La couronne du diable / The devil’s crown (Grande-Bretagne / France, 1978)

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C’est une série historique injustement méconnue que je vous présente cette semaine. Une coproduction entre la BBC et…TF1 (à l’heure actuelle, il serait bien surprenant que TF1 programme une telle fiction, le niveau de la chaîne privée a visiblement beaucoup baissé depuis!), qui raconte le destin de la famille Plantagenêt,  en s’intéressant plus particulièrement à Henri II, à son épouse Aliénor d’Aquitaine et à leur turbulente descendance (sans surprise, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre y occupent successivement les premiers rôles). En 13 épisodes d’une cinquantaine de minutes, la série est disponible avec un doublage français sur le site de l’INA et en VO sur YouTube (il n’y a pas à ce jour d’édition DVD outre-Manche, ce qui est bien surprenant). La VF est de bonne qualité, les voix ne manquent ni d’emphase ni de conviction, néanmoins ma préférence va à la version originale, car The devil’s crown se distingue, outre par des dialogues brillants, par les performances marquantes de ses acteurs principaux, à la théâtralité assumée.

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En découvrant le premier épisode, j’avoue que ma première impression visuelle fut assez réservée. Les décors, bien que colorés et plongeant le spectateur dans une ambiance typiquement médiévale, me semblaient artificiels et kitchissimes. Cependant, je n’avais pas encore saisi quelle était la démarche des réalisateurs. Le budget dont ils disposaient étant très limité, ils ont opté, en lieu et place des décors naturels, pour une toile de fond évoquant les enluminures des vieux manuscrits, les rinceaux et palmettes (courbes végétales stylisées), les miniatures de couleurs vives montrant avec vivacité des scènes du quotidien, les tableaux primitifs de l’époque où figurent des représentations imagées de châteaux forts et autres imposantes bâtisses, les splendides vitraux à la gloire de la foi chrétienne…en bref, toute une imagerie évocatrice de l’époque. Certains décors sont magnifiques, d’autres moins, mais la série se caractérise par le soin esthétique apporté à la reproduction de la patine des anciens textes calligraphiés dans les scriptoria. Une démarche qui rappelle un peu celle du dessin animé Brendan et le Secret de Kells, avec certes des moyens techniques bien plus modestes.

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Certains plans présentent une image compartimentée, évoquant les diptyques ou les illustrations pieuses des livres d’heures. L’iconographie religieuse est très présente, les crucifix de style roman ou incrustés de pierreries abondent, tandis que chaque épisode s’ouvre sur un discours solennel de la voix off accompagnant la vision d’un gisant de la crypte familiale des Plantagenêts. Les gisants constituent le fil rouge de la fiction, les vivants leur rendent visite pour se recueillir devant eux et, par leurs tirades, nous éclairer sur leurs relations passées avec leurs proches défunts. Il y a même une scène où Jean sans Terre embrasse sur la bouche le gisant de sa mère Aliénor. Les monologues des personnages principaux, déclamés avec grandiloquence, émaillent le récit en lui apportant une profondeur  et une intensité dramatique inhabituelle pour une série télévisée historique, même à cette lointaine période qui suivait de peu l’éclatement de l’ORTF.

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Les scénaristes,  Ken Taylor (connu pour son travail sur The Jewel in the Crown) et Jack Russell (qui a participé à l’écriture de Poldark en 1975) se sont surpassés: les répliques sont ciselées, souvent empreintes d’humour et avec un sens aigu de la formule qui fait mouche. Les dialogues ont une indéniable qualité littéraire, sans paraître trop irréalistes. La palme des meilleures réparties revient sans conteste à Eleanor d’Aquitaine, incarnée par Jane Lapotaire, très inspirée par ce rôle emblématique. Les relations entre Henri II et Eleanor sont orageuses et cette dernière manie comme personne l’ironie, multipliant les répliques mordantes à l’encontre de son royal époux. Eleanor est la grande vedette de la série, où elle est présentée comme une femme de tête, indépendante et d’une grande intelligence, qui sait parfaitement manœuvrer à sa guise les puissants mâles de son entourage. La série s’attache, au travers de la reine, à mettre en évidence l’étendue de l’influence dont pouvaient bénéficier les femmes de haute lignée au Moyen-Age, un constat tempéré par le fait que les filles des représentants de la noblesse servaient souvent de monnaie d’échange, étant réduites au statut de pions sur l’échiquier politique des puissances monarchiques.

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Brian Cox est formidable dans le rôle d’Henri II, un monarque à la forte personnalité, qui après s’être fait couronner roi d’Angleterre, tient tête au roi de France Louis VII, qui est son suzerain. La série insiste sur ses rapports conflictuels avec ses fils, qui se jalousent les uns les autres et l’accusent volontiers de ne pas les traiter équitablement. D’interminables bisbilles les opposent pour déterminer qui héritera de quels territoires continentaux. L’Aquitaine, le Maine, l’Anjou constituent des pommes de discorde récurrentes. Les problèmes familiaux exaspèrent au plus haut point ce roi bourru et autoritaire, qui ambitionne de consolider son pouvoir en amadouant ses rivaux. Mais, s’il finit par se réconcilier avec Louis VII (Charles Kay), il s’opposent frontalement aux desseins de son successeur, Philippe-Auguste (Christopher Gable). Ce dernier est dépeint comme un monarque à la froideur impitoyable, un oiseau de mauvais augure toujours vêtu de sombre doublé d’un redoutable politicien, capable de profiter des division entre Plantagenêts en faisant des rejetons d’Henri II (Richard et Jean) des alliés de circonstance.

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Un point d’Histoire fait l’objet d’un long développement dans la série: les relations entre Henri II et Thomas Beckett (interprété par Jack Shepherd, que j’ai pu voir dans une intéressante minisérie des années 70 sur les arcanes du parti travailliste anglais, Bill Brand). Archidiacre puis chancelier d’Angleterre avant d’être nommé archevêque de Canterbury, c’est un homme d’église intransigeant. Ses relations avec Henri, initialement cordiales, se dégradent vite, car pour lui l’intérêt de la religion prévaut sur tout autre, y compris l’intérêt de la royauté. Malgré son bégaiement, c’est un redoutable débatteur, habité par une foi sincère (une scène le montre brandissant une imposante croix en direction de ses contradicteurs).

La série consacre deux épisodes aux incessantes querelles entre lui et le roi, évoquant par exemple l’opposition de Beckett aux constitutions de Clarendon, qui instituaient un contrôle royal sur l’élection des prêtres ainsi que des mesures juridiques plus contraignantes pour eux. L’opposition entre les deux hommes est âpre, mais après l’assassinat de l’archevêque en pleine cathédrale de Canterbury, Henri est rongé par le remord et va s’agenouiller devant la statue du saint homme en guise de pénitence, s’adressant à lui avec contrition. On peut regretter que la série passe un peu rapidement sur la fin brutale de Thomas Beckett, après avoir décrit en détail son bras de fer avec le souverain, en le présentant de façon ambiguë, comme un homme de conviction courageux mais rongé par l’ambition et quelque peu ingrat à l’égard de son souverain.

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Autre acteur ayant tiré la fève, Michael Byrne incarne Richard Cœur de Lion, le successeur d’Henri II. Il apparait dans la série fougueux et impulsif, un va-t-en-guerre valeureux mais brouillon, qui aime par dessus tout la compagnie de ses fidèles compagnons d’armes (au premier rang desquels figure Guillaume le Maréchal). Philippe-Auguste souhaite ardemment qu’il épouse sa demi-sœur Alix, mais Aliénor a d’autres visées matrimoniales pour lui et organise son mariage avec Bérengère de Navarre (Zoë Wanamaker), un choix guidé par la volonté de ne pas offenser la papauté. Les dignitaires du royaume de Navarre sont dépeints de façon peu flatteuse, mais ce n’est pas le cas de la princesse qui se lie avec Richard, dont le caractère est empreint de douceur et de sensibilité.

Cependant, la série opte le point de vue en vogue à l’époque de sa diffusion, selon lequel Richard aurait été homosexuel. Un plan le montre dénudé, allongé lascivement devant un éphèbe, un serviteur musclé seulement vêtu d’un pagne. Cette vision de Richard gai est contestée de nos jours et n’est plus autant dans l’air du temps pour les historiens. Par ailleurs, le portrait qui est dressé du personnage est ambivalent: il est audacieux certes, mais pas toujours d’une grande prudence. Ainsi, il échoue à traverser l’Autriche incognito et est fait prisonnier. Il est libéré par sa mère contre une forte rançon: comme il est le fils préféré d’Aliénor et elle s’est démenée comme un beau diable pour réunir la somme exigée. Aliénor n’est pas avare de conseils à lui prodiguer et n’hésite pas à le houspiller à l’occasion, comme lorsqu’il revient d’Autriche avec de l’embonpoint, mais est toujours bienveillante à son endroit. La mort prématurée de Richard, survenue lors du siège du château de Châlus Chabrol, constitue un choc pour elle.

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Vient ensuite Jean sans Terre, qui bénéficie de l’interprétation habitée de John Duttine. Le personnage a mauvaise réputation, mais la série ne le montre pas sous un jour entièrement négatif, plutôt comme un individu à l’esprit torturé, qui s’interroge avec angoisse sur Dieu et sa propre foi (quelques scènes le représentent en train de méditer devant un crucifix), qui peut agir de façon inconsidérée (comme lorsqu’il retient, contre l’avis de sa mère, son neveu Arthur en captivité pour le motif d’avoir incité les bretons à se rebeller). La fiction souligne ses relations conflictuelles avec le pape Innocent III, en particulier le désaccord portant sur la nomination de l’archevêque de Canterbury, querelle à laquelle prit part le cardinal Stephen Langton (joué par Clifford Rose, l’inoubliable Ludwig Kessler de Secret Army).

D’autre part, jean doit faire face aux revendications des barons anglais, qui contestent le bien fondé de sa gouvernance et veulent lui imposer la Magna Carta. Jean est présenté comme un piètre stratège militaire, peu doué pour la diplomatie et peu soucieux des règles de droit. D’un autre côté, il aime réellement l’Angleterre, plus que Richard qui était préoccupé au premier chef par ses possessions continentales, comme en témoigne un passage où, dans un monologue inspiré, il fait l’éloge vibrant de son pays. Des trois souverains abordés dans la série, c’est celui qui a la personnalité la plus sombre et complexe. Son destin tragique prend des accents shakespeariens. Si la fiction ne contribue pas à le réhabiliter en tant que souverain, elle ne le présente pas comme quelqu’un de foncièrement antipathique, plutôt comme la victime de ses errements successifs.

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La couronne du diable constitue une formidable fresque médiévale. Le sujet est classique, mais la série apporte un point de vue original sur ces grandes figures historiques, loin de tout académisme. La représentation des batailles est minimaliste (dans le cas des croisades, elles nous sont présentées au moyen d’une carte sommaire de la région, tandis que le siège fatidique de Château-Gaillard ne fait l’objet que d’une courte séquence où elle est illustrée par le croquis de deux bataillons montés sur des destriers entrant en choc frontal), mais ce sont les dialogues flamboyants et l’humour pince-sans-rire des répliques qui en font une fiction historique haut de gamme. Si les décors divisèrent les critiques lors de la première diffusion (certains les considéraient inférieurs à ceux d’I Claudius), la présentation est d’une grande cohérence artistique de bout en bout (seule une scène du dernier épisode déroge à la règle, celle où la couronne de Jean est jetée à l’eau pour éviter à un attelage de s’enliser, mais je ne l’ai guère trouvée convaincante). Il va sans dire que la distribution, pour les rôles principaux du moins, est très judicieuse, même si les déclamations des comédiens pourraient sembler parfois bien emphatiques pour des téléspectateurs actuels. Reste que si vous avez aimé l’ancienne adaptation des Rois maudits de Maurice Druon, ou si vous êtes un tant soit peu amateur de séries historiques sérieuses, vous passerez sûrement un excellent moment. Un feuilleton comme on n’en fait plus, ce qui est bien dommage.

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Vireo: The Spiritual Biography of a Witch’s Accuser (USA, 2015-2017)

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C’est une websérie singulière que je vous présente aujourd’hui: un opéra créé sous forme épisodique, conçu pour être diffusé en streaming sur internet. Vireo: The Spiritual Biography of a Witch’s Accuser est une œuvre originale qui traite d’un sujet difficile: l’hystérie féminine et sa perception par la société à travers les âges. L’opéra a été imaginé par une compositrice californienne, Lisa Bielawa. Ce projet remonte pour elle à une vingtaine d’années et devait initialement être une production plus classique, pour la scène, avant de devenir cet objet hybride, apte à capter l’attention d’un public plus large que celui des amateurs exclusifs d’art lyrique. La fiction se compose de 12 épisodes d’une durée variant entre une dizaine et une vingtaine de minutes. C’est le fruit d’une collaboration avec le librettiste Erik Ehn et le directeur de théâtre Charles Otte (qui travailla notamment avec Philip Glass sur le fameux opéra  de Robert Wilson Einstein on the Beach), à qui on doit la réalisation de cet OVNI sériel à tendance surréaliste.

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Vireo (interprétée par Rowen Sabala) est une adolescente de 14 ans qui a la faculté de naviguer entre les siècles. Lors du premier épisode, la jeune fille vit en France au XVIe siècle, non loin de Reims. Lorsqu’elle s’aventure dans les bois pour y collecter des charbons ardents, elle entend une mystérieuse voix (the Voice, incarnée avec justesse par la mezzo-soprano aveugle Laurie Rubin) qui évoque pour elle l’attrait d’une vie libérée du carcan de la société, en communion avec la nature. The Voice est une figure ésotérique et envoûtante, qui hantera Vireo tout au long de son périple. Après cette rencontre bouleversante, elle ne cesse, au gré de ses évanouissements, d’alterner entre différentes identités, devenant la patiente d’un médecin psychiatre viennois du XIXe siècle en tant que cas d’hystérie pris comme sujet d’expérimentation médicale ou encore une adolescente en rébellion contre ses parents aux États-Unis au XXe siècle. Au cours de ses pérégrinations temporelles, Vireo combat sans relâche des individus qui cherchent à contrôler son existence dans les moindres détails, tout en ne comprenant pas vraiment les variations imprévisibles de son comportement exalté.

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La mère de Vireo est jouée par Maria Lazarova. Quelle que soit l’époque où se situe l’action, elle est désarmée, ne sachant guère comment se comporter avec sa fille, si déconcertante pour elle. Au XVIe siècle, elle la confie à un prêtre, qui cherche sur son corps des manifestations de possession démoniaque (la marque de Satan), en la piquant avec une aiguille. Au XIXe siècle, la mère laisse son enfant aux soins d’un docteur qui la contraint à l’enfermement et lui prodigue des traitements qui n’améliorent en rien son état (les travaux de l’homme de science évoquent ceux du professeur Jean-Martin Charcot portant sur les troubles mentaux) . Le médecin comme l’homme d’église sont interprétés par Gregory Purnhagen, dont la voix puissante confère une présence imposante. Le docteur a un assistant, Raphaël (Ryan Glover), un étudiant qui écrit une thèse sur l’hystérie féminine et éprouve une attirance certaine pour les jeunes femmes dont il scrute quotidiennement le comportement. La nature romantique de Raphaël ne l’empêche pas de profiter financièrement de ses recherches en vendant des articles à des journaux grand public (allusion sans doute aux descriptions sensationnalistes de l’hystérie qui fleurissaient dans la presse populaire de l’époque).

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Au XVIe siècle, Vireo est témoin de l’exécution d’une prétendue sorcière, la paysanne Pernette, en qui elle reconnaît la propriétaire de la voix entendue auparavant dans la forêt. Le prêtre incite Vireo à dénoncer d’autres sorcières, mais celle-ci hésite, consciente que cela revient à condamner à mort des gens peut-être innocents. De plus, même après avoir envoyé une sorcière sur le bûcher, son village semble encore victime de maléfices, les vaches des éleveurs meurent les unes après les autres sans raison apparente, causant la détresse des habitants privés de leur moyen de subsistance… et le désarroi de la jeune fille, plus indécise que jamais malgré les sollicitations insistantes du prêtre et de sa mère pour qu’elle identifie plus de sorcières. Au XIXe siècle, Vireo rencontre au sein de l’établissement psychiatrique où elle est recluse une autre adolescente, Caroline (Emma MacKenzie), qui devient son amie mais s’avère vite un personnage ambigu, prompt à manipuler son entourage. Caroline, qui voyage aussi dans le temps, conseille à la Vireo de la fin du Moyen-âge de multiplier les accusations de sorcellerie, juste pour jouir de plus de tranquillité en satisfaisant ainsi les adultes qui la harcèlent constamment. Progressivement, l’affection entre Caroline et Vireo se mue en une relation conflictuelle, où chacune cherche à prendre l’ascendant sur l’autre.

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La websérie a une structure cyclique. Le dernier épisode se déroule dans une forêt, comme le premier, mais le décor est naturel et non plus une scène de théâtre décorée de verdure. Vireo y apparait apaisée, détachée de l’influence néfaste de la société et parvenue à affirmer son identité. Son parcours tumultueux dans un univers étrange au temps fluctuant, où les époques se mélangent allègrement, débouche sur la lucidité que procure la maturité. Si l’épisode final, très succinct, clôt la série en douceur, il y eut auparavant quelques passages mémorables. Le cinquième épisode, The cow song, où une vache d’apparence humaine (jouée par Kirsten Sollek), un verre de lait à la main, chante l’histoire de sa vie vouée à l’alimentation des villageois, avant d’être conduite à un barbecue où elle doit être mangée, se distingue par son ton décalé, tragicomique, flirtant avec l’absurde.  L’épisode 9, Alcatraz, tourné dans les murs décrépits de la célèbre prison, est visuellement marquant et rend bien l’atmosphère austère des lieux. Le onzième épisode, Circus, qui constitue l’ultime confrontation entre Caroline et Vireo dans un décor grandiose où tous les personnages sont métamorphosés en membres d’une troupe de cirque, constitue le point culminant du récit. La célèbre soprano Deborah Voigt y fait une apparition notable, impeccable dans le rôle majestueux de la reine de Suède.

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Parlons à présent de la réalisation. La caméra est constamment dynamique, opère fréquemment un travelling circulaire autour des personnages, prend parfois du champ pour souligner leur isolement ou leur solitude. On trouve de nombreux effets, images subitement floues, dédoublements des protagonistes ou fondus enchainés, pour illustrer la nature mouvante, fluide de la temporalité non linéaire dans laquelle évolue Vireo. A un moment, il y a même un écran splitté où l’image de l’héroïne se démultiplie. Les changements d’époque sont soudains, d’une seconde à l’autre les costumes des personnages peuvent changer: Charles Otte a dû pour cela filmer chacune des scènes à trois reprises, avec des costumes appropriés à chaque période, avant de les mêler lors du montage de la série. Le but du procédé est de montrer la permanence de certaines attitudes à l’encontre des hystériques au fil des siècles. Cependant, ce procédé implique aussi que le public qui assiste au tournage de ces scènes ne voit qu’une version incomplète d’une portion de l’opéra. On aperçoit l’assistance à quelques reprises, lors des premiers épisodes et dans l’avant dernier, signifiant ainsi que l’on est bien en présence d’un hybride entre spectacle vivant et websérie. L’ensemble, dont la durée approche les 3 heures, est conçu pour être vu soit d’une traite, comme un opéra classique, soit de façon fragmentée, sans perdre pour autant le fil du récit.

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Un des attraits majeurs de la websérie réside bien entendu dans les performances musicales. Chaque épisode propose des prestations de diverses formations, leur variété est impressionnante. Les musiciens apparaissent à l’écran au milieu des protagonistes chantants et certains plans s’attardent même sur un artiste exécutant un morceau enlevé. De nombreux instruments sont représentés: violons, pianos, piccolos, saxophones, trompettes, harpes…et même une vielle à roue (hurdy-gurdy en anglais)! Parmi les groupes qui se succèdent, citons les chorales d’Orange County et de San Francisco, la fanfare de la Shadow Hills High School, le Kronos Quartet, le Prism Quartet, le Lorelei Ensemble (ensemble vocal féminin) ou encore l’orchestre de chambre Alarm Will Sound. Quelques musiciens réputés sont de la partie, par exemple le percussionniste Mathias Bossi, la pianiste Kate Campbell et la violoniste virtuose Jennifer Koh. A l’instar des musiciens, les performances vocales des chanteurs sont irréprochables, si le ténor et la soprano font la plus forte impression, les autres parviennent néanmoins à tirer leur épingle du jeu.

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Comme il s’agit d’un opéra filmé, il est possible de s’affranchir des limites d’une création purement scénique. Les décors sont renouvelés à chaque chapitre, les lieux spacieux et chargés d’atmosphère ayant été privilégiés, le défi pour les chanteurs et musiciens étant de s’adapter à l’acoustique particulière de chaque environnement. Toutes les scènes n’ont pas été tournées en Californie, l’épisode du procès a pour décor un ancien monastère situé à New York, l’actuel institut Garrison. Outre Alcatraz, un autre lieu chargé d’histoire a été exploité, la gare désaffectée d’Oakland (dans la baie de San Francisco), où se déroule l’épisode Circus. Quant au final bucolique, il a pour cadre le parc forestier californien Samuel Penfield Taylor. La scénographie utilise habilement la configuration des divers décors, par exemple en plaçant les protagonistes à différentes hauteurs ou en les tenant éloignés dans un vaste espace pour symboliser le caractère distant ou conflictuel de leurs relations.

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On fit par le passé des opéras créés en vue d’être diffusés à la télévision, mais à ma connaissance il s’agissait de téléfilms et non de séries. Dès 1951, le compositeur Gian Carlo Menotti s’y est attelé pour la chaîne NBC avec Amahl and the night visitors, avant de récidiver à plusieurs reprises au cours de la décennies suivante. Il y eut d’autres créations, la plus connue étant peut-être Owen Wingrave de Benjamin Britten, œuvre diffusée par la BBC en 1971. Cependant, il est à noter que ce furent des opéras prévus pour la scène aussi bien que pour une diffusion télévisée et non spécifiquement dédiés à être visionnés sur petit écran. Vireo adopte donc une démarche novatrice, mais reste à savoir si les amateurs de séries plus conventionnelles seront intéressés. Contrairement aux films et aux séries relevant de la comédie musicale, qui jouissent aujourd’hui encore d’une certaine popularité, l’opéra est une forme artistique souvent reléguée aux heures de diffusion tardives (comme sur France 3, qui a néanmoins le mérite d’en proposer), tandis que le nombre d’opéras commandés par des producteurs de télé a beaucoup diminué depuis un demi siècle, signe peut-être d’une désaffection du public.

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Vireo s’adresse donc peut-être essentiellement à un public de niche. Il est vrai que son côté surréaliste, sa symbolique parfois mystérieuse, sa structure éclatée peuvent déconcerter bien des spectateurs. Mais il s’agit d’une œuvre ambitieuse à laquelle ont participé nombre d’artistes chevronnés. Le tournage, échelonné sur deux années, a dû être éprouvant, pour un résultat somme toute satisfaisant: la créatrice est bien parvenue à mettre en parallèle les regards de différentes époques sur l’hystérie. Une fois la série terminée, le message est clair et l’intrigue s’avère compréhensible dans ses grandes lignes même si l’aspect baroque de la narration a par moments un effet distractif. N’hésitez pas à regarder en ligne la websérie (sous-titrée en anglais) pour vous faire votre propre opinion, tous les épisodes sont sur ce site. Vous y trouverez aussi nombre d’articles et d’interview apportant un éclairage sur ce projet hors-normes. L’avenir dira si Vireo préfigure un engouement inédit pour les hybrides d’opéra et de séries télé, mais une chose est sûre: à l’heure actuelle, c’est une websérie unique en son genre.

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The Sun, the Moon and the Truth [Saison 1] (Birmanie, 2015)

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Après une bref hiatus estival, poursuivons notre inlassable exploration des séries du monde.  Aujourd’hui, je me penche sur une fiction du Myanmar, un pays où des séries commencent à émerger timidement, suite à la « révolution safran » de 2007. Si une série historique coproduite avec la Chine et tournée dans la ville de Bagan, autrement dit la mythique Pagan des temps anciens (Legends of Song and Dance) a attiré mon attention, j’ai dû renoncer à la visionner, n’ayant pas trouvé de sous-titres en anglais (refrain connu). Mais j’ai déniché cette petite série, dont la première saison compte 8 épisodes de près de 45 minutes, un legal drama pédagogique qui traite des problèmes juridiques auxquels est confrontée une communauté villageoise et du dévouement d’une avocate bénévole pour défendre les plus démunis. Différents aspects de la justice du quotidien sont abordés, permettant aux citoyens birmans de se familiariser avec la législation et de connaître leurs droits dans le contexte du processus de démocratisation du pays. Les questions politiques qui fâchent, comme les emprisonnements arbitraires d’opposants dans un État qui reste largement sous la coupe de l’armée et autres chevaux de bataille des droit-de-l’hommistes, ne sont pas abordées: il s’agit de montrer sous un jour positif l’action de la justice birmane et d’inciter le peuple à avoir confiance dans les institutions.

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L’idée de la série vient de la célèbre opposante historique Aung San Suu Kyi, les épisodes ont été écrits par le romancier australien Phillip Gwynne, en collaboration avec le juriste Patrick Burgess. Le réalisateur, Aung Ko Latt, était connu auparavant pour son film Kayan Beauties: son travail sur cette série, avec un budget visiblement limité, est très correct, alternant des scènes tournées en extérieur où les paysages sont bien mis en valeur et des intérieurs filmés en studio, à l’instar de beaucoup de dramas coréens (le réalisateur a de plus composé la musique du générique). Étant donné sa nature didactique, le programme a été diffusé sur plusieurs chaînes de télé, distribué gratuitement sur support DVD et mis en ligne sur internet (où il peut être vu avec des sous-titres en anglais). C’est une production de YFS (Yangon Film School), avec le soutien de plusieurs organismes humanitaires, comme le programme Pyoe Pin piloté par la Grande-Bretagne et AJAR (Asia Justice and Rights, qui agit pour promouvoir l’avènement d’une démocratie stable dans d’anciens pays dictatoriaux). Ces patronages on ne peut plus sérieux n’empêchent pas la série d’être un divertissement plaisant, contant des histoires certes simples, mais donnant un aperçu pertinent de la vie actuelle au Myanmar.

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Le titre fait référence à une citation de Bouddha, selon laquelle trois choses au monde ne peuvent demeurer cachées longtemps: le soleil, la lune et la vérité. C’est la quête de la vérité, d’une justice équitable même pour les plus humbles, qui guide l’avocate May Nhin (incarnée par Su Pan Htwar), toujours prête à défendre les citoyens sans le sou qui viennent la consulter dans son cabinet.  Elle est fiancée à un brillant juriste, Nay Min Htet (joué par Hpone Thaik), qui ne cache pas ses ambitions politiques et est bien moins idéaliste qu’elle. May a un assistant consciencieux qui partage sa vision altruiste du métier, Ko Htwon Naing (Nay Yan), mais qui dissimule un passé trouble et est l’objet de tentatives de chantage (ce point reste nébuleux et fera peut-être l’objet de plus amples développements dans la seconde saison). Parmi les personnages principaux, on trouve aussi Khin Khin, une institutrice révoltée par la corruption qui règne dans l’administration (jouée par Khin Zar Kyi Kyaw, par ailleurs chanteuse à succès) et Sai Thura (Moe Yan Zun), un jeune policeman fréquemment du côté de May et qui l’aide à plusieurs reprises à réunir les preuves dont elle a besoin, quitte à entrer en conflit avec son supérieur, un flic à l’ancienne peu enclin à prendre le parti des opprimés.

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Le premier épisode a un scénario un peu simpliste, mais constitue une bonne introduction à l’univers de May. Le cas présenté est celui d’un homme retrouvé poignardé alors qu’il venait d’avoir une violente altercation avec un client d’un bar du coin, suite à de juteux paris sportifs. Son adversaire lors de la rixe est accusé de meurtre ainsi que du vol du magot de la victime, tout juste gagné grâce au jeu. Une vidéo filmée avec un téléphone portable le montre rôdant non loin des lieux du drame, lors de la nuit fatidique. Sa situation est compliquée par le fait que dans le passé, il a déjà fait de la prison. May croit cependant à la présomption d’innocence et accepte de défendre cet homme trop désargenté pour se payer un avocat. De leur côté, Ko et Sai enquêtent pour trouver des éléments à décharge, finissant par démasquer le véritable meurtrier. L’épisode montre que la justice birmane peut être bien plus sévère envers ceux dont le casier judiciaire n’est pas vierge. A l’audience, le juge (comme dans les épisodes suivants), est d’une droiture exemplaire et fait preuve de compréhension et d’empathie (en quelque sorte, il représente le magistrat idéal vers lequel devraient tendre tous les membres de la profession). On perçoit d’emblée que le drama est résolument optimiste.

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L’épisode 1 nous fait découvrir quelques particularités de la culture birmane, comme les tenues vestimentaires (les longyi, sortes de sarongs noués autour de la taille ou encore le gaung baung, étoffe de couleur portée en turban, dont la teinte varie en fonction de l’appartenance ethnique de la personne, les plus communs étant jaunes ou roses). Ce qui frappe surtout, c’est l’utilisation courante, surtout chez les femmes, d’une pâte cosmétique, le thanaka, étalée sur le visage pour se protéger des assauts du soleil et fabriquée à partir du bois de différents arbrisseaux (on voit au fil des épisodes des vendeurs de thanaka, qui les commercialisent sous la forme de petits rondins). Le second épisode évoque brièvement les croyances religieuses. Lorsque l’eau du fleuve est polluée par les déversements sauvages de produits chimiques effectués par les camions d’une usine des environs, faisant mourir les poissons et rendant impropres les cultures irriguées, les villageois attribuent le désastre à l’action punitive des nats, des esprits vénérés en Birmanie. Ce sont les fantômes d’individus ayant connu une mort violente. Les croyants doivent faire régulièrement des dévotions pour apaiser leur fureur. Dans cet épisode, le frère de Nant Tha Khin, une jeune vendeuse de thanaka, est arrêté après avoir pénétré par effraction dans les locaux de l’usine pour trouver des preuves d’une pollution planifiée. Nant demande l’aide de May dont les investigations lui permettront de découvrir le fin mot de l’affaire. Finalement, la condamnation de son frère est grandement allégée car il n’a pas d’antécédents judiciaires.

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Le troisième épisode est consacré au système éducatif et a ses défaillances. L’institutrice Khin Khin déplore la pénurie de fournitures scolaires élémentaires, les locaux mal entretenus où elle enseigne et la hiérarchie qui fait la sourde oreille devant ses récriminations. Lorsqu’elle est renvoyée sans motifs valables, elle fait appel à May et porte plainte pour diffamation. Elle soupçonne que les fonds alloués à l’école sont détournés. Face à elle, les accusés font bloc et intimident ses collègues enseignantes pour qu’elles ne témoignent pas en sa faveur. Le scénario, qui expose un astucieux système frauduleux, est plutôt malin. De plus, l’épisode développe quelques intrigues secondaires intéressantes. L’une fait intervenir Pho Kwar, un ami de Nant Tha Kwin; un jeune précaire qui travaille comme serveur dans un établissement de thé et qui se passionne pour le football au point de négliger son travail pour aller s’entrainer. Pho est illettré, mais est pris en sympathie par Khin Khin qui entreprend de lui apprendre à lire. Une autre histoire implique le juriste Nay, qui découvre la politique avec son mentor Khing Htoo San, un businessman louche qui lui enseigne les vertus du clientélisme, promettant aux riverains du fleuve la construction d’un pont avant les prochaines élections.  Pour Khing, l’argent est roi et tout peut s’acheter, les votes y compris.

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Les deux épisodes suivants sont liés. L’intrigue principale est celle d’un paysan, père de Nant Tha Khin, qui possède des terres depuis des générations et qui doit les vendre pour financer la coûteuse opération médicale de sa fille malade, intoxiquée par les eaux polluées du fleuve. Il sollicite les conseils de May pour les démarches administratives compliquées devant lui permettre d’enregistrer son terrain auprès des autorités pour pouvoir ensuite le céder. La procédure est lourde: il doit d’abord mesurer les dimensions de la parcelle, obtenir une attestation d’un voisin, la signature du chef de village…avant d’attendre patiemment que sa requête soit acceptée en haut lieu. Or, le temps pour lui est compté. La série montre le côté absurde de la situation et prône une simplification des procédures officielles. L’épisode 5 prolonge cette trame. Tandis que le père, désespéré, songe a des moyens répréhensibles pour obtenir l’argent, sa fille accepte de travailler comme hôtesse dans un bar à karaoké, sans se douter que l’on va lui demander de se prostituer. S’ensuit une course contre la montre pour sauver la jeune fille des griffes des méchants souteneurs et la ramener saine et sauve chez elle. Le scénario a un air de déjà-vu mais se suit avec amusement. Ces épisodes montrent aussi Pho Kwar en mauvaise posture, devant squatter avec des amis SDF dans un bus désaffecté, tandis qu’un journaliste, demi-frère de Nay, apparaît. Thaiddi n’a pas froid aux yeux, publie des articles sur des sujets sensibles, contraignant Nay à le défendre dans un procès pour libel, où le juge bienveillant prononce un vibrant plaidoyer pour la liberté de la presse (je vous avais bien dit que cette série est idéaliste!).

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Le sixième épisode traite d’un problème hélas répandu: les violences conjugales. May défend une femme battue par son mari alcoolique, criblé de dettes au point de ne plus pouvoir régler ses factures d’électricité. On apprend que la violence domestique est un crime pour le droit birman et que les sanctions sont lourdes. Cependant, lorsque la femme maltraitée porte plainte devant un policier, celui-ci, indifférent et blasé, refuse de s’en occuper. La série dénonce une certaine banalisation sociale de ces actes de violence en famille. La plaignante est hébergée dans un refuge pour femmes battues après avoir été rossée, le mari ayant gravement blessé son jeune fils dans le feu de l’action. Le point intéressant de l’histoire est que ce n’est pas seulement l’épouse qui est présentée comme victime, le mari aussi. Celui-ci a agi sous l’emprise de l’alcool, dont il est devenu dépendant à cause de ses difficultés financières. Il est battu en cellule par ses codétenus et a à cœur de se repentir, obtenant une certaine clémence du juge, qui croit à la possibilité de son rachat. Outre cette intrigue somme toute prévisible, l’épisode s’attarde sur la relation ambigüe entre Nay et son riche mentor: il apparaît clairement que leurs philosophies de vie divergent, comme en témoigne le juriste lors d’un discours prononcé à l’occasion de l’inauguration du nouveau pont, où il affirme vouloir œuvrer pour construire un nouveau Myanmar et être au service du peuple.

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L’épisode 7 a pour cadre une fabrique de pièces mécaniques, « SPK mechanical ». On y suit les mésaventures d’un ouvrier qui se fait embaucher pour pouvoir rembourser un prêt contracté auprès d’un usurier et qui se blesse en manipulant une machine-outil qui n’a pas été dûment révisée et constitue un danger pour le personnel: un autre ouvrier, qui porte un bandeau de pirate, a perdu un œil avec ce satané engin et précise qu’un de ses collègues a perdu la vie lors d’un accident du travail au même endroit. Le patron fait la sourde oreille, ne voulant pas interrompre la production pour faire intervenir un ingénieur. May se met au service de l’ouvrier qui porte plainte contre la direction et aide les employés dans leurs démarches pour constituer un syndicat et pouvoir ainsi peser pour obtenir plus de sécurité, une prise en compte des heures sup et des augmentations de salaire. Le drama, fidèle à sa mission didactique, aborde sans les approfondir les dispositions du droit du travail birman et montre que la procédure pour créer un syndicat et l’enregistrer au ministère du travail ne présente guère de difficultés et qu’obtenir gain de cause n’est pas un objectif insurmontable pour des subordonnés.

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Enfin, le dernier épisode porte sur les élections locales. Les deux principaux candidats sont Nay et l’institutrice Khin Khin, mais le premier a un support encombrant en la personne de l’homme d’affaires Khing, qui lui dévoile les raisons pour lesquelles il rachète à tour de bras des parcelles de terrain, des projets pharaoniques qui peuvent mettre en péril le mode de vie des villageois,  et qui seront révélés dans un article retentissant par le frère de Nay, pénalisant ainsi sa candidature. May défend le journaliste lors du procès intenté par Khing, tandis que le vote se déroule sans accrocs. Je vous laisse deviner qui gagne les élections. L’épisode, assez moralisateur, insiste sur la nécessité pour le peuple d’aller voter, de peser dans la vie démocratique du pays. Mis à part certains aspects pittoresques du processus électoral (comme les affiches où les candidats arborent le couvre-chef traditionnel, le gaung baung), il n’y a aucune surprise de taille dans le déroulement du scénario.

Pour conclure, The Sun, the Moon and the Truth, dans cette saison initiale, est une série sympathique et plaisante à regarder pour un spectateur étranger, même si le public visé est évidemment la population birmane. On aurait aimé des scénarios plus complexes et moins délibérément optimistes, que les bons sentiments fassent plus souvent place à une critique lucide du système judiciaire en place dans cette démocratie naissante. On ne peut qu’espérer que la saison 2, en tournage actuellement et dont la diffusion est prévue pour la fin de l’année, saura dépasser les quelques limites de ces 8 premiers épisodes et se montrera plus nuancée. Mais même si l’ambition n’a pas toujours été au rendez-vous au cours de cette saison, la visionner m’a permis d’en apprendre un peu plus sur les traditions de ce pays et sa situation actuelle, ce qui n’est déjà pas si mal.

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Fi (Turquie, 2017)

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C’est assez tardivement que je consacre un article à une série turque. Plusieurs raisons à cela: le fait qu’il est difficile de trouver des séries sous-titrées en intégralité (récemment, j’ai commencé à regarder Icerde mais seuls les premiers épisodes étaient en ligne avec une traduction complète), le format long des saisons et la durée inhabituelle des épisodes (1h30 voire plus, habituellement, raison pour laquelle je ne me suis pas encore décidé à visionner Ezel, une fiction pourtant réputée). Certes, il y a quelques années, j’ai découvert Kurtulus, une intéressante minisérie historique, un biopic de Mustafa Kemal narrant de la guerre d’indépendance turque, mais qui m’a semblé par trop hagiographique. Après ces relatives déceptions, c’est avec intérêt que j’ai regardé Fi, une websérie de Puhu Tv dont tous les épisodes (au nombre de 12, d’une durée variant entre 1h et 1H15 environ) ont été mis en ligne avec un sous-titrage anglais. Il s’agit de l’adaptation du premier volet d’une trilogie de l’écrivaine Azra Kohen, les deux volumes suivant devant également faire l’objet d’une version sérielle (la diffusion de la suite de Fi est prévue pour septembre prochain).

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Au centre de la série, on trouve Can Manay (incarné par Ozan Guven), un psychologue renommé qui, en plus de ses consultations, donne des cours à l’université stanbouliote et anime une émission de télévision populaire, un talk show où il questionne et conseille des invités victimes de troubles psychiques. Can est un homme puissant, influent et très riche, entouré de nombreux collaborateurs. C’est un obsédé du contrôle, il ne veut rien laisser au hasard dans son existence, faisant tout pour dissimuler les zones d’ombre de son passé, comme son séjour en hôpital psychiatrique ou l’identité véritable de ses parents (il prétend que ceux-ci sont morts il y a longtemps dans un accident, mais ce ne seraient pas ses vrais géniteurs). La vie bien réglée de Can bascule le jour où il décide de quitter le centre-ville d’Istanbul pour emménager en périphérie, dans une maison située dans un écrin de verdure. C’est alors qu’il aperçoit sa voisine, en train de danser avec grâce dans le jardin de la maison mitoyenne. Can est subjugué par sa beauté, d’autant plus qu’il admire ses formes qui correspondent selon lui à la « divine proportion » du nombre d’or.

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La danseuse, Duru (Serenay Sarikaya), est étudiante dans une école d’art appliqué où elle s’exerce à interpréter des chorégraphies avec l’espoir de devenir vedette internationale. Elle vit avec son petit ami, Deniz (Mehmet Gunsur), un musicien et professeur de danse passionné par son travail et qui considère la pratique de son art comme plus importante que les revenus qu’elle peut générer. Deniz est intègre et tient à son indépendance, il est réticent à accepter un soutien financier qui pourrait interférer dans le déroulement spectacles de danse qu’il conçoit. Can Manay se rapproche du couple et se montre d’emblée bienveillant. Il les aide dans leurs projets, leur trouve des sponsors et s’avère être un généreux mécène. Son idée fixe est cependant de séduire Duru et de l’éloigner progressivement de Deniz. Tel un  admirateur secret, il lui fait parvenir des cadeaux, accompagnés de quelques mots tendres, sans jamais révéler son identité. Son obsession est telle qu’il se livre au voyeurisme, faisant installer une batterie de caméras cachées dans la demeure de Duru pour scruter ses faits et gestes depuis un poste informatique dissimulé derrière un passage dérobée de sa bibliothèque.

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A plusieurs reprises, Can parvient à semer la discorde au sein du couple. Lorsque Duru reçoit en présent une élégante plume rouge, elle décide de la porter lors d’une représentation, contre l’avis de Deniz qui la réprimande vertement. Plus tard, Can s’arrange pour qu’apparaisse l’ex du musicien, en présence de la danseuse. Il obtient pour elle une place à la prestigieuse académie de danse de New York, mais elle y renonce pour rester avec son ami. Can lui facilite l’accès au showbiz, mais une expérience comme danseuse dans un clip vidéo musical se révèle désastreuse: elle s’offusque des mouvements lascifs que le réalisateur lui demande d’effectuer et exige que le clip ne soit pas diffusé. Malgré sa prodigalité et ses tentatives répétées de séduction, Duru le repousse avec insistance, rien ne semble pouvoir la séparer de Deniz, elle accepte même avec joie sa demande en mariage. Deniz ne perçoit le manège de Can et est même très reconnaissant lorsque ce dernier lui offre les fonds nécessaires pour la création d’un institut artistique haut de gamme. Son voisin est pour lui une manne providentielle, mais ce sont les rêves de Duru que le célèbre psy veut exaucer.

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Can a un autre souci: les agissements d’une journaliste pugnace, Ozge (Berrak Tuzunatac). Celle-ci a perdu son emploi suite à une interview durant laquelle elle lui a révélé savoir pourquoi il avait passé trois ans en établissement psychiatrique. Dès lors, Ozge, qui a vu la main de Can derrière son limogeage, est obnubilée par un désir de vengeance et mène l’enquête pour éclairer le passé troublé de Can et prouver par exemple qu’une de ses patientes s’est suicidée dans son cabinet, un fait que son mari a cherché à étouffer. Ozge a l’appui du producteur de télévision et homme d’affaires louche Sadik Murat Kohlan (Osman Sonant), un homme dur pour qui la fin justifie les moyens, qui déteste Can (dont il produit le talk show) pour ce qu’il sait d’inavouable sur lui (en particulier, sa personnalité psychopathe et son incapacité à ressentir la moindre empathie). Ozge prend des risques, va jusqu’à dérober des dossiers médicaux et à filer le véhicule de Can, mais elle met aussi en danger son assistant, Forqan, un nerd spécialiste du piratage informatique, qu’elle incite à commettre un cambriolage pour dérober le contenu d’un coffre fort. Ozge a un fort tempérament et les interactions entre elle et Forqan, quant à lui plutôt introverti et timoré, pimentent le récit d’une touche d’humour.

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Ozge ne fait pas de compromis: elle refuse l’héritage de son père qui l’a délaissée de son vivant et poursuit ses investigations malgré les tentatives d’intimidation à son égard (comme de multiples actes de vandalisme perpétrés à son appartement en son absence). Elle n’hésite pas à diffuser sur les réseaux sociaux des photos compromettantes, mais échoue à déstabiliser Can qui parvient à exploiter la révélation de ses antécédents psychiatriques et à rebondir en lançant un débat de société à propos du caractère répandu des troubles psychiques au sein de la population et en créant une fondation pour la lutte contre les maladies mentales. Mais cet expert de la com a une autre épine dans le pied qu’Ozge: Sa conseillère et confidente Eti (Tulay Gunal). Ce qui rapproche Can et Eti est nimbé de mystère, un lien indéfectible existe entre eux sans que l’on sache exactement pourquoi. Elle semble connaitre ses moindres secrets, cerner ses forces et faiblesses. A plusieurs reprises, elle lui met des bâtons dans les roues, conseillant à Duru de rester fidèle à Deniz et contrecarrant ses plans pour détruire l’harmonie du couple. Eti possède aussi un côté sombre, elle a été victime d’inceste dans l’enfance et en garde des séquelles. La suite de Fi apportera peut-être plus de clarté sur sa personnalité complexe.

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Un autre personnage féminin est particulièrement intéressant: la jeune Bilge (Busra Develi). Étudiante, elle a suivi les cours de Can mais a été sacquée par celui-ci car elle aidait d’autres élèves en faisant leurs devoirs à leur place. Obtenant pour cela des notes très basses, elle proteste vainement auprès de son professeur. Mais Can se prend ensuite d’affection pour elle, après avoir enquêté sur sa vie personnelle. Il découvre à cette occasion que sa mère s’est suicidée, la laissant avec un père instable et un frère handicapé mental, dont elle peine à s’occuper en dehors de son temps de travail. Can fait alors preuve de munificence: il lui offre un poste d’assistante, ainsi qu’une voiture flambant neuve. Bilge manque de confiance en elle (une scène où elle prend une leçon de conduite en étant tétanisée de peur d’écraser des passants  le montre) et prend parfois des initiatives malencontreuses (comme récupérer des documents dans les poubelles des futurs invités de Can à la télé pour lui permettre de mieux les cerner) mais elle est dévouée à son patron. Ce dernier sait lui en être reconnaissant: lorsqu’il décide de réaliser sa propre interview dans son talk show, il confie à Bilge le soin de l’interroger.

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Il y a aussi quelques intrigues secondaires prenant place au sein de l’école de danse, mineures mais révélatrices de la mentalité des protagonistes. Deniz a permis à un ami dans le besoin, Joskal, de rejoindre ses élèves, mais ses manières rustres et son caractère colérique sèment la discorde. Joskal entre en conflit avec Duru pendant les répétitions, mais Deniz, foncièrement humain, est réticent à le renvoyer comme elle le lui demande. Duru est initialement en bons termes avec une autre danseuse, Ceren (Merve Çagiran), mais leur camaraderie se fissure peu à peu: Ceren, qui veut séduire Can, est jalouse de l’attention exclusive que celui-ci porte à Duru, de plus elle envie son statut de première danseuse et attend la moindre occasion pour l’évincer et prouver qu’elle est tout autant capable de jouer ce rôle central tant convoité. La rivalité entre les deux femmes va crescendo, risquant de compromettre la cohésion de la troupe de danse. Duru, devenue capricieuse et exigeante (sans doute du fait de l’admiration constante que les hommes lui témoignent), braque les autres artistes contre elle, finissant même par exaspérer Deniz au plus haut point.

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Le scénario se caractérise par une montée graduelle de la tension entre Can et Duru, dont les interactions sont marquées par une violence croissante (la danseuse en vient à menacer physiquement son tendre soupirant), voire un côté malsain (comme lorsque Can, invité à un dîner chez ses voisins, instrumentalise Ceren en baisant avec elle dans le but de susciter la jalousie de Duru). Cet aspect de la websérie est très bien construit et débouche sur une conclusion logique, cependant une fois la saison terminée, j’ai ressenti une certaine frustration. En effet, le parcours de vie de Duru et des autres protagonistes n’est révélé que partiellement par le biais d’une poignée de flashbacks. On a l’impression que les scénaristes font de la rétention d’information, retardent le plus possible le moment de dévoiler des pans du passé nébuleux de Can, maintenant un certain flou concernant les enjeux réels de l’intrigue. En définitive, l’incertitude demeure car on sent que des faits cruciaux n’ont pas été révélés, le puzzle reste incomplet pour le spectateur.

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La production est d’un très bon niveau. La réalisation de Mert Baykal est classieuse, avec des décors très soignés. Rien à reprocher non plus à la distribution, ni à la bande musicale inspirée signée Cem Öget, à laquelle viennent se joindre quelques interprétations de chansons turques contemporaines par les acteurs (comme dans l’épisode 8, où a lieu un récital dans l’école de danse). A noter également lors du premier épisode, un somptueux ballet: une représentation spectaculaire du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Ma seule critique concernant la réalisation porte sur les nombreux placements de produit qui émaillent les épisodes. Certes, le générique de fin fait défiler une quantité impressionnante de sponsors (il faut bien financer une websérie aussi coûteuse), mais certaines marques sont excessivement présentes à l’écran. La série se surpasse  à cet égard lors du dixième épisode, où la Vodafone Arena d’Istanbul, grandiose, est montrée sous toutes les coutures, y compris une vue aérienne où le nom de l’opérateur de téléphonie mobile apparaît en lettres géantes formées par les dégradés de couleurs des gradins. Malgré mes quelques réserves concernant cette saison, je suis curieux de découvrir la suite de Fi (qui devrait s’intituler Ci) , d’autant plus que le second volet du triptyque d’Azra Kohen est, paraît-il, plus captivant que le premier.

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La Recta Provincia (Chili, 2007)

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Après la présentation l’an dernier de L’île aux merveilles de Manöel, Raoul Ruiz est de retour sur ce blog avec le premier volet de son diptyque consacré aux contes et légendes du Chili. La Recta Provincia, qui aborde le folklore paysan transmis par voie orale depuis des générations, précède une autre série, Litoral, cuentos del mar (2008), qui comme son nom l’indique se penche sur les croyances des marins. J’aurai souhaité visionner les deux miniséries, mais seule la première est actuellement trouvable (avec sous-titres anglais sur le net, mais aussi dans un récent coffret DVD de l’INA, en VOSTFR). Je suppose que Litoral exploite les mythes de l’île de Chiloé, comme ce fameux vaisseau fantôme qui évoque le Hollandais Volant, le Caleuche, ou encore cette lointaine cousine des sirènes, la Pincoya. En attendant une éventuelle diffusion prochaine, concentrons nous sur La Recta Provincia, un programme en 4 épisodes, diffusé en 2007 sur TVN et ensuite sous la forme d’un film de près de 2h40, un récit non linéaire, par moments surréaliste, bien dans le style étrange et fantasmagorique de Ruiz.

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C’est l’histoire de Rosalba (Bélgica Castro), une vieille dame qui vit dans une demeure coloniale dont elle est chargée de l’entretien par les propriétaires absents (et où elle passe le temps en confectionnant des drapeaux) et de son fils Paulino (Ignacio Agüero), un garçon un peu demeuré et très attaché à sa mère. Un jour, ce dernier entend une voix insistante qui lui demande de lui apporter de l’aguardiente. Cette voix n’est pas celle de Rosalba, comme il le croit de prime abord, mais bien celle d’un esprit qui hante les lieux. Peu après, Paulino découvre dans le jardin un os humain percé de trous, avec lequel il peut jouer de la flûte. Rosalba ne veut pas confier sa découverte à la police, elle s’en méfie depuis que son fils a été injustement soupçonné d’être un voleur de bétail. La visite d’un démon, El Diablo Aliro (Héctor Aguilar) sera pour elle riche d’enseignements. Aliro identifie l’esprit comme un « manducator », la manifestation d’un individu dont les désirs étaient inassouvis au moment de son trépas. Pour l’apaiser, le démon précise qu’il convient de reconstituer son squelette et de lui donner une sépulture chrétienne, arrosée d’eau bénite.

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A partir de là, commence pour Paulino et Rosalba un voyage dans des paysages arides et rocailleux (la fiction a été tournée dans la province de San Felipe, au nord de Valparaiso) en quête des fragments disséminés de l’ossature du mystérieux défunt. Il s’agit en fait d’un MacGuffin, un prétexte pour découvrir des récits légendaires, au fil des rencontres fortuites ou non faites par le duo. La Recta Provincia est un récit à tiroir où les protagonistes racontent des histoires dans lesquelles l’un des personnages raconte une autre histoire, et ainsi de suite. On trouve ainsi plusieurs niveaux de narration imbriqués (jusqu’à trois, ce qui rend alors l’intrigue difficile à suivre), à la manière du film du polonais Wojclech Has, Le Manuscrit trouvé à Saragosse, adaptation du fameux roman de Jan Potocki, que la tonalité fantastique, l’évocation des croyances superstitieuses et le caractère onirique rapprochent également de La Recta Provincia. On peut aussi trouver ici une parenté lointaine avec Dreams, beau film d’Akira Kurosawa, même si la structure de ce dernier est plus linéaire. Cependant, Raoul Ruiz a affirmé avoir pour principale inspiration étrangère les contes des Mille et Une Nuits.

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Le principe d’un récit gigogne confère une certaine originalité à la minisérie, mais peut être source de confusion, le spectateur devant faire preuve d’une attention de tous les instants pour ne pas perdre le fil. A cela s’ajoute le fait que certaines histoires semblent inachevées ou déboucher sur un commentaire sibyllin du narrateur (par exemple, le conte des deux philosophes où l’un se met à rire à tous propos, provoquant les pleurs de son confrère accablé en voyant son comportement inexplicable, se conclut par l’affirmation que celui des deux qui rit constamment personnifie le Christ, mais je n’ai pas saisi pourquoi). Mais si certains passages laissent perplexe, les personnages colorés qui émaillent la fiction, la poésie et l’impression d’authenticité qui s’en dégagent font qu’il est facile de se laisser porter par cet étrange récit. Si certains détails situent La Recta Provincia à l’époque contemporaine (on aperçoit sur un plan un pylône électrique, un démon prend l’apparence d’un poste de radio s’adressant directement à l’auditeur situé à proximité et raconte une histoire où il est question d’aviation), les légendes évoquées semblent pour la plupart remonter à des temps immémoriaux.

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Plusieurs saynètes montrent des paysans réunis autour d’un repas pour une joute poétique où ils improvisent tour à tour des vers contant une histoire, prenant chacun la parole après avoir frappé la table du plat de la main. Ils composent ainsi une version parodique de la genèse, des mythes cosmogoniques qui leur sont propres, ainsi que des légendes horrifiques de leur cru. On perçoit parfois une distance ironique avec les histoires narrées, comme dans le récit du folkloriste (joué par Alejandro Sieveking), l’un des personnages excentriques rencontrés par le duo, qui évoque, au temps des croisades, le vol de la Vraie Croix par les turcs, qu’un capitaine a pour mission de récupérer, mais le malheureux héros a bien du mal car celle-ci a été dissimulée dans un cimetière, indiscernable au milieu de dizaines de croix d’infidèles. Ce passage semble se moquer des mythes de la chrétienté, en faisant allusion à la multiplication des reliques saintes dans les siècles anciens, vénérées par les croyants qui les gardaient jalousement, mais qui existaient en de multiples exemplaires, tous prétendument authentiques.

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Au cours de leur périple, Rosalba et Paulino rencontrent des créatures maléfiques qui leur jouent des tours, à l’instar de la démone Belisaria (incarnée par une chanteuse pop rock chilienne, Javiera Parra) qui les accompagne en se présentant sous un jour avenant, évoquant même ses relations amicales avec un prêtre, mais qui leur dissimule la malignité de ses intentions. Le duo croise sur sa route une figure inquiétante, la viuda (Chamila Rodriguez), version latine de la veuve noire, qui a occis ses amants successifs, les entreposant ensuite dans des placards ornés de la photos de la victime correspondante (l’os découvert par Paulino provient de l’une d’elles) et consommant leurs testicules grillées au barbecue. la viuda prétend avoir le pouvoir de ressusciter ses amants et est accompagnée d’une devineresse pour qui le passé et l’avenir n’ont aucun secrets. Ces personnages surnaturels évoquent vaguement des légendes connues sous d’autres cieux ou des figures classiques des mythologies grecques et romaines: la fiction montre de cette façon la permanence des mythes, la parenté entre les imaginaires issus de différentes cultures de par le monde.

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Il arrive que les récits se recoupent, mais aussi qu’ils se contredisent. Ainsi, le démon Aliro raconte à Rosalba qu’il a été victime d’une malédiction alors qu’il était simple berger. Il a partagé une bouteille d’alcool avec le démon Chihuin (Angel Parra) et a commis l’erreur de l’autoriser à boire le contenu de son propre verre, ce qui selon la croyance locale a permis à Chihuin de se libérer de sa condition démoniaque et de transmettre la charge à Aliro, qui se voit alors pousser des cornes et tourmente depuis les vivants, volant l’âme des innocents. Un récit ultérieur présente une version bien différente du destin d’Aliro, où celui-ci fut un poète souffrant d’infirmité qui accepta la proposition de Chihuin de se livrer à un rituel satanique (en vue d’obtenir une guérison), avec des officiants marchant à reculons et traçant le signe de croix à l’envers, qui eut pour conséquence de le transformer en démon avec pour mission première de posséder l’âme de Paulino. Le domaine des mythes est ici mouvant et incertain, tout ceci n’est-il pas qu’illusion, n’existe-t-il pas uniquement dans le cœur, les rêves des individus? C’est cela que conclut le fils de Rosalba après avoir rencontré une femme aguicheuse, en fait un fantôme né de son imagination?

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Un des thèmes revenant fréquemment dans les contes évoqués est celui des péchés et de leur rachat. Le duo rencontre la vierge Marie (Lia Maldonado), dont l’ample tenue blanche évoque celle de la Llorana, fantôme éploré du folklore sud-américain. Marie leur raconte l’histoire d’un démon, assassin et voleur, au rire inextinguible. Elle lui rend visite et lui demande, pour faire pénitence, de remplir un tonneau de ses larmes. Mais le démon n’en verse qu’une et elle doit faire ensuite du porte à porte pour demander aux villageois alentours de verser chacun une larme pour le pécheur. Malgré l’accord de nombreux volontaires, dont les membres des familles des victimes, le tonneau ne se remplit pas.

Il est à noter que les larmes sont souvent présentes dans les mythes chilien: citons la légende entourant une fleur rouge, le copihue, qui serait issue des larmes de sang versées par des guerriers ayant survécu à une terrible bataille; on trouve aussi la légende des larmes de trois sœurs rejetées par un même homme et dont les pleurs formèrent trois lagunes distinctes.   Un autre récit évoque un berger loup-garou à la recherche du péché pur, qui récolte des témoignages parmi la population: chacun cite le péché qu’il a commis et il constate qu’il en existe une multitude. La conclusion de l’histoire opère une analogie entre la structure mélodique et les turpitudes des hommes: chacune des sept notes représente un péché et leurs combinaisons sont innombrables.

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Un autre sujet récurrent est celui de la mémoire. Les fragments de squelette collectés dans la valise du duo représentent les bribes de la mémoire collective glanées au fil de leur voyage. Lorsqu’ils rencontrent une femme souriante qui leur offre aimablement un verre d’eau , ils acceptent de le boire sans se douter du maléfice qui va les frapper. La femme est en réalité une diablesse qui leur a donné un breuvage suscitant l’oubli (cette histoire fait bien sûr songer aux eaux du Léthé, fleuve de l’oubli dans la mythologie grecque). Le duo perd ensuite la mémoire, mais il apparait vite que c’est une amnésie sélective. Lorsqu’un charme leur permet de retrouver des faits marquants de leur existence passée, les souvenirs qui leur reviennent sont parfois douloureux: ainsi, Rosalba revoit son ancien fiancé, suicidé juste avant la cérémonie de mariage. La conclusion de la minisérie, après le dévoilement de la véritable identité de l’individu à qui appartenait le mystérieux squelette reconstitué, est qu’il est des souvenirs qu’il vaut mieux laisser enfouis, que toute mémoire n’est pas bonne à préserver.

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Pour conclure, La Recta Provincia fut pour moi une fiction à la fois familière (évocatrice des contes fantastiques européens où abondent sortilèges et manifestations démoniaques) et déroutante (car se succèdent des histoires souvent cryptiques, sans fil conducteur évident pour les relier entre elles). La présentation est immersive: la bande musicale fait la part belle aux chants folkloriques, tandis que les images mettent en valeur les paysages âpres des sommets andins et le caractère sauvage de la nature. La minisérie est recommandable non seulement pour les aficionados des fictions de Raoul Ruiz, mais aussi pour ceux qui souhaitent avoir un aperçu des légendes chiliennes, s’ils ne sont pas réfractaires à une narration délinéarisée (plus encore que dans Mystères de Lisbonne, une des dernières créations du réalisateur, diffusée il y a quelques années sur Arte). Certes, quelques passages ésotériques auraient gagné à être racontés avec plus de clarté, mais cette plongée rêveuse dans les brumes des mythes d’antan possède un charme certain.

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Likvidatsiya / Liquidation (Russie, 2007)

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C’est sans doute l’une des meilleures séries que j’ai visionné depuis le début de cette année: une histoire d’espionnage et de conspiration politique à l’action trépidante, qui se déroule dans l’immédiat après-guerre, en 1946, à Odessa. En 14 épisodes de près de 45 minutes, Likvidatsiya fut diffusée en 2007 sur la chaîne publique Rossiya 1 et a été réalisée par Sergey Ursulyak  (le même vidéaste qui a créé récemment une série centrée sur la jeunesse d’un fameux personnage: Stirlitz, l’agent secret du passionnant feuilleton Seventeen Moments of Spring). Le trio de scénaristes (Aleksandr Korenkov, Zoya Kudrya et Aleksei Poyarkov) s’est inspiré de l’intrigue d’un classique du petit écran russe, The Meeting Place Cannot Be Changed (Mesto vstrechi izmenit nelzia, 1979): le contexte est le même, la ville est aux prises avec une organisation criminelle aux ramifications étendues et l’officier chargé de la démanteler tutoie les frontières de la légalité pour parvenir à ses fins. Cependant, le déroulement général de l’intrigue et ses implications politiques démarquent nettement Liquidation de son illustre prédécesseur.

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Le personnage central de la série est le lieutenant colonel David Markovitch Gottsman (Vladimir Mashkov l’incarne avec expressivité), qui dirige le département d’investigation criminelle de l’armée. Pendant la guerre, il combattit en Crimée, le souvenir des sanglantes batailles est encore pour lui une plaie vive (toute sa famille et nombre de ses amis proches périrent durant le conflit). Il a fort à faire avec la criminalité galopante qui sévit à Odessa: lors du premier épisode, il parvient à opérer, avec ses hommes, un coup de filet contre le gang d’un certain Goosey et découvre un important dépôt d’armes et un millier d’uniformes militaires dérobés dans le repaire des malfrats. L’insécurité qui règne en ville inquiète fort le maréchal Zhukov (joué par Vladimir Menshov), qui vient de prendre les fonctions de commandant de la région militaire: le jour de son arrivée par le train, des saboteurs ont fait sauter les rails de la ligne de chemin de fer passant aux abords de la cité. La pression de la hiérarchie pèse donc lourdement sur Gottsman qui suit difficilement les pistes lui permettant de remonter la chaîne de commandement des malfrats, pour parvenir à identifier un dénommé Chekan (Konstantin Lavronenko), un malfrat balafré toujours vêtu d’un uniforme de capitaine.

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Gottsman est un officier entraîné qui possède quelques connexions avec le milieu de la pègre, à commencer par son oncle Yeshta, qui vit au même endroit que lui et lui fournit à l’occasion de précieux tuyaux. Son assistant, Yefim Petrov (Sergey Ugryumov), particulièrement débrouillard (entre autres combines, il sait à qui s’adresser pour obtenir des faux papiers, connaissant bien Rodya, un talentueux faussaire), est un ancien pickpocket. Il est secondé également par un gamin des rues, Mishka (Kolya Spiridonov), aussi rusé qu’entêté. Gottsman le place dans un orphelinat où il suit tant bien que mal des cours scolaires, entre deux tentatives de fugue, et participe à la chorale des enfants de l’établissement. L’officier se prend d’affection pour ce gosse turbulent mais très attachant, il le considère comme un membre de sa propre famille et finit par l’adopter légalement. D’autre part, Gottsman a sous ses ordres des militaires chevronnés comme le sergent Arsenin (Alexandr Sirin), un médecin qui fut affecté au front de l’Est et vécut le choc de la bataille de Khalkhin Gol, affrontement russo-japonais de 1939, le major Dovjik ou encore le lieutenant Tishak (Alexandr Golubyov), un plaisantin à la gâchette facile, de surcroît porté sur la boisson.

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Gottsman est respecté à la fois par les citoyens honnêtes et par les malfrats, avec qui il peut discuter franchement et négocier le soutient. Il arrive de fil en aiguille à découvrir les contours d’une organisation aux objectifs nébuleux, dirigée par l’insaisissable Akademik, autour duquel gravitent des truands de faible envergure (comme le Grec, qui sera assassinée lors de son transfert au poste de police, après son arrestation, pour l’empêcher de révéler ce qu’il sait aux autorités), des partisans de l’indépendance de l’Ukraine, des « Frères de la forêt » (militants antisoviétiques d’origine balte qui mènent une guérilla sans merci contre la férule de l’URSS dans les pays satellites), mais aussi des nazis, anciens membres de l’Abwehr, des agents de renseignement chevronnés dont les réseaux subsistent encore au sein des zones auparavant occupées par les allemands.

Les hommes de Gottsman tentent à plusieurs reprises de tendre une souricière pour piéger les criminels, mais ceux qui ne sont pas tués lors des échauffourées parviennent toujours à s’échapper. De plus, des témoins essentiels pour l’enquête sont promptement liquidés avant d’avoir le temps de parler: pour l’un, son assassinat, perpétré dans son bureau, est maquillé en suicide, tandis qu’un autre est victime d’un meurtre en chambre close (lors de l’épisode 7, où la victime a été enfermée dans une armoire de fer constamment sous la surveillance d’un soldat et pourtant est retrouvée étranglée dans sa prison improvisée au moyen d’un nœud coulant).

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Il devient évident que les criminels ont toujours un coup d’avance sur les autorités. Il doit donc y avoir un informateur dissimulé parmi le personnel militaire. Les soupçons se portent tour à tour sur chacun des subordonnés de Gottsman, dont les agissements parfois maladroits semblent suspects, mais aucune preuve tangible n’est trouvée et les doutes subsistent.  Les enquêteurs ont affaire à forte partie, des individus résolus qui s’ingénient à brouiller les pistes et n’hésitent pas à user de violence (ainsi, un indic est acculé entre les mailles d’un filet de pêche pour être ensuite mitraillé par des malfrats à la solde d’Akademik; lorsque Chekan veut fuir l’Ukraine pour se réfugier en Turquie, il en est dissuadé par la séquestration de sa petite amie Ida, menacée de mort s’il refuse de devenir trafiquant d’armes pour le compte de l’organisation secrète). De son côté, Gottsman n’est certes pas non plus un ange, il pratique l’intimidation en vue d’amadouer les petites frappes (ainsi, il monte un simulacre de peloton d’exécution pour les inciter à être obéissants). Il est bientôt épaulé par le major Vitaliy Krechetov (Mikhail Porechenkov), l’assistant du procureur militaire, qui s’avère être un enquêteur à l’esprit vif, capable d’initiatives audacieuses et méthodique. Une solide amitié se noue entre les deux hommes, dont les caractères se complètent à merveille (le bouillonnant Gottsman est tempéré par le flegmatique et mondain Krechetov).

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Krechetov est un mélomane averti, féru d’opéra. Il a servi pendant la guerre en Biélorussie, mais il reste discret sur cet épisode de sa vie. Il courtise une chanteuse et danseuse, Antonina Petrovna Tsar’ko (incarnée par Polina Agureeva), une fille un peu folâtre, coutumière des caprices de diva, mais dont le charme et la fraîcheur juvénile excuse bien des défauts. La série développe aussi deux autres intrigues sentimentales. L’une entre Gottsman et l’ancienne amie de Yefim Petrov, Nora (Elena Bruner). Nora est un personnage mystérieux, elle a de toute évidence un prénom d’emprunt, celui de l’héroïne d’Une maison de poupée d’Ibsen. Elle fréquente de temps en temps l’officier, devient sa confidente, mais garde toujours une certaine distance avec lui, esquivant ses propositions de sorties au cinéma ou à l’opéra. Sa relation avec lui est amicale, platonique. Son regard mélancolique exprime un tempérament slave, un certain fatalisme. Il y a un romantisme typiquement russe dans les scènes sentimentales qui émaillent le récit (comme celle durant laquelle Nora et Gottsman partagent une bouteille de cognac en échangeant des mots doux). La série perpétue la vision romantique du criminel de grand chemin avec le personnage de Chekan, valeureux même lorsqu’il est blessé et qui voue une passion brûlante à Ida (Kseniya Rappoport), une femme fatale au tempérament de feu qui reste avec lui malgré le danger qu’elle court à ses côtés.

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Un thème très présent dans la série est celui du rapport compliqué de Gottsman à l’autorité. Ses méthodes sont contestées car il est en lien avec les milieux interlopes mais peut se prévaloir d’une certaine efficacité. Son supérieur direct, le colonel Omel’yanchuk (Victor Smirnov) est irascible mais, malgré ses accès de colère, a beaucoup d’estime pour son officier enquêteur et n’hésite pas à le défendre le cas échéant. Gottsman a par contre des relations en dents de scie avec Zhukov, qui le fait arrêter pour insubordination lorsqu’il lui tient tête, mais le relâche très vite. Le maréchal est dépeint comme un haut gradé très strict mais avec un bon fond (lorsque Mishka lui dérobe sa montre à gousset en pleine rue, il le pardonne et l’autorise à la garder). Gottsman doit aussi collaborer avec le colonel Chusov (Yuri Lakhin), chef du contre-espionnage à Odessa, qui utilise des méthodes expéditives sans lui en référer. Ainsi, Chusov met en place l’opération « Mascarade »: des officiers de renseignement d’élite se déguisent en civils, portent des vêtements coûteux et de l’argent de façon ostensible et son chargés de circuler dans Odessa en dissimulant des armes à feu sur leur personne. Le but de la manœuvre est de provoquer les criminels pour les mettre hors d’état de nuire, sensément en état de légitime défense (de plus, chacun d’eux possède les signalements de malfrats les plus recherchés, ceux-ci devant être éliminés dès identification).

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Gottsman s’insurge contre ces méthodes brutales mais il n’est qu’un rouage dans l’appareil étatique et ses récriminations sont sans effets. Lorsqu’un chanteur à succès, Leonid Utyosov, se produit à Odessa (où il interprète sa célèbre chanson U Chernogo Morya), une trêve s’établit entre les autorités et les criminels, à l’initiative de Gottsman: ils peuvent assister au concert, mais ne doivent pas détrousser à cette occasion les membres de l’assistance. Mais  Zhukov choisit ce moment propice pour ordonner l’arrestation des malfrats, à l’insu du lieutenant colonel qui considère ce coup de filet comme un acte de traitrise. Au fur et à mesure que l’on avance dans la série, le rôle de Gottsman devient de moins en moins central, il apparait de plus en plus comme un pion dans une partie d’échecs dont les enjeux le dépassent. La structure du récit fait penser aux matriochkas, on découvre au fur et à mesure de nouvelles strates de l’organisation secrète d’Akademik, des protagonistes que l’on croyait être de premier plan dans la conspiration n’étant in fine que des seconds couteaux manipulés par des individus plus puissants. La révélation de la véritable identité d’Akademik, très tardive, ne m’a pas réellement surpris car les indices commençaient à s’accumuler concernant celui qui semblait à priori le moins soupçonnable. En fait, si la série est bien captivante, l’épisode final assez prévisible et volontiers mélodramatique n’est sans doute pas un des points forts de Likvidatsiya.

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Outre une intrigue millimétrée, la série propose aussi un portrait très vivant d’Odessa au lendemain de la guerre, une ville confrontée à des difficultés économiques non négligeables (le marché noir est florissant, la débrouille se pratique au quotidien), caractérisée par un mélange foisonnant de cultures, de dialectes divers qui coexistent sous la domination soviétique. Gottsman a pour voisinage une famille juive exubérante, au langage folklorique: la tante Pesya et son fils Emmik, tous deux bien en chair, sont des personnages secondaires essentiellement comiques, qui se chamaillent à longueur de journée à tous propos sous les yeux des passants amusés. Dans sa demeure, vit son ami de longue date Mark (Alexei Kryutsenko), un ancien pilote de guerre lourdement handicapé (physiquement et mentalement car il est amnésique) depuis qu’il a été blessé en mission par un tir ennemi, un personnage tragique, de tendance suicidaire, soutenu par sa tendre épouse Galiya. Des protagonistes qui restent au second plan, mais qui apportent une dimension humaine bienvenue et donne un aperçu de l’ambiance qui régnait alors dans les quartiers populaires, ainsi que de la vie de tous les jours des petites gens. Hélas, après les premiers épisodes, cet aspect a tendance à se faire plus rare, des personnages bien plus inquiétants tiennent la vedette (comme Victor Platov, un ancien subordonné de Gottsman, qui semble lié à la conspiration mais dont les motivations restent longtemps équivoques).

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Si la série peut être comparée à The Meeting Place Cannot Be Changed, force est de constater que Likvidatsiya possède une intrigue plus ambitieuse, qui comporte une dimension géopolitiques absente de la fiction des frères Vayner, où les criminels de l’organisation « le chat noir » ne formaient pas un réseau aussi protéiforme. Le point fort de al minisérie de 1979 était ce personnage hors du commun, le capitaine Gleb Zheglov, un flic pour qui la fin justifie les moyens, prêt à fabriquer des preuves et à se comporter lui même comme un malfrat pour aboutir à une arrestation. Le lieutenant qui le seconde, Vladimir Sharapov, idéaliste et porteur d’une conception morale de la loi n’est pas le pendant de Gottsman: ce dernier, bien que capable de reprocher vertement à ses supérieurs leurs agissements répressifs, ne les condamne pas au fond, ses propres méthodes étant (certes à un degré moindre), dénuées d’humanisme et motivées essentiellement par le désir de vengeance. Les deux séries sont néanmoins globalement d’excellente qualité, chacune ayant ses avantages: le rythme de Likvidatsiya est bien plus soutenu, le scénario plus complexe et riche en retournements, tandis que The Meeting Place se distingue par un épisode final qui s’achève par un climax saisissant.

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Sur le plan esthétique, pour peu que l’on apprécie les couleurs délavées, la série de Sergei Ursuliak est une réussite. L’image a une patine rétro, entre le sépia et le noir et blanc, seuls les teintes rougeoyantes ressortent nettement sur les images. Ce choix de filtres donne presque l’impression au spectateur de regarder un vieux film noir des années 50. Les contrastes de luminosité sont aussi exploités de façon intéressante, en particulier concernant les plans nocturnes extérieurs de façades d’immeubles: un exemple frappant est une scène atmosphérique où Gottsman observe l’orphelinat depuis la rue et voit à travers les fenêtres éclairées les silhouettes immobiles fantomatiques des petits pensionnaires. La bande originale, signée Enri Lolashvili, n’est composée que d’un petit nombre de morceaux mais est parfaitement adaptée à la tonalité de l’intrigue. Surtout, la série propose quelques belles interprétations de ritournelles populaires en URSS dans les années 30/40, à l’instar de Valenki au répertoire de Lidia Rouslanova, certaines étant chantées sur la scène du théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa. De plus, quelques extraits de films d’époque sont montrés (je ne les ai pas identifiés, ma connaissance du cinéma soviétique est très limitée), ainsi que des affiches de bobines probablement jamais diffusées en occident.

En conclusion, à part la fin qui aurait pu être plus surprenante et intense sur le plan dramatique, c’est une production de haut niveau, avec un casting impressionnant, remarquable tant sur le plan narratif que formel. Refrain connu concernant les séries d’Europe de l’est (entre autres): on regrette qu’un DVD avec des sous-titres français ne soit pas disponible (cependant, on peut trouver sur le web un sous-titrage en anglais approximatif), d’autant plus que l’on est en présence d’un des fleurons de la production télévisuelle russe contemporaine.

Ci-dessous, une vidéo de la chanson « By the black sea » (U Chernogo Morya) de Leonid Utyosov, diffusée sur gramophone.

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Hounds (Nouvelle-Zélande, 2012)

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The Down Low Concept est une société de production néozélandaise qui a a son actif quelques fictions acclamées par la critique, écrites par un trio de scénaristes (Jarrod Holt, Ryan Hutchings et Nigel McCulloch) qui manient avec aisance un humour déjanté et parfois cruel. Si cet article est consacré à Hounds, la plus réputée de leurs miniséries, j’évoquerai aussi brièvement Coverband, une autre comédie de ces mêmes auteurs, car on trouve entre les deux fictions quelques similitudes notables. Hounds est composée de 6 épisodes de moins de 25 minutes et a été diffusée sur TV3 (actuellement Three) dès juin 2012. L’histoire se déroule à Auckland et a pour toile de fond l’univers des courses de lévriers. La bande musicale comporte quelques thèmes originaux agréables à écouter, ainsi que des chansons de groupes kiwis à succès (mais pas seulement, la chanson du générique est Tubthumping, un hit du groupe punk rock britannique Chumbawamba datant de 1997, musique d’un jeu vidéo simulant le mondial de foot 1998).

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Will Carrington (joué par Toby Sharpe) est un juriste qui travaille dans un important cabinet d’avocats d’Auckland intra-muros. Lorsque son père David décède, il hérite de la maison familiale cossue (avec un sauna et un vaste terrain attenant) ainsi que d’un lévrier anglais (ou greyhound), une bête racée que David entrainait pour qu’il participe aux courses du cynodrome. Le chien est accompagné d’un entraîneur, Marty (Mick Innes), qui voue une passion exclusive aux clébards dont il s’occupe. Marty a aussi la charge de garder Lily (Susana Tang), la demi-sœur de Will, une adolescente aux traits asiatiques jusqu’alors inconnue de l’avocat. Will emménage dans la demeure, apprend à cohabiter avec ses occupants et découvre les compétitions canines et les individus qui gravitent dans ce milieu, pour la plupart des gens simples et sans chichis, issus d’un milieu modeste, loin du monde guindé et friqué qu’il fréquentait jusqu’alors.

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Will a une petite amie, Amber (Catherine Waller), une fille superficielle qui se comporte souvent comme une adolescente attardée et affectionne des tenues portées par des teenagers à la mode. Amber est plus âgée que Lily, mais elle semble curieusement moins mature qu’elle. Par ailleurs, son meilleur pote Lance (Josh Thomson, à l’affiche récemment du premier long métrage de The Down Low Concept, Gary and the Pacific) employé comme lui au sein du cabinet d’avocats, est un aborigène bon vivant et vantard, toujours enjoué mais peu doué pour le tact et la délicatesse. Ses interventions inopportunes mettent fréquemment Will dans l’embarras. Ce dernier évolue au fil des épisodes, initialement il est un citadin égocentrique et obnubilé par le profit, puis il finit par se prendre d’affection pour Marty et Lily et en vient à quitter son emploi de juriste (trouvant le milieu dans lequel il bossait  hypocrite et humainement décevant) pour travailler comme vendeur dans un magasin de fringues, usant de ses talents de persuasion pour vendre des pantalons de marque.

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Le personnage de Lily évolue aussi: d’abord elle est mécontente de voir Will s’incruster dans la maison mais s’attache peu à peu à lui, si bien que lorsqu’il projette d’accepter un poste de représentant de la marque qu’il commercialise à l’étranger, elle le supplie de rester avec elle et Marty. Lily est une ado rigolote et nature (elle porte sans gêne un sweater barré de l’inscription « sugar tits »), et qui bien entendu aime beaucoup les animaux. Elle se passionne pour les courses, prenant même part aux exercices d’entrainement du greyhound. Par contre, elle tente vainement de s’intégrer dans un club d’escrime: sa mère disparue était une bretteuse émérite, comme l’atteste un portrait d’elle en tenue de combat qui trône dans le salon, et si elle cherche à suivre la même voie, elle trouve les autres escrimeurs un peu snobs et attachés à des rituels ridicules et abandonne vite (je doute cependant que la vision que donne la série de ce sport correspond à la réalité). Elle est bien plus proche des éleveurs de lévriers: lorsque Marty la confie à un « baby-sitter » le temps d’une soirée, elle profite de l’instant où celui-ci s’assoupit pour partir en catimini rejoindre le bal des propriétaires de chiens qui se tient au cynodrome.

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La minisérie montre très brièvement quelques courses. L’une a lieu en nocturne, dans une ambiance confidentielle, une autre de jour et très suivie, permet de découvrir l’infrastructure des lieux, les trappes des chiens qui s’ouvrent simultanément, actionnées par le sliper, le rail qui borde la piste où se déplace un lièvre mécanique attaché à une corde, derrière lequel les bêtes courent sur quelques centaines de mètres. Des compétitions annexes sont aussi évoquées, comme  le vote de la meilleure photo d’un lévrier déguisé ( Marty grime à cette occasion son greyhound en torero, le plaçant ensuite dans un décor de féria avec lâcher de taureaux). Il est par contre très peu question des paris sur les classements à l’arrivée et pas du tout d’aspects sombres comme le dopage des chiens ou encore les cas de maltraitance envers les bêtes (dénoncées régulièrement par des associations cynophiles et qui, espérons-le, ne sont que de révoltantes exceptions).

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Les gens du cynodrome sont dépeints pour la plupart comme de sympathiques amateurs de courses, grands buveurs de bière et qui se livrent à des distractions bon enfant (comme faire un mannequin challenge ou un défi consistant à ingurgiter le plus de bocks d’affilée). L’ambiance est à la camaraderie, mais Will et ses amis ont tout de même un rival, Holden (Stephen Ure): cet habitué des compétitions a gagné avec son lévrier bien des courses, il s’en vante ouvertement et provoque ses adversaires en arborant une tenue composée des nombreux rubans rouge (insigne des vainqueurs au cynodrome) glanés au fil des ans. Il est prêt à tout et va même jusqu’à blesser le chien de Marty en introduisant dans son box son propre greyhound pour qu’il agresse sexuellement le malheureux lévrier adverse. Mais il y a une justice, Holden ne remporte pas ce jour là le collier d’or promis au vainqueur. Toujours parmi les personnages du cynodrome, citons Melvyn (David Weatherley), le manager depuis des lustres: doté d’un sens aiguisé des affaires, véritable mémoire des lieux, il est cependant affligé d’un fils demeuré et balourd, qui doit hélas lui succéder.

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Il y a nombre de scènes drôles dans Hounds. Par exemple, lorsque Marty comparait au tribunal après avoir causé un accident de voiture en état d’ébriété (alors qu’il était en train d’écouter une chanson composée à partir d’aboiements de chiens) et récite en guise de mea culpa un poème en forme de calligramme sur le Bourbon ou encore lorsque Lance se rend à un blind date dans un café pour y être ignoré ostensiblement par la femme avec qui il a rendez-vous, car elle ne trouve sans doute pas à son goût son apparence. Il y a également de l’humour noir: ainsi, lorsque le lévrier est blessé lors d’une course, le véto diagnostique qu’il doit être euthanasié et sort des carabines pour que Will et Marty exécutent la sale besogne. Mais ils finissent par demander des munitions supplémentaires car ils ont tiré les yeux fermés, ratant le pauvre animal à l’agonie! Au cours de la minisérie, deux greyhounds suivent successivement l’entrainement de Marty (le second est acquis lors d’une vente aux enchères canine). Dans l’intervalle, ce dernier doit trouver une autre occupation, mais il s’avère inadapté à toute autre activité: sa tentative de reconversion en assistant pour personnes âgées se solde par un fiasco. Marty n’est à l’aise qu’avec ses chiens, tandis que Will préfère tout plaquer pour vivre avec lui et Lily, délaissant Amber et les hauts revenus de son ancien métier.

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On retrouve dans Coverband, autre minisérie en 6 épisodes de The Down Low Concept, datée de 2014, quelques caractéristiques propres à Hounds: le ton déjanté, le rythme rapide et l’insistance sur la notion de camaraderie, qui prime sur tout le reste pour des personnages attirés par une existence en marge des conventions sociales. Matt (John Barker) revient des USA où il fit partie d’un groupe avec sa copine Ivy (Ivy and the Poisons), démantelé lorsque cette dernière choisit de débuter une carrière en solo. Revenu sans le sou en Nouvelle-Zélande, Matt fonde dans l’urgence un groupe de reprises (coverband) pour gagner rapidement de l’argent, avec ses amis d’enfance Knuckles (Wesley Dowdell) et Alex (Matt Whelan). Se joint à eux un chanteur extraverti et timbré, Jukebox (Laughton Kora), qui les accompagne dans une tournée mouvementée. Alex mène une vie rangée, il travaille dans un bureau, a une femme et aura bientôt un enfant. Il est tiraillé entre deux aspirations contradictoires: devenir un père responsable ou choisir de vivre au jour le jour avec ses potes en pratiquant sa passion, la musique. Pour lui, c’est cette dernière option qui finit par l’emporter. Coverband est une fiction de qualité similaire à Hounds et comprend une riche bande musicale avec des interprétations entrainantes de groupes néozélandais contemporains (The Clean, Dictaphone Blues, The Mint Chicks, Tall Dwarfs, pour en citer quelques uns).

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Si dans Coverband les concerts tiennent une place centrale, dans Hounds les courses de chiens restent au second plan: elles ne sont montrées que brièvement et il n’y a pas d’effort pour les rendre particulièrement spectaculaires (vu le budget, on ne pouvait certes pas espérer quelque chose de comparable à la façon dont furent filmées les courses de chevaux dans Luck, l’éphémère série de David Milch). Finalement, pour Will, Marty et Lily, ce qui compte avant tout c’est d’être ensemble et d’avoir un but en commun, le fait de gagner ou non des compétition est secondaire. Hounds est une minisérie fort sympathique, hélas trop courte (une seconde saison n’aurait pas été de refus), que l’on trouve en DVD (sans sous-titres et avec des suppléments un peu décevants: ainsi, les interviews de véritables dresseurs de lévriers sont succinctes et n’apportent quasiment que des informations anecdotiques) ou comme je viens de le découvrir sur Vimeo (tout comme Coverband), mais il faut pour cela envoyer un message à The Down Low Concept  pour accéder à l’intégralité des épisodes.  La minisérie est, dans l’esprit, comparable à des productions comme Quiz me Quick ou Detectorists ( dans le sens où elle met en scène des gens ordinaires dont l’amitié se structure autour d’un hobby) , donc si vous avez apprécié ces dernières, Hounds devrait vous réjouir.

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Taiyo Wa Shizumanai (Japon, 2000)

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Pour la seconde fois consécutive, un article sur un drama japonais ancien, cette fois une série très sérieuse à propos d’une erreur médicale et du qui en découle procès intenté par la famille de la victime. Diffusé au printemps 2000 par Fuji TV et écrit par Fumie Mizuhashi, Taiyo wa Shizumanai comporte 11 épisodes (d’environ 50 minutes, sauf le dernier qui dure près d’ 1h15) et a été sous-titré en anglais et en français. La présence dans la distribution d’un « Johnny » (jeune artiste populaire au Japon), Hideaki Takizawa, est sans doute le facteur prépondérant ayant permis à ce drama d’être traduit. Souvent désigné par le diminutif « Taki », cet acteur et chanteur, alors jeune premier de la télévision, n’a pas que pour lui un physique avantageux (selon les téléspectatrices), il se révèle dans ce drama un interprète très convaincant, il a d’ailleurs été primé pour sa prestation d’un garçon au seuil de l’âge adulte qui vient de perdre sa mère dans des circonstances tragiques.

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Taki interprète Masaki Nao, un lycéen qui pratique le kendo pendant son temps libre, participant à des compétitions entres jeunes combattants. Il a le sens de la famille et n’hésite pas à épauler ses parents qui tiennent une modeste boutique de restauration rapide (un de ces établissements qui proposent l’okonomiyaiki, un plat typique japonais composé d’une pâte enrobant des ingrédients variables, ou encore les yakisoba, des nouilles cuites à la poêle avec de la viande et des légumes, le sukiyaki, ou fondue japonaise, sans oublier des sucreries comme le daifuku à la pâte de haricots azuki).  Nao aimait beaucoup sa mère, même si son attitude protectrice et ses reproches envers lui avaient tendance à l’agacer au plus haut point. Il est mortifié par sa subite disparition, dans des circonstances troubles: initialement, les raisons de l’hospitalisation de Teruko (Takeshita Keiko) restent mystérieuses, tout comme les circonstances exactes de son décès suite à l’opération chirurgicale qu’elle a subi. La mère travaillait dur pour subvenir à sa famille et Nao regrette rétrospectivement de n’avoir pas été plus prévenant à son égard.  Mais même si les médecins indiquent que le motif de son décès est le surmenage, il suspecte que l’hôpital lui cache la vérité et décide de poursuivre en justice l’établissement.

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Il demande l’aide d’une avocate, Kirino Setsu (Matsuyuki Yasuko), qu’il connaissait déjà pour l’avoir rencontrée lors d’une exposition de photographies. A cette occasion, il vit une photo de lui prise par Setsu peu après sa défaite lors d’un duel de kendo et lui signifia être très mécontent d’avoir été immortalisé dans ces circonstances. Nao n’aime pas perdre, il met donc toute son énergie dans la préparation du procès. L’avocate s’est prise d’affection pour lui, elle sait qu’il n’a pas les moyens de se payer ses services, mais choisit tout de même de l’épauler. C’est une femme intelligente, très indépendante et qui n’hésite pas à employer la ruse pour faire avancer l’enquête (elle n’a pas son pareil pour piéger ses interlocuteurs lorsque ceux-ci lui font des cachotteries). Un véritable attachement se développe entre Setsu et Nao, fait d’estime et de compréhension mutuelle. Au départ, l’adolescent initie une démarche judiciaire à l’insu de son père Shiro (Bito Isao), un homme simple, pas très futé mais qui a un bon fond. Shiro souhaite tout d’abord se contenter de l’argent que lui a donné l’hôpital, une somme rondelette visant en réalité à acheter le silence de la famille, mais il finit par se ranger à l’avis de son fils et accepte de témoigner au procès.

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Nao est également soutenu par sa grande sœur Yuko, une jeune femme enjouée qui demeure au second plan tout au long du drama et par sa petite sœur Runa, une fillette naïve qui, sans le vouloir, le met à plusieurs reprises sur une piste en prononçant d’innocentes remarques. D’autre part, Nao a une relation sentimentale avec Isetani Ami (jouée par Yuka), qui étudie dans le même établissement que lui et a un an de moins. Il s’avère rapidement qu’elle n’est autre que la fille du directeur de l’hôpital, Akiko (Ito Ren), un homme secret, qui a conscience de la grande responsabilité qui lui incombe vis à vis du personnel de l’établissement et qui préfère dissimuler une vérité qui serait dommageable pour lui et ses employés. Ami prend le parti de Nao, l’aide dans ses investigations, allant jusqu’à dérober des dossiers médicaux pour les confier ensuite à son avocate. Ses parents souhaitent qu’elle rompe avec l’adolescent, mais elle leur tient tête. Sa mère Keizo (Osugi Ren) est particulièrement critique à son égard, elle soupçonne même Nao de s’être rapproché d’Ami pour obtenir des renseignements pouvant nuire à son mari. Keizo défend becs et ongles Akiko, même si elle entretint jadis des relations amicales avec Teruko. Seul compte pour elle le bien-être matériel de sa famille.

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La liaison platonique entre Nao et Ami est une histoire d’amour impossible, chacun étant par le hasard des circonstances membre de factions antagonistes. A plusieurs reprises, Nao cherche à s’éloigner d’elle car il a conscience que ses actes entrent en contradiction avec les sentiments qu’il éprouve pour la jeune fille, mais celle-ci s’accroche et veut sans cesse renouer avec lui. Pour ma part, je n’ai pas réellement perçu d’alchimie entre les deux protagonistes, qui ne m’ont pas paru bien assortis. Il m’a semblé que le duo entre Nao et l’avocate Kirino Setsu, qui se situe sur un plan purement amical, fonctionne bien mieux, car ces deux personnages témoignent d’une maturité absente chez la descendante des époux Isetani, dont l’impulsivité et le comportement effronté semblent être les manifestations d’une crise d’adolescence. Il y a, au fil des épisodes, quelques échanges profonds et empreints de mélancolie entre Nao et Setsu, deux êtres rapprochés par les nécessités du procès, qui se comprennent parfaitement et qui anticipent avec appréhension le moment où,une fois la vérité découverte et le procès terminé, ils devront continuer à vivre chacun de leur côté.

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Le docteur qui était chargé de traiter Teruko, Minami Etsushi (incarné par Minami Masaki) nous est présenté d’emblée comme un individu fuyant et vaguement inquiétant. Il semble vouloir cacher un lourd secret mais est taraudé par sa conscience. Il se rend à plusieurs reprises au logement de la famille Masaki pour prier devant l’autel dédié à la mère disparue et si la première fois il tambourine en suppliant qu’on lui ouvre, sans obtenir de réponse, la seconde fois on consent à le laisser entrer. C’est un personnage ambigu, quand il s’exprime on ne sait jamais s’il est manipulateur ou sincère. Parmi le personnel de l’hôpital, d’autres protagonistes ont un comportement équivoque: c’est le cas par exemple d’une infirmière, Yoshida Kayo, qui a été témoin des dernières heures de Teruko. Par conséquent, ses supérieurs tentent de la muter loin des lieux du drame, mais l’avocate fait pression sur elle pour qu’elle dise tout ce qu’elle sait à la barre. L’avocat de la défense, Ikezawa (Tsurumi Shingo), de son côté, use de son aura de ténor du barreau pour tenter de l’en dissuader. Ikezawa est l’ancien petit ami de Setsu, mais à présent tout oppose les deux juristes: l’un est avide de gloire et d’argent tandis que pour l’autre, c’est la justesse des causes qu’elle défend qui prime.

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L’intrigue de Taiyo wa Shizumanai est assez complexe, avec de nombreux retournements de situation. Certains ont reproché au drama une certaine lenteur, mais personnellement je ne me suis jamais ennuyé en le regardant. Régulièrement, de nouveaux éléments viennent éclairer l’affaire sous un jour nouveau (à commencer, dans les premiers épisodes, par la découverte incongrue d’un scalpel retrouvé au milieu des cendres de Teruko après son incinération). Le parcours de la mère pendant la journée fatidique est dévoilé peu à peu, mettant de plus en plus en doute le diagnostic initial de la faculté, précisant que la mort est survenue suite à une thrombose mésentérique. Il est vite établi que la femme a chuté en descendant les escaliers menant à un temple shinto où elle venait de déposer une plaquette votive souhaitant la réussite des études de son fils et qu’elle a subi alors un traumatisme, mais que les symptômes multiples dont elle a souffert étaient imputables à des affections multiples. Une grande partie de l’enquête consiste à établir la chronologie précise des faits survenus à l’hôpital et l’on s’aperçoit que ce qui est révélé ne pointe pas vers un unique coupable, mais que les responsabilités sont diluées, entre l’erreur d’une infirmière débutante qui intervertit les radios de deux patients, la panique du praticien en s’apercevant qu’il a prescrit un mauvais traitement et l’impréparation d’un médecin chef imbibé d’alcool.

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Les fins connaisseurs de dramas japonais ne manqueront pas de faire le rapprochement avec l’intrigue d’une autre série, Shiroi Kyotô, adaptation d’un roman de Toyoko Yamasaki publié en 1965. En fait, il y eut deux adaptations sérielles, l’une en 1978 et l’autre en 2003 (la plus connue de nos jours, sans compter les remakes coréens et philippins) de cette histoire racontant la rivalité entre deux médecins ayant des conceptions antagonistes de l’exercice de leur profession. L’ambitieux Goro Zaizen est obnubilé par la volonté de progresser dans la hiérarchie de l’hôpital tandis que pour Shuji Satomi, la recherche médicale et la relation empathique envers les patients comptent bien plus. Les desseins de Zaizen, qui brigue un poste de direction, sont compromis lorsque la famille d’un de ses patients décède suite à un traitement qui, selon eux, était inapproprié.  La seconde moitié du drama, après un interlude où Zaizen se rend en Allemagne et visite le complexe concentrationnaire d’Auschwitz, consiste en une longue description du déroulement du procès. Shiroi Kyotô n’est pas un drama parfait (la partie judiciaire est un peu laborieuse), mais la description minutieuse des intérêts en jeu entre protagonistes en poste dans divers établissements médicaux impressionne par son ampleur.

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Taiyo wa Shizumanai se différencie en faisant jouer un rôle central à la famille des plaignants (qui reste très discrète dans Shiroi Kyotô), cependant les médecins n’ont pas une épaisseur psychologique comparable (Etsushi n’est pas un personnage aussi mémorable que Zaizen, il n’a pas une aussi forte personnalité ni ne partage son extrême rigidité d’esprit). Le cas médical exposé dans le drama de 2000 est certainement plus compliqué, faisant intervenir un enchaînement de menus dysfonctionnements conduisant à une issue catastrophique. Les responsabilités sont partagées, alors que dans la fiction de Toyoko Yamasaki le poids de la culpabilité pèse essentiellement sur les larges épaules de Zaizen. Par ailleurs, Shiroi Kyotô examine à la loupe la corporation des médecins hospitaliers, ses ramifications hiérarchiques et les rapports de pouvoir qui s’établissent en son sein. Si c’est surtout cet aspect qui vous intéresse, votre préférence ira sans doute pour ce drama. Mais si une approche plus intimiste, s’appesantissant sur le ressenti des proches de la victime et mettant en évidence les fragilités psychologiques pouvant altérer le jugement des chirurgiens urgentistes, vous tente, Taiyo wa Shizumanai peut constituer un choix judicieux de visionnage.

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On peut bien faire quelques reproches au drama, trouver que la série perd un peu en intensité dans les épisodes précédant le final (où l’intrigue a tendance à se disperser), que les réflexions existentielles de Nao s’apparentent parfois à de simples divagations ou encore que les scénaristes abusent à l’occasion de la rétention d’information pour faire durer le suspense, mais l’ensemble m’a paru néanmoins réussi. La stratégie mise en œuvre par la défense est précisément décrite, elle repose sur la communication (conférence de presse, interview télévisée du médecin) et l’existence de trois barrières pour les plaignants (la spécialisation, le jargon médical; le secret, les faits ne sont connus que d’un petit nombre de personnes; le corporatisme, les médecins se protègent entre eux). Face à Ikezawa, Nao et l’avocate choisissent de démontrer que leurs motivations ne sont pas purement financières en ne réclamant qu’un dédommagement de 890 yens (le prix de la spécialité culinaire de Teruko)! L’alternance entre une enquête judiciaire menée efficacement et des passages émouvants où Nao se remémore un bonheur familial enfui au travers des détails du quotidien (comme le jour de l’anniversaire de sa mère où il lui offrit des chaussures orthopédiques ou les réminiscences d’une enfance heureuse aux côtés de Teruko), la bande musicale entrainante (dans laquelle figure une chanson d’Elton John, Goodbye Yellow Brick Road) et un procès qui s’achève par un twist inattendu dont découle le verdict (où une marque de déférence typiquement nipponne s’avère cruciale)…Tout cela fait que ce drama, sans être un incontournable, peut être recommandé.

Ci-dessous, vous pouvez (ré)écouter la célèbre chanson d’Elton John, issue de l’album éponyme de 1973.

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Osama no Restaurant (Japon, 1995)

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J’aime beaucoup les dramas scénarisés par Mitani Koki, en particulier Furuhata Ninzaburo (déjà évoqué sur ce blog) et le taiga drama Shinsengumi. C’est donc avec intérêt que j’ai visionné Osama no Restaurant, une série en 11 épisodes d’environ 50 minutes diffusée en 1995 par Fuji TV, réalisée par Kono Keita et Suzuki Masayuki, dont les personnages sont les membres du personnel d’un restaurant de Tokyo spécialisé dans la haute cuisine française. La gastronomie est très présente dans les dramas japonais en général, mais le plus souvent, c’est la cuisine nipponne, riche de nombreux plats exotiques, qui est abordée. Cette série, qui se déroule intégralement en huis-clos à l’intérieur de l’établissement La Belle Équipe, bénéficie d’un très bon casting et accumule les scènes drôlatiques, mais est aussi révélatrice du prestige dont jouit notre cuisine dans ce pays. les épisodes sont émaillés de répliques en français, prononcées le plus souvent sans  écorcher les mots, mais avec un savoureux accent nippon.

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Dans le premier épisode, le restaurant est sur le déclin, la qualité de la cuisine s’est dégradée et la réputation de ce qui fut un établissement de grand standing est en chute libre. le vieux propriétaire est décédé il y a peu et c’est son plus jeune fils, Harada Rokuro (Tsutsui Michitaka), le fruit d’une liaison qu’il eut avec une maîtresse, qui hérite de l’enseigne et à qui échoit la tâche de redorer le blason de la Belle Équipe. Pour cela, il contacte celui qui exerça la profession de garçon au service de son père, Sengoku Takeshi (interprété par Matsumoto Koshiro IX, un fameux acteur de kabuki, le descendant d’une longue lignée d’artistes spécialisés dans ce genre théâtral). Sengoku est un serveur stylé qui connait sur le bout des doigts les règles d’un service de première classe. Il accepte de reprendre ses fonctions, mais tout en ayant un statut somme toute modeste, il prodigue nombre de conseils avisés au personnel, n’hésitant pas à les critiquer vertement s’ils manquent de professionnalisme, mais aussi à leur prodiguer moult encouragements.

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Pour Sengoku, on ne transige pas avec les principes: ainsi, il précise que sur une table, la décoration florale ne doit jamais être plus haute que le verre à pied, que les vins doivent être servis à température ambiante, que le serveur ne doit jamais toucher les vêtements des clients en posant les plats, ni interrompre une conversation à une table ou poser les couverts en se tenant à gauche des personnes attablées, qu’il se doit de décrire le plus brièvement possible le menu et de proposer en entrée des mets moins relevés que les suivants. Sengoku a aussi conservé une mémoire précise des lieux: ainsi, il est capable de retrouver l’emplacement précis sur les étagères du cellier d’un Montrachet du millésime 1974. Appui précieux pour Rokuro, il est cependant parfois considéré comme un casse-pied par la brigade de cuisine, par exemple lorsqu’il suggère sciemment à des clientes de choisir des plats à la carte que la cheffe de cuisine n’a pas l’habitude de préparer, pour la mettre à l’épreuve (épisode 2).

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La cheffe, Isono Shizuka, est jouée par Yamaguchi Tomoko. Elle pratique une cuisine créative et a un fort potentiel dans son métier, ce dont elle ne semble pas avoir conscience initialement. Sengoku, pour qui elle a un penchant, cherche à lui donner confiance en ses capacités, mais doit composer avec son fichu caractère: elle n’en fait qu’à sa tête, fume comme un sapeur dans la cuisine, organise une grève du personnel contraignant Sengoku à s’atteler lui-même aux fourneaux tandis que la brigade passe le temps en jouant aux cartes (épisode 4) ou menace de quitter l’établissement pour accepter l’offre d’emploi d’un grand restaurant parisien (épisode 8). La relation entre Sengoku et Shizuka est particulièrement développée dans l’épisode 5, où le garçon incite la cheffe à composer un nouveau plat, une « surprise de homard à la mousse de crevette ». Elle met une nuit à élaborer le mets parfait, après plusieurs tentatives infructueuses testées par le palais exigeant de Sengoku. Finalement, cette épreuve permet à la cuisinière d’acquérir une meilleure estime de soi.

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Le protagoniste le plus ambivalent du drama est le gestionnaire du restaurant, Mizuhara Noritomo (Nishimura Masahiko, connu pour son fameux rôle de policier crétin dans Furuhata Ninzaburo). Endetté, il a contracté des emprunts auprès d’individus peu recommandables qui constituent une menace permanente pour lui. Pour se renflouer, il échafaude des projets foireux, se lançant sans succès dans l’élevage bovin ou le commerce des poussins. Il n’hésite pas à piquer dans la caisse, mais comme il n’est pas assez intelligent pour le dissimuler, cela se sait vite et il risque alors de perdre sa place. Ses relations avec son petit frère Rokuro sont d’abord conflictuelles, il lui reproche ses tenues voyantes (surtout son Tuxedo très kitch) et sa désorganisation. De plus, les frangins sont rivaux en amour, ils courtisent tous deux la barmaid Masako (Suzuki Kyoka), grande spécialiste des cocktails maison (dont le « Masako spécial », variante du cocktail Bellini). Rokuro, cependant, finira par pardonner les turpitudes de Mizuhara et prendra sa défense devant le personnel, assurant que, malgré ses défauts, sa présence à la tête des employés est indispensable.

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Un autre personnage marquant est Kajihara Tamio (incarné par Ono Takehiko), le maître d’hôtel. C’est le doyen des employés en poste, il a bien connu le précédent propriétaire. D’origine modeste, il semble manquer d’assurance, mais est rempli de fierté lorsque sa photo paraît dans la presse, illustrant un article élogieux pour le restaurant. Kajihara peut être d’une grande maladresse et éprouve des complexes de n’occuper qu’un poste subalterne dans l’établissement. L’épisode 6 illustre ce point. l’ex-épouse de Kajihara vient diner avec son fils. Le maître d’hôtel, pour faire bonne figure, prétend qu’il est le directeur de la Belle Équipe et qu’il s’apprête à épouser la barmaid. Il bénéficie de la complicité des autres employés (qui montent une mise en scène pour permettre à Kajihara de se valoriser devant son rejeton), mais Mizuhara n’est pas dans la combine, ce qui engendre quelques scènes de quiproquo comiques. L’intrigue est révélatrice du désir de reconnaissance, de l’aspiration contrariée à un position sociale plus élevée qui le caractérisent.

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Autre membre de la brigade mis en avant, le pâtissier Narushi (Kajihara Zen). C’est le maillon faible de la brigade, il fait preuve de bonne volonté mais compose des desserts sans originalité, loin de la créativité de la cheffe. Sengoku conseille à Rokuro de le renvoyer, car selon lui il handicape la renommée du restaurant. Narushi, lorsque son talent culinaire est mis en doute, va se réfugier dans le cellier, auprès du sommelier Oba Kinishiro (Shirai Akira), un employé distant et hautain, qui tire vanité des prestigieuses médailles obtenues dans sa discipline. En son absence, la cheffe est obligée de se procurer les desserts dans une pâtisserie des environs, sans avertir les clients qu’ils ne sont pas de fabrication maison (chose à éviter formellement dans un restaurant de première classe, comme le souligne Sengoku). Finalement, Narushi garde son emploi contre l’avis du garçon, mais parviendra à gagner son estime en concoctant un dessert succulent. Narushi est en retrait durant la plupart des épisodes, sauf dans les deux derniers où il joue un rôle central dans l’intrigue, néanmoins même à ce stade le personnage manque d’épaisseur psychologique.

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C’est d’ailleurs le principal défaut du drama, le petit personnel est un peu délaissé par les scénaristes. Hatakeyama Hidetada, le sous chef (joué par Taguchi Hiromasa) n’apparaît jamais autrement que comme un gâte-sauce balourd qui accumule les gaffes et un gourmand invétéré vaguement comique. Sasaki, le plongeur, tout comme Wada le commis font presque de la figuration, ne prononçant que de rares répliques anodines. Enfin, Gérard Duvivier (Laurent Jaquet), le  garde-manger (autrement dit, le responsable des plats froids), le seul français de la brigade, reste au second plan alors que c’est un personnage qui aurait pu être mieux exploité (comme c’est souvent le cas dans les séries asiatiques, où les personnages interprétés par des occidentaux ont tendance à demeurer des figures neutres et son loin d’avoir un rôle prépondérant dans l’intrigue). On remarquera l’allusion flagrante à Julien Duvivier et à son film La belle équipe, ce qui ne devrait pas surprendre car ce cinéaste s’exporta bien au Japon dès les années 30, où il eut les faveurs des critiques comme du public (tout comme René Clair, Jean Renoir et quelques autres), sans doute son nom est-il toujours pour les nippons évocateur de la culture cinématographique française.

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Les personnages principaux, quant à eux, sont heureusement parfaitement campés et c’est un plaisir de suivre leurs interactions. La direction d’acteurs est à louer, on ressent une véritable complicité entre les protagonistes. Bien sûr, j’ai préféré certains épisodes à d’autres. Outre le sixième, qui met en valeur le maître d’hôtel et que j’ai déjà évoqué, le troisième est intéressant car il possède une véritable tension: chaque membre de la brigade est contraint d’avoir un entretien avec la direction car un employé doit être viré par souci d’économie. Chacun met en avant ses atouts, et c’est l’occasion d’en savoir plus sur leur passé et leur personnalité. La chute est astucieuse, en l’absence d’accord sur le choix de la personne à renvoyer, Sengoku propose un moyen de sortir par le haut de cette situation inextricable. Le dernier épisode, où le garçon est de retour après un an d’absence et où il met la cheffe et le pâtissier au défi de réaliser des plats difficiles, vient conclure le drama sur une note positive.

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En fait, un seul épisode ne m’a pas convaincu, le septième. Le restaurant reçoit des membres du gouvernement japonais et des délégués de l’union européenne en pourparlers. L’ambiance à table est glaciale, les plats repartent sans être consommés et le représentant de la France, par snobisme, refuse de consommer des spécialités de son pays cuisinées par des japonais. Les tentatives pour détendre l’atmosphère, aussi bien les blagues du commis que les tours de magie du maître d’hôtel, échouent, avant qu’un évènement inattendu ne finisse par décrisper les négociateurs. L’épisode est amusant, mais le comportement buté de ces éminents clients frise le ridicule et ne paraît pas très réaliste. Cependant, les plats proposés, comme dans les autres épisodes, correspondent bien aux menus sophistiqués de nos restaurants étoilés. Il est vrai que la série a bénéficié de l’apport d’un consultant célèbre au pays du soleil levant, Yukio Hattori, qui est le chef de l’Académie culinaire française du Japon et le directeur une prestigieuse école de nutrition.

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Malgré une bande musicale omniprésente et pas toujours utilisée à bon escient (et une chanson de générique, Precious Junk de Ken Hirai, sans originalité et qui rappelle des tubes pop maintes fois entendus), les qualités d’écriture du drama, tout comme les répliques savoureuses en français dans le texte (à l’instar des plats cités, « feuillantine de saumon », « médaillon de homard au caviar » ou encore « chou à la crème », dénomination importée telle quelle au Japon) et la variété des épisodes (certains se déroulent avant ou après les services, voire même un jour de fermeture du restaurant) rendent l’ensemble délectable. Le message récurrent, symbolisé par la chorale formée par les membres du personnel lors de leur temps libre, est un plaidoyer pour les vertus du travail d’équipe et du dépassement de soi en vue d’exceller dans son domaine et de gagner ainsi en amour-propre. Difficile de ne pas y souscrire. Les amateurs de bonne chère et de comique de situation, pour peu qu’ils ne craignent pas les huis-clos un brin claustrophobiques, trouveront sans doute le menu du drama à leur goût.

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Tea Time (France, 2016)

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J’ai toujours été amateur de fiction policière classique, de ces histoires à l’atmosphère délicieusement surannée, cérébrales et astucieuses, où le crime est un défi à la sagacité des enquêteurs, un problème élégant posé par un assassin esthète. De plus, je suis très friand de récits de crimes impossibles et de problèmes de chambre close, et je ne dédaigne pas à l’occasion un beau crime parfait. Je ne pouvais donc pas manquer de regarder cette websérie (visible sur YouTube), qui propose quelques exemples délectables de meurtres ingénieux et des discussions macabres autour de tasses de thé évoquant L’assassinat considéré comme un des beaux-arts, singulier essai  de Thomas de Quincey. En 8 épisodes dont la durée n’excède pas 16 minutes, cette première saison est réalisée par Wenceslas Lifschutz et scénarisée par Sandra Enz et est le fruit des efforts conjoints d’un collectif d’artistes lyonnais, la 3ème Dimension et demie, et d’une association basée à Couzon-au- Mont-d’Or, les Dragons Gradés.

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Tea Time est un huis-clos dont l’unique décor est le salon où se réunissent chaque mardi cinq femmes désœuvrées de la bonne société, à l’invitation d’Hélène, la doyenne du groupe (jouée par Pascale Rousseau). Bien loin des mondanités convenues, leurs discussions portent sur les meurtres récents qui ont fait les choux gras d’une presse avide de sensationnel. Par exemple, elles évoquent dans le premier épisode l’assassinat du journaliste Gaston Calmette et le procès de madame Caillaux qui se solda par son acquittement: elles admirent l’habileté de l’avocat parvenu à ses fins en présentant le cas comme un crime passionnel, une manifestation d’hystérie féminine. L’action de la websérie se situe donc vers 1914, à la fin de la Belle Époque, un contexte historique également suggéré par le décor bourgeois et les costumes des protagonistes.

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L’intrigue démarre véritablement quand Hélène annonce, à la stupéfaction générale, qu’elle a commis un assassinat. Sa victime est un curé, elle l’a choisi car elle ne supportait plus ses discours moralisateurs. Il représentait pour elle le carcan de la religion (on est à une époque marquée par la poussée de l’anticléricalisme). Par ailleurs, le meurtre constitue selon elle un moyen pour une femme de s’émanciper, de retrouver une nouvelle jeunesse après avoir vécu une existence corsetée d’épouse bourgeoise. Le second épisode détaille le modus operandi alambiqué de son crime, un meurtre en chambre close perpétré dans une église, déguisé en improbable accident (le prêtre a été transpercé par la lance que portait une statue). Le procédé est astucieux, mais risqué car il fait intervenir des complices, sources potentielles d’indiscrétion. Comme Hélène s’en est sortie sans avoir été inquiétée, l’idée germe parmi ses amies de commettre chacune à leur tour un crime parfait, avant de relater leurs exploits lors des prochaines réunions hebdomadaires.

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Elles prennent bien soin d’établir des règles strictes: aucune ne doit attenter à la vie d’une autre de ces dames, ni porter les soupçons sur l’une d’elle pour se disculper. Le troisième épisode relate le meurtre commis par Eugénie (Sabrina Marion), une jeune femme un brin collet monté qui souffre d’avoir dû épouser un roturier et de mener une vie terne et discrète. C’est pour cela qu’elle choisit de tuer une cantatrice célèbre, elle envie cette femme admirée qui triompha su scène. De tous les meurtres de la série, c’est assurément le plus désordonné, mais la conclusion ne manque pas d’ironie: Eugénie joue de malchance, commet quelques maladresses, mais finit par s’en sortir grâce à un heureux concours de circonstances.  Le quatrième épisode est consacré au forfait de Suzanne (Valeria Foschia), un crime impossible de la meilleure veine (sans doute le plus ingénieux du lot) exécuté avec maestria par cette femme froide et calculatrice, devant une assemblée de témoins crédules.

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La victime de Suzanne est un éminent ethnologue, un confrère de son mari, professeur tout comme lui, les relations entre les deux hommes ayant été marquées par une implacable rivalité. C’est donc en quelque sorte pour protéger son époux que Suzanne a agi, en exploitant la croyance superstitieuse en la malédiction associée à une amulette sacrée rapportée d’une expédition lointaine par le scientifique. La méthode employée pour empoisonner le malheureux savant est machiavélique et non dénuée de panache. Ensuite, l’épisode 5 se penche sur la benjamine du groupe,  Marguerite (Solène Salvat). C’est l’histoire la plus romantique et la plus poignante: la victime est le cousin de Marguerite, un écrivain maudit et suicidaire, qui, peu avant de mourir, a recouvert les murs de son logis de poèmes écrits en lettres de sang. Bien que versant dans le mélo larmoyant, l’intrigue reste psychologiquement crédible.

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Les épisodes 6 et 7 portent sur le double meurtre perpétré par Angèle (Edeline Blangero). C’est un crime qui fait froid dans le dos, une terrible vengeance envers un mari infidèle et sa maîtresse, le premier étant sauvagement poignardé, tandis que l’autre est noyée dans une baignoire. C’est un fait divers sordide, mais qui révèle la noirceur de la personnalité d’Angèle, la cruauté qui se dissimule derrière la bienveillance et l’amabilité apparente de cette quarantenaire enjouée. L’affaire est exposée en deux temps, d’abord lors d’un épisode où débattent, une fois n’est pas coutume, les maris de ces dames (joués par Wenceslas et Patrick Lifschutz, Aymeric Raffin et Anaël Rimsky-Korsakoff). Ils croient en l’innocence d’Angèle et échafaudent une théorie basée sur un faisceau de déductions et de preuves qui semblent solides. Ces messieurs n’ont cependant pas le beau rôle, car ils se trompent du tout au tout: l’épisode suivant révèle comment ils ont été dupés et par qui. Là, c’est quand même un peu tiré par les cheveux, mais la supercherie ne manque pas de piquant.

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L’avant dernier épisode se termine par un excellent cliffhanger (cependant annoncé par un flash forward dès le début de la série). Je ne révèlerai rien de l’épisode final, qui conclut la fiction par un rebondissement savoureux, bien qu’assez prévisible (je l’avais subodoré bien avant). La conclusion laisse espérer une seconde saison captivante (à ce jour, celle-ci a déjà été écrite mais doit encore être tournée). Globalement, j’ai été agréablement surpris par cette production, astucieusement scénarisée,  filmée de façon maitrisée, avec une sobriété de bon aloi. L’ajout de dessins illustrant les évènements qui se sont produits extramuros est également appréciable: créés par Jonathan Noyau et Vincent Coperet, ils permettent d’éviter au récit par ailleurs très statique une certaine monotonie et donnent à l’ensemble un style BD dont l’ambiance british fait songer à certains albums polardesques récents (comme Green Manor de Bodart et Vehlmann ou encore l’ adaptation du Diable de Dartmoor de Paul Halter, une enquête du docteur Twist, par Francis Cold et Jean-Pierre Croquet).

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Le jeu est sans fausses notes, à part quelques rares répliques prononcée avec raideur et, malgré le faible budget, la reconstitution parvient à convaincre. Cependant, on peut regretter que les dessinateurs n’aient pas été mis à contribution pour effectuer des pastiches des illustrations criardes des revues de faits-divers populaires à l’époque, comme le Petit Journal. D’ailleurs, si les habituées du salon font souvent référence aux articles de la presse, les journaux de la Belle Époque ne nous sont montrés que très brièvement et le plus souvent en plan large. Mais ce n’est qu’un détail négligeable dans une websérie qui constitue un divertissement de choix, avec en prime une  critique de la mentalité de la haute bourgeoisie perceptible à l’occasion de commentaires méprisants des protagonistes à l’encontre de la servante (Mylène Queyrat) ou d’autres individus d’extraction modeste. Les amateurs de polars « old school » peuvent donc s’y plonger sans hésitation.

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