la région d’Argyll. Lors du premier épisode, le personnage principal et narrateur, Prentice (Joseph McFadden), qui poursuit ses études à l’université, retourne chez lui pour assister à l’enterrement de sa grand-mère, une femme à laquelle il était attaché, appréciant sa personnalité fantasque (ainsi, même à un âge avancé, elle avait l’habitude de grimper aux arbres). Elle est décédée dans des circonstances improbables, en faisant une chute mortelle depuis les hauteurs du manoir familial, en brisant au passage la verrière de la véranda. De plus, un incident survient au crématorium, où son pacemaker explose, laissé par inadvertance dans sa dépouille par son médecin, qui meurt d’une crise cardiaque en constatant son erreur. En fait, l’histoire récente des McHoan semble n’être qu’une suite de drames étranges. Prentice s’interroge sur la mystérieuse disparition de son oncle Rory (Peter Capaldi), un motard à la personnalité insaisissable, un écrivain amateur auteur d’un roman à clef censé contenir des révélations sur d’inavouables secrets de famille.

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Prentice a une liaison avec celle qui fut la petite amie de Rory, Janice (Patricia Kerrigan). Il récupère chez elle des documents lui ayant appartenu, dont des fragments de son roman, qui porte le titre éponyme « The Crow Road », contenus sur des disquettes 5 pouces 1/4 lisibles sur des unités informatiques obsolètes (même pour l’époque) datant des années 80. Cette « route des corbeaux » est une expression imagée signifiant simplement la mort. Dans son récit, Rory revient sur la mort inexpliquée de la tante de Prentice, épouse de son oncle Fergus Urvill, lors d’un accident automobile à la cause non élucidée, livrant par bribes des indices troubles. Prentice se demande si Rory a fui une vérité trop difficile à supporter ou si il a été réduit au silence par un assassin. C’est un adolescent mal dans sa peau, qui recherche le sens de l’existence et se demande si le destin existe vraiment et si tout peut avoir une explication rationnelle en ce bas monde. Par ailleurs, il est jaloux de son grand frère Lewis, qui a épousé celle dont il était secrètement amoureux, sa cousine éloignée Verity (Simone Bendix).

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Le récit navigue entre le présent et le passé, multiplie les flashbacks sur l’enfance de Prentice et de Rory (ce dernier ayant consigné des évènements traumatiques de sa jeunesse comme lorsqu’il a été battu par un camarade de jeux ou encore le jour où il a été secouru d’une grange en proie aux flammes), construisant par petites touches un portrait de cet oncle si difficile à cerner. A cela s’ajoutent des réminiscences de discussions entre Prentice et ses proches. Son père, Kenneth (Bill Paterson) est un pur rationaliste qui lui affirme que l’homme n’est pas au centre de l’univers et que l’au-delà n’existe pas. Prentice se souvient que ce même père, aujourd’hui auteur à succès de contes pour enfants, aimait autrefois lui narrer des légendes celtiques (il prétendait même que l’essentiel de ce qu’un homme laisse sur Terre est constitué par les histoires qu’il transmet aux générations futures) et le contraste avec la vision désenchantée du monde qu’il professe n’en est que plus flagrante pour lui. Ce père qu’il peine à comprendre disparait à son tour lors d’un stupide accident, frappé par la foudre après avoir grimpé sur le faîte de son manoir, en étant éméché au retour d’une soirée bien arrosée. La personnalité de Kenneth semble diamétralement opposée à celle de l’autre oncle de Prentice, Hamish (Paul Young), très croyant et qui pratique avec dévotion le culte anglican à sa manière non orthodoxe.

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Hamish croit à la prédestination et aux manifestations sur terre de la puissance divine. Sa conception de la vie est moins ambigüe que celle de l’autre oncle de Prentice, Fergus (David Robb), le gérant d’une verrerie à la pointe de la recherche sur les propriétés des matériaux, un scientifique pourtant non dénue de ferveur religieuse, qui tire fierté d’avoir confectionné un magnifique vitrail représentant l’arrivée du Christ à Jérusalem. Le jeune homme se souvient aussi d’une discussion avec Rory, qui lui a confié qu’il est sage d’admettre que l’on ne peut tout expliquer, qu’à l’instar des cercles de mégalithes dont la fonction réelle reste mystérieuses pour nos contemporains, il convient de faire preuve d’humilité et d’admettre l’étendue de notre ignorance. Prentice, confronté à ces philosophies de vie contradictoires, trouve chez son amie d’enfance, Ashley (Valerie Edmond), quelqu’un à qui confier ses états d’âme. De plus, cette dernière, qui exerce le métier d’informaticienne, lui répare de vieux ordis lui permettant de lire les disquettes obsolètes de Rory et participe activement à l’enquête qu’il mène pour éclaircir les zones d’ombre du passé.

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Les indices sont ténus. Quel rôle a joué le passage secret donnant accès aux combles du manoir? Les boîtes d’allumettes en provenance de contrées lointaines, reçues par Kenneth qui en fait la collection  (il est féru de  philuménie) ont-elles vraiment été envoyées par Rory ou par un tiers pour faire croire qu’il est encore en vie? Finalement, la série fournit une explication satisfaisante aux mystères de la famille McHoan, tous les éléments s’emboîtent parfaitement, même si certains faits secondaires restent nimbés d’un voile équivoque, laissant au téléspectateur un certaine latitude d’interprétation. The Crow Road raconte une histoire policière assez classique en définitive, mais d’une façon non conventionnelle, sous la forme d’un récit à tiroirs, et se double d’une réflexion ontologique. Rory est indiscutablement un personnage singulier dans la filmographie de Peter Capaldi: il tient une place centrale dans l’intrigue et pourtant il y brille le plus souvent par son absence, n’étant dépeint qu’au travers des visions subjectives de ceux qui l’ont jadis côtoyé. La minisérie, qui s’adresse à un public attentif et porté sur la réflexion psychologique, est en tout cas un exemple réussi de polar métaphysique.

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Wei Cheng / Fortress Besieged (Chine, 1990)

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C’est l’adaptation d’un classique de la littérature chinoise, une œuvre écrite en 1947 par Qian Zhongshu et publiée en France il y a de cela 30 ans sous le titre La forteresse assiégée. Une fiction satirique dont l’action se déroule à la fin des années 1930 et pendant les années 40, lors de la guerre sino-japonaise, un conflit ici relégué au second plan. En 10 épisodes de près de 45 minutes, la série dirigée par Huang Shuqin narre les mésaventures de Fang Hongjian, un fumiste bardé de faux diplômes qui parvient brièvement à s’insérer dans le monde académique, doublé d’un séducteur malchanceux qui finit par subir les affres d’un mariage raté. La réalisation a un peu vieilli et l’image de qualité VHS est par moments très sombre, mais la qualité du casting et de la direction d’acteurs inspirée, tout comme la grande fidélité de la série au roman, font que ce programme est aujourd’hui encore tenu en haute estime dans son pays d’origine.

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Le premier épisode se déroule en 1937, sur un bateau de croisière, le Vicomte, qui venu des côtes européennes se dirige vers Shanghai. Fang Hongjian (Daoming Chen) est un jeune passager d’apparence élégante, censé avoir étudié dans de prestigieuses écoles, alors que ses titres universitaires ont en vérité été forgés par un faussaire irlandais basé à New York. Habillé à la dernière mode, il joue les gandins et courtise deux femmes qui effectuent le  même voyage que lui. L’une est une femme de mauvaise vie, miss Bao (Lili Ge), avec qui il a une brève liaison, mais qui se garde bien de lui révéler que son fiancé l’attend à destination. L’autre est une femme plus distinguée, mais aussi plus distante, qui ne cède pas de prime abord à ses tentatives de séduction: miss Su (Yuanyuan Li). L’ambiance  de cet épisode initial est résolument frivole, mais on saisit d’emblée la personnalité immature et inconstante du protagoniste principal. Parmi les passagers, outre des juifs qui fuient l’Europe, on trouve beaucoup de français. Si on entend des bribes de conversation dans la langue de Molière qui sont tout à fait crédibles, on  a droit à un bel anachronisme lorsque des croisiéristes entonnent en chœur Les Champs-Elysées de Joe Dassin!

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Les diplômes bidons, tel celui de l’université imaginaire de Criden, font illusion lorsque Fang débarque à Shanghai. Il a même droit à un article élogieux dans une feuille de chou locale. On lui déroule le tapis rouge et on l’invite à prononcer un discours sur l’apport de l’occident à la culture chinoise devant un public attentif. L’auditoire en ressort décontenancé lorsque Fang affirme que les contributions de l’Ouest à la nation sont essentiellement l’opium et la syphilis! Une assertion désinvolte bien dans son style, mais qui érode nettement son aura médiatique. Cependant, il trouve vite un travail dans un établissement bancaire grâce aux relations professionnelles de son oncle. Ses parents cherchent à le marier, mais il a du mal à trouver chaussure à son pied. Ainsi, on lui présente une fille de bonne famille dont il n’apprécie guère l’attitude soumise et compassée. Il préfère fréquenter miss Su, une chinoise aisée qui vit dans une demeure spacieuse d’inspiration coloniale, au comportement plus libéré. Le père de Fang approuve leur relation sans réserves. Ses conceptions du couple sont très traditionalistes: pour lui, un homme doit toujours épouser une femme de statut social inférieur (or; la prétendue supériorité de Fang lui vient de ses diplômes usurpés) et une divination est toujours requise au préalable d’ une union pour savoir si celle-ci sera heureuse.

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Miss Su fut une étudiante studieuse en France et, différence notable, son parcours universitaire brillant n’est pas du chiqué. Elle tombe amoureuse de Fang, mais alors qu’elle cherche à le séduire, celui-ci s’éloigne progressivement d’elle (refusant même de l’embrasser lors d’un rendez-vous romantique au clair de lune). Car dans le même temps, Fang a rencontré la sœur de miss Su, mademoiselle Tang Xiaofu (Lanya Shi). Il est attiré d’emblée par son innocence, sa naïveté juvénile et sa spontanéité. Elle semble mieux s’accorder à sa personnalité. Dès lors, il multiplie les maladresses en présence de Su, comme lors d’un dîner en présence d’un notable qui la courtise et se pique de poésie et où il se moque du texte d’un poème calligraphié sur un éventail, sans savoir qu’il a en réalité été composé par miss Su en personne. Autre bévue: lors d’une soirée en compagnie de professeurs de philosophie, il se ridiculise en buvant plus que de raison et en répondant à côté aux questions de ses interlocuteurs, au sujet d’un penseur occidental qu’il est censé connaître.

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Ce passage de la série, comme dans le roman, porte un regard caustique sur les milieux intellectuels. On y découvre un philosophe qui se prétend l’ami du logicien Bertrand Russell, alors qu’il a seulement eu un unique échange de courriers avec lui (ce qui ne l’empêche pas de pontifier et de se pousser du col). Fang rencontre bien des individus arrogants, à l’instar de Zhao Xinmei (Da Ying) qui deviendra par la suite son meilleur ami. Xinmei travaille dans une agence de presse mais vise un poste d’universitaire. C’est un prétendant de miss Su: il cherche à dévaloriser Fang aux yeux de cette dernière et le regarde constamment de haut. Mais notre antihéros va connaitre un cuisant échec: il rompt brutalement avec miss Su, mais ne parvient pas à conquérir Tang Xiaofu, qui le rejette car il ne correspond pas à son idéal (elle souhaite être le premier amour de son futur mari). Miss Su, de son côté, épouse un homme âgé qui a une situation, au grand dam de Zhao. C’est alors que celui-ci fraternise avec Fang, le considérant dès à présent comme son égal dans l’infortune sentimentale: curieux duo que le désabusement face à la versatilité de la gent féminine a fini par rapprocher l’un de l’autre.

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La structure de la série est calquée sur celle du roman avec des parties nettement distinctes. Après une première section dédiée aux mésaventures amoureuses de Fang, une seconde traite de son voyage en compagnie d’un groupe d’enseignants vers l’université de Sanlu, située dans une province reculée et de sa brève prise de fonctions dans cet établissement. Une troisième partie, beaucoup plus sombre que les précédentes, se concentre sur l’étude du mariage catastrophique dans lequel Fang s’est engagé. Si les thèmes abordés et le ton du récit varient, il y a une constante: les petites phrases distillées par la voix off, extraites du roman. Des commentaires qui ne manquent pas de sagacité, par exemple: « la femme est par nature un animal politique », « plus on est confus à sa lecture, meilleur est le poème » ou encore le proverbe français qui donne son titre à la fiction, « le mariage est comme une forteresse assiégée, ceux qui sont dehors veulent y entrer, ceux qui sont dedans veulent en sortir » . La série retranscrit aussi la manie de l’auteur pour les métaphores animalières, analogies du comportement humain où les oiseaux et les singes reviennent le plus souvent.

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La second volet de la série débute donc par l’obtention d’un poste d’enseignant à l’université de Sanlu, qui se trouve dans la province de Ji’an. Zhao Xinmei et quelques autres, promus à l’instar de Fang, l’accompagnent dans une laborieuse expédition vers le lieu de leur affectation, qui les amène à s’enfoncer à l’intérieur des terres, à traverser les étendues rurales arriérées du Hunan et à subir maintes épreuves: voyage dans des bus bondés, promiscuité du logement, nourriture avariée et pleine de vers, difficultés pour retirer de l’argent à la banque locale (qui exige qu’un tiers se porte garant pour notre groupe d’universitaires en vadrouille).  La description de ce voyage, qui s’étale sur deux épisodes, comporte bien quelques longueurs, mais ne manque pas de cocasserie. En particulier,  un personnage se distingue par sa propension au ridicule: l’éminent professeur Li Mei-Ting (joué par You Ge).

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Li Mei-Ting, d’allure guindée et affichant un air de respectabilité, a le chic pour se couvrir de ridicule, comme lorsqu’il emprunte une délicate ombrelle en papier pour se protéger d’une soudaine pluie battante ou lorsqu’il est surpris par ses collègues en train de manger des victuailles en suisse, pour éviter d’avoir à les partager. Il est foncièrement individualiste et, si ses initiatives se révèlent le plus souvent maladroites, il peut s’avérer d’une judicieuse roublard: il transporte dans ses bagages quantité de faux papiers d’identité pour pouvoir faire face à toutes les situations, ainsi que des médicaments de contrebande en provenance de l’occident, dissimulés dans un compartiment secret. Le personnage est présenté sous un jour sympathique, mais une fois qu’il a pris ses fonctions de chef instructeur à Sanlu, il se révèle inflexible, établissant avec sévérité un règlement instaurant une séparation stricte entre hommes et femmes, interdisant notamment aux professeurs célibataires d’instruire des étudiantes. Une mesure excessive qui ne manque pas de soulever un tollé.

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Les épisodes prenant place à Sanlu constituent une satire du milieu professoral. Gao Songnian dirige l’établissement en tentant de maintenir une bonne entente entre les enseignants, qui ont tendance à se dénigrer mutuellement en vue d’obtenir les postes les plus convoités. Ainsi, un professeur de langues vivantes, Liu Dongfang, met en doute les compétences de Han Xue-Yu (interprété par Yelu Gu), qui donne des cours d’Histoire. En réalité, comme Fang s’en aperçoit vite, ce dernier est comme lui un imposteur, diplômé de la pseudo université de Criden. Liu est parvenu à faire illusion pendant des années grâce à son aplomb et car personne n’a cherché à vérifier son CV. Cependant, Gao a des doutes à propos de Fang et ne lui propose qu’un poste de professeur associé, tout en lui promettant de prendre plus tard du galon et d’obtenir la chaire de philosophie. Le directeur affirme vouloir prendre pour modèle des établissements prestigieux comme Oxford ou Cambridge, mais la réalité est moins reluisante. Par manque de place, les enseignants et les étudiants doivent parfois cohabiter dans les mêmes dortoirs. Les coups bas sont monnaie courante: ainsi, Han cherche à miner la crédibilité de Fang en mettant en cause la qualité de ses cours, des élèves faisant office de mouchards lui ayant rapporté les lacunes de son enseignement.

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Zhao Xinmei a lui aussi une expérience difficile de Sanlu. Il est harcelé par Wang Chu-hou, une prof bigleuse qui a jeté son dévolu sur lui et use du moindre prétexte pour l’approcher et tenter de le séduire. Mais Zhao est plutôt attiré par la belle épouse d’un universitaire de renom. Surpris par Gao en sa compagnie alors qu’il lui fait la cour, il est bientôt contraint de démissionner et de quitter l’établissement. Fang finit aussi par être viré, non du fait de son incompétence, mais parce qu’un professeur jaloux a indiqué au directeur qu’il est possesseur d’un ouvrage subversif, un traité anglais sur le communisme. Ce sont des raisons politiques qui en définitive le font déchoir. Il apparait, à travers la description de ce microcosme, qu’un certain conformisme social et le fait d’avoir des opinions consensuelles comptait plus alors dans la réussite d’une carrière académique en Chine que d’être talentueux dans son domaine de prédilection. Une vision désabusée, mais la troisième partie de la série (les deux derniers épisodes) qui aborde le mariage, est plus encore connotée négativement.

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Sun Roujia, incarnée par Liping Lü, est une charmante jeune femme que Fang rencontre lors du périple devant l’amener à Sanlu. Elle doit y obtenir une modeste affectation d’enseignante d’anglais à temps partiel. Au premier abord, elle lui apparait sous un jour très favorable: elle est serviable, débrouillarde et d’une grande fraicheur d’esprit. Mais, lorsque plus tard il décide de l’épouser, il doit déchanter. Une fois en couple, elle devient invivable: elle prend la mouche face à toute remarque qui lui semble désobligeante, se révèle capricieuse et vindicative, sur le mode passif-agressif. Le fait que Fang peine alors à retrouver un emploi décent n’arrange pas les choses. Miss Sun, qui travaille dans une banque, gagne plus que son mari, ce qui est mal perçu par les parents rétrogrades de l’époux. De plus, elle fait mauvaise impression lors de sa visite à leur demeure, en ne se prosternant pas devant le portrait de l’empereur qui figure dans le vestibule, comme l’usage le prescrit.  Fang finit par être embauché dans le secteur journaliste, mais doit vite démissionner, par solidarité avec son employeur, qui désapprouve la mainmise des japonais sur la presse nationale, dont la liberté d’expression n’est plus qu’un vain mot. Sun Roujia, ainsi que ses parents, voient d’un mauvais œil le parcours chaotique du jeune homme et le considèrent comme un méprisable loser.

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Les relations exécrables de Fang avec sa belle-mère n’arrangent rien. Cette dernière est très suspicieuse à son égard, elle le soupçonne de maltraiter sa fille. Elle conseille à miss Sun de tenir son mari sous son contrôle et de ne pas être aux petits soins pour lui. Fang sombre dans la dépression, voyant son mariage prendre l’eau. Les plans le montrant cheminant seul dans les rues balayées par le vent de Shanghai illustrent la solitude pesante qu’il ressent. Un détail symbolise le dysfonctionnement du couple: la vieille horloge offerte par les parents de Fang, qui retarde de plusieurs minutes toutes les heures. Au début, les époux corrigeaient régulièrement l’instrument, mais ils ont fini par s’habituer et laissent les aiguilles indiquer un temps inexact, tout comme ils ne cherchent même plus à se rabibocher après leurs fréquentes disputes. Qian Zhongshu met dans la bouche de son antihéros des paroles bien acerbes: il affirme préférer la compagnie d’un chien à celle d’une femme, car l’animal est plus reconnaissant, affectueux et obéissant.

A travers le portrait d’un individu dans la marge, Wei Cheng décrit sur un ton caustique la pesanteur des relations sociales en Chine, le poids des traditions et la prépondérance du statut familial ainsi que de l’appartenance à un réseau relationnel sur les qualités intrinsèques de l’individu. Une vision critique qui a sans doute trouvé un écho chez nombre de lecteurs et de téléspectateurs chinois, expliquant la popularité jamais démentie de cette fiction dans son pays. La série, sans être parfaite (outre un anachronisme gênant pour nous français, l’intrigue progresse sur un rythme parfois bien nonchalant), présente un intérêt certain pour un occidental désireux d’avoir un aperçu des mœurs et des mentalités jadis en vigueur au sein du Céleste Empire, d’autant plus que le tout est agrémenté d’un humour réjouissant.

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Arabela (1979) / Návštěvníci (1983) : 2 séries fantastiques tchécoslovaques

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Arabela

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Souvenez-vous: l’été dernier, j’ai présenté sur ce même blog une série fantastique tchèque extravagante, Neviditelní. Il semblerait que les fictions télé délirantes sont une spécialité de cette contrée car, bien avant cette série, des productions où soufflait un vent de folie y virent le jour. Examinons deux exemples particulièrement marquants, en commençant par Arabela: en 13 épisodes d’une demi-heure, c’est une réalisation de Václav Vorlíček, avec un scénario de Miloš Macourek (le duo a commis jadis de nombreuses comédies à succès). La série revisite de façon décapante l’univers des contes de fées.

Le point de départ est simple. Karel Majer (joué par Vladimír Mensík), un présentateur télé de programmes pour enfant, découvre un jour sur les lieux d’un tournage une clochette qui, une fois agitée, matérialise un magicien du monde des contes, Rumburak (Jirí Lábus), qui se propose d’exaucer le moindre de ses vœux. Lorsque Karel lui demande de lui apprendre à chasser, le mage le téléporte au pays des légendes et lui demande de viser un ours à la carabine. Malheureusement, le présentateur abat à la place, involontairement, le loup de l’histoire du petit chaperon rouge. Dès lors, Rumburak subit le courroux du roi Hyacint (Vlastimil Brodský), qui le déchoit de ses fonctions. Dès lors, le magicien n’aura de cesse de se venger de la famille royale, aidé par une sorcière malfaisante, qui confectionne pour lui une bague lui permettant de se métamorphoser à loisir et de transformer les autres êtres selon ses désirs, simplement en tournant l’anneau autour de son doigt.

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Rumburak a un plan ignoble: il se rend dans le monde réel et prend l’apparence du présentateur Karel. Il pirate son émission où sont contées des histoires merveilleuses et modifie les récits de façon grotesque: dans ces nouvelles versions, le petit chaperon rouge dévore mère-grand, les sept nains découvrent de la dynamite et font tout sauter dans le monde des fées, le prince charmant devient kleptomane et dérobe les bijoux et le diadème de la belle au bois dormant. Le roi Hyacint et ses proches sont affligés par ces légendes dénaturées, d’autant plus que les personnages du monde des contes doivent se conformer aux histoires qui leur sont consacrés et agir en conséquence. Sans oublier que cela a des conséquences néfastes sur les enfants du monde réel, qui commencent à mal se comporter, influencés par l’immoralité des contes modifiés. Hyacint, accompagné du magicien Vigo, un dignitaire imposant doté de moustaches en croc évoquant Dali (Jirí Sovák), ainsi que ses deux filles, les princesses Arabela (Jana Nagyová) et Xenie (Dagmar Patrasová), se rend dans le monde des humains pour punir Karel, qu’il croit responsable, et restaurer l’ordre ancien. Cependant, c’est compter sans Rumburak qui a d’autres ambitieux desseins: il veut épouser Arabela et prendre le contrôle du pays féérique, en exerçant un chantage sur le roi pour obtenir gain de cause.

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La famille royale possède aussi un lot de bagues magiques, qui sèmeront vite la confusion dans le monde réel. Le présentateur est transformé en un caniche parlant, prenant l’apparence de son chien Pajda. Tandis que la sorcière a pris les traits de la reine, mystifiant Hyacint, les enfants parviennent à dérober une bague et s’en donnent à cœur joie, ridiculisant les adultes en les changeant en êtres grotesques. L’intrigue s’emballe vite, les chassés-croisés entre monde réel et imaginaire se succèdent, les protagonistes cherchant à s’emparer des précieuses bagues et du pouvoir immense qu’elles procurent.

Toutes les fantaisies sont permises grâces à ces bijoux magiques et, si les péripéties de l’histoire font la part belle à l’imagination la plus débridée, il n’empêche que le scénario est remarquablement construit, avec de savoureux retournements de situation. Il y a aussi une romance, entre le fils de Karel Majer, Petr, un étudiant dans le domaine des télécommunications (joué par Vladimír Dlouhý) et Arabela. On trouve aussi des personnages secondaires marquants. Ainsi, miss Milerová, une prof de piano obsédée par la quête d’un mari docile (pour pouvoir ensuite régenter son foyer d’une main de fer),  met le grappin sur le démon Blekota, un comparse de Rumburak, à l’allure menaçante mais qui file doux en présence de cette femme autoritaire. On peut évoquer aussi Pekota, le chevalier sans tête, ou encore l’homme aux bras démesurément extensibles (qui a les mains baladeuses), sans oublier Mekota, le gnome aux yeux de marbre et Fousek, l’insaisissable gentleman cambrioleur.

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Bien des passages font preuve d’une inventivité réjouissante. Citons celui où Petr passe un examen oral pour devenir technicien à la télévision et où Arabela, transformée en mouche, lui susurre les réponses aux difficiles questions des examinateurs. Autre exemple: les démêlés drôlatiques du roi dans le monde réel. Privé de bague et de la possibilité de rejoindre son pays au moyen d’une cape magique, il est obligé de travailler comme ouvrier dans une usine chimique, causant de gros dégâts par sa maladresse, quand il ne se retrouve pas interné à l’asile après avoir déambulé en costume d’apparat, ceint de sa couronne.

L’épisode 7 développe une idée originale: la transformation radicale du pays des contes par Xenie, aidée de Peter. Xenie a une personnalité à l’opposé de celle de sa sœur, elle est têtue et capricieuse alors qu’Arabela est douce et bienveillante. la princesse maligne remodèle le pays enchanté en le modernisant à outrance. Les maisons en pain d’épice, les donjons, c’est démodé: il faut les remplacer par des bâtiments de verre et de béton. Elle crée des usines polluantes et provoque le mécontentement de l’esprit de l’eau en faisant déverser des déchets toxiques dans la rivière. Dans cet univers asphalté, aseptisé, rationalisé, la place de chacun est redistribuée: le petit chaperon rouge devient une employée des postes, les nymphes des bois se reconvertissent dans la vente de fringues, tandis que les sept nains rentrent du boulot en prenant le métro.  Gare aux mécontents: une foule en rébellion se voit illico transformée en parc automobile klaxonnant.

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L’épisode 8 va très loin dans l’exploitation du surnaturel. Honzík, le petit frère de Petr, et ses amis, soumettent le personnel de leur école à des métamorphoses spectaculaires, après avoir transformé leurs camarades en oies ou en nains de jardin. Un malheureux professeur qui voulait apprendre à ses élèves les cris des animaux se voit soudain doté de cordes vocales lui permettant d’imiter les animaux sauvages à la perfection, causant l’hilarité de la classe, avant d’être changé en Mickey Mouse géant, tandis que le dirlo devient une gigantesque chenille se muant vite en papillon. Les effets spéciaux sont parfois rudimentaires, mais sont souvent habilement réalisés, comme lors d’une séquence où Arabela et Petr se déplacent en voiture volante, la sustentation étant assurée par une valise magique. Bien des truquages sont étonnants, mais difficilement descriptibles, je vous laisse les découvrir. Il y a un aspect surréaliste dans cette série, une surenchère dans les manifestations incongrues de la magie qui est proprement stupéfiante.

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Ne vous fiez pas à la musique mièvre du générique: Arabela est une fiction qui ne se limite pas à un divertissement innocent à destination des marmots. Loin du classicisme des contes traditionnels, il en propose une relecture irrévérencieuse, pouvant être appréciée d’un public adulte. Le monde féérique est divisé en deux régions, celle des contes pour enfants et celle des histoires pour grands enfants. On trouve ainsi dans cette zone dédiée à l’imaginaire des adultes Fantomas (il joue un rôle prépondérant dans l’intrigue) ou encore le docteur Frankenstein, inventeur prolifique (il conçoit une version mécanique du loup de la fable, un automate multifonctions mais qui a parfois des ratés, comme lorsque sa voix robotique se dérègle pendant qu’il débite ses boniments au petit chaperon rouge). Le mélange entre mondes réels et fabuleux se double de l’entremêlement de différents registres de l’imaginaire, donnant une tonalité atypique à ce récit de fantasy, à l’instar de l’univers, certes moins foutraque, des comics de Bill Willingham (les albums de la série Fables, adaptés en jeu vidéo par Telltale Games sous le titre The Wolf Among us), pour évoquer une œuvre plus récente.

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Par moments, la série porte un regard caustique sur la société. Un personnage mineur, docteur en psychiatrie, qui cherche à tout prix à donner une explication rationnelle aux prodiges dont il est témoin dans le monde des humains, est dépeint comme un individu ridicule et borné. L’épisode 11, où la famille du roi se transforme en officiels du régime en costume militaire pour faire sortir Yacint de prison, se moque quelque peu des privilèges dont bénéficient les membres de la nomenklatura et de l’obséquiosité manifestée à leur égard. Dans les derniers épisodes, des protagonistes sont métamorphosés en statues, admirées par une critique d’art qui disserte sur leur symbolisme supposé: l’occasion de brocarder gentiment cette corporation. Enfin, lorsque Arabela finit par se marier dans notre monde, elle s’extasie devant des appareils ménagers qui lui sont offerts et se félicite de devenir une épouse ordinaire: le rôle  des contes de fées dans la perpétuation des normes sociales, comme la valorisation (à destination des jeunes filles qui les lisent) du modèle traditionnel du couple et de la femme mère au foyer, est ici mis en évidence. Mais ces considérations sont secondaires: Arabela est avant tout une réussite dans le domaine de la fantasy et peut séduire des téléspectateurs de tous âges, pour peu qu’ils aiment l’imaginaire le plus débridé.

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Filmée au début des années 80, cette série est tout aussi délirante que la précédente, cette fois dans le domaine de la science-fiction. En 15 épisodes d’une trentaine de minutes, elle a été réalisée par Jindřich Polák, qui a coécrit les épisodes avec Ota Hofman. La bande musicale est notable: composée par Karel Svodoba, elle comporte des nappes de synthé typique des créations de l’époque. Sous le titre Expédition Adam 84, la série a été diffusée en France, sur Antenne 2, en 1985. Le début de l’histoire se déroule en l’an 2484. Le cerveau électronique central alerte la population d’une grave menace: la destruction de la Terre par un astéroïde géocroiseur. Un académicien, le professeur Filip (Josef Bláha), entrevoit une solution en lisant la biographie d’un savant du XXe siècle, Adam Bernau, selon laquelle celui-ci aurait à 11 ans inscrit dans un cahier une formule utile pour déplacer les continents jusqu’à une planète d’accueil. Filip sélectionne une équipe pour voyager avec lui dans le passé et récupérer le cahier, censé avoir brûlé dans l’incendie de la maison du grand homme en devenir, futur prix Nobel.

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La mission menée par Filip est composée d’Emilia Fernandez (Dagmar Patrasová), spécialiste du langage des animaux, qui communique avec les dauphins, du docteur Jacques Michell (Jirí Novotný), un épidémiologiste spécialiste des maladies du passé et d’Emil Karas (Josef Dvorák), un ingénieur électronicien. Mais rien ne se passe comme prévu. Nos visiteurs du futur ont bien du mal à s’adapter aux usages du présent et risquent à de multiples reprises de trahir leur véritable identité, malgré une couverture soigneusement élaborée (ils sont censés être des agents de la voirie chargés de construire une route, trimballant pour cela un imposant théodolite). Ils ne cessent de commettre des bourdes: Filip se trompe de cahier, dérobant celui des devoirs scolaires d’Adam, Emilia est distraite de sa mission par une liaison avec un journaliste local, Petr (Jan Hartl), Jacques Michell fait un séjour à l’hôpital après avoir utilisé un solarisateur (une lampe du futur produisant une grande chaleur) qui a fait grimper sa température corporelle à 43°, Emil cause des dégâts en employant le transmetteur servant à communiquer avec les hommes du futur (provoquant par exemple l’assèchement d’un lac de la région en voulant utiliser l’engin lors d’une excursion en barque)…Leurs mésaventures sont nombreuses.

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La mission est rendue difficile par le comportement d’Adam Bernau (Viktor Král), un adolescent surdoué mais en apparence ordinaire, qui ne réalise pas l’importance de ses découvertes mathématiques. Une bonne partie des épisodes montre la mission de Filip suivant le gamin dans ses moindres déplacements (par exemple lors d’une soirée à la fête foraine ou pendant une visite scolaire du château fort de Karlstein) ou l’espionnant grâce à des caméras miniaturisées (placées sur son cartable ou le collier de son chien) en vue de mettre la main sur les équations qu’il griffonne à ses moments perdus. Les manigances d’un forain malhonnête, qui veut s’emparer de leurs liasses de billets, viennent encore compliquer les choses. Les péripéties de l’histoire relèvent souvent du comique de situation, plaçant constamment nos héros en fâcheuse posture. Ils finiront par être démasqués par le mentor d’Adam, Alois Drahoslav Drchlík (Vlastimil Brodský), un modeste ouvrier du bâtiment, amateur de bière et de parties de belote, doté d’une grande intelligence pratique et d’une solide culture technique. Un personnage attachant dont l’humilité contraste avec l’aspect visionnaire de ses découvertes scientifiques.

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Les premiers épisodes sont les plus spectaculaires. On y découvre la société du futur, un monde pacifié et géré par une intelligence artificielle omnisciente. L’art du passé y est toujours étudié, des jeux permettent aux hommes du XXVe siècle de se familiariser avec les peintures de Picasso, du douanier Rousseau ou encore de Léonard de Vinci. Un musée présente des objets pour eux d’une lointaine époque: une machine à coudre, un grand-bi, une partition de Claude Debussy… C’est une vision rétrofuturiste de l’avenir, n’excluant pas une certaine poésie.  On suit pas à pas les préparatifs de la mission. Une reconstitution dans les moindres détails de la maison d’Adam, à Kamenice, permet aux explorateurs de se familiariser avec les objets du monde actuel. Ils emportent pour leur mission une panoplie de gadgets high-tech: lunettes avec caméra intégrée capable de transmettre des vidéos et du son, parapluie pouvant se transformer en longue-vue et muni d’un dispositif pour concentrer les nuages et faire pleuvoir à volonté, désintégrateur d’objets sous forme de mallette, laser pour la découpe de précision ou encore un étrange produit en tube, le « nasper », qui une fois appliqué dans un plat, forme en quelques secondes une gelée tremblotante, base peu ragoutante de leur alimentation.

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Les visiteurs du futur voyagent dans le temps à l’aide d’un véhicule typique des années 80, la Lada Niva « California », un 4×4  tout terrain ici dans une version améliorée, à l’épreuve du feu et des balles, amphibie, capables de forer et de se déplacer sous terre. Une voiture improbable, de plus munie d’une fonction de pilotage automatique et à distance, par commande vocale et d’un brouilleur de numéro minéralogique. Mais malgré toute l’aide technique dont ils disposent, ce monde étrange du présent ne cesse de leur jouer des tours. Ils sont intrigués par le papier monnaie, comprenant mal que des billets plus petits peuvent valoir plus que des billets de format plus grand. Pire, on leur fournit pour leur mission des billets qui ne sont plus en usage depuis une centaine d’années. Ils ne savent pas comment se comporter avec cet argent. Ainsi, arrivés dans un hôtel miteux, ils calquent leur comportement sur les protagonistes d’un film contemporain où des millionnaires claquent leur fric dans des palaces et distribuent des billets au personnel avec prodigalité. Dans les couloirs de l’hôtel, Emil a une fâcheuse tendance à tomber dans les escaliers, peu habitué à ne plus circuler que sur des tapis roulants.

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Ils se rendent compte que les archéologues du futur se sont trompés à propos de l’usage de certains objets du présent: un simple jouet d’enfant sera pris pour une figurine vénérée lors d’un culte religieux, tandis que des machines à permanenter seront confondues avec des instruments primitifs de neurothérapie. La drôlerie de la série vient fréquemment de l’incongruité des réactions des membres de la mission, comme lors du passage où Jacques Michell fait preuve d’une singulière vision du romantisme en offrant à une infirmière dont il est épris, en guise de bouquet de fleurs, un assortiment de fougères. Filip est sans doute le personnage le plus comique, affichant constamment le plus grand sérieux et toujours en décalage  avec les gens du présent par son phrasé pompeux et son comportement emprunté.  En particulier, ses relations avec Milos, le directeur obséquieux de l’hôtel, sont cocasses, ce dernier venant fréquemment, par ses interventions intempestives, le retarder dans l’exécution de tâches de la plus haute importance pour le devenir de l’humanité.

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Návštěvníci  est une formidable comédie de science-fiction, riche en trouvailles insolites. Il s’agit, vous l’aurez compris, d’une SF hautement fantaisiste, loin des spéculations de la hard science. Le seul défaut de la série est selon moi le fait que l’intrigue patine pendant quelques épisodes: il y a un « ventre mou » au milieu, où la progression de l’histoire n’est qu’anecdotique. Cependant, le dernier épisode est excellent, avec une séquence d’anthologie où la Lada des visiteurs occasionne des dégâts considérables à Kamenice en surgissant du sous-sol à des emplacements intempestifs. La chute de l’histoire est élégante et pleine d’humour. On retiendra aussi la qualité de la distribution, aussi bien pour les rôles principaux que secondaires. C’est sans doute l’une des plus charmantes exploitations du thème du visiteur du futur à la télévision (je vous conseille aussi dans ce registre un téléfilm de la BBC datant de 1980, The Flipside of Dominick Hide, avec un Peter Firth juvénile dans le rôle titre, bien longtemps avant qu’il n’interprète le Harry Pearce de Spooks). Tout comme Arabela, cette série tchécoslovaque est hautement recommandable pour tous ceux qui ont conservés leur âme d’enfant.

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Ecos del Desierto (Chili, 2013)

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Le rôle de la télévision peut être d’inciter un peuple à réfléchir sur les zones d’ombre de  son propre passé. Cette minisérie, réalisée pour le quarantième anniversaire d’un triste évènement, les atrocités de la « caravane de la mort » au Chili, en est une bonne illustration. Réalisée  par Andrés Wood (connu surtout pour son film Mon ami Machuca, qui se penchait déjà sur le Chili des années 70) pour la chaîne Chilevisión, en 4 épisodes de près de 50 minutes, elle est centrée sur le parcours de Carmen Hertz, avocate et militante pour le respect des droits de l’homme, se focalisant en particulier sur le destin tragique de sa famille et sur son inlassable quête de vérité, sa patiente collecte d’informations au fil des décennies pour trouver les preuves de culpabilité des hauts responsables du régime de Pinochet. Construit de façon non linéaire, le récit navigue entre 1973, le milieu des années 80 et 2000 et décrit les faits avec une précision chirurgicale, n’hésitant pas à montrer crument la violence de la répression. Une production poignante, hélas difficilement accessible au public non hispanophone.

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Carmen Hertz est interprétée par deux actrices: la jeune avocate est jouée par Maria Garcia Omegna, la même à l’âge mûr par Aline Kuppenheim. Le premier épisode revient au préalable sur les évènements de 1973 antérieurs au coup d’État du 11 septembre. On voit que les derniers mois de la présidence de Salvador Allende furent agités, notamment à cause des difficultés rencontrées pour mettre en place la réforme agraire et les problèmes de nature économique qui en découlèrent. Une scène montre Carmen Hertz en train de débattre avec une assemblée de paysans dubitatifs quant à la politique menée par l’Union Populaire. La minisérie ne cherche pas à idéaliser la société chilienne du début des années 70 et montre bien que la crise traversée par le pays constituait un contexte propice à un coup de force de l’armée. A cette époque, l’avocate est mariée à Carlos Berger (Francisco Celhay), un journaliste qui dirige la station de radio de Calama, dans le nord du pays et est lié au parti communiste. Quelques passages montrent le couple avec leur bébé partant en vadrouille sur les routes traversant le désert, allant pique-niquer au bord de l’océan: des images d’un bonheur simple voué à être éphémère.

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La série revient à plusieurs reprises sur l’arrestation du journaliste, incarcéré à l’instar de ses camarades de parti: on se saisit de lui sans ménagements alors qu’il est en train de s’exprimer en direct à la radio, haranguant les auditeurs. La panique s’empare alors de Carmen, on la voit réunir les documents possiblement compromettants pour son mari et aller les disperser dans le désert. Vient ensuite chez elle une ferme résolution pour obtenir, en vain, la libération de Carlos, avant que la mort de celui-ci ne survienne, prétendument lors d’une tentative de fuite survenue pendant un transfert de prisonniers. Carmen apprend la nouvelle de nuit, par les occupants d’un véhicule militaire braquant vers elle le rayon blafard d’un projecteur. Habitée par une colère froide, la jeune femme n’aura dès lors de cesse de réclamer la justice, se heurtant à un mur en harcelant les autorités et cherchant à alerter l’opinion à propos de l’élimination sans merci des opposants au régime à l’automne 1973, un nettoyage opéré dans diverses localités, telles que Copiapó, Antofagasta, Calama ou Arica.

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La série couvre une période de 27 ans, entre 1973 et 2000: une bataille légale de longue haleine, menée essentiellement à Santiago, consistant surtout à éplucher les monceaux d’ archives disponibles. J’avoue avoir été parfois désorienté par les allers et retours incessants entre époques et par la répétition de certaines scènes montrant les membres de la hiérarchie militaire dans leurs bureaux ou en tournée d’inspection dans le désert d’Atacama. Néanmoins de nombreuses images tirées de reportages d’époque (parfois issues des fonds de l’INA) permettent de bien cerner le contexte des évènements: on voit par exemple une manifestation de soutien à Allende sévèrement réprimée, des images filmées à Washington après l’assassinat de l’ambassadeur Orlando Letelier perpétré par la DINA (la police politique) dans le cadre du plan Condor, des illustrations montrant des corps d’opposants largués dans l’océan depuis des hélicoptères ou plus récemment un reportage sur l’arrestation de Pinochet à Londres, sans oublier les images restées célèbres où on le voit se lever de sa chaise roulante et marcher d’un pas alerte.

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Des éléments reviennent de façon obsédante au fil des épisodes. C’est le cas du bruit assourdissant des hélicoptères Puma qui passent régulièrement dans le ciel en 1973 sous le regard médusé de l’héroïne, ceci voulant sans doute signifier l’impuissance de Carmen face à la puissance de l’appareil étatique. C’est aussi le cas d’une scène montrant le général Sergio Arenallo Stark, le militaire qui a dirigé la « caravane de la mort », tranquillement assis, en train de cocher  dans une liste d’opposants les noms des hommes à abattre, en employant un stylo rouge sang (l’acteur qui incarne ce sinistre personnage, José Soza, a un physique remarquable, son nez cassé le rendant immédiatement reconnaissable). Stark semble savourer cet instant où, tel un démiurge, il peut décider de la vie ou de la mort des prisonniers d’un simple trait de plume. On note aussi un leitmotiv plus allusif, l’image de Carlos Berger se jetant dans l’océan et disparaissant sous les eaux sous l’œil inquiet de Carmen, un détail prémonitoire de sa perte prochaine qui hantera longtemps l’avocate.

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Chaque époque évoquée réserve des scènes fortes. 1973, bien sûr, avec la tuerie de Calama où Berger est, d’après la minisérie, la première victime et où un militaire enragé mitraille les prisonniers réunis en plein désert avec le visage cagoulé. Ou encore le peloton d’exécution de Copiapó, qui fauche des opposants alignés les yeux bandés après que ceux-ci, se sachant condamnés, aient entonnés effrontément un chant révolutionnaire.  En 1985, Carmen Hertz, qui milite au sein du Vicariat de la Solidarité, une organisation catholique créée pour promouvoir les droits de l’homme au Chili, est particulièrement exposée. Elle reçoit des menaces téléphoniques (comme un cliquetis de revolver en guise de message d’avertissement) avant que sa fille ne soit sauvagement assassinée (ainsi que son chien), comme le montre une scène choquante. Une autre scène marquante la présente en train de visiter, dans des locaux insalubres, une prison clandestine pour détenus politiques instaurée par le CNI (Central Nacional de Información, le successeur de la DINA). A cette époque, son travail est difficile, la justice fait obstruction et retarde ses investigations. Elle fait face comme elle peut aux intimidations, comme en témoigne une scène où elle sort de chez elle avec son fils dans les bras, tout en brandissant un revolver pour intimider des voisins menaçants.

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Les passages se déroulant en 2000, soit peu après l’arrestation de Pinochet, sont forcément moins intenses. Mais quelques scènes sont éclairantes, comme celle où Carmen a une entrevue avec le juge Guzmán (joué par José Manuel Salcedo), celui là même qui a inculpé le dictateur pour crime contre l’humanité: s’ensuit une discussion sur les difficultés de la procédure judiciaire en cours, où est évoqué brièvement un autre juge célèbre, l’espagnol Baltasar Garzon. On retiendra aussi la prestation de l’avocate devant la cour suprême du Chili, où elle expose le fruit de ses recherches: elle reconstitue alors la chronologie des évènements et souligne la responsabilité du sommet de la chaîne de commandement, les militaires chargés des éliminations d’opposants  ayant bénéficié d’une rapide promotion au sein de la hiérarchie. Elle s’appuie sur un témoignage crucial: celui d’un colonel responsable de la garnison de Chuquicamata (lieu de la plus grande mine de cuivre du monde), Arturo Rivera (Alfredo Castro), un militaire qui a côtoyé le général Stark et, des décennies plus tard, est prêt à soulager sa conscience.

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Arturo accepte de témoigner (à charge contre le général Stark), incité à le faire par son épouse, Inés (Paulina Urrutia), une femme qui était, sous le régime de Pinochet, engagée en faveur d’une démocratisation du régime. Ainsi, selon la série, elle apparait dans une manifestation pacifique contre la torture (en 1985) qui est rapidement dispersée à coups de lance à eau. Le colonel faisait partie de ces officiers qui avaient des réserves sur les méthodes répressives employées, par exemple il était favorable à la restitution des corps des exécutés à leurs familles, au lieu de les enterrer discrètement dans le désert comme cela a été décidé.

Ecos del desierto est une minisérie édifiante, intense et constitue sans doute un visionnage essentiel pour les chiliens d’aujourd’hui, dans une société dont les blessures du passé ne sont toujours pas refermées. Elle a été saluée comme un parfait exemple de bonne télévision par certains critiques. Cependant, on peut avoir quelques réserves sur la forme, qui manque parfois de subtilité. Si les scènes de violence sont percutantes, la série peine à dépeindre avec conviction la vie de famille de Carmen: ses discussions avec Carlos Berger traitent essentiellement de politique et sont trop démonstratives, soulignant lourdement l’ affiliation idéologique du couple (une scène montre même l’avocate en train de chanter une berceuse à son bébé qui est… une version enfantine de L’internationale).

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Le quatrième épisode, très didactique et où abondent les images d’archives, m’a donné le sentiment d’être face à un documentaire déguisé en fiction. Mais difficile de blâmer Andrés Wood: la gravité des faits abordés, leur importance dans la conscience collective ne lui laissaient pas une marge de manœuvre suffisante pour lui permettre de romancer l’intrigue à sa guise. La minisérie, rythmée par une remarquable bande musicale (où figure Ángel Parra, un artiste de gauche qui fut interné sous Pinochet, mais aussi des chanteurs de la jeune génération comme Manuel Garcia) demeure cependant une œuvre puissante, une reconstitution diablement efficace dans sa dénonciation de la dictature. Plus efficace encore que le beau film documentaire de  Patricio Guzman, Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz, 2010), qui abordait aussi bien la vie des astronomes travaillant dans les observatoires du désert d’Atacama que la recherche obstinée par des fouilleurs amateurs des ossements des victimes de la « caravane de la mort ». Une productions de qualité, indispensable, tout comme cette minisérie, à la compréhension de l’histoire récente du Chili.

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The Lawrenceville Stories (USA, 1986)

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Il n’a pas été aisé pour moi de trouver cette minisérie américaine développée dans les années 80 par PBS car il n’existe pas à ce jour d’édition DVD officielle, seulement une version numérisée des épisodes jadis édités au format VHS. Coproduite par Disney Channel, cette minisérie tous publics en 3 épisodes de moins d’une heure mérite pourtant d’être mieux diffusée car elle fait montre d’un humour bon enfant hautement réjouissant. Récompensée à de multiples reprises (obtenant entre autres le Blue Ribbon Award et le Cine Golden Eagle Award), c’est l’adaptation (réalisée par Robert Iscove) des romans d’Owen Johnson, célèbres aux USA, appartenant au cycle de Lawrenceville, des récits humoristiques racontant les facéties des étudiants de cette vénérable institution bicentenaire (cette école privée préparatoire aux études universitaires, basée dans le New Jersey, ayant été fondée en 1810) à l’orée du XXe siècle, en 1905-1906. En regardant cette fiction, j’ai eu le sentiment d’être transporté dans une époque innocente, où primaient l’insouciance et la camaraderie.

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L’histoire est centrée sur un personnage qui suscite l’admiration parmi les adolescents qui fréquentent l’établissement: le prodigieux Hickey (interprété avec assurance par Zack Galligan), un garçon malicieux et plein de ressources. D’allure pateline, ce garnement mijote toujours des mauvais coups pour se payer la tête des professeurs et fait assaut d’inventivité pour relever les défis que se lancent continuellement les étudiants. Si à un moment donné il est renvoyé sèchement de Lawrenceville par la direction de l’école, il revient au début de l’épisode suivant pour notre grand plaisir.

Dans le premier épisode, il montre un bel opportunisme: alors que le battant en argent de la cloche du collège vient d’être volé (par on ne sait qui), il vend à ses camarades des breloques souvenir censées avoir été façonnées à partir du métal du battant disparu. Il réalise ainsi une belle opération commerciale, alors qu’en réalité, il a commandé à une bijouterie les petits objets d’argents qu’il a ensuite distribué avec profit. Les aptitudes d’Hickey pour embobiner autrui sont grandement estimées par le proviseur (joué par Edward Hermann) et son ami le débonnaire professeur de latin, grand amateur de bouffardes, même si elles contrastent avec la médiocrité de ses résultats scolaires. Les deux compères ont une attitude amusée et teintée de fatalisme à l’égard des étudiants: comme ils en font la remarque lors de la rentrée des classes, ceux-ci vont pouvoir récupérer de la fatigue accumulée pendant la période des vacances en dormant pendant les cours.

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Le proviseur, bien qu’affichant face aux élèves la plus grande sévérité, se délecte en privé des exploits d’élèves rivalisant d’inventivité et d’irrévérence envers l’autorité. Il constate avec justesse qu’ils mettent toute leur intelligence à contribution pour élaborer des blagues de potache ingénieuses plutôt que pour briller dans les études. Si Hickey est une référence en matière de déconnade, il est entouré de spécimens pas piqués des vers. Ainsi, GutterPup (Stephen Baldwin), un blondinet athlétique, est un inventeur de génie. Il met au point des mécanismes qui ne dépareraient pas dans un court métrage de Wallace et Gromit; comme un automate réalisant le repassage ou un système de bras articulés lui permettant d’enfiler plus vite ses vêtements le matin (le temps mis pour enfiler la tenue réglementaire fait l’objet d’une compétition journalière entre étudiants et est dûment chronométré). GutterPup est aussi féru de boxe et reste invaincu dans ce sport jusqu’au jour où un gamin au visage d’ange dont il pense ne faire qu’une bouchée, Lovely (Josh Hamilton), parrainé par Hickey, se présente face à lui sur le ring. Le duel se solde par un KO des deux adversaires, qui s’écroulent bras dans bras, vaincus par l’épuisement.

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Il y a aussi Doc Macnooder (Albert Schultz), le scientifique de la bande, un chimiste amateur qui tire de ses alambics un alcool dont se délectent ses amis. Doc sera accidenté suite à une expérience hasardeuse, un mélange explosifs de produits qui le laissera éclopé. Autre phénomène, Hungry (Hans Engel): un gringalet doté d’un appétit d’ogre, capable d’ingurgiter en un temps record de grandes quantités de nourriture. Hickey voit en lui la poule aux œufs d’or et organise des paris fructueux. Hungry remporte un défi contre un barman (avaler des dizaines de coupes glacées sans pause), puis contre un restaurateur (manger une quarantaine de pancakes d’affilée, avec de la confiture) et ne semble même pas parvenu à réplétion à l’issue de ses repas pantagruéliques.

A partir du second épisode, un nouveau venu vient contester à Hickey le titre de maître es facéties: The Tennesse Shad (Nicholas Rowe), un garçon à l’air arrogant qui ne manque pas, lui aussi, d’idées astucieuses. Sa première cible est le surveillant de l’établissement, Tapping (Robert Joy). Arborant un air pincé, maigre comme un cent de clous, Tapping était déjà la tête de turc d’Hickey, qui est parvenu à dormir dans son lit après l’avoir éloigné de sa chambre grâce à ses comparses faisant diversion. Shad dérobe le squelette de la classe de sciences naturelles, l’affuble de la tenue coutumière de Tapping et le suspend au mur de la salle commune, provoquant l’hilarité générale.

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Autre haut fait de Shad: parvenir à fumer la cigarette dans la propriété de Lawrenceville (où cela est rigoureusement interdit). Pour cela, il prétend qu’il s’agit en fait d’un médicament prescrit par son médecin (un produit dont la forme évoque une cigarette) et montre pour preuve un emballage créé spécialement pour cette supercherie. Un stratagème qui fonctionne à merveille et contribue à consolider sa popularité auprès des autres étudiants. Hickey ne tarde pas à réagir pour reconquérir sa suprématie. Il parvient à rentrer dans les bonnes grâces du nouveau professeur de mathématiques, Baldwin (Keith Knight), un enseignant candide et plein de bonne volonté. Naïvement, ce dernier s’enthousiasme pour la suggestion d’Hickey en vue de sensibiliser les élèves à l’action civique: il organise un simulacre d’élections, où les étudiants se répartissent entre fédéralistes (pour l’enseignement privé) et anti fédéralistes (pour les facultés et les écoles publiques). Toujours sous l’influence malintentionnée d’Hickey, et malgré les mises en garde du proviseur, il approuve la réunion des deux partis autour d’un feu de camp, où leurs meilleurs représentants feront assaut d’éloquence pour convaincre de la justesse de leurs positions. Mais le meeting se termine en bagarre générale, la pelouse est saccagée et Baldwin constate piteusement l’échec de son initiative citoyenne.

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Un personnage contraste avec les autres adolescents: Smith (Dave Foley). C’est l’élève moyen par excellence, il n’a aucun trait remarquable. Si sa personnalité semble aussi banale que son patronyme, il obtient une gloire bien involontaire en tombant par mégarde du toit pentu de l’établissement, effectuant un vol plané jamais vu de mémoire d’étudiant. Mais il se passerait bien de cette renommée, obtenue au prix de contusions douloureuses, surtout qu’Hickey ne manque pas d’exploiter l’accident en faisant payer un droit d’entrée aux visiteurs du voltigeur prodige miraculé, surnommé « l’homme de fer ».

Autre protagoniste exploité par ses pairs, un rejeton de la haute, membre de la lignée des Montaigu, qui apparait dans le dernier épisode. Surnommé Beefsteak, il est joué par David Orth. Il arrive à l’école en calèche, servi par un valet stylé. Malgré son allure aristocratique, il a d’aussi piètres résultats scolaires que ses congénères et est aussi prompt à participer à leurs aimables manigances. Pour lui, l’argent n’est pas un problème. Il devient vite une manne providentielle, pourvoyant malgré lui les fonds nécessaires à une arnaque concoctée par Hickey: des paris truqués sur les scores des rencontres de football américain entre les deux équipes concurrentes de l’établissement.

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Beefsteak sera amené à fraterniser avec Shad. Leur association produira des étincelles, au grand dam d’Hickey. Lorsqu’ils subissent une punition du proviseur, les obligeant à faire une dizaine de fois le tour du parc entourant l’école, l’un devant être porté par l’autre, ils trouvent la parade. Beefsteak a l’idée d’utiliser une brouette et de pousser Shad par ce moyen à tout autour du terrain, obtenant à l’arrivée un accueil triomphal de la part des autres élèves et l’appréciation respectueuse du chef d’établissement.

Finalement, Shad et Hickey nouent une alliance et décident de créer un gang de pseudo malfrats, dont les membres doivent, en signe d’allégeance, se raser le crâne. Une farce qui ne manque pas de faire son effet dans la salle commune, suscitant en outre l’offuscation factice du proviseur, qui se délecte en privé de cette effronterie culottée. Les étudiants rasibus doivent ensuite faire une entorse au code vestimentaire de Lawrenceville, s’affublant de couvre-chefs ridicules, pour participer au bal de la promotion sans révéler leurs boules à zéro. La scène du bal qui clôt le dernier épisode est la seule où l’on voit des jeunes filles, pendant tout le reste de la série, le casting est 100% masculin. Malgré leurs manifestations de galanterie, la soirée tourne au fiasco pour Hickey et ses amis, qui sèment la pagaille et se ridiculisent sur la piste de danse.

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Il y eut déjà une adaptation cinématographique des histoires de Lawrenceville, un film en noir et blanc datant de 1950, réalisé par William Wellman et intitulé The Happy Years. Une production qui peut sembler un peu désuète aujourd’hui mais qui était dans le même esprit que la minisérie de PBS (tout en ayant un casting d’adolescents bien plus jeunes que dans la version télévisée), à savoir une succession de farces aussi inoffensives que drôlatiques, sous l’œil bienveillant du corps professoral, qui a accepté le fait que les élèves soient plus doués pour les bouffonneries et une forme d’ingénieuse d’oisiveté que pour la réussite scolaire. J’ai certainement passé un bon moment devant cette fiction résolument fantaisiste, qui propose une reconstitution convaincante de cette période du siècle dernier, que ce soit au niveau des costumes (ainsi, les pantalons longs munis d’épingles, les knickers avec des bas sont typiques des années 1900)  que du langage employé (où figurent des expressions délicieusement rétros telles que « rapture! » pour signifier une surprise admirative). Un divertissement américain qui a la saveur de l’humour british, uniquement disponible en version originale non sous-titrée. Ce qui est dommage, car cela pourrait constituer un agréable visionnage en famille.

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