Fi (Turquie, 2017)

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C’est assez tardivement que je consacre un article à une série turque. Plusieurs raisons à cela: le fait qu’il est difficile de trouver des séries sous-titrées en intégralité (récemment, j’ai commencé à regarder Icerde mais seuls les premiers épisodes étaient en ligne avec une traduction complète), le format long des saisons et la durée inhabituelle des épisodes (1h30 voire plus, habituellement, raison pour laquelle je ne me suis pas encore décidé à visionner Ezel, une fiction pourtant réputée). Certes, il y a quelques années, j’ai découvert Kurtulus, une intéressante minisérie historique, un biopic de Mustafa Kemal narrant de la guerre d’indépendance turque, mais qui m’a semblé par trop hagiographique. Après ces relatives déceptions, c’est avec intérêt que j’ai regardé Fi, une websérie de Puhu Tv dont tous les épisodes (au nombre de 12, d’une durée variant entre 1h et 1H15 environ) ont été mis en ligne avec un sous-titrage anglais. Il s’agit de l’adaptation du premier volet d’une trilogie de l’écrivaine Azra Kohen, les deux volumes suivant devant également faire l’objet d’une version sérielle (la diffusion de la suite de Fi est prévue pour septembre prochain).

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Au centre de la série, on trouve Can Manay (incarné par Ozan Guven), un psychologue renommé qui, en plus de ses consultations, donne des cours à l’université stanbouliote et anime une émission de télévision populaire, un talk show où il questionne et conseille des invités victimes de troubles psychiques. Can est un homme puissant, influent et très riche, entouré de nombreux collaborateurs. C’est un obsédé du contrôle, il ne veut rien laisser au hasard dans son existence, faisant tout pour dissimuler les zones d’ombre de son passé, comme son séjour en hôpital psychiatrique ou l’identité véritable de ses parents (il prétend que ceux-ci sont morts il y a longtemps dans un accident, mais ce ne seraient pas ses vrais géniteurs). La vie bien réglée de Can bascule le jour où il décide de quitter le centre-ville d’Istanbul pour emménager en périphérie, dans une maison située dans un écrin de verdure. C’est alors qu’il aperçoit sa voisine, en train de danser avec grâce dans le jardin de la maison mitoyenne. Can est subjugué par sa beauté, d’autant plus qu’il admire ses formes qui correspondent selon lui à la « divine proportion » du nombre d’or.

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La danseuse, Duru (Serenay Sarikaya), est étudiante dans une école d’art appliqué où elle s’exerce à interpréter des chorégraphies avec l’espoir de devenir vedette internationale. Elle vit avec son petit ami, Deniz (Mehmet Gunsur), un musicien et professeur de danse passionné par son travail et qui considère la pratique de son art comme plus importante que les revenus qu’elle peut générer. Deniz est intègre et tient à son indépendance, il est réticent à accepter un soutien financier qui pourrait interférer dans le déroulement spectacles de danse qu’il conçoit. Can Manay se rapproche du couple et se montre d’emblée bienveillant. Il les aide dans leurs projets, leur trouve des sponsors et s’avère être un généreux mécène. Son idée fixe est cependant de séduire Duru et de l’éloigner progressivement de Deniz. Tel un  admirateur secret, il lui fait parvenir des cadeaux, accompagnés de quelques mots tendres, sans jamais révéler son identité. Son obsession est telle qu’il se livre au voyeurisme, faisant installer une batterie de caméras cachées dans la demeure de Duru pour scruter ses faits et gestes depuis un poste informatique dissimulé derrière un passage dérobée de sa bibliothèque.

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A plusieurs reprises, Can parvient à semer la discorde au sein du couple. Lorsque Duru reçoit en présent une élégante plume rouge, elle décide de la porter lors d’une représentation, contre l’avis de Deniz qui la réprimande vertement. Plus tard, Can s’arrange pour qu’apparaisse l’ex du musicien, en présence de la danseuse. Il obtient pour elle une place à la prestigieuse académie de danse de New York, mais elle y renonce pour rester avec son ami. Can lui facilite l’accès au showbiz, mais une expérience comme danseuse dans un clip vidéo musical se révèle désastreuse: elle s’offusque des mouvements lascifs que le réalisateur lui demande d’effectuer et exige que le clip ne soit pas diffusé. Malgré sa prodigalité et ses tentatives répétées de séduction, Duru le repousse avec insistance, rien ne semble pouvoir la séparer de Deniz, elle accepte même avec joie sa demande en mariage. Deniz ne perçoit le manège de Can et est même très reconnaissant lorsque ce dernier lui offre les fonds nécessaires pour la création d’un institut artistique haut de gamme. Son voisin est pour lui une manne providentielle, mais ce sont les rêves de Duru que le célèbre psy veut exaucer.

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Can a un autre souci: les agissements d’une journaliste pugnace, Ozge (Berrak Tuzunatac). Celle-ci a perdu son emploi suite à une interview durant laquelle elle lui a révélé savoir pourquoi il avait passé trois ans en établissement psychiatrique. Dès lors, Ozge, qui a vu la main de Can derrière son limogeage, est obnubilée par un désir de vengeance et mène l’enquête pour éclairer le passé troublé de Can et prouver par exemple qu’une de ses patientes s’est suicidée dans son cabinet, un fait que son mari a cherché à étouffer. Ozge a l’appui du producteur de télévision et homme d’affaires louche Sadik Murat Kohlan (Osman Sonant), un homme dur pour qui la fin justifie les moyens, qui déteste Can (dont il produit le talk show) pour ce qu’il sait d’inavouable sur lui (en particulier, sa personnalité psychopathe et son incapacité à ressentir la moindre empathie). Ozge prend des risques, va jusqu’à dérober des dossiers médicaux et à filer le véhicule de Can, mais elle met aussi en danger son assistant, Forqan, un nerd spécialiste du piratage informatique, qu’elle incite à commettre un cambriolage pour dérober le contenu d’un coffre fort. Ozge a un fort tempérament et les interactions entre elle et Forqan, quant à lui plutôt introverti et timoré, pimentent le récit d’une touche d’humour.

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Ozge ne fait pas de compromis: elle refuse l’héritage de son père qui l’a délaissée de son vivant et poursuit ses investigations malgré les tentatives d’intimidation à son égard (comme de multiples actes de vandalisme perpétrés à son appartement en son absence). Elle n’hésite pas à diffuser sur les réseaux sociaux des photos compromettantes, mais échoue à déstabiliser Can qui parvient à exploiter la révélation de ses antécédents psychiatriques et à rebondir en lançant un débat de société à propos du caractère répandu des troubles psychiques au sein de la population et en créant une fondation pour la lutte contre les maladies mentales. Mais cet expert de la com a une autre épine dans le pied qu’Ozge: Sa conseillère et confidente Eti (Tulay Gunal). Ce qui rapproche Can et Eti est nimbé de mystère, un lien indéfectible existe entre eux sans que l’on sache exactement pourquoi. Elle semble connaitre ses moindres secrets, cerner ses forces et faiblesses. A plusieurs reprises, elle lui met des bâtons dans les roues, conseillant à Duru de rester fidèle à Deniz et contrecarrant ses plans pour détruire l’harmonie du couple. Eti possède aussi un côté sombre, elle a été victime d’inceste dans l’enfance et en garde des séquelles. La suite de Fi apportera peut-être plus de clarté sur sa personnalité complexe.

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Un autre personnage féminin est particulièrement intéressant: la jeune Bilge (Busra Develi). Étudiante, elle a suivi les cours de Can mais a été sacquée par celui-ci car elle aidait d’autres élèves en faisant leurs devoirs à leur place. Obtenant pour cela des notes très basses, elle proteste vainement auprès de son professeur. Mais Can se prend ensuite d’affection pour elle, après avoir enquêté sur sa vie personnelle. Il découvre à cette occasion que sa mère s’est suicidée, la laissant avec un père instable et un frère handicapé mental, dont elle peine à s’occuper en dehors de son temps de travail. Can fait alors preuve de munificence: il lui offre un poste d’assistante, ainsi qu’une voiture flambant neuve. Bilge manque de confiance en elle (une scène où elle prend une leçon de conduite en étant tétanisée de peur d’écraser des passants  le montre) et prend parfois des initiatives malencontreuses (comme récupérer des documents dans les poubelles des futurs invités de Can à la télé pour lui permettre de mieux les cerner) mais elle est dévouée à son patron. Ce dernier sait lui en être reconnaissant: lorsqu’il décide de réaliser sa propre interview dans son talk show, il confie à Bilge le soin de l’interroger.

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Il y a aussi quelques intrigues secondaires prenant place au sein de l’école de danse, mineures mais révélatrices de la mentalité des protagonistes. Deniz a permis à un ami dans le besoin, Joskal, de rejoindre ses élèves, mais ses manières rustres et son caractère colérique sèment la discorde. Joskal entre en conflit avec Duru pendant les répétitions, mais Deniz, foncièrement humain, est réticent à le renvoyer comme elle le lui demande. Duru est initialement en bons termes avec une autre danseuse, Ceren (Merve Çagiran), mais leur camaraderie se fissure peu à peu: Ceren, qui veut séduire Can, est jalouse de l’attention exclusive que celui-ci porte à Duru, de plus elle envie son statut de première danseuse et attend la moindre occasion pour l’évincer et prouver qu’elle est tout autant capable de jouer ce rôle central tant convoité. La rivalité entre les deux femmes va crescendo, risquant de compromettre la cohésion de la troupe de danse. Duru, devenue capricieuse et exigeante (sans doute du fait de l’admiration constante que les hommes lui témoignent), braque les autres artistes contre elle, finissant même par exaspérer Deniz au plus haut point.

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Le scénario se caractérise par une montée graduelle de la tension entre Can et Duru, dont les interactions sont marquées par une violence croissante (la danseuse en vient à menacer physiquement son tendre soupirant), voire un côté malsain (comme lorsque Can, invité à un dîner chez ses voisins, instrumentalise Ceren en baisant avec elle dans le but de susciter la jalousie de Duru). Cet aspect de la websérie est très bien construit et débouche sur une conclusion logique, cependant une fois la saison terminée, j’ai ressenti une certaine frustration. En effet, le parcours de vie de Duru et des autres protagonistes n’est révélé que partiellement par le biais d’une poignée de flashbacks. On a l’impression que les scénaristes font de la rétention d’information, retardent le plus possible le moment de dévoiler des pans du passé nébuleux de Can, maintenant un certain flou concernant les enjeux réels de l’intrigue. En définitive, l’incertitude demeure car on sent que des faits cruciaux n’ont pas été révélés, le puzzle reste incomplet pour le spectateur.

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La production est d’un très bon niveau. La réalisation de Mert Baykal est classieuse, avec des décors très soignés. Rien à reprocher non plus à la distribution, ni à la bande musicale inspirée signée Cem Öget, à laquelle viennent se joindre quelques interprétations de chansons turques contemporaines par les acteurs (comme dans l’épisode 8, où a lieu un récital dans l’école de danse). A noter également lors du premier épisode, un somptueux ballet: une représentation spectaculaire du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Ma seule critique concernant la réalisation porte sur les nombreux placements de produit qui émaillent les épisodes. Certes, le générique de fin fait défiler une quantité impressionnante de sponsors (il faut bien financer une websérie aussi coûteuse), mais certaines marques sont excessivement présentes à l’écran. La série se surpasse  à cet égard lors du dixième épisode, où la Vodafone Arena d’Istanbul, grandiose, est montrée sous toutes les coutures, y compris une vue aérienne où le nom de l’opérateur de téléphonie mobile apparaît en lettres géantes formées par les dégradés de couleurs des gradins. Malgré mes quelques réserves concernant cette saison, je suis curieux de découvrir la suite de Fi (qui devrait s’intituler Ci) , d’autant plus que le second volet du triptyque d’Azra Kohen est, paraît-il, plus captivant que le premier.

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La Recta Provincia (Chili, 2007)

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Après la présentation l’an dernier de L’île aux merveilles de Manöel, Raoul Ruiz est de retour sur ce blog avec le premier volet de son diptyque consacré aux contes et légendes du Chili. La Recta Provincia, qui aborde le folklore paysan transmis par voie orale depuis des générations, précède une autre série, Litoral, cuentos del mar (2008), qui comme son nom l’indique se penche sur les croyances des marins. J’aurai souhaité visionner les deux miniséries, mais seule la première est actuellement trouvable (avec sous-titres anglais sur le net, mais aussi dans un récent coffret DVD de l’INA, en VOSTFR). Je suppose que Litoral exploite les mythes de l’île de Chiloé, comme ce fameux vaisseau fantôme qui évoque le Hollandais Volant, le Caleuche, ou encore cette lointaine cousine des sirènes, la Pincoya. En attendant une éventuelle diffusion prochaine, concentrons nous sur La Recta Provincia, un programme en 4 épisodes, diffusé en 2007 sur TVN et ensuite sous la forme d’un film de près de 2h40, un récit non linéaire, par moments surréaliste, bien dans le style étrange et fantasmagorique de Ruiz.

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C’est l’histoire de Rosalba (Bélgica Castro), une vieille dame qui vit dans une demeure coloniale dont elle est chargée de l’entretien par les propriétaires absents (et où elle passe le temps en confectionnant des drapeaux) et de son fils Paulino (Ignacio Agüero), un garçon un peu demeuré et très attaché à sa mère. Un jour, ce dernier entend une voix insistante qui lui demande de lui apporter de l’aguardiente. Cette voix n’est pas celle de Rosalba, comme il le croit de prime abord, mais bien celle d’un esprit qui hante les lieux. Peu après, Paulino découvre dans le jardin un os humain percé de trous, avec lequel il peut jouer de la flûte. Rosalba ne veut pas confier sa découverte à la police, elle s’en méfie depuis que son fils a été injustement soupçonné d’être un voleur de bétail. La visite d’un démon, El Diablo Aliro (Héctor Aguilar) sera pour elle riche d’enseignements. Aliro identifie l’esprit comme un « manducator », la manifestation d’un individu dont les désirs étaient inassouvis au moment de son trépas. Pour l’apaiser, le démon précise qu’il convient de reconstituer son squelette et de lui donner une sépulture chrétienne, arrosée d’eau bénite.

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A partir de là, commence pour Paulino et Rosalba un voyage dans des paysages arides et rocailleux (la fiction a été tournée dans la province de San Felipe, au nord de Valparaiso) en quête des fragments disséminés de l’ossature du mystérieux défunt. Il s’agit en fait d’un MacGuffin, un prétexte pour découvrir des récits légendaires, au fil des rencontres fortuites ou non faites par le duo. La Recta Provincia est un récit à tiroir où les protagonistes racontent des histoires dans lesquelles l’un des personnages raconte une autre histoire, et ainsi de suite. On trouve ainsi plusieurs niveaux de narration imbriqués (jusqu’à trois, ce qui rend alors l’intrigue difficile à suivre), à la manière du film du polonais Wojclech Has, Le Manuscrit trouvé à Saragosse, adaptation du fameux roman de Jan Potocki, que la tonalité fantastique, l’évocation des croyances superstitieuses et le caractère onirique rapprochent également de La Recta Provincia. On peut aussi trouver ici une parenté lointaine avec Dreams, beau film d’Akira Kurosawa, même si la structure de ce dernier est plus linéaire. Cependant, Raoul Ruiz a affirmé avoir pour principale inspiration étrangère les contes des Mille et Une Nuits.

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Le principe d’un récit gigogne confère une certaine originalité à la minisérie, mais peut être source de confusion, le spectateur devant faire preuve d’une attention de tous les instants pour ne pas perdre le fil. A cela s’ajoute le fait que certaines histoires semblent inachevées ou déboucher sur un commentaire sibyllin du narrateur (par exemple, le conte des deux philosophes où l’un se met à rire à tous propos, provoquant les pleurs de son confrère accablé en voyant son comportement inexplicable, se conclut par l’affirmation que celui des deux qui rit constamment personnifie le Christ, mais je n’ai pas saisi pourquoi). Mais si certains passages laissent perplexe, les personnages colorés qui émaillent la fiction, la poésie et l’impression d’authenticité qui s’en dégagent font qu’il est facile de se laisser porter par cet étrange récit. Si certains détails situent La Recta Provincia à l’époque contemporaine (on aperçoit sur un plan un pylône électrique, un démon prend l’apparence d’un poste de radio s’adressant directement à l’auditeur situé à proximité et raconte une histoire où il est question d’aviation), les légendes évoquées semblent pour la plupart remonter à des temps immémoriaux.

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Plusieurs saynètes montrent des paysans réunis autour d’un repas pour une joute poétique où ils improvisent tour à tour des vers contant une histoire, prenant chacun la parole après avoir frappé la table du plat de la main. Ils composent ainsi une version parodique de la genèse, des mythes cosmogoniques qui leur sont propres, ainsi que des légendes horrifiques de leur cru. On perçoit parfois une distance ironique avec les histoires narrées, comme dans le récit du folkloriste (joué par Alejandro Sieveking), l’un des personnages excentriques rencontrés par le duo, qui évoque, au temps des croisades, le vol de la Vraie Croix par les turcs, qu’un capitaine a pour mission de récupérer, mais le malheureux héros a bien du mal car celle-ci a été dissimulée dans un cimetière, indiscernable au milieu de dizaines de croix d’infidèles. Ce passage semble se moquer des mythes de la chrétienté, en faisant allusion à la multiplication des reliques saintes dans les siècles anciens, vénérées par les croyants qui les gardaient jalousement, mais qui existaient en de multiples exemplaires, tous prétendument authentiques.

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Au cours de leur périple, Rosalba et Paulino rencontrent des créatures maléfiques qui leur jouent des tours, à l’instar de la démone Belisaria (incarnée par une chanteuse pop rock chilienne, Javiera Parra) qui les accompagne en se présentant sous un jour avenant, évoquant même ses relations amicales avec un prêtre, mais qui leur dissimule la malignité de ses intentions. Le duo croise sur sa route une figure inquiétante, la viuda (Chamila Rodriguez), version latine de la veuve noire, qui a occis ses amants successifs, les entreposant ensuite dans des placards ornés de la photos de la victime correspondante (l’os découvert par Paulino provient de l’une d’elles) et consommant leurs testicules grillées au barbecue. la viuda prétend avoir le pouvoir de ressusciter ses amants et est accompagnée d’une devineresse pour qui le passé et l’avenir n’ont aucun secrets. Ces personnages surnaturels évoquent vaguement des légendes connues sous d’autres cieux ou des figures classiques des mythologies grecques et romaines: la fiction montre de cette façon la permanence des mythes, la parenté entre les imaginaires issus de différentes cultures de par le monde.

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Il arrive que les récits se recoupent, mais aussi qu’ils se contredisent. Ainsi, le démon Aliro raconte à Rosalba qu’il a été victime d’une malédiction alors qu’il était simple berger. Il a partagé une bouteille d’alcool avec le démon Chihuin (Angel Parra) et a commis l’erreur de l’autoriser à boire le contenu de son propre verre, ce qui selon la croyance locale a permis à Chihuin de se libérer de sa condition démoniaque et de transmettre la charge à Aliro, qui se voit alors pousser des cornes et tourmente depuis les vivants, volant l’âme des innocents. Un récit ultérieur présente une version bien différente du destin d’Aliro, où celui-ci fut un poète souffrant d’infirmité qui accepta la proposition de Chihuin de se livrer à un rituel satanique (en vue d’obtenir une guérison), avec des officiants marchant à reculons et traçant le signe de croix à l’envers, qui eut pour conséquence de le transformer en démon avec pour mission première de posséder l’âme de Paulino. Le domaine des mythes est ici mouvant et incertain, tout ceci n’est-il pas qu’illusion, n’existe-t-il pas uniquement dans le cœur, les rêves des individus? C’est cela que conclut le fils de Rosalba après avoir rencontré une femme aguicheuse, en fait un fantôme né de son imagination?

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Un des thèmes revenant fréquemment dans les contes évoqués est celui des péchés et de leur rachat. Le duo rencontre la vierge Marie (Lia Maldonado), dont l’ample tenue blanche évoque celle de la Llorana, fantôme éploré du folklore sud-américain. Marie leur raconte l’histoire d’un démon, assassin et voleur, au rire inextinguible. Elle lui rend visite et lui demande, pour faire pénitence, de remplir un tonneau de ses larmes. Mais le démon n’en verse qu’une et elle doit faire ensuite du porte à porte pour demander aux villageois alentours de verser chacun une larme pour le pécheur. Malgré l’accord de nombreux volontaires, dont les membres des familles des victimes, le tonneau ne se remplit pas.

Il est à noter que les larmes sont souvent présentes dans les mythes chilien: citons la légende entourant une fleur rouge, le copihue, qui serait issue des larmes de sang versées par des guerriers ayant survécu à une terrible bataille; on trouve aussi la légende des larmes de trois sœurs rejetées par un même homme et dont les pleurs formèrent trois lagunes distinctes.   Un autre récit évoque un berger loup-garou à la recherche du péché pur, qui récolte des témoignages parmi la population: chacun cite le péché qu’il a commis et il constate qu’il en existe une multitude. La conclusion de l’histoire opère une analogie entre la structure mélodique et les turpitudes des hommes: chacune des sept notes représente un péché et leurs combinaisons sont innombrables.

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Un autre sujet récurrent est celui de la mémoire. Les fragments de squelette collectés dans la valise du duo représentent les bribes de la mémoire collective glanées au fil de leur voyage. Lorsqu’ils rencontrent une femme souriante qui leur offre aimablement un verre d’eau , ils acceptent de le boire sans se douter du maléfice qui va les frapper. La femme est en réalité une diablesse qui leur a donné un breuvage suscitant l’oubli (cette histoire fait bien sûr songer aux eaux du Léthé, fleuve de l’oubli dans la mythologie grecque). Le duo perd ensuite la mémoire, mais il apparait vite que c’est une amnésie sélective. Lorsqu’un charme leur permet de retrouver des faits marquants de leur existence passée, les souvenirs qui leur reviennent sont parfois douloureux: ainsi, Rosalba revoit son ancien fiancé, suicidé juste avant la cérémonie de mariage. La conclusion de la minisérie, après le dévoilement de la véritable identité de l’individu à qui appartenait le mystérieux squelette reconstitué, est qu’il est des souvenirs qu’il vaut mieux laisser enfouis, que toute mémoire n’est pas bonne à préserver.

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Pour conclure, La Recta Provincia fut pour moi une fiction à la fois familière (évocatrice des contes fantastiques européens où abondent sortilèges et manifestations démoniaques) et déroutante (car se succèdent des histoires souvent cryptiques, sans fil conducteur évident pour les relier entre elles). La présentation est immersive: la bande musicale fait la part belle aux chants folkloriques, tandis que les images mettent en valeur les paysages âpres des sommets andins et le caractère sauvage de la nature. La minisérie est recommandable non seulement pour les aficionados des fictions de Raoul Ruiz, mais aussi pour ceux qui souhaitent avoir un aperçu des légendes chiliennes, s’ils ne sont pas réfractaires à une narration délinéarisée (plus encore que dans Mystères de Lisbonne, une des dernières créations du réalisateur, diffusée il y a quelques années sur Arte). Certes, quelques passages ésotériques auraient gagné à être racontés avec plus de clarté, mais cette plongée rêveuse dans les brumes des mythes d’antan possède un charme certain.

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Likvidatsiya / Liquidation (Russie, 2007)

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C’est sans doute l’une des meilleures séries que j’ai visionné depuis le début de cette année: une histoire d’espionnage et de conspiration politique à l’action trépidante, qui se déroule dans l’immédiat après-guerre, en 1946, à Odessa. En 14 épisodes de près de 45 minutes, Likvidatsiya fut diffusée en 2007 sur la chaîne publique Rossiya 1 et a été réalisée par Sergey Ursulyak  (le même vidéaste qui a créé récemment une série centrée sur la jeunesse d’un fameux personnage: Stirlitz, l’agent secret du passionnant feuilleton Seventeen Moments of Spring). Le trio de scénaristes (Aleksandr Korenkov, Zoya Kudrya et Aleksei Poyarkov) s’est inspiré de l’intrigue d’un classique du petit écran russe, The Meeting Place Cannot Be Changed (Mesto vstrechi izmenit nelzia, 1979): le contexte est le même, la ville est aux prises avec une organisation criminelle aux ramifications étendues et l’officier chargé de la démanteler tutoie les frontières de la légalité pour parvenir à ses fins. Cependant, le déroulement général de l’intrigue et ses implications politiques démarquent nettement Liquidation de son illustre prédécesseur.

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Le personnage central de la série est le lieutenant colonel David Markovitch Gottsman (Vladimir Mashkov l’incarne avec expressivité), qui dirige le département d’investigation criminelle de l’armée. Pendant la guerre, il combattit en Crimée, le souvenir des sanglantes batailles est encore pour lui une plaie vive (toute sa famille et nombre de ses amis proches périrent durant le conflit). Il a fort à faire avec la criminalité galopante qui sévit à Odessa: lors du premier épisode, il parvient à opérer, avec ses hommes, un coup de filet contre le gang d’un certain Goosey et découvre un important dépôt d’armes et un millier d’uniformes militaires dérobés dans le repaire des malfrats. L’insécurité qui règne en ville inquiète fort le maréchal Zhukov (joué par Vladimir Menshov), qui vient de prendre les fonctions de commandant de la région militaire: le jour de son arrivée par le train, des saboteurs ont fait sauter les rails de la ligne de chemin de fer passant aux abords de la cité. La pression de la hiérarchie pèse donc lourdement sur Gottsman qui suit difficilement les pistes lui permettant de remonter la chaîne de commandement des malfrats, pour parvenir à identifier un dénommé Chekan (Konstantin Lavronenko), un malfrat balafré toujours vêtu d’un uniforme de capitaine.

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Gottsman est un officier entraîné qui possède quelques connexions avec le milieu de la pègre, à commencer par son oncle Yeshta, qui vit au même endroit que lui et lui fournit à l’occasion de précieux tuyaux. Son assistant, Yefim Petrov (Sergey Ugryumov), particulièrement débrouillard (entre autres combines, il sait à qui s’adresser pour obtenir des faux papiers, connaissant bien Rodya, un talentueux faussaire), est un ancien pickpocket. Il est secondé également par un gamin des rues, Mishka (Kolya Spiridonov), aussi rusé qu’entêté. Gottsman le place dans un orphelinat où il suit tant bien que mal des cours scolaires, entre deux tentatives de fugue, et participe à la chorale des enfants de l’établissement. L’officier se prend d’affection pour ce gosse turbulent mais très attachant, il le considère comme un membre de sa propre famille et finit par l’adopter légalement. D’autre part, Gottsman a sous ses ordres des militaires chevronnés comme le sergent Arsenin (Alexandr Sirin), un médecin qui fut affecté au front de l’Est et vécut le choc de la bataille de Khalkhin Gol, affrontement russo-japonais de 1939, le major Dovjik ou encore le lieutenant Tishak (Alexandr Golubyov), un plaisantin à la gâchette facile, de surcroît porté sur la boisson.

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Gottsman est respecté à la fois par les citoyens honnêtes et par les malfrats, avec qui il peut discuter franchement et négocier le soutient. Il arrive de fil en aiguille à découvrir les contours d’une organisation aux objectifs nébuleux, dirigée par l’insaisissable Akademik, autour duquel gravitent des truands de faible envergure (comme le Grec, qui sera assassinée lors de son transfert au poste de police, après son arrestation, pour l’empêcher de révéler ce qu’il sait aux autorités), des partisans de l’indépendance de l’Ukraine, des « Frères de la forêt » (militants antisoviétiques d’origine balte qui mènent une guérilla sans merci contre la férule de l’URSS dans les pays satellites), mais aussi des nazis, anciens membres de l’Abwehr, des agents de renseignement chevronnés dont les réseaux subsistent encore au sein des zones auparavant occupées par les allemands.

Les hommes de Gottsman tentent à plusieurs reprises de tendre une souricière pour piéger les criminels, mais ceux qui ne sont pas tués lors des échauffourées parviennent toujours à s’échapper. De plus, des témoins essentiels pour l’enquête sont promptement liquidés avant d’avoir le temps de parler: pour l’un, son assassinat, perpétré dans son bureau, est maquillé en suicide, tandis qu’un autre est victime d’un meurtre en chambre close (lors de l’épisode 7, où la victime a été enfermée dans une armoire de fer constamment sous la surveillance d’un soldat et pourtant est retrouvée étranglée dans sa prison improvisée au moyen d’un nœud coulant).

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Il devient évident que les criminels ont toujours un coup d’avance sur les autorités. Il doit donc y avoir un informateur dissimulé parmi le personnel militaire. Les soupçons se portent tour à tour sur chacun des subordonnés de Gottsman, dont les agissements parfois maladroits semblent suspects, mais aucune preuve tangible n’est trouvée et les doutes subsistent.  Les enquêteurs ont affaire à forte partie, des individus résolus qui s’ingénient à brouiller les pistes et n’hésitent pas à user de violence (ainsi, un indic est acculé entre les mailles d’un filet de pêche pour être ensuite mitraillé par des malfrats à la solde d’Akademik; lorsque Chekan veut fuir l’Ukraine pour se réfugier en Turquie, il en est dissuadé par la séquestration de sa petite amie Ida, menacée de mort s’il refuse de devenir trafiquant d’armes pour le compte de l’organisation secrète). De son côté, Gottsman n’est certes pas non plus un ange, il pratique l’intimidation en vue d’amadouer les petites frappes (ainsi, il monte un simulacre de peloton d’exécution pour les inciter à être obéissants). Il est bientôt épaulé par le major Vitaliy Krechetov (Mikhail Porechenkov), l’assistant du procureur militaire, qui s’avère être un enquêteur à l’esprit vif, capable d’initiatives audacieuses et méthodique. Une solide amitié se noue entre les deux hommes, dont les caractères se complètent à merveille (le bouillonnant Gottsman est tempéré par le flegmatique et mondain Krechetov).

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Krechetov est un mélomane averti, féru d’opéra. Il a servi pendant la guerre en Biélorussie, mais il reste discret sur cet épisode de sa vie. Il courtise une chanteuse et danseuse, Antonina Petrovna Tsar’ko (incarnée par Polina Agureeva), une fille un peu folâtre, coutumière des caprices de diva, mais dont le charme et la fraîcheur juvénile excuse bien des défauts. La série développe aussi deux autres intrigues sentimentales. L’une entre Gottsman et l’ancienne amie de Yefim Petrov, Nora (Elena Bruner). Nora est un personnage mystérieux, elle a de toute évidence un prénom d’emprunt, celui de l’héroïne d’Une maison de poupée d’Ibsen. Elle fréquente de temps en temps l’officier, devient sa confidente, mais garde toujours une certaine distance avec lui, esquivant ses propositions de sorties au cinéma ou à l’opéra. Sa relation avec lui est amicale, platonique. Son regard mélancolique exprime un tempérament slave, un certain fatalisme. Il y a un romantisme typiquement russe dans les scènes sentimentales qui émaillent le récit (comme celle durant laquelle Nora et Gottsman partagent une bouteille de cognac en échangeant des mots doux). La série perpétue la vision romantique du criminel de grand chemin avec le personnage de Chekan, valeureux même lorsqu’il est blessé et qui voue une passion brûlante à Ida (Kseniya Rappoport), une femme fatale au tempérament de feu qui reste avec lui malgré le danger qu’elle court à ses côtés.

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Un thème très présent dans la série est celui du rapport compliqué de Gottsman à l’autorité. Ses méthodes sont contestées car il est en lien avec les milieux interlopes mais peut se prévaloir d’une certaine efficacité. Son supérieur direct, le colonel Omel’yanchuk (Victor Smirnov) est irascible mais, malgré ses accès de colère, a beaucoup d’estime pour son officier enquêteur et n’hésite pas à le défendre le cas échéant. Gottsman a par contre des relations en dents de scie avec Zhukov, qui le fait arrêter pour insubordination lorsqu’il lui tient tête, mais le relâche très vite. Le maréchal est dépeint comme un haut gradé très strict mais avec un bon fond (lorsque Mishka lui dérobe sa montre à gousset en pleine rue, il le pardonne et l’autorise à la garder). Gottsman doit aussi collaborer avec le colonel Chusov (Yuri Lakhin), chef du contre-espionnage à Odessa, qui utilise des méthodes expéditives sans lui en référer. Ainsi, Chusov met en place l’opération « Mascarade »: des officiers de renseignement d’élite se déguisent en civils, portent des vêtements coûteux et de l’argent de façon ostensible et son chargés de circuler dans Odessa en dissimulant des armes à feu sur leur personne. Le but de la manœuvre est de provoquer les criminels pour les mettre hors d’état de nuire, sensément en état de légitime défense (de plus, chacun d’eux possède les signalements de malfrats les plus recherchés, ceux-ci devant être éliminés dès identification).

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Gottsman s’insurge contre ces méthodes brutales mais il n’est qu’un rouage dans l’appareil étatique et ses récriminations sont sans effets. Lorsqu’un chanteur à succès, Leonid Utyosov, se produit à Odessa (où il interprète sa célèbre chanson U Chernogo Morya), une trêve s’établit entre les autorités et les criminels, à l’initiative de Gottsman: ils peuvent assister au concert, mais ne doivent pas détrousser à cette occasion les membres de l’assistance. Mais  Zhukov choisit ce moment propice pour ordonner l’arrestation des malfrats, à l’insu du lieutenant colonel qui considère ce coup de filet comme un acte de traitrise. Au fur et à mesure que l’on avance dans la série, le rôle de Gottsman devient de moins en moins central, il apparait de plus en plus comme un pion dans une partie d’échecs dont les enjeux le dépassent. La structure du récit fait penser aux matriochkas, on découvre au fur et à mesure de nouvelles strates de l’organisation secrète d’Akademik, des protagonistes que l’on croyait être de premier plan dans la conspiration n’étant in fine que des seconds couteaux manipulés par des individus plus puissants. La révélation de la véritable identité d’Akademik, très tardive, ne m’a pas réellement surpris car les indices commençaient à s’accumuler concernant celui qui semblait à priori le moins soupçonnable. En fait, si la série est bien captivante, l’épisode final assez prévisible et volontiers mélodramatique n’est sans doute pas un des points forts de Likvidatsiya.

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Outre une intrigue millimétrée, la série propose aussi un portrait très vivant d’Odessa au lendemain de la guerre, une ville confrontée à des difficultés économiques non négligeables (le marché noir est florissant, la débrouille se pratique au quotidien), caractérisée par un mélange foisonnant de cultures, de dialectes divers qui coexistent sous la domination soviétique. Gottsman a pour voisinage une famille juive exubérante, au langage folklorique: la tante Pesya et son fils Emmik, tous deux bien en chair, sont des personnages secondaires essentiellement comiques, qui se chamaillent à longueur de journée à tous propos sous les yeux des passants amusés. Dans sa demeure, vit son ami de longue date Mark (Alexei Kryutsenko), un ancien pilote de guerre lourdement handicapé (physiquement et mentalement car il est amnésique) depuis qu’il a été blessé en mission par un tir ennemi, un personnage tragique, de tendance suicidaire, soutenu par sa tendre épouse Galiya. Des protagonistes qui restent au second plan, mais qui apportent une dimension humaine bienvenue et donne un aperçu de l’ambiance qui régnait alors dans les quartiers populaires, ainsi que de la vie de tous les jours des petites gens. Hélas, après les premiers épisodes, cet aspect a tendance à se faire plus rare, des personnages bien plus inquiétants tiennent la vedette (comme Victor Platov, un ancien subordonné de Gottsman, qui semble lié à la conspiration mais dont les motivations restent longtemps équivoques).

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Si la série peut être comparée à The Meeting Place Cannot Be Changed, force est de constater que Likvidatsiya possède une intrigue plus ambitieuse, qui comporte une dimension géopolitiques absente de la fiction des frères Vayner, où les criminels de l’organisation « le chat noir » ne formaient pas un réseau aussi protéiforme. Le point fort de al minisérie de 1979 était ce personnage hors du commun, le capitaine Gleb Zheglov, un flic pour qui la fin justifie les moyens, prêt à fabriquer des preuves et à se comporter lui même comme un malfrat pour aboutir à une arrestation. Le lieutenant qui le seconde, Vladimir Sharapov, idéaliste et porteur d’une conception morale de la loi n’est pas le pendant de Gottsman: ce dernier, bien que capable de reprocher vertement à ses supérieurs leurs agissements répressifs, ne les condamne pas au fond, ses propres méthodes étant (certes à un degré moindre), dénuées d’humanisme et motivées essentiellement par le désir de vengeance. Les deux séries sont néanmoins globalement d’excellente qualité, chacune ayant ses avantages: le rythme de Likvidatsiya est bien plus soutenu, le scénario plus complexe et riche en retournements, tandis que The Meeting Place se distingue par un épisode final qui s’achève par un climax saisissant.

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Sur le plan esthétique, pour peu que l’on apprécie les couleurs délavées, la série de Sergei Ursuliak est une réussite. L’image a une patine rétro, entre le sépia et le noir et blanc, seuls les teintes rougeoyantes ressortent nettement sur les images. Ce choix de filtres donne presque l’impression au spectateur de regarder un vieux film noir des années 50. Les contrastes de luminosité sont aussi exploités de façon intéressante, en particulier concernant les plans nocturnes extérieurs de façades d’immeubles: un exemple frappant est une scène atmosphérique où Gottsman observe l’orphelinat depuis la rue et voit à travers les fenêtres éclairées les silhouettes immobiles fantomatiques des petits pensionnaires. La bande originale, signée Enri Lolashvili, n’est composée que d’un petit nombre de morceaux mais est parfaitement adaptée à la tonalité de l’intrigue. Surtout, la série propose quelques belles interprétations de ritournelles populaires en URSS dans les années 30/40, à l’instar de Valenki au répertoire de Lidia Rouslanova, certaines étant chantées sur la scène du théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa. De plus, quelques extraits de films d’époque sont montrés (je ne les ai pas identifiés, ma connaissance du cinéma soviétique est très limitée), ainsi que des affiches de bobines probablement jamais diffusées en occident.

En conclusion, à part la fin qui aurait pu être plus surprenante et intense sur le plan dramatique, c’est une production de haut niveau, avec un casting impressionnant, remarquable tant sur le plan narratif que formel. Refrain connu concernant les séries d’Europe de l’est (entre autres): on regrette qu’un DVD avec des sous-titres français ne soit pas disponible (cependant, on peut trouver sur le web un sous-titrage en anglais approximatif), d’autant plus que l’on est en présence d’un des fleurons de la production télévisuelle russe contemporaine.

Ci-dessous, une vidéo de la chanson « By the black sea » (U Chernogo Morya) de Leonid Utyosov, diffusée sur gramophone.

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Hounds (Nouvelle-Zélande, 2012)

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The Down Low Concept est une société de production néozélandaise qui a a son actif quelques fictions acclamées par la critique, écrites par un trio de scénaristes (Jarrod Holt, Ryan Hutchings et Nigel McCulloch) qui manient avec aisance un humour déjanté et parfois cruel. Si cet article est consacré à Hounds, la plus réputée de leurs miniséries, j’évoquerai aussi brièvement Coverband, une autre comédie de ces mêmes auteurs, car on trouve entre les deux fictions quelques similitudes notables. Hounds est composée de 6 épisodes de moins de 25 minutes et a été diffusée sur TV3 (actuellement Three) dès juin 2012. L’histoire se déroule à Auckland et a pour toile de fond l’univers des courses de lévriers. La bande musicale comporte quelques thèmes originaux agréables à écouter, ainsi que des chansons de groupes kiwis à succès (mais pas seulement, la chanson du générique est Tubthumping, un hit du groupe punk rock britannique Chumbawamba datant de 1997, musique d’un jeu vidéo simulant le mondial de foot 1998).

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Will Carrington (joué par Toby Sharpe) est un juriste qui travaille dans un important cabinet d’avocats d’Auckland intra-muros. Lorsque son père David décède, il hérite de la maison familiale cossue (avec un sauna et un vaste terrain attenant) ainsi que d’un lévrier anglais (ou greyhound), une bête racée que David entrainait pour qu’il participe aux courses du cynodrome. Le chien est accompagné d’un entraîneur, Marty (Mick Innes), qui voue une passion exclusive aux clébards dont il s’occupe. Marty a aussi la charge de garder Lily (Susana Tang), la demi-sœur de Will, une adolescente aux traits asiatiques jusqu’alors inconnue de l’avocat. Will emménage dans la demeure, apprend à cohabiter avec ses occupants et découvre les compétitions canines et les individus qui gravitent dans ce milieu, pour la plupart des gens simples et sans chichis, issus d’un milieu modeste, loin du monde guindé et friqué qu’il fréquentait jusqu’alors.

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Will a une petite amie, Amber (Catherine Waller), une fille superficielle qui se comporte souvent comme une adolescente attardée et affectionne des tenues portées par des teenagers à la mode. Amber est plus âgée que Lily, mais elle semble curieusement moins mature qu’elle. Par ailleurs, son meilleur pote Lance (Josh Thomson, à l’affiche récemment du premier long métrage de The Down Low Concept, Gary and the Pacific) employé comme lui au sein du cabinet d’avocats, est un aborigène bon vivant et vantard, toujours enjoué mais peu doué pour le tact et la délicatesse. Ses interventions inopportunes mettent fréquemment Will dans l’embarras. Ce dernier évolue au fil des épisodes, initialement il est un citadin égocentrique et obnubilé par le profit, puis il finit par se prendre d’affection pour Marty et Lily et en vient à quitter son emploi de juriste (trouvant le milieu dans lequel il bossait  hypocrite et humainement décevant) pour travailler comme vendeur dans un magasin de fringues, usant de ses talents de persuasion pour vendre des pantalons de marque.

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Le personnage de Lily évolue aussi: d’abord elle est mécontente de voir Will s’incruster dans la maison mais s’attache peu à peu à lui, si bien que lorsqu’il projette d’accepter un poste de représentant de la marque qu’il commercialise à l’étranger, elle le supplie de rester avec elle et Marty. Lily est une ado rigolote et nature (elle porte sans gêne un sweater barré de l’inscription « sugar tits »), et qui bien entendu aime beaucoup les animaux. Elle se passionne pour les courses, prenant même part aux exercices d’entrainement du greyhound. Par contre, elle tente vainement de s’intégrer dans un club d’escrime: sa mère disparue était une bretteuse émérite, comme l’atteste un portrait d’elle en tenue de combat qui trône dans le salon, et si elle cherche à suivre la même voie, elle trouve les autres escrimeurs un peu snobs et attachés à des rituels ridicules et abandonne vite (je doute cependant que la vision que donne la série de ce sport correspond à la réalité). Elle est bien plus proche des éleveurs de lévriers: lorsque Marty la confie à un « baby-sitter » le temps d’une soirée, elle profite de l’instant où celui-ci s’assoupit pour partir en catimini rejoindre le bal des propriétaires de chiens qui se tient au cynodrome.

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La minisérie montre très brièvement quelques courses. L’une a lieu en nocturne, dans une ambiance confidentielle, une autre de jour et très suivie, permet de découvrir l’infrastructure des lieux, les trappes des chiens qui s’ouvrent simultanément, actionnées par le sliper, le rail qui borde la piste où se déplace un lièvre mécanique attaché à une corde, derrière lequel les bêtes courent sur quelques centaines de mètres. Des compétitions annexes sont aussi évoquées, comme  le vote de la meilleure photo d’un lévrier déguisé ( Marty grime à cette occasion son greyhound en torero, le plaçant ensuite dans un décor de féria avec lâcher de taureaux). Il est par contre très peu question des paris sur les classements à l’arrivée et pas du tout d’aspects sombres comme le dopage des chiens ou encore les cas de maltraitance envers les bêtes (dénoncées régulièrement par des associations cynophiles et qui, espérons-le, ne sont que de révoltantes exceptions).

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Les gens du cynodrome sont dépeints pour la plupart comme de sympathiques amateurs de courses, grands buveurs de bière et qui se livrent à des distractions bon enfant (comme faire un mannequin challenge ou un défi consistant à ingurgiter le plus de bocks d’affilée). L’ambiance est à la camaraderie, mais Will et ses amis ont tout de même un rival, Holden (Stephen Ure): cet habitué des compétitions a gagné avec son lévrier bien des courses, il s’en vante ouvertement et provoque ses adversaires en arborant une tenue composée des nombreux rubans rouge (insigne des vainqueurs au cynodrome) glanés au fil des ans. Il est prêt à tout et va même jusqu’à blesser le chien de Marty en introduisant dans son box son propre greyhound pour qu’il agresse sexuellement le malheureux lévrier adverse. Mais il y a une justice, Holden ne remporte pas ce jour là le collier d’or promis au vainqueur. Toujours parmi les personnages du cynodrome, citons Melvyn (David Weatherley), le manager depuis des lustres: doté d’un sens aiguisé des affaires, véritable mémoire des lieux, il est cependant affligé d’un fils demeuré et balourd, qui doit hélas lui succéder.

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Il y a nombre de scènes drôles dans Hounds. Par exemple, lorsque Marty comparait au tribunal après avoir causé un accident de voiture en état d’ébriété (alors qu’il était en train d’écouter une chanson composée à partir d’aboiements de chiens) et récite en guise de mea culpa un poème en forme de calligramme sur le Bourbon ou encore lorsque Lance se rend à un blind date dans un café pour y être ignoré ostensiblement par la femme avec qui il a rendez-vous, car elle ne trouve sans doute pas à son goût son apparence. Il y a également de l’humour noir: ainsi, lorsque le lévrier est blessé lors d’une course, le véto diagnostique qu’il doit être euthanasié et sort des carabines pour que Will et Marty exécutent la sale besogne. Mais ils finissent par demander des munitions supplémentaires car ils ont tiré les yeux fermés, ratant le pauvre animal à l’agonie! Au cours de la minisérie, deux greyhounds suivent successivement l’entrainement de Marty (le second est acquis lors d’une vente aux enchères canine). Dans l’intervalle, ce dernier doit trouver une autre occupation, mais il s’avère inadapté à toute autre activité: sa tentative de reconversion en assistant pour personnes âgées se solde par un fiasco. Marty n’est à l’aise qu’avec ses chiens, tandis que Will préfère tout plaquer pour vivre avec lui et Lily, délaissant Amber et les hauts revenus de son ancien métier.

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On retrouve dans Coverband, autre minisérie en 6 épisodes de The Down Low Concept, datée de 2014, quelques caractéristiques propres à Hounds: le ton déjanté, le rythme rapide et l’insistance sur la notion de camaraderie, qui prime sur tout le reste pour des personnages attirés par une existence en marge des conventions sociales. Matt (John Barker) revient des USA où il fit partie d’un groupe avec sa copine Ivy (Ivy and the Poisons), démantelé lorsque cette dernière choisit de débuter une carrière en solo. Revenu sans le sou en Nouvelle-Zélande, Matt fonde dans l’urgence un groupe de reprises (coverband) pour gagner rapidement de l’argent, avec ses amis d’enfance Knuckles (Wesley Dowdell) et Alex (Matt Whelan). Se joint à eux un chanteur extraverti et timbré, Jukebox (Laughton Kora), qui les accompagne dans une tournée mouvementée. Alex mène une vie rangée, il travaille dans un bureau, a une femme et aura bientôt un enfant. Il est tiraillé entre deux aspirations contradictoires: devenir un père responsable ou choisir de vivre au jour le jour avec ses potes en pratiquant sa passion, la musique. Pour lui, c’est cette dernière option qui finit par l’emporter. Coverband est une fiction de qualité similaire à Hounds et comprend une riche bande musicale avec des interprétations entrainantes de groupes néozélandais contemporains (The Clean, Dictaphone Blues, The Mint Chicks, Tall Dwarfs, pour en citer quelques uns).

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Si dans Coverband les concerts tiennent une place centrale, dans Hounds les courses de chiens restent au second plan: elles ne sont montrées que brièvement et il n’y a pas d’effort pour les rendre particulièrement spectaculaires (vu le budget, on ne pouvait certes pas espérer quelque chose de comparable à la façon dont furent filmées les courses de chevaux dans Luck, l’éphémère série de David Milch). Finalement, pour Will, Marty et Lily, ce qui compte avant tout c’est d’être ensemble et d’avoir un but en commun, le fait de gagner ou non des compétition est secondaire. Hounds est une minisérie fort sympathique, hélas trop courte (une seconde saison n’aurait pas été de refus), que l’on trouve en DVD (sans sous-titres et avec des suppléments un peu décevants: ainsi, les interviews de véritables dresseurs de lévriers sont succinctes et n’apportent quasiment que des informations anecdotiques) ou comme je viens de le découvrir sur Vimeo (tout comme Coverband), mais il faut pour cela envoyer un message à The Down Low Concept  pour accéder à l’intégralité des épisodes.  La minisérie est, dans l’esprit, comparable à des productions comme Quiz me Quick ou Detectorists ( dans le sens où elle met en scène des gens ordinaires dont l’amitié se structure autour d’un hobby) , donc si vous avez apprécié ces dernières, Hounds devrait vous réjouir.

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Taiyo Wa Shizumanai (Japon, 2000)

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Pour la seconde fois consécutive, un article sur un drama japonais ancien, cette fois une série très sérieuse à propos d’une erreur médicale et du qui en découle procès intenté par la famille de la victime. Diffusé au printemps 2000 par Fuji TV et écrit par Fumie Mizuhashi, Taiyo wa Shizumanai comporte 11 épisodes (d’environ 50 minutes, sauf le dernier qui dure près d’ 1h15) et a été sous-titré en anglais et en français. La présence dans la distribution d’un « Johnny » (jeune artiste populaire au Japon), Hideaki Takizawa, est sans doute le facteur prépondérant ayant permis à ce drama d’être traduit. Souvent désigné par le diminutif « Taki », cet acteur et chanteur, alors jeune premier de la télévision, n’a pas que pour lui un physique avantageux (selon les téléspectatrices), il se révèle dans ce drama un interprète très convaincant, il a d’ailleurs été primé pour sa prestation d’un garçon au seuil de l’âge adulte qui vient de perdre sa mère dans des circonstances tragiques.

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Taki interprète Masaki Nao, un lycéen qui pratique le kendo pendant son temps libre, participant à des compétitions entres jeunes combattants. Il a le sens de la famille et n’hésite pas à épauler ses parents qui tiennent une modeste boutique de restauration rapide (un de ces établissements qui proposent l’okonomiyaiki, un plat typique japonais composé d’une pâte enrobant des ingrédients variables, ou encore les yakisoba, des nouilles cuites à la poêle avec de la viande et des légumes, le sukiyaki, ou fondue japonaise, sans oublier des sucreries comme le daifuku à la pâte de haricots azuki).  Nao aimait beaucoup sa mère, même si son attitude protectrice et ses reproches envers lui avaient tendance à l’agacer au plus haut point. Il est mortifié par sa subite disparition, dans des circonstances troubles: initialement, les raisons de l’hospitalisation de Teruko (Takeshita Keiko) restent mystérieuses, tout comme les circonstances exactes de son décès suite à l’opération chirurgicale qu’elle a subi. La mère travaillait dur pour subvenir à sa famille et Nao regrette rétrospectivement de n’avoir pas été plus prévenant à son égard.  Mais même si les médecins indiquent que le motif de son décès est le surmenage, il suspecte que l’hôpital lui cache la vérité et décide de poursuivre en justice l’établissement.

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Il demande l’aide d’une avocate, Kirino Setsu (Matsuyuki Yasuko), qu’il connaissait déjà pour l’avoir rencontrée lors d’une exposition de photographies. A cette occasion, il vit une photo de lui prise par Setsu peu après sa défaite lors d’un duel de kendo et lui signifia être très mécontent d’avoir été immortalisé dans ces circonstances. Nao n’aime pas perdre, il met donc toute son énergie dans la préparation du procès. L’avocate s’est prise d’affection pour lui, elle sait qu’il n’a pas les moyens de se payer ses services, mais choisit tout de même de l’épauler. C’est une femme intelligente, très indépendante et qui n’hésite pas à employer la ruse pour faire avancer l’enquête (elle n’a pas son pareil pour piéger ses interlocuteurs lorsque ceux-ci lui font des cachotteries). Un véritable attachement se développe entre Setsu et Nao, fait d’estime et de compréhension mutuelle. Au départ, l’adolescent initie une démarche judiciaire à l’insu de son père Shiro (Bito Isao), un homme simple, pas très futé mais qui a un bon fond. Shiro souhaite tout d’abord se contenter de l’argent que lui a donné l’hôpital, une somme rondelette visant en réalité à acheter le silence de la famille, mais il finit par se ranger à l’avis de son fils et accepte de témoigner au procès.

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Nao est également soutenu par sa grande sœur Yuko, une jeune femme enjouée qui demeure au second plan tout au long du drama et par sa petite sœur Runa, une fillette naïve qui, sans le vouloir, le met à plusieurs reprises sur une piste en prononçant d’innocentes remarques. D’autre part, Nao a une relation sentimentale avec Isetani Ami (jouée par Yuka), qui étudie dans le même établissement que lui et a un an de moins. Il s’avère rapidement qu’elle n’est autre que la fille du directeur de l’hôpital, Akiko (Ito Ren), un homme secret, qui a conscience de la grande responsabilité qui lui incombe vis à vis du personnel de l’établissement et qui préfère dissimuler une vérité qui serait dommageable pour lui et ses employés. Ami prend le parti de Nao, l’aide dans ses investigations, allant jusqu’à dérober des dossiers médicaux pour les confier ensuite à son avocate. Ses parents souhaitent qu’elle rompe avec l’adolescent, mais elle leur tient tête. Sa mère Keizo (Osugi Ren) est particulièrement critique à son égard, elle soupçonne même Nao de s’être rapproché d’Ami pour obtenir des renseignements pouvant nuire à son mari. Keizo défend becs et ongles Akiko, même si elle entretint jadis des relations amicales avec Teruko. Seul compte pour elle le bien-être matériel de sa famille.

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La liaison platonique entre Nao et Ami est une histoire d’amour impossible, chacun étant par le hasard des circonstances membre de factions antagonistes. A plusieurs reprises, Nao cherche à s’éloigner d’elle car il a conscience que ses actes entrent en contradiction avec les sentiments qu’il éprouve pour la jeune fille, mais celle-ci s’accroche et veut sans cesse renouer avec lui. Pour ma part, je n’ai pas réellement perçu d’alchimie entre les deux protagonistes, qui ne m’ont pas paru bien assortis. Il m’a semblé que le duo entre Nao et l’avocate Kirino Setsu, qui se situe sur un plan purement amical, fonctionne bien mieux, car ces deux personnages témoignent d’une maturité absente chez la descendante des époux Isetani, dont l’impulsivité et le comportement effronté semblent être les manifestations d’une crise d’adolescence. Il y a, au fil des épisodes, quelques échanges profonds et empreints de mélancolie entre Nao et Setsu, deux êtres rapprochés par les nécessités du procès, qui se comprennent parfaitement et qui anticipent avec appréhension le moment où,une fois la vérité découverte et le procès terminé, ils devront continuer à vivre chacun de leur côté.

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Le docteur qui était chargé de traiter Teruko, Minami Etsushi (incarné par Minami Masaki) nous est présenté d’emblée comme un individu fuyant et vaguement inquiétant. Il semble vouloir cacher un lourd secret mais est taraudé par sa conscience. Il se rend à plusieurs reprises au logement de la famille Masaki pour prier devant l’autel dédié à la mère disparue et si la première fois il tambourine en suppliant qu’on lui ouvre, sans obtenir de réponse, la seconde fois on consent à le laisser entrer. C’est un personnage ambigu, quand il s’exprime on ne sait jamais s’il est manipulateur ou sincère. Parmi le personnel de l’hôpital, d’autres protagonistes ont un comportement équivoque: c’est le cas par exemple d’une infirmière, Yoshida Kayo, qui a été témoin des dernières heures de Teruko. Par conséquent, ses supérieurs tentent de la muter loin des lieux du drame, mais l’avocate fait pression sur elle pour qu’elle dise tout ce qu’elle sait à la barre. L’avocat de la défense, Ikezawa (Tsurumi Shingo), de son côté, use de son aura de ténor du barreau pour tenter de l’en dissuader. Ikezawa est l’ancien petit ami de Setsu, mais à présent tout oppose les deux juristes: l’un est avide de gloire et d’argent tandis que pour l’autre, c’est la justesse des causes qu’elle défend qui prime.

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L’intrigue de Taiyo wa Shizumanai est assez complexe, avec de nombreux retournements de situation. Certains ont reproché au drama une certaine lenteur, mais personnellement je ne me suis jamais ennuyé en le regardant. Régulièrement, de nouveaux éléments viennent éclairer l’affaire sous un jour nouveau (à commencer, dans les premiers épisodes, par la découverte incongrue d’un scalpel retrouvé au milieu des cendres de Teruko après son incinération). Le parcours de la mère pendant la journée fatidique est dévoilé peu à peu, mettant de plus en plus en doute le diagnostic initial de la faculté, précisant que la mort est survenue suite à une thrombose mésentérique. Il est vite établi que la femme a chuté en descendant les escaliers menant à un temple shinto où elle venait de déposer une plaquette votive souhaitant la réussite des études de son fils et qu’elle a subi alors un traumatisme, mais que les symptômes multiples dont elle a souffert étaient imputables à des affections multiples. Une grande partie de l’enquête consiste à établir la chronologie précise des faits survenus à l’hôpital et l’on s’aperçoit que ce qui est révélé ne pointe pas vers un unique coupable, mais que les responsabilités sont diluées, entre l’erreur d’une infirmière débutante qui intervertit les radios de deux patients, la panique du praticien en s’apercevant qu’il a prescrit un mauvais traitement et l’impréparation d’un médecin chef imbibé d’alcool.

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Les fins connaisseurs de dramas japonais ne manqueront pas de faire le rapprochement avec l’intrigue d’une autre série, Shiroi Kyotô, adaptation d’un roman de Toyoko Yamasaki publié en 1965. En fait, il y eut deux adaptations sérielles, l’une en 1978 et l’autre en 2003 (la plus connue de nos jours, sans compter les remakes coréens et philippins) de cette histoire racontant la rivalité entre deux médecins ayant des conceptions antagonistes de l’exercice de leur profession. L’ambitieux Goro Zaizen est obnubilé par la volonté de progresser dans la hiérarchie de l’hôpital tandis que pour Shuji Satomi, la recherche médicale et la relation empathique envers les patients comptent bien plus. Les desseins de Zaizen, qui brigue un poste de direction, sont compromis lorsque la famille d’un de ses patients décède suite à un traitement qui, selon eux, était inapproprié.  La seconde moitié du drama, après un interlude où Zaizen se rend en Allemagne et visite le complexe concentrationnaire d’Auschwitz, consiste en une longue description du déroulement du procès. Shiroi Kyotô n’est pas un drama parfait (la partie judiciaire est un peu laborieuse), mais la description minutieuse des intérêts en jeu entre protagonistes en poste dans divers établissements médicaux impressionne par son ampleur.

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Taiyo wa Shizumanai se différencie en faisant jouer un rôle central à la famille des plaignants (qui reste très discrète dans Shiroi Kyotô), cependant les médecins n’ont pas une épaisseur psychologique comparable (Etsushi n’est pas un personnage aussi mémorable que Zaizen, il n’a pas une aussi forte personnalité ni ne partage son extrême rigidité d’esprit). Le cas médical exposé dans le drama de 2000 est certainement plus compliqué, faisant intervenir un enchaînement de menus dysfonctionnements conduisant à une issue catastrophique. Les responsabilités sont partagées, alors que dans la fiction de Toyoko Yamasaki le poids de la culpabilité pèse essentiellement sur les larges épaules de Zaizen. Par ailleurs, Shiroi Kyotô examine à la loupe la corporation des médecins hospitaliers, ses ramifications hiérarchiques et les rapports de pouvoir qui s’établissent en son sein. Si c’est surtout cet aspect qui vous intéresse, votre préférence ira sans doute pour ce drama. Mais si une approche plus intimiste, s’appesantissant sur le ressenti des proches de la victime et mettant en évidence les fragilités psychologiques pouvant altérer le jugement des chirurgiens urgentistes, vous tente, Taiyo wa Shizumanai peut constituer un choix judicieux de visionnage.

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On peut bien faire quelques reproches au drama, trouver que la série perd un peu en intensité dans les épisodes précédant le final (où l’intrigue a tendance à se disperser), que les réflexions existentielles de Nao s’apparentent parfois à de simples divagations ou encore que les scénaristes abusent à l’occasion de la rétention d’information pour faire durer le suspense, mais l’ensemble m’a paru néanmoins réussi. La stratégie mise en œuvre par la défense est précisément décrite, elle repose sur la communication (conférence de presse, interview télévisée du médecin) et l’existence de trois barrières pour les plaignants (la spécialisation, le jargon médical; le secret, les faits ne sont connus que d’un petit nombre de personnes; le corporatisme, les médecins se protègent entre eux). Face à Ikezawa, Nao et l’avocate choisissent de démontrer que leurs motivations ne sont pas purement financières en ne réclamant qu’un dédommagement de 890 yens (le prix de la spécialité culinaire de Teruko)! L’alternance entre une enquête judiciaire menée efficacement et des passages émouvants où Nao se remémore un bonheur familial enfui au travers des détails du quotidien (comme le jour de l’anniversaire de sa mère où il lui offrit des chaussures orthopédiques ou les réminiscences d’une enfance heureuse aux côtés de Teruko), la bande musicale entrainante (dans laquelle figure une chanson d’Elton John, Goodbye Yellow Brick Road) et un procès qui s’achève par un twist inattendu dont découle le verdict (où une marque de déférence typiquement nipponne s’avère cruciale)…Tout cela fait que ce drama, sans être un incontournable, peut être recommandé.

Ci-dessous, vous pouvez (ré)écouter la célèbre chanson d’Elton John, issue de l’album éponyme de 1973.

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Osama no Restaurant (Japon, 1995)

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J’aime beaucoup les dramas scénarisés par Mitani Koki, en particulier Furuhata Ninzaburo (déjà évoqué sur ce blog) et le taiga drama Shinsengumi. C’est donc avec intérêt que j’ai visionné Osama no Restaurant, une série en 11 épisodes d’environ 50 minutes diffusée en 1995 par Fuji TV, réalisée par Kono Keita et Suzuki Masayuki, dont les personnages sont les membres du personnel d’un restaurant de Tokyo spécialisé dans la haute cuisine française. La gastronomie est très présente dans les dramas japonais en général, mais le plus souvent, c’est la cuisine nipponne, riche de nombreux plats exotiques, qui est abordée. Cette série, qui se déroule intégralement en huis-clos à l’intérieur de l’établissement La Belle Équipe, bénéficie d’un très bon casting et accumule les scènes drôlatiques, mais est aussi révélatrice du prestige dont jouit notre cuisine dans ce pays. les épisodes sont émaillés de répliques en français, prononcées le plus souvent sans  écorcher les mots, mais avec un savoureux accent nippon.

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Dans le premier épisode, le restaurant est sur le déclin, la qualité de la cuisine s’est dégradée et la réputation de ce qui fut un établissement de grand standing est en chute libre. le vieux propriétaire est décédé il y a peu et c’est son plus jeune fils, Harada Rokuro (Tsutsui Michitaka), le fruit d’une liaison qu’il eut avec une maîtresse, qui hérite de l’enseigne et à qui échoit la tâche de redorer le blason de la Belle Équipe. Pour cela, il contacte celui qui exerça la profession de garçon au service de son père, Sengoku Takeshi (interprété par Matsumoto Koshiro IX, un fameux acteur de kabuki, le descendant d’une longue lignée d’artistes spécialisés dans ce genre théâtral). Sengoku est un serveur stylé qui connait sur le bout des doigts les règles d’un service de première classe. Il accepte de reprendre ses fonctions, mais tout en ayant un statut somme toute modeste, il prodigue nombre de conseils avisés au personnel, n’hésitant pas à les critiquer vertement s’ils manquent de professionnalisme, mais aussi à leur prodiguer moult encouragements.

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Pour Sengoku, on ne transige pas avec les principes: ainsi, il précise que sur une table, la décoration florale ne doit jamais être plus haute que le verre à pied, que les vins doivent être servis à température ambiante, que le serveur ne doit jamais toucher les vêtements des clients en posant les plats, ni interrompre une conversation à une table ou poser les couverts en se tenant à gauche des personnes attablées, qu’il se doit de décrire le plus brièvement possible le menu et de proposer en entrée des mets moins relevés que les suivants. Sengoku a aussi conservé une mémoire précise des lieux: ainsi, il est capable de retrouver l’emplacement précis sur les étagères du cellier d’un Montrachet du millésime 1974. Appui précieux pour Rokuro, il est cependant parfois considéré comme un casse-pied par la brigade de cuisine, par exemple lorsqu’il suggère sciemment à des clientes de choisir des plats à la carte que la cheffe de cuisine n’a pas l’habitude de préparer, pour la mettre à l’épreuve (épisode 2).

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La cheffe, Isono Shizuka, est jouée par Yamaguchi Tomoko. Elle pratique une cuisine créative et a un fort potentiel dans son métier, ce dont elle ne semble pas avoir conscience initialement. Sengoku, pour qui elle a un penchant, cherche à lui donner confiance en ses capacités, mais doit composer avec son fichu caractère: elle n’en fait qu’à sa tête, fume comme un sapeur dans la cuisine, organise une grève du personnel contraignant Sengoku à s’atteler lui-même aux fourneaux tandis que la brigade passe le temps en jouant aux cartes (épisode 4) ou menace de quitter l’établissement pour accepter l’offre d’emploi d’un grand restaurant parisien (épisode 8). La relation entre Sengoku et Shizuka est particulièrement développée dans l’épisode 5, où le garçon incite la cheffe à composer un nouveau plat, une « surprise de homard à la mousse de crevette ». Elle met une nuit à élaborer le mets parfait, après plusieurs tentatives infructueuses testées par le palais exigeant de Sengoku. Finalement, cette épreuve permet à la cuisinière d’acquérir une meilleure estime de soi.

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Le protagoniste le plus ambivalent du drama est le gestionnaire du restaurant, Mizuhara Noritomo (Nishimura Masahiko, connu pour son fameux rôle de policier crétin dans Furuhata Ninzaburo). Endetté, il a contracté des emprunts auprès d’individus peu recommandables qui constituent une menace permanente pour lui. Pour se renflouer, il échafaude des projets foireux, se lançant sans succès dans l’élevage bovin ou le commerce des poussins. Il n’hésite pas à piquer dans la caisse, mais comme il n’est pas assez intelligent pour le dissimuler, cela se sait vite et il risque alors de perdre sa place. Ses relations avec son petit frère Rokuro sont d’abord conflictuelles, il lui reproche ses tenues voyantes (surtout son Tuxedo très kitch) et sa désorganisation. De plus, les frangins sont rivaux en amour, ils courtisent tous deux la barmaid Masako (Suzuki Kyoka), grande spécialiste des cocktails maison (dont le « Masako spécial », variante du cocktail Bellini). Rokuro, cependant, finira par pardonner les turpitudes de Mizuhara et prendra sa défense devant le personnel, assurant que, malgré ses défauts, sa présence à la tête des employés est indispensable.

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Un autre personnage marquant est Kajihara Tamio (incarné par Ono Takehiko), le maître d’hôtel. C’est le doyen des employés en poste, il a bien connu le précédent propriétaire. D’origine modeste, il semble manquer d’assurance, mais est rempli de fierté lorsque sa photo paraît dans la presse, illustrant un article élogieux pour le restaurant. Kajihara peut être d’une grande maladresse et éprouve des complexes de n’occuper qu’un poste subalterne dans l’établissement. L’épisode 6 illustre ce point. l’ex-épouse de Kajihara vient diner avec son fils. Le maître d’hôtel, pour faire bonne figure, prétend qu’il est le directeur de la Belle Équipe et qu’il s’apprête à épouser la barmaid. Il bénéficie de la complicité des autres employés (qui montent une mise en scène pour permettre à Kajihara de se valoriser devant son rejeton), mais Mizuhara n’est pas dans la combine, ce qui engendre quelques scènes de quiproquo comiques. L’intrigue est révélatrice du désir de reconnaissance, de l’aspiration contrariée à un position sociale plus élevée qui le caractérisent.

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Autre membre de la brigade mis en avant, le pâtissier Narushi (Kajihara Zen). C’est le maillon faible de la brigade, il fait preuve de bonne volonté mais compose des desserts sans originalité, loin de la créativité de la cheffe. Sengoku conseille à Rokuro de le renvoyer, car selon lui il handicape la renommée du restaurant. Narushi, lorsque son talent culinaire est mis en doute, va se réfugier dans le cellier, auprès du sommelier Oba Kinishiro (Shirai Akira), un employé distant et hautain, qui tire vanité des prestigieuses médailles obtenues dans sa discipline. En son absence, la cheffe est obligée de se procurer les desserts dans une pâtisserie des environs, sans avertir les clients qu’ils ne sont pas de fabrication maison (chose à éviter formellement dans un restaurant de première classe, comme le souligne Sengoku). Finalement, Narushi garde son emploi contre l’avis du garçon, mais parviendra à gagner son estime en concoctant un dessert succulent. Narushi est en retrait durant la plupart des épisodes, sauf dans les deux derniers où il joue un rôle central dans l’intrigue, néanmoins même à ce stade le personnage manque d’épaisseur psychologique.

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C’est d’ailleurs le principal défaut du drama, le petit personnel est un peu délaissé par les scénaristes. Hatakeyama Hidetada, le sous chef (joué par Taguchi Hiromasa) n’apparaît jamais autrement que comme un gâte-sauce balourd qui accumule les gaffes et un gourmand invétéré vaguement comique. Sasaki, le plongeur, tout comme Wada le commis font presque de la figuration, ne prononçant que de rares répliques anodines. Enfin, Gérard Duvivier (Laurent Jaquet), le  garde-manger (autrement dit, le responsable des plats froids), le seul français de la brigade, reste au second plan alors que c’est un personnage qui aurait pu être mieux exploité (comme c’est souvent le cas dans les séries asiatiques, où les personnages interprétés par des occidentaux ont tendance à demeurer des figures neutres et son loin d’avoir un rôle prépondérant dans l’intrigue). On remarquera l’allusion flagrante à Julien Duvivier et à son film La belle équipe, ce qui ne devrait pas surprendre car ce cinéaste s’exporta bien au Japon dès les années 30, où il eut les faveurs des critiques comme du public (tout comme René Clair, Jean Renoir et quelques autres), sans doute son nom est-il toujours pour les nippons évocateur de la culture cinématographique française.

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Les personnages principaux, quant à eux, sont heureusement parfaitement campés et c’est un plaisir de suivre leurs interactions. La direction d’acteurs est à louer, on ressent une véritable complicité entre les protagonistes. Bien sûr, j’ai préféré certains épisodes à d’autres. Outre le sixième, qui met en valeur le maître d’hôtel et que j’ai déjà évoqué, le troisième est intéressant car il possède une véritable tension: chaque membre de la brigade est contraint d’avoir un entretien avec la direction car un employé doit être viré par souci d’économie. Chacun met en avant ses atouts, et c’est l’occasion d’en savoir plus sur leur passé et leur personnalité. La chute est astucieuse, en l’absence d’accord sur le choix de la personne à renvoyer, Sengoku propose un moyen de sortir par le haut de cette situation inextricable. Le dernier épisode, où le garçon est de retour après un an d’absence et où il met la cheffe et le pâtissier au défi de réaliser des plats difficiles, vient conclure le drama sur une note positive.

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En fait, un seul épisode ne m’a pas convaincu, le septième. Le restaurant reçoit des membres du gouvernement japonais et des délégués de l’union européenne en pourparlers. L’ambiance à table est glaciale, les plats repartent sans être consommés et le représentant de la France, par snobisme, refuse de consommer des spécialités de son pays cuisinées par des japonais. Les tentatives pour détendre l’atmosphère, aussi bien les blagues du commis que les tours de magie du maître d’hôtel, échouent, avant qu’un évènement inattendu ne finisse par décrisper les négociateurs. L’épisode est amusant, mais le comportement buté de ces éminents clients frise le ridicule et ne paraît pas très réaliste. Cependant, les plats proposés, comme dans les autres épisodes, correspondent bien aux menus sophistiqués de nos restaurants étoilés. Il est vrai que la série a bénéficié de l’apport d’un consultant célèbre au pays du soleil levant, Yukio Hattori, qui est le chef de l’Académie culinaire française du Japon et le directeur une prestigieuse école de nutrition.

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Malgré une bande musicale omniprésente et pas toujours utilisée à bon escient (et une chanson de générique, Precious Junk de Ken Hirai, sans originalité et qui rappelle des tubes pop maintes fois entendus), les qualités d’écriture du drama, tout comme les répliques savoureuses en français dans le texte (à l’instar des plats cités, « feuillantine de saumon », « médaillon de homard au caviar » ou encore « chou à la crème », dénomination importée telle quelle au Japon) et la variété des épisodes (certains se déroulent avant ou après les services, voire même un jour de fermeture du restaurant) rendent l’ensemble délectable. Le message récurrent, symbolisé par la chorale formée par les membres du personnel lors de leur temps libre, est un plaidoyer pour les vertus du travail d’équipe et du dépassement de soi en vue d’exceller dans son domaine et de gagner ainsi en amour-propre. Difficile de ne pas y souscrire. Les amateurs de bonne chère et de comique de situation, pour peu qu’ils ne craignent pas les huis-clos un brin claustrophobiques, trouveront sans doute le menu du drama à leur goût.

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Tea Time (France, 2016)

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J’ai toujours été amateur de fiction policière classique, de ces histoires à l’atmosphère délicieusement surannée, cérébrales et astucieuses, où le crime est un défi à la sagacité des enquêteurs, un problème élégant posé par un assassin esthète. De plus, je suis très friand de récits de crimes impossibles et de problèmes de chambre close, et je ne dédaigne pas à l’occasion un beau crime parfait. Je ne pouvais donc pas manquer de regarder cette websérie (visible sur YouTube), qui propose quelques exemples délectables de meurtres ingénieux et des discussions macabres autour de tasses de thé évoquant L’assassinat considéré comme un des beaux-arts, singulier essai  de Thomas de Quincey. En 8 épisodes dont la durée n’excède pas 16 minutes, cette première saison est réalisée par Wenceslas Lifschutz et scénarisée par Sandra Enz et est le fruit des efforts conjoints d’un collectif d’artistes lyonnais, la 3ème Dimension et demie, et d’une association basée à Couzon-au- Mont-d’Or, les Dragons Gradés.

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Tea Time est un huis-clos dont l’unique décor est le salon où se réunissent chaque mardi cinq femmes désœuvrées de la bonne société, à l’invitation d’Hélène, la doyenne du groupe (jouée par Pascale Rousseau). Bien loin des mondanités convenues, leurs discussions portent sur les meurtres récents qui ont fait les choux gras d’une presse avide de sensationnel. Par exemple, elles évoquent dans le premier épisode l’assassinat du journaliste Gaston Calmette et le procès de madame Caillaux qui se solda par son acquittement: elles admirent l’habileté de l’avocat parvenu à ses fins en présentant le cas comme un crime passionnel, une manifestation d’hystérie féminine. L’action de la websérie se situe donc vers 1914, à la fin de la Belle Époque, un contexte historique également suggéré par le décor bourgeois et les costumes des protagonistes.

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L’intrigue démarre véritablement quand Hélène annonce, à la stupéfaction générale, qu’elle a commis un assassinat. Sa victime est un curé, elle l’a choisi car elle ne supportait plus ses discours moralisateurs. Il représentait pour elle le carcan de la religion (on est à une époque marquée par la poussée de l’anticléricalisme). Par ailleurs, le meurtre constitue selon elle un moyen pour une femme de s’émanciper, de retrouver une nouvelle jeunesse après avoir vécu une existence corsetée d’épouse bourgeoise. Le second épisode détaille le modus operandi alambiqué de son crime, un meurtre en chambre close perpétré dans une église, déguisé en improbable accident (le prêtre a été transpercé par la lance que portait une statue). Le procédé est astucieux, mais risqué car il fait intervenir des complices, sources potentielles d’indiscrétion. Comme Hélène s’en est sortie sans avoir été inquiétée, l’idée germe parmi ses amies de commettre chacune à leur tour un crime parfait, avant de relater leurs exploits lors des prochaines réunions hebdomadaires.

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Elles prennent bien soin d’établir des règles strictes: aucune ne doit attenter à la vie d’une autre de ces dames, ni porter les soupçons sur l’une d’elle pour se disculper. Le troisième épisode relate le meurtre commis par Eugénie (Sabrina Marion), une jeune femme un brin collet monté qui souffre d’avoir dû épouser un roturier et de mener une vie terne et discrète. C’est pour cela qu’elle choisit de tuer une cantatrice célèbre, elle envie cette femme admirée qui triompha su scène. De tous les meurtres de la série, c’est assurément le plus désordonné, mais la conclusion ne manque pas d’ironie: Eugénie joue de malchance, commet quelques maladresses, mais finit par s’en sortir grâce à un heureux concours de circonstances.  Le quatrième épisode est consacré au forfait de Suzanne (Valeria Foschia), un crime impossible de la meilleure veine (sans doute le plus ingénieux du lot) exécuté avec maestria par cette femme froide et calculatrice, devant une assemblée de témoins crédules.

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La victime de Suzanne est un éminent ethnologue, un confrère de son mari, professeur tout comme lui, les relations entre les deux hommes ayant été marquées par une implacable rivalité. C’est donc en quelque sorte pour protéger son époux que Suzanne a agi, en exploitant la croyance superstitieuse en la malédiction associée à une amulette sacrée rapportée d’une expédition lointaine par le scientifique. La méthode employée pour empoisonner le malheureux savant est machiavélique et non dénuée de panache. Ensuite, l’épisode 5 se penche sur la benjamine du groupe,  Marguerite (Solène Salvat). C’est l’histoire la plus romantique et la plus poignante: la victime est le cousin de Marguerite, un écrivain maudit et suicidaire, qui, peu avant de mourir, a recouvert les murs de son logis de poèmes écrits en lettres de sang. Bien que versant dans le mélo larmoyant, l’intrigue reste psychologiquement crédible.

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Les épisodes 6 et 7 portent sur le double meurtre perpétré par Angèle (Edeline Blangero). C’est un crime qui fait froid dans le dos, une terrible vengeance envers un mari infidèle et sa maîtresse, le premier étant sauvagement poignardé, tandis que l’autre est noyée dans une baignoire. C’est un fait divers sordide, mais qui révèle la noirceur de la personnalité d’Angèle, la cruauté qui se dissimule derrière la bienveillance et l’amabilité apparente de cette quarantenaire enjouée. L’affaire est exposée en deux temps, d’abord lors d’un épisode où débattent, une fois n’est pas coutume, les maris de ces dames (joués par Wenceslas et Patrick Lifschutz, Aymeric Raffin et Anaël Rimsky-Korsakoff). Ils croient en l’innocence d’Angèle et échafaudent une théorie basée sur un faisceau de déductions et de preuves qui semblent solides. Ces messieurs n’ont cependant pas le beau rôle, car ils se trompent du tout au tout: l’épisode suivant révèle comment ils ont été dupés et par qui. Là, c’est quand même un peu tiré par les cheveux, mais la supercherie ne manque pas de piquant.

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L’avant dernier épisode se termine par un excellent cliffhanger (cependant annoncé par un flash forward dès le début de la série). Je ne révèlerai rien de l’épisode final, qui conclut la fiction par un rebondissement savoureux, bien qu’assez prévisible (je l’avais subodoré bien avant). La conclusion laisse espérer une seconde saison captivante (à ce jour, celle-ci a déjà été écrite mais doit encore être tournée). Globalement, j’ai été agréablement surpris par cette production, astucieusement scénarisée,  filmée de façon maitrisée, avec une sobriété de bon aloi. L’ajout de dessins illustrant les évènements qui se sont produits extramuros est également appréciable: créés par Jonathan Noyau et Vincent Coperet, ils permettent d’éviter au récit par ailleurs très statique une certaine monotonie et donnent à l’ensemble un style BD dont l’ambiance british fait songer à certains albums polardesques récents (comme Green Manor de Bodart et Vehlmann ou encore l’ adaptation du Diable de Dartmoor de Paul Halter, une enquête du docteur Twist, par Francis Cold et Jean-Pierre Croquet).

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Le jeu est sans fausses notes, à part quelques rares répliques prononcée avec raideur et, malgré le faible budget, la reconstitution parvient à convaincre. Cependant, on peut regretter que les dessinateurs n’aient pas été mis à contribution pour effectuer des pastiches des illustrations criardes des revues de faits-divers populaires à l’époque, comme le Petit Journal. D’ailleurs, si les habituées du salon font souvent référence aux articles de la presse, les journaux de la Belle Époque ne nous sont montrés que très brièvement et le plus souvent en plan large. Mais ce n’est qu’un détail négligeable dans une websérie qui constitue un divertissement de choix, avec en prime une  critique de la mentalité de la haute bourgeoisie perceptible à l’occasion de commentaires méprisants des protagonistes à l’encontre de la servante (Mylène Queyrat) ou d’autres individus d’extraction modeste. Les amateurs de polars « old school » peuvent donc s’y plonger sans hésitation.

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De Zaak Menten / The Body Collector (Pays-Bas, 2016)

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Comme dernièrement les médias ont évoqué le procès de Klaus Barbie, il y a 30 ans, j’ai pensé qu’il n’était peut-être pas inutile de consacrer un article à cette minisérie néerlandaise, disponible depuis peu avec des sous-titres anglais, à propos du parcours du businessman et criminel de guerre Pieter Nicolaas Menten et du journaliste qui l’a longuement traqué, Hans Knoop. En 3 épisodes de 45 minutes environ, diffusée par la chaîne batave Omroep Max, il s’agit d’une restitution précise des faits, à peine romancée. Le fait de proposer des fictions qui collent étroitement à la réalité est très tendance dans ce pays, qui a proposé dernièrement des miniséries telles que Land Van Lubbers, biopic d’un ancien premier ministre catholique, ou encore De prooi, histoire de l’ascension et de la chute du banquier Rijkman Groenink, directeur de la banque ABN AMRO. De Zaak Menten, réalisé par Tim Oliehoek, est l’adaptation par Jan Harm Dekker et Robert Jan Overeem d’un récit écrit par Hans Knoop qui fit sensation lors de sa publication en 1977.

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La narration navigue entre les années 70, la fin des années 30 et la deuxième guerre mondiale, chaque flashback apportant de nouveaux élément, le plus souvent à charge pour Pieter Menten, éclairant peu à peu les divers aspects de sa personnalité complexe. La réalisation est classique, mais il est à noter que la série parvient bien à restituer les seventies, grâce à des décors très soignés et au traitement de l’image, lui donnant une patine rétro rappelant l’esthétique des films de cette époque. Cette impression d’être transporté dans le temps est renforcée non seulement par les extraits de reportages télévisés et les gros titres des journaux datant de cette période qui émaillent les épisodes, mais aussi par la bande musicale comprenant des extraits de chansons à succès: Dynamite du groupe Mud, Lost in France de Bonnie Tyler, No More Heroes de The Stranglers (pionniers du punk rock) ou encore Time in a Bottle de Jim Croce. Quant à la ritournelle du générique, il s’agit du thème de la série Baretta, interprété par Sammy Davis jr.

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Lors du premier épisode, Hans Knoop, le rédacteur en chef du quotidien De Telegraaf (joué par Guy Clemens) s’implique personnellement dans la traque de l’ancien nazi après avoir reçu un appel d’un journaliste Israélien, Chaviv Kanaan, accusant Menten d’être responsable de l’exécution de beaucoup de juifs (dont des membres de la famille de Chaviv) dans des villages de la Pologne occupée. Le reporter hébreu réagit après avoir vu au JT un sujet à propos de la vente aux enchères d’une partie de la collection d’art du richissime businessman, qu’il sait être le fruit de la spoliation des biens des juifs, transférés illégalement vers les Pays-Bas par wagons entiers. Hans Knoop, né pendant la seconde guerre mondiale dans une famille juive, vécut le conflit dans la crainte d’être déporté et, par la suite, devint correspondant de presse à Tel-Aviv, puis reporter au Nieuw Israëlietisch Weekblad. Son passé explique sa motivation à voire Menten traduit en justice, son acharnement à rechercher des preuves de ses crimes. Mais la minisérie n’aborde pas en détail son background et se contente de le présenter comme un journaliste intrépide et intègre, soucieux de voir la vérité éclater au grand jour.

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La première rencontre entre Menten (incarné par Aus Greidanus) et Hans Knoop, lors d’une visite par ce dernier de la luxueuse propriété de l’homme d’affaires (comprenant la plus grande piscine privée d’Europe et une vaste collection de tableaux de l’époque romantique), est presque amicale. Menten affirme qu’il a aidé des juifs pendant la guerre et qu’il a des preuves de ce qu’il avance. Il est très conciliant et va jusqu’à proposer d’effectuer un don substantiel en faveur de la fondation Simon-Wiesenthal. Mais, lorsque Knoop poursuit ses recherches, épluchant patiemment les archives de la presse en vue d’écrire des articles accusateurs, Menten tente dans un premier temps de l’amadouer en achetant son silence, puis constatant son indifférence vis à vis de l’argent, cherche à l’intimider en le menaçant de représailles juridiques. Pour le businessman, la meilleure défense est l’attaque: il a déjà demandé des dédommagements pour les objets d’art qui lui ont été volés (1 million de florins réclamés à l’Allemagne et 600000 aux Pays-Bas) et n’a pas hésité à proférer des accusations à l’encontre d’un juge qui l’avait condamné après la guerre pour avoir porté un uniforme allemand.

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Cependant, on n’a jamais l’impression qu’Hans Knoop est en danger, les seuls individus qui s »opposent à son enquête sont des membres de sa rédaction, dont certains publient des articles favorables à Menten, selon eux dans un souci d’équité journalistique, mais sans doute pour de basses raisons de rivalité professionnelle. Heureusement, Hans peut compter sur le soutien indéfectible de son épouse Betty (Noortje Herlaar), très compréhensive face aux absences répétées de son mari qui parcourt l’Europe inlassablement en quête de preuves. Le journaliste est secondé par un détective privé et par un caméraman, Gijs Jongstra (Rein Hofman) qui finira par le trahir en témoignant à la décharge de Menten lors de son procès (contre une importante somme d’argent). Il rencontre le frère de Pieter, Dirk Menten (Hans Croiset) qui vit en France, sur la Riviera: cet homme âgé, qui fut autrefois membre de l’équipe olympique néerlandaise de waterpolo, vit paisiblement en exil, après avoir été condamné pour avoir profité financièrement des spoliations des nazis. Il se montre de prime abord réticent à vider son sac devant le journaliste, mais finit par s’y résoudre.

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Il faut dire que les relations entre les deux frères sont exécrables: Pieter va jusqu’à accuser Dirk d’avoir été présent lors des exécutions en Pologne qui lui sont reprochées, alors que lui-même n’y aurait pas été mêlé. Le témoignage de Dirk ainsi que ceux récoltés auprès de témoins lors d’un voyage d’Hans Knoop en URSS, où il assiste aux fouilles d’un charnier dans la région de Lviv, dessinent les contours d’une réalité bien sombre: Pieter Menten est bien responsable des crimes dont on l’accuse. Suite à un conflit de voisinage avec une famille juive, le jeune Menten a commencé à éprouver un fort ressentiment envers les individus de cette confession. Lorsque les soviétiques, à la fin des années 30, ont réquisitionné tous les biens de la demeure cossue des Menten, Pieter a pris la fuite et s’est réfugié à Cracovie. C’est alors qu’il s’est lié d’amitié avec un officier SS, Schönegart (Julian Looman), avec lequel il se livra à partir de 1939 à un trafic lucratif d’objets d’art, soutirés à des juifs pour un prix dérisoire, en profitant d’un rapport de force  nettement en leur faveur.

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Parmi les œuvres qui rentrent alors en possession des nazis, on trouve des toiles de grande valeur signées Raphaël Mengs, Isaac Israëls ou encore Maurycy Gottlieb. La série passe vite sur cette période essentiellement passée par Menten à Lemberg, la plaque tournante du trafic, et préfère évoquer les crimes bien plus graves qu’il commit en tant que membre des SS: son rôle dans le massacre des professeurs polonais de Lviv comme dans les exécutions de Podhorodze (en tout, il fit éliminer près de mille personnes, juives ou non). Quelques scènes rendent compte de l’horreur des tueries: des victimes sommées de se tenir sur une planche où elles sont mitraillées chacune à leur tour, une femme obligée par un SS de garder son regard fixé sur un proche sur le point d’être abattu, une fosse où  s’entassent des condamnés avant d’être canardés par des nazis positionnés en surplomb (une scène pénible qui m’a rappelé l’effroyable attentat du Bataclan). Ce sont de courts passages de la minisérie, mais particulièrement marquants.

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Si Pieter Menten ne semble nullement tiraillé par sa conscience et se trouve conforté dans ses dénégations par sa femme Meta (Carine Crutzen) qui le croit innocent et ne cesse de le clamer, il est aussi la cible d’activistes bien décidés à faire de sa vie un enfer: ceux-ci placardent aux alentours de sa demeure des affiches dénonçant son passé nazi, déposent des oiseaux morts dans sa piscine, le harcèlent en faisant tournoyer sans relâche un avion au dessus de chez lui et vont jusqu’à déclencher un incendie dans sa propriété. Lorsque la menace judiciaire se précise, Menten part précipitamment pour la Suisse (à temps car il a été prévenu de son arrestation imminente par  mystérieux informateur), mais le fugitif finit par être retrouvé. Hans Knoop, de son côté, n’est pas physiquement inquiété mais éprouve des difficultés à faire se mouvoir les rouages de la justice: on lui affirme dans un premier temps que rien ne peut être reproché à Menten sur le sol des Pays-Bas et que les résultats d’une enquête extrajudiciaire ne peuvent pas être utilisés pour déclencher une procédure légale. De plus, la minisérie suggère que certains membres du KVP (Katholieke Volkspartij), le parti au pouvoir, craignaient de voir leur implication pendant la guerre révélée lors d’un procès à l’encontre de Menten et ne souhaitaient pas qu’il ait lieu.

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Le dernier épisode retrace le procès de 1977, où les témoignages accablants pour Menten s’accumulent et qui se solde par une condamnation à 15 ans de prison. Après l’appel de Menten, un second procès a lieu en 1979, où l’habile avocat du businessman montre que lors du procès qui lui a été intenté après la guerre (en 1951), un accord avait été conclu avec le ministre de la justice de l’époque, Leendert Antonie Donker, et que par conséquent l’affaire est close…avant qu’une preuve inattendue découverte par le journaliste provoque enfin la chute de Menten. Ces deux procès riches en rebondissements sont intéressants à suivre, mais l’interprétation des acteurs manque singulièrement de passion.

Le problème est que les créateurs de la minisérie, à l’instar d’ Ecos del desierto présenté sur ce blog il y a quelques semaines, n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre pour traiter un sujet aussi grave, ils ne peuvent se permettre de romancer les faits à loisir. De plus, vu la brièveté du programme, les personnages secondaires restent dépeints sommairement. Surtout, si l’on perçoit bien les racines des motivations d’Hans Knoop, le parcours de Menten pendant les premières années du conflit reste nébuleux: comment un trafiquant d’art sans scrupules est-il devenu en aussi peu de temps un bourreau à la solde de la barbarie nazi? Quels sont les ressorts de sa haine mortelle envers les juifs? On termine donc le visionnage de la minisérie en ressentant une légère insatisfaction,  avec l’impression de n’avoir pas en main toutes les pièces du puzzle, même si De Zaak Menten, mené sans temps morts, examine avec sérieux un passé dramatique qu’il est louable d’évoquer aujourd’hui encore, pour perpétuer sa mémoire parmi les jeunes générations.

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Tuko Macho (Kenya, 2016)

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A nouveau une destination inédite sur Tant de saisons: le Kenya, avec une websérie originale qui m’a captivé. En 12 épisodes de durée variable (jamais plus de 25 minutes), c’est une création de Jim Chuchu, en collaboration avec un collectif d’artistes kényans d’avant-garde, The Nest (surtout connu pour un film rassemblant les témoignages de membres de la communauté LGBT, Stories of Our Lives et auteur cette année d’un curieux court métrage à regarder équipé d’un casque de  réalité virtuelle, Let This Be a Warning, un récit de SF où un équipage composé exclusivement d’africains quitte la Terre pour aller coloniser une planète éloignée). Tuko Macho (un titre que l’on peut traduire par « nous sommes en alerte ») nous montre le côté sombre de la capitale Nairobi, la violence qui sévit dans les quartiers déshérités, les inégalités sociales criantes aggravées par l’impunité dont jouissent les plus puissants, à travers l’histoire d’un groupe clandestin de justiciers commettant des kidnappings de personnes au comportement moralement répréhensible, avant de les soumettre à la vindicte des réseaux sociaux.

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Cette organisation terroriste observe la ville de Nairobi grâce aux nombreuses caméras de surveillance présentes dans les rues, des enregistrements vidéo en continu auxquels ils ont accès depuis qu’ils sont parvenus à pirater le système informatique mis en place par les autorités. Le leader de ces rebelles est Jonah, alias Biko (Tim King’oo), un individu déterminé, voire jusqu’au-boutiste, qui semble mû autant par un désir de justice que par une soif de vengeance. Au fil des épisodes, des flashbacks dévoilent par fragments son passé: il fut membre d’une unité de l’armée (KDF, Kenya Defense Forces) chargée de convoyer des paquets de bulletins de vote avant une élection, à cette occasion il s’est aperçu que lesdits bulletins étaient marqués, indication flagrante d’une fraude électorale de grande ampleur. Alors que son ami Stevo (Paul Ogola), également militaire, souhaite ne rien révéler pour protéger sa corporation, Biko décide de devenir un lanceur d’alerte, avec l’aide d’une journaliste, Bertha Yego (Millicent Ogutu), mais sa dénonciation se révèle sans effet, les tricheurs restent aux postes de responsabilité. Pire, il doit quitter l’armée et peine à trouver un emploi, partout on le montre du doigt et le traite de balance. Il est gagné par un sentiment amer de désillusion et d’injustice.

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Après avoir été séquestré par Bernadette Kadhu (Marianne Nungo), une femme politique cruelle en poste au ministère de l’intérieur, Biko est battu et torturé avant d’être jeté inconscient dans un cours d’eau. Heureusement, avant de périr noyé, il est recueilli à temps par une bande de marginaux, avec à sa tête Mwarabu (Njambi Kolkai), une jeune femme qui vit dans un repaire discret, entourée de laissés-pour-compte qui survivent grâce à de petits larcins. On ne sait pas grand chose de Mwarabu, qui reste un personnage mystérieux, on ne voit pas bien ce qui la motive pour seconder Biko dans ses actions de vigilantisme. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est plus modérée que lui, elle finit par prendre ses distances avec ses positions extrêmes, elle ne perçoit pas toujours la justification morale de ses actes et est surtout préoccupée par la sécurité des siens, leur imposant un long couvre-feu en les confinant au QG secret du groupe. Il est vrai que Biko prend de plus en plus de risques, allant jusqu’à planifier  l’enlèvement de Bernadette Kadhu, agissant ainsi par désir de vengeance personnelle, tout en affirmant être guidé par une impérieuse volonté de justice sociale.

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La première victime des Tuko Macho est Charlo, un malfrat de seconde zone qui pratique le carjacking, sévissant habituellement de nuit, avec une rare férocité envers ses cibles. Il est enlevé avant d’être attaché à une chaise électrique. Biko diffuse ensuite sur le net une vidéo le montrant à sa merci où il précise d’une voix camouflée en off les faits qui lui sont reprochés, avant d’inviter les utilisateurs des réseaux sociaux à voter pour ou contre sa condamnation à mort (je précise en passant qu’au Kenya, la peine de mort est inscrite dans la législation du pays, mais les autorités n’ont procédé à aucune exécution depuis longtemps). Si Charlo est jugé non coupable par les votants anonymes, il est relâché séance tenante. Dans le cas contraire, son exécution est immédiate. Il n’y a pas de demi-mesure, de peine intermédiaire. On voit bien que Biko a ressenti durement l’injustice de la société envers lui, le fait que les plus roués ou les plus puissants peuvent sévir en toute impunité lui est insupportable. Le personnage est ambivalent: il veut redonner le pouvoir au peuple, mais vu sous un autre angle, ses kidnappings peuvent être perçus comme de la pure vendetta, témoignent peut-être de sa propre volonté de puissance, à moins qu’il s’agisse surtout d’un défi orgueilleux lancé au système judiciaire qui l’a jadis profondément déçu.

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A la suite de Charlo, c’est une missionnaire évangélique, le pasteur Kangai, qui est enlevée et subit le même traitement, avec verdict des internautes: elle est accusée d’avoir causé un accident de la route mortel avant de prendre la fuite et d’avoir par la suite acheté le silence des témoins. Puis c’est au tour d’un officier municipal, surnommé Big Show, un homme qui abuse de son autorité pour obtenir des passe-droits et intimide la population de Nairobi quotidiennement. Biko permet à toutes les personnes que Big Show a humilié de trouver dans sa condamnation par la multitude un exutoire, un soulagement immédiat. Mais avec sa victime suivante, il dépasse les bornes: il kidnappe un chauffard pris en flagrant délit de vitesse excessive dans les rues de Nairobi, sous l’œil des caméras de surveillance. Il propose aux utilisateurs des réseaux sociaux la même alternative, pour une simple infraction (pouvant certes conduire à des conséquences dramatiques dans les rues bondées de la capitale) le malheureux peut être passible de mort. En refusant une gradation des peines, en ne faisant pas la distinction entre grande et petite criminalité, ne montre-t-il pas que ses motivations ne sont pas aussi pures qu’il le prétend, n’est-il pas en train d’instaurer la terreur, ne glisse-t-on pas vers un monde orwellien où les masses anonymes exerceraient une justice impitoyable?

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Un détective des services de police se lance à la poursuite des terroristes: Salat (joué par Ibrahim Muchemi). Avec son équipe, il cherche à localiser le lieu où sont basés les ravisseurs, en examinant les détails du décor dépouillé des vidéos postées par les terroristes, il arrive à circonscrire la zone. Il parvient aussi à identifier une des membres du groupe, la jeune et inexpérimentée Hena (Kelly Gichohi), surprise en train de jeter un regard en direction d’une caméra. S’engage alors un contre la montre pour la retrouver à temps et empêcher de nouvelles victimes. Il tente aussi d’intimider ceux qui participent aux votes macabres en laissant entendre que ses services sont capables de déterminer leur identité.

Salat est un personnage attachant, il veut arrêter les criminels mais comprend dans une certaine mesure leurs motivations, étant témoin chaque jour de la corruption qui gangrène la société, à commencer par la hiérarchie policière. Il conçoit que les Tuko Macho, discrètement neutralisés, peuvent constituer une épée de Damoclès pour la population, incitant les humbles comme les puissants à respecter la loi et les autres citoyens. Salat est un solitaire, mais il se confie volontiers à son amie, une prostituée du nom de Nikki, qui bien que vivant dans la marge (la prostitution est illégale au Kenya), a plus d’affinités avec lui que ses collègues et constitue pour le flic une source de réconfort. Nikki, victime potentielle de violences, n’est cependant pas rassurée par l’existence des Tuko Macho, car elle ne perçoit pas clairement les contours de leur conception moralisatrice de la justice.

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Le scénario de la websérie est très bien agencé, avec quelques rebondissements inattendus dans les derniers épisodes. La narration alterne entre le présent et des flashbacks montrant le parcours de Biko, expliquant ainsi pourquoi il est devenu un justicier sans merci. La série est de plus entrecoupée d’extraits de programmes télévisés, interviews, micro-trottoirs ou JT, montrant l’effervescence provoquée dans toutes les strates de la société par les terroristes, les débats qu’ils engendrent au sein de la population. Il convient de souligner la qualité de la réalisation, qui a une patte particulière: des décors assez froids et dénudés; de longs plans fixes mettant en valeur les dialogues entre protagonistes; des scènes violentes illustrées par une musique anxiogène, où viennent s’interposer des images fugitives, apparaissant par flashs et renforçant l’atmosphère poisseuse de la fiction; des plans de caméra parfois peu orthodoxes, où les acteurs sont cadrés très haut, en plan large et sont cantonnés au bas de l’image. J’ai eu le sentiment que la mise en scène était très étudiée, conçue pour signifier un sentiment d’oppression et de déshumanisation.

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Tuko Macho ancre son intrigue dans la triste réalité d’une capitale kényane surnommée ironiquement « Nairobbery », où l’insécurité est flagrante, les vols et extorsions fréquents, tout comme les règlements de compte sanglants entre malfrats. L’État donne le mauvais exemple, les violences policières sont monnaie courante, les affaires impliquant des personnes haut placées se sont multipliées récemment (notamment les scandales « Anglo-Leasing » et « Goldenberg », qui défrayèrent la chronique il y a quelques années), le président Uhuru Kenyatta en personne a été suspecté d’avoir trempé dans des exactions post-électorales et a fait l’objet d’une procédure du TPI (qui a fini par abandonner les charges à son encontre, malgré des soupçons de pressions exercées sur les témoins). Il est certain que le programme Kenya Vision 2030 présenté en 2008 pour le développement à moyen terme de l’économie kényane dans un environnement sécurisé semble dans ce contexte troublé avoir des objectifs bien optimistes.

La série multiplie les allusions à l’actualité politique et sociale, incluant même des extraits d’un documentaire, Kanjo Kingdom, réalisé par des journalistes d’investigation ayant enquêté sur des délits d’extorsion de fonds pratiqués par des askaris (nom donné aux forces de sécurité, en référence au nom que portèrent les troupes indigènes des empires coloniaux européens). Le souci d’authenticité se retrouve aussi dans la langue employée par les protagonistes, le dialecte sheng, mélange de swahili, d’anglais et de créole. Tous ces éléments contribuent à rendre floue pour le spectateur la frontière entre réalité et fiction, à se demander dans quelle mesure  ce qui nous est montré reflète bien des faits avérés dans toute leur noirceur.

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La websérie est spécialement intéressante de par l’ambiguïté morale qui caractérise les protagonistes. Elle suscite la réflexion sur une forme de justice alternative, qui se veut plus pure mais est foncièrement manichéenne, incitant les votants à une sanction sans nuances, instinctive, débarrassée certes des scories d’un système corrompu, mais se privant aussi des subtilités d’un jugement argumenté et équitable. Tuko Macho invite à s’interroger sur les usages actuels des réseaux sociaux, sur leurs dérives possibles. Un thème qui rejoint celui du dernier épisode de la troisième saison de Black Mirror, une série britannique qui explore les sombres perspectives que laisse entrevoir le progrès technique.  L’épisode s’intitule Hated in the Nation: l’intrigue, complexe, implique une organisation qui propose aux internautes de voter sur Twitter pour l’élimination d’une personnalité médiatique de leur choix, avant de l’assassiner au moyen d’un essaim d’abeilles mécaniques téléguidées. Vous voyez que les deux histoires, diffusées la même année, ont d’évidentes similitudes. En définitive, Tuko Macho pointe habilement les carences du vigilantisme comme substitut à la justice institutionnelle ainsi que le danger d’exploiter les réseaux sociaux à mauvais escient, en donnant aux internautes l’illusion d’un pouvoir sans restrictions, leur offrant essentiellement des alternatives simplistes. Pour conclure, on a là une fiction intelligente sur le fond, aboutie sur la forme, à découvrir avec des sous-titres anglais sur le site du collectif  The Nest.

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Tutti Frutti (Grande-Bretagne, 1987)

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En faisant l’inventaire de ma vidéothèque, j’ai retrouvé cette minisérie de BBC Scotland, rarement rediffusée outre-Manche mais qui reste un programme culte du fait de l’excellence de son casting et de ses dialogues mémorables. En 6 épisodes de près d’une heure, il s’agit de la création télévisuelle la plus fameuse de John Byrne (également auteur au théâtre de The Slab Boys Trilogy, un ensemble de pièces mettant en scène des ouvriers d’une manufacture de tapis chargés de la teinte des tissus, dont j’ai pu voir dans les années 90 une adaptation cinématographique assez réussie). Tutti Frutti, réalisé par Tony Smith, raconte la tournée chaotique d’un groupe de rock’n’roll mythique, les Majestics, à l’occasion de leur jubilé d’argent (les 25 ans de la formation), alors que leur leader, Big Jazza McGlone, vient de disparaître dans un accident de voiture (après avoir percuté violemment, en état d’ébriété, un abribus) et doit au dernier moment être remplacé au pied levé par son frère Danny (incarné par Robbie Coltrane). Bien vite, ce dernier s’aperçoit que les relations au sein du groupe sont mouvementées, les conflits entre les fortes personnalités qui le composent étant fréquents.

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Le premier épisode débute par l’enterrement de Big Jazza, où les membres survivants des Majestics se livrent à une belle interprétation a capella de Three Steps to Heaven, d’Eddie Cochran (lui-même mort dans un accident de voiture peu après l’enregistrement de cette chanson). C’est l’un des points forts de la série, qui propose par la suite d’autres performances a capella de titres bien connus tels que Baby I Don’t Care (Elvis Presley), All I Have To Do Is Dream (The Everly Brothers) ou encore une version quelque peu lymphatique d’Only The Lonely (Roy Orbison).

Le frère de la victime, Danny, est présent aux funérailles. Constatant sa ressemblance physique avec le leader disparu, le manager du groupe, Eddie Clockerty (Richard Wilson, qui deviendra par la suite célèbre pour son interprétation de l’inénarrable Victor Meldrew dans One Foot in the Grave), le persuade de remplacer Big Jazza. Eddie est un personnage comique, obsédé par le profit (il tient une boutique d’articles pour amateurs de rock où il vend toutes sortes de produits dérivés, comme des mugs ou des teeshirts à l’effigie des Majestics) et dont la culture musicale laisse pour le moins à désirer. Sa secrétaire, miss Janice Toner (Katy Murphy), dotée d’un sens de la répartie à toute épreuve et qui, face à ses exigences, n’hésite pas à lui tenir tête, même si elle passe plus de temps à se limer les ongles qu’à travailler, est le personnage secondaire le plus marquant de la série. 

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Tout juste revenu de New York, Danny retrouve dans un bar, où elle exerce la profession de serveuse, une ancienne camarade de classe, Suzi Kettles (Emma Thompson), qui va bientôt faire partie du groupe en tant que chanteuse et guitariste. Suzi est une fille indépendante, qui vit seule mais est depuis peu séparée d’un mari violent, un dentiste sadique. Danny tente difficilement de la séduire, tandis qu’il loge chez elle à titre provisoire, dormant dans un lit de fortune, une baignoire. Apprenant les mauvais traitements que lui a infligé son mari, il n’hésite pas à se pointer à son cabinet dentaire pour lui refaire le portrait à coups de fraise électrique. Sous une apparence un peu balourde, ce rocker est un grand sensible, loyal envers ses amis les plus proches et prêt à les soutenir au moindre pépin. Heureusement pour lui qu’il a bon caractère, car la tournée n’est pas une sinécure. Le groupe se produit dans les salles des fêtes miteuses des villages perdus de la campagne écossaise et cohabiter quotidiennement avec les divers éléments des Majestics n’est pas toujours facile. Si Fud O’Donnell (Jake d’Arcy), le guitariste d’appoint, est le plus effacé et le membre de la bande qui fait le plus preuve de  responsabilité (marié et jeune papa, il doit concilier vie d’artiste et vie de famille), les deux autres sont bruts de décoffrage.

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Bomber MacAteer, le batteur (joué par Stuart McGugan) est un type baraqué et hautement susceptible. Il s’emporte à la moindre remarque et va parfois jusqu’au pugilat. Tout objet qu’il trouve à portée de main lors de ses crises de colère risque de subir ses foudres, même s’il s’agit d’un précieux instrument pour le groupe (ainsi, une scène montre une guitare électrique fichée dans une plate bande après avoir été lancée à travers une vitre volant en éclats). Mais Bomber est aussi la mémoire des Majestics, il est capable d’évoquer avec précision chacun des concerts de la bande ayant eu lieu au fil des décennies.

Vincent Diver, le virtuose de la guitare incarné par Maurice Roëves, a un look très typé de star américaine du rock des années 50, fringué d’un Perfecto et de bretelles aux couleurs du drapeau des USA. C’est l’une des figures centrales de la série, un personnage borderline, qui mène une vie de patachon et est porté sur la bouteille. Vincent vit une véritable descente aux enfers au fil des épisodes, il est poursuivi par la malchance et a bien du mal à gérer une vie sentimentale compliquée.

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Diver est marié mais a une petite amie, Glenna (Fiona Chalmers), qui prétend être enceinte de lui et le poursuit à travers les étapes de la tournée. C’est une fille possessive, avec des tendances suicidaires, mais à laquelle il est très attaché. Lors d’une interview réalisée dans les studios d’une petite station de radio, Vincent et Bomber sont questionnés par une auditrice qui s’avère être l’enfant caché qu’il eut, à son insu, avec une admiratrice, lors d’une passade survenue en 1964, suite à un concert. Devenue une jeune femme névrosée et instable, elle retrouve Vincent et le poignarde, ce dernier ne devant sa survie qu’à l’épaisseur du pull de laine qu’il porte, un vêtement amoureusement confectionné par Glenna. Le rocker subit au fil des épisodes maintes déconvenues, pour finir dans une déchéance physique et morale dont il ne se relèvera pas. Sa désespérance est mise en évidence dans une scène mémorable où on le voit à genoux et en larmes devant les téléviseurs d’une devanture de magasin diffusant des images de sa gloire passée de vedette des Majestics.

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Vincent est un écorché au caractère trop impulsif pour traverser l’existence sans heurts et son destin tragique donne une tonalité assez noire à l’intrigue de la minisérie, même si bien des péripéties relèvent de la pure comédie. Si le mélange des genres est ici réussi, on le doit à l’interprétation sans faille des acteurs principaux, qui parviennent à rendre crédibles les protagonistes du récit, jouant avec naturel des dialogues très écrits, où fusent les répliques cocasses. Le langage est certes parfois difficile à saisir, car truffé d’expressions typiquement écossaises, mais grâce aux sous-titres en anglais, on arrive à comprendre l’essentiel, même si certaines références culturelles spécifiques à cette région peuvent nous échapper. D’autre part, l’histoire progresse parfois bien lentement, il y a des longueurs, en particulier dans le premier épisode où l’on suit une visite par Danny et Suzi du bâtiment de la Burrell Collection, fameuse galerie d’art de Glasgow. Une séquence interminable, qui permet cependant de voir la plupart des œuvres exposées. D’autres scènes, où Danny confie ses états d’âme à Dennis (Ron Donache), le chauffeur et accessoiriste du groupe, peuvent aussi paraître longuettes et redondantes.

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Mais la minisérie offre quelques rebondissements mémorables. Par exemple, lorsque le van du groupe percute le véhicule du manager, un accident improbable au croisement de routes de campagne désertes qui contraint Eddie, Janice et Vincent à passer une nuit à la belle étoile, en attendant des secours près de leur véhicule en carafe qui a pris feu. Ou encore la séance d’enregistrement en studio d’un nouveau disque des Majestics, où s’invitent un quartet de saxophonistes de jazz et un trio d’accordéonistes interprétant à leur façon des standards du rock. On peut aussi évoquer les passages où les rockers pètent les plombs, comme lorsque Vincent, fou de colère, défonce la porte du bureau d’Eddie à coups de tête, s’ouvrant le crâne, ou bien quand les Majestics  se livrent à une féroce bataille lors d’une répétition sur la scène du Pavilion Theatre de Glasgow. Cependant, ce qui reste en mémoire, plus encore que les vies agitées de ces artistes ingérables voire destroy, ce sont les nombreuses interprétations de standards du rock’n’roll qui émaillent la série.

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Les titres se succèdent, interprétés par le groupe, diffusés par un tourne disque ou un poste de radio: That’s All Right (Mama) d’Elvis Presley; Promised Land, No Particular place to go et Almost Grown de Chuck Berry; Put Your Sweet Lips Closer to the Phone et He’ll Have to Go de Jim Reeves; That’ll Be the Day (Buddy Holly); Bye Bye Love (les Everly Brothers); Rockin’ Through the Rye (Bill Haley et les Comets); Tutti Frutti et Rip It Up de Little Richard; Love Is Strange de Bo Diddley (une chanson que l’on retrouve dans la minisérie de Dennis Potter, Lipstick on Your Collar); You’re Sixteen de Johnny Burnette; At the Hop de Danny and The Juniors…et la liste n’est pas exhaustive. On trouve aussi dans les dialogues des références à des groupes oubliés comme The Honeycombs, Billy J. Kramer and the Dakotas ou le duo the Allisons, une allusion à Gene Pitney, interprète de 24 Hours from Tulsa et à un obscur morceau humoristique, Splish Splash. D’autres styles musicaux font une brève apparition, comme la country avec une interprétation de Love Hurts de Felice et Boudleaux Bryant et même de la musique folklorique, représentée dans la série par les Tartan Lads, vêtus de leur kilt traditionnel.

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Quelques années plus tard, John Byrne a tenté de renouveler le succès de Tutti Frutti avec une autre série en 6 épisodes, Your Cheatin’ Heart, qui s’intéressait cette fois à la scène musicale country d’Aberdeen. Le titre fait référence à une chanson de Hank Williams datant de 1952. On retrouve dans cette série une certaine nostalgie, les souvenirs musicaux de la jeunesse de l’auteur au travers des nombreux morceaux qui jalonnent les épisodes. Si le casting est toujours de premier ordre (on retrouve par exemple Katy Murphy, dans le rôle d’une chauffeuse de taxi et membre à ses heures d’un duo de country western) et les dialogues léchés (bien que souvent plus impénétrables que ceux de Tutti Frutti), le scénario, où survient un meurtre crapuleux, des règlements de compte sanglants entre malfrats et l’évasion rocambolesque d’un détenu, est un peu confus et se développe de façon décousue. Mais la série, bien qu’inférieure à celle consacrée au rock vintage, mérite d’être vue pour son ambiance déjantée et ses personnages hauts en couleurs, comme son héroïne au caractère bien trempé, Cissie Crouch.

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Tutti Frutti est une minisérie dont le charme réside dans l’attention portée aux détails: les dialogues fourmillent de références culturelles et les relations entre les protagonistes forment l’essentiel de la narration, parfois au détriment de la progression de l’intrigue. Certes, cette histoire aurait pu être racontée en seulement trois ou quatre épisodes, mais suivre les interactions au sein du groupe, les menus faits de leur vie quotidienne, est très plaisant, surtout parce que les acteurs semblent prendre leur pied et incarnent à la perfection leurs personnages.

La série se termine par un climax spectaculaire, le clou de la tournée, un grand concert au Pavilion Theatre durant lequel Vincent projette de se suicider. La fin ouverte laisse au spectateur le soin de supposer une issue à l’intrigue, plus ou moins tragique. Le succès de Tutti Frutti peut d’ailleurs être attribué au juste équilibre trouvé entre le drame et la comédie. A noter enfin la présence sur le DVD édité il y a quelques années (tardivement, à cause d’un problème de droits d’auteur, dû à une scène du premier épisode où Danny interprète une version parodique de Tutti Frutti) de numérisations de croquis de la main de John Byrne, qui permettent de découvrir ses talents de dessinateur caricaturiste. On peut aussi visionner les épisodes en streaming sur le web, si on arrive à décrypter les dialogues sans sous-titrage: à ne pas manquer pour se remémorer les hits légendaires du rock en savourant un programme so scottish.

Il y avait l’embarras du choix pour sélectionner une chanson emblématique de la minisérie. J’ai opté pour No Particular Place to Go de Chuck Berry, que la vidéo ci-dessous vous permet de réécouter.

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