Keibuho Yabe Kenzo 2 (Japon, 2013)

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Les énigmes policières sont très prisées actuellement au Japon. Ainsi, chaque année sont proposés des dramas énigmatiques, le plus souvent à petit budget, mais comprenant des intrigues ingénieuses. Keibuho Yabe Kenzo, dans sa seconde saison, en est un bon exemple, sous les dehors d’une comédie délirante. C »est le spin-off de Trick qui fut, à juste titre, une des séries de mystère les plus populaires, comme en témoigne sa longévité: trois saisons, une kyrielle d’épisodes spéciaux à la télé et au cinéma, des déclinaisons sous forme de bandes dessinées et même de jeu vidéo. Le succès de Trick résidait dans son univers original, fourmillant de détails insolites, ses plans de caméra atypiques, son humour décalé et surtout ses énigmes astucieuses (pour la plupart des miracles apparents, crimes impossibles et autres problèmes de chambres closes) résolues par un duo d’enquêteurs attachant composé d’un professeur de physique, Ueda Jiro, et d’une jeune prestidigitatrice, Yamada Naoko (qui fournissait en prime, au fil des épisodes, l’explication de dizaines de tours de magie). Trick reste un de mes dramas favoris, une création à nulle autre pareil.

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J’avais déjà apprécié, il y a quelques années, la première saison de Keibuho Yabe Kenzo, mais cette seconde saison (en 8 épisodes, toujours diffusée sur TV Asahi) lui est supérieure: l’humour y est encore plus efficace et les énigmes de qualité bien plus homogène, même si elles demeurent un peu plus simples que celles narrées dans Trick (souvent développées sur plusieurs épisodes). Yabe Kenzo était un personnage secondaire hilarant de la série originale, un officier de police ridicule et incompétent, toujours affublé d’un perruque ringarde et qui accumulait les maladresses. Interprété avec jubilation par Namase Katsuhisa, ce protagoniste à la fantaisie exubérante méritait bien d’être la vedette de sa propre série. Yabe est secondé par Akiba Harando (Ikeda Tetsuhiro), qui fait office à l’occasion de souffre-douleur. Akiba est un geek, féru de gadgets électroniques et fan des idoles japonaises (jeunes chanteuses à la mode). Il reste loyal envers Yabe, qui suscite par contre beaucoup d’animosité au sein des services de police.

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Ses confrères Tamaoki Koichi (Aijima Kazuyuki) et Kikuchi Aisuke (Kyo Nobuo) enragent de voir que la résolution des meilleures affaires échoit toujours à Yabe, pourtant moins perspicace qu’eux, mais dont la réussite est insolente. En effet, Yabe ne doit pas son taux élevé d’élucidation à ses qualités d’enquêteur, mais plutôt à une chance inouïe ou à son aptitude à s’attribuer de façon éhontée les brillantes déductions émises par un tiers participant à l’investigation. Cette seconde saison, écrite comme la précédente par  Takuro Fukuda et Naoya Takayama , exploite à fond le comique de répétition et conserve la bande musicale de Trick, à la tonalité si particulière. Outre des allusions répétées à ce fameux drama, on trouve aussi nombre de références précises à la culture japonaise dans les dialogues, qui paraîtraient sans doute hermétiques à la plupart des occidentaux sans les explications fournies par le sous-titrage en anglais. Le commissaire de police, Chikao Mitarai (Owada Shinya), tient une place prépondérante cette saison, étant l’objet de running-gags le tournant constamment en ridicule, ainsi que ses subordonnés.

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Le premier épisode traite des exploits d’un as du cambriolage, qui se fait appeler « l’oracle bleu ». Celui-ci prend l’habitude de rédiger un message énigmatique à l’intention de la police avant de commettre des casses, histoire de narguer les autorités en leur indiquant de façon cryptique le lieu de son prochain délit. A l’occasion d’une fête donnée pour célébrer le nouveau poste de commissaire attribué à Mitarai, Yabe rencontre la fille de celui-ci, Mirai (Rina Hatakeyama), une gamine enjouée et moqueuse, dotée d’une intelligence hors norme: c’est elle qui résoudra la plupart des affaires de la saison. Elle parvient dans cet épisode à élucider les messages du voleur, en se basant sur les particularités de l’écriture japonaise, exploitant avec brio la polysémie des caractères kanji. A cet égard, l’intrigue est habile mais quelque peu frustrante pour les téléspectateurs peu versés dans les subtilités du maniement des sinogrammes. Mirai, cela va sans dire, est un personnage hautement improbable, mais son côté décalé et sa candeur rafraîchissante rendent ses apparitions délectables.

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Mirai apporte également son aide à Yabe en contribuant à construire sa carrière: elle lui révèle des détails croustillants sur la vie privée de son père, qui permettent ensuite à Yabe de faire chanter son supérieur, en menaçant de divulguer ses relations extraconjugales ou les clubs privés qu’il fréquente en secret. Mitarai n’a d’autre choix que de lui confier les enquêtes de prestige, tout en lui assignant des missions dangereuses, dans l’espoir inavoué qu’il n’en réchappe pas. Les savoureux apartés où Mitarai se réjouit intérieurement des déboires de Yabe ponctuent de façon récurrente le drama. Dans le second épisode, la mission périlleuse qui échoit à notre antihéros consiste à appréhender Nijima Pierre, un savant fou qui menace de répandre un virus mortel si une forte somme ne lui est pas versée. Yabe est secondé pour l’occasion par une enquêtrice d’Interpol très bcbg qui déjoue des tentatives répétées d’assassinat le visant. Le duo finit par tomber dans un piège tendu par le savant mégalo, qui les utilise comme cobayes pour une expérimentation aux conséquences inattendues.  L’épisode est selon moi le plus faible de la saison, même s’il reste très drôle. Mirai n’y tient qu’un rôle secondaire, se contentant de trouver par déduction un mot de passe crypté.

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Le troisième épisode est par contre très réussi. La directrice d’un club sélect, Yamakawa Ichiko (Waka Inoue), une trentenaire séduisante, a une réputation douteuse de veuve noire. Ses trois époux successifs, tous riches, sont morts dans des circonstances suspectes (électrocution, noyade, chute dans les escaliers). Marina, une hôtesse du club, qui voulait faire des révélations la concernant, est assassinée, laissant un ultime message sibyllin avant de mourir. Yabe est envoyé comme appât, se faisant passer pour un homme d’affaires fortuné auprès d’Ichiko. Même si sa dentition chaotique gâche un peu son rôle de séducteur, il parvient à devenir intime avec la veuve en lui faisant miroiter un gros héritage. Ichiko se révèle une manipulatrice machiavélique, douée en outre pour l’hypnose. L’épisode, outre une excellente chute, parvient à exploiter astucieusement un poncif du genre, le « dying message » censé permettre à la victime de désigner l’assassin juste avant de trépasser.

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Lors du quatrième épisode, les policiers sont aux prises avec Koyorte, un criminel de haut vol, véritable as du déguisement, qui assassine des scientifiques de renom. Koyorte est repéré sur une caméra de surveillance dans les environs d’une station thermale où le professeur de médecine Katagiri fête sa retraite avec d’éminents confrères. Yabe est envoyé sur place pour tenter de démasquer le tueur et l’empêcher de nuire, suivi à son insu par Mirai. Alors que les suspects sont poignardés les uns après les autres par l’insaisissable Koyorte, Mirai déjoue les fausses pistes semées par ce dernier et parvient à le confondre. La méthode employée par l’assassin pour éloigner de lui les soupçons est très ingénieuse. Comme de coutume, Yabe multiplie les gaffes mais finit par triompher en se faisant apporter la solution sur un plateau. Un bon whodunit, à n’en pas douter.

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Le cinquième épisode est le plus franchement comique. Yabe a pour mission de protéger le prince du royaume de Kcirt (imaginaire, bien sûr) menacé d’assassinat par ses jeunes frères. Ce prince est le sosie de Yabe, à part ses cheveux qui sont naturels. Il professe une nébuleuse religion d’amour universel, dispensant ses messages mystiques mains levées. Le policier doit se substituer au prince lors d’une réception en son honneur, en concertation avec l’officier commandant la garde royale, Babo Kobayashi. Mais celui-ci est suspecté d’être complice avec les princes prétendants. Une scène est particulièrement réussie: lors de la réception, les tueurs à gage envoyés par les frangins du prince entrent en action, mais aucun ne parvient à atteindre Yabe. Dans un enchaînement de circonstances fortuites, ils s’entretuent tandis que le détective, inconscient des évènement, continue de jouer son rôle de monarque. Outre ce passage surréaliste, l’épisode bénéficie d’un dénouement convaincant, dévoilant une machination d’une élégante simplicité, assez prévisible cependant.

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L’épisode 6 est somme toute assez classique, puisqu’il s’agit d’une variation sur le thème du tueur en série. Un assassin qui se fait appeler le « commissaire de l’ombre » sème la terreur à Tokyo, choisissant comme victimes des hommes d’affaires véreux et des politiciens corrompus. Chose étrange, il trace un symbole identique sur chaque lieu de ses forfaits: celui du yen. Yabe est une fois de plus utilisé comme appât, on lui crée un profil fictif d’officier marron, avec photos truqués à l’appui le montrant en train d’empocher de fortes sommes. Une jeune journaliste impétueuse, Mikami Yayoi, enquête de son côté auprès des veuves des victimes. Une intrigue riche en rebondissements où les apparences s’avèrent trompeuses. Mirai souffle au détective un stratagème malin pour amener le coupable à se trahir lors de la traditionnelle réunion des suspects. Malheureusement, l’astuce réside dans une subtilité d’ordre linguistique difficilement compréhensible pour les non japonophones. Reste l’explication des motivations du tueur, qui repose sur une idée déjà exploitée dans les annales de la fiction policière, mais qui demeure satisfaisante.

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L’avant-dernier épisode est, sur le plan de l’énigme, le plus astucieux. Il se déroule comme une enquête typique de Kindaichi. L’action se situe dans la propriété, isolée en pleine campagne, d’un riche industriel, Hidemaro Ayanokoji. Yabe est dépêché sur place pour enquêter sur la mort suspicieuse, vingt ans auparavant, d’une jeune femme retrouvée noyée dans une mare.  C’était la fille de la maîtresse d’Hidemaro. Le commissaire avait alors conclu à un suicide, mais un doute subsiste. La galerie des suspects est constituée des quatre rejetons de la famille, tous particulièrement loufoques, avec des marottes improbables: ils ont vraiment l’allure de dégénérés fin de race. Yabe doit collaborer avec un super détective débarquant à l’improviste, Akuchi Kogoro (Ryosuke Miura), bien plus performant que lui. Mais celui-ci est assassiné alors qu’il vient, grâce à un raisonnement fulgurant, de découvrir la vérité. C’est une fois encore Mirai qui résout l’ancienne énigme, en examinant une bobine de film montrant les dernières heures de la jeune femme, qui contient une preuve décisive. Le criminel de cette histoire, démasqué dans un final à la Hercule Poirot, est particulièrement machiavélique.

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Le dernier épisode surprend un peu car sa structure diffère des précédents. Certains des running-gags sont absents, tandis que Yabe y apparait presque intelligent, résolvant l’affaire dans ses grandes lignes. Le détective se rend dans sa ville natale, Oetsuhara, pour une réunion avec ses anciens camarades d’école, en vue de déterrer une capsule temporelle. Mais le meurtre d’un promoteur immobilier a lieu non loin: ce dernier menaçait d’expulser les commerçants locaux de ses propriétés et était pour cela détesté de ceux-ci. Sachiko, une amie de longue date de Yabe, est au premier rang des suspects, à cause d’une boucle d’oreille lui appartenant retrouvée sur les lieux. L’intrigue repose sur un alibi truqué fort subtil. De plus, l’épisode inclut des personnages mémorables, comme une diseuse de bonne aventure aux divinations fumeuses mais dotée d’un sens aigu des affaires, ou encore  Hitomi, l’épouse du commissaire, qui fait une apparition drôlatique. Descendante d’une lignée de samouraïs, c’est une femme autoritaire et d’allure martiale, crainte par son mari qui imagine dans chaque épisode les supplices atroces qu’elle lui infligerait au cas où ses infidélités seraient révélées. A cela s’ajoute la silhouette fantomatique du démon de la montagne, une créature au masque grimaçant qui rôde aux alentours.

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Finalement, cette saison constitue une comédie policière de premier choix. L’aspect comique est très présent, mais ne prend jamais le dessus sur l’intrigue criminelle, toujours soigneusement conçue. La série est parvenue à développer un univers déjanté qui lui est propre, tout en restant fidèle dans l’esprit à son illustre devancière, Trick. L’ultime épisode rend d’ailleurs hommage à cette dernière avec un caméo montrant Yamada Naoko en train de faire un tour de magie devant un public dubitatif, dont la petite Mirai qui se moque ouvertement d’elle. Il faut dire que cette seconde saison a été diffusée peu avant la sortie en salles du dernier film de la saga Trick, dont il s’agissait de faire la promotion. Keibuho Yabe Kenzo 2 peut cependant être vu indépendamment de la série originelle: même si on peut regretter l’absence de crimes impossibles, il y a de quoi se payer une bonne tranche de rigolade et, sur le plan de la détection, le drama surprend agréablement. Sans doute une des meilleures séries de mystère de ces dernières années en provenance du pays du soleil levant.

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Odissea / L’Odyssée (Italie, 1968)

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Adaptation fidèle de L’Odyssée d’Homère, cette minisérie réalisée par Franco Rossi et produite par Dino de Laurentiis est un grand classique du petit écran, initialement diffusé par la RAI en 1968. Si l’équipe qui conçut la série est essentiellement italienne (aussi bien concernant la réalisation, la scénarisation, les décors, les costumes et la bande musicale), il s’agit d’une coproduction entre l’Italie, la France, l’Allemagne et la Yougoslavie (où le tournage eut lieu pour la plus grande part, dans les régions côtières). Le nombre d’épisodes varie suivant le découpage choisi par les diffuseurs. J’avais déjà vu Odissea il y a de cela quelques années, mais cette version programmée par Arte possédait une image de qualité très moyenne. Heureusement, on peut maintenant  trouver la minisérie sur YouTube, en 4 longues parties, avec une image impeccable et un doublage soigné en français (il n’y a pas à ce jour d’édition DVD dans notre pays). Il s’agit d’un montage opéré avec la vidéo de l’édition DVD italienne et le son de l’enregistrement en VF diffusé jadis par l’ORTF: de quoi redécouvrir cette pépite dans les meilleures conditions.

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Il est vrai que la version française se caractérise par une diction guindée, typique de la télévision de l’époque, mais qui a l’avantage de restituer avec une grande clarté le texte d’Homère. Seul élément qui manque à cette version: dans la mouture de la RAI, lors des passages introductifs, le poète Guiseppe Ungaretti lit en voix off des extraits de l’œuvre originale.  Pour le reste, on serait bien en peine de trouver la moindre lacune à la série. Les décors somptueux des rivages yougoslave évoquent la beauté âpre des îles grecques. Les scènes d’intérieur (tournées essentiellement dans un studio romain) bénéficient du travail du décorateur Luciano Ricceri, leur côté sobre et dépouillé tranche avec le style surchargé de bien des films sur l’Antiquité produits dans les années 60. La bande musicale, due au compositeur Carlo Rustichelli, atmosphérique et d’une élégante solennité, s’adapte parfaitement au déroulement du récit. Surtout, la distribution cosmopolite est excellente, sans la moindre fausse note.

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La première partie diffère des trois suivantes par le rôle prépondérant qu’y joue Télémaque, personnage central lors de la première heure, interprété par un jeune premier, Renaud Verley. Télémaque, alors âgé de 18 ans, s’inquiète pour son père Ulysse, qui n’est toujours pas revenu de la guerre. Il est outré par le comportement grossier des nombreux prétendants au mariage avec Pénélope (Irene Papas, parfaite dans son rôle de noble épouse humiliée) qui ont envahi le palais d’Ithaque. A leur tête se trouve Antinoüs, un jeune homme mesquin au profil arrogant (joué par Constantin Nepo, qui retranscrit bien toute la morgue du personnage), qui se moque ouvertement du fils d’Ulysse. Aidé par la déesse Athéna, ce dernier se rend par bateau à  Pylos, en vue de rencontrer le sage Nestor, susceptible d’avoir des informations sur son père. Nestor l’enjoint de se rendre à Sparte pour y rencontrer Ménélas et Hélène. Reçu par le couple; Télémaque apprend que son père est retenu captif sur une île. La série suit scrupuleusement la Télémachie de L’Odyssée, mais la suite, où Ulysse (Bekim Fehmiu) fait sa première apparition sur un radeau de fortune, après avoir quitté Ogygie, diffère du récit d’Homère qui évoque en premier lieu sa captivité sur l’île de Calypso.

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 Ce premier épisode (sur les quatre de la version proposée sur le net) est moins spectaculaire que les trois autres, mais propose quelques scènes marquantes: la rencontre de Télémaque avec Hélène (Scilla Gabel, d’une beauté irréelle, avec un maquillage remarquable) et l’évocation de la rencontre cruciale, à Troie, entre Ulysse et Cassandre; l’arrivée d’Ulysse sur l’île des Phéaciens, où il fait la connaissance de la ravissante Nausicaa (Barbara Bach) et de ses parents Alcinoos et Arété .La scène où le héros se restaure seul dans la salle du trône, sous le regard des dignitaires Phéaciens, ne figure pas telle quelle dans le poème épique, mais souligne la situation singulière du personnage, simple humain entouré de descendants de Poséidon, membres de la race des Géants. Un bateau singulier propre à ce peuple de marins, équipé d’une main levée en guise de proue (figurant une mise en garde aux voyageurs imprudents), fait une apparition remarquée à l’écran.

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Le second épisode est narrativement beaucoup plus riche. Ulysse, à la cour des Phéaciens, y narre ses exploits passés. Son séjour chez Calypso ne fait l’objet que d’un bref flashback, une séquence onirique où la nymphe de la mer fait de fugitives apparitions, perdue dans une végétation luxuriante. Puis vient un passage où Ulysse se confronte à de jeunes Phéaciens au tir à l’arc, avec pour cible une étoile de mer géante,  l’épreuve de lancer du disque remportée préalablement par Ulysse étant passée sous silence. Après une rapide évocation de L’Iliade et de la ruse du cheval de Troie (où l’on voit s’élever, parmi les monuments de la ville, une curieuse ziggourat évoquant plus la Mésopotamie que l’Asie Mineure), Ulysse évoque la rencontre avec les Lotophages et l’oubli dans lequel sombrent ses compagnons après avoir consommé les fleurs de lotos. Cependant, cette partie de l’Odyssée est vite expédiée, contrairement à l’exploit de notre héros le suivant, la confrontation avec le cyclope Polyphème.

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Ce passage est incontestablement un temps fort de la série, avec dans le rôle du cyclope Samson Burke, un athlète et acteur canadien, dont la stature imposante est soulignée par des vues en contre-plongée et des trucages encore époustouflants aujourd’hui, signés Mario Bava, que les amateurs de cinéma bis fantastique et des films de genre du giallo connaissent bien. Cette aventure d’Ulysse est traitée dans les moindres détails, en s’attardant sur la cruauté de cette créature malfaisante, ce fils de Poséidon avide de chair humaine et en soulignant la ruse sans égale du héros. L’épisode se conclut par la rencontre d’Ulysse avec le maître des vents, Éole ( Vladimir Leib), qui trône dans son palais perché sur une montagne brumeuse. Le personnage et sa cour sont représentés dans des tenues futuristes, tandis que des assemblages de légumes disposés tels les portraits des saisons d’Arcimboldo font office de victuailles pour ce dieu épicurien et bienveillant, fournissant au héros l’outre des vents devant permettre son prompt retour à Ithaque.

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Le troisième épisode est le plus court, mais pas le moins intense. L’épreuve du chant des sirènes est décrit de façon très classique, le danger étant juste suggéré par quelques plans montrant les fonds marins jonchés des ossements des victimes de ces créatures malveillantes. Les monstres marins Charybde et Scylla ne sont évoqués que vaguement, la série préférant faire l’impasse sur cette péripétie. Le passage sur l’île du Soleil, peuplé par le troupeau des bœufs d’Hélios, où les compagnons d’Ulysse, tenaillés par la faim, tentent de résister à l’envie sacrilège de s’en repaître, se déroule dans un décor imposant, une plaine aride et minérale d’un blanc éclatant et est retranscrit avec acuité. La fin de l’épisode, qui décrit le retour à Ithaque et les retrouvailles d’Ulysse avec son fidèle serviteur, le porcher Eumée, est assez émouvante. Cependant, l’épisode reste en mémoire pour deux séquences en particulier: la rencontre avec Circé et la visite des Enfers.

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Circé, jouée par Juliette Mayniel, a un rôle plus considérable dans la série que chez Homère. Elle a des pouvoirs de magicienne plus étendus: dans la forêt enchantée où elle vit, elle peut soumettre la nature à sa volonté, a la faculté de produire des illusions dans l’esprit de ses visiteurs (comme, concernant Ulysse, une vision frappante de Pénélope, tissant une toile gigantesque se déployant à travers les frondaisons). La série insiste sur sa nature changeante, polymorphe. L’autre point intéressant concerne l’attitude des compagnons d’Ulysse, revenus au monde humain après avoir été transformés en pourceaux et qui, marqués par cette expérience traumatisante, deviennent fuyants et sauvages, comme s’ils avaient conservé une part d’animalité. A partir de ce moment, ils se comportent avec défiance envers Ulysse, plus ouvertement encore que dans le poème épique. Certains, comme Euryloque, apparaissent même virulents, prêts à se rebeller contre leur maître. Autre différence par rapport au texte original, c’est Circé qui envoie directement Ulysse au royaume d’Hadès, afin que celui-ci puisse consulter le fantôme du devin Tirésias.

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Les scènes aux Enfers sont réalisées avec un sens consommé de l’esthétisme. Elles comportent des manifestations spectrales du plus bel effet, dans un décor d’une lugubre désolation. Après les prédictions funestes de Tirésias et une brève apparition d’Achille, Ulysse fait deux rencontres émouvantes. Il retrouve sa mère, éperdu de chagrin, avant de découvrir horrifié le fantôme d’un de ses compagnons, Elpenore, dont il apprend ainsi la mort accidentelle, tout juste survenue en dehors de l’inframonde. Ce passage aux Enfers comprend en outre des effets visuels originaux, comme lorsque le visage spectral de Tirésias vient se superposer avec les traits d’Ulysse, les paroles du devin finissant par se fondre avec celles sorties de la propre bouche du héros. L’épisode,comme je l’ai indiqué, s’achève par le retour d’Ulysse à Ithaque, sous les traits humbles d’un mendiant âgé, les retrouvailles avec son fidèle serviteur, le porcher Eumée (Husein Cokic), dans un cadre bucolique, étant restituées avec précision.

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Le dernier épisode est le plus long: il développe dans les moindres détails la vengeance d’Ulysse et son plan pour éliminer les prétendants, commettant un massacre d’une férocité implacable. Le thème de la mémoire et de son caractère subjectif est récurrent dans cette ultime partie: Ulysse se présente sous une identité d’emprunt à sa famille et ses sujets les plus dévoués, tous finissant par le reconnaître lorsque celui-ci fait mention d’un détail, différent pour chacun mais toujours évocateur des relations intimes que le héros eut avec ses proches. Cet épisode est le plus mélodramatique, insistant sur l’effroi des prétendants pris au piège par Ulysse. Le défi lancé au préalable par celui-ci à ses rivaux, consistant à tendre un arc puissant qui lui a appartenu jadis, opte pour un parti-pris artistique en figurant une arme de jet au bois ramifié plus esthétique que réaliste (difficile de manier un tel engin, même pour un héros mythologique). Cependant, la progression dramatique de l’épisode est parfaitement maîtrisée et débouche sur le constat fataliste de la toute puissance des dieux sur le destin des hommes.

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Les dieux se jouent constamment des humains, se manifestent à eux sous l’apparence de gens ordinaires (avec dans la série une prédilection pour les chevelures blondes bouclées) et usent de leurs immenses pouvoirs pour parvenir à leurs fins. Leurs intérêts peuvent être antagonistes: dans l’Odyssée, Ulysse bénéficie  de l’aide d’Athéna et a le soutien des dieux, excepté Poséidon qui lui est hostile. La proximité des hommes avec les divinités est une caractéristique récurrente des récits de la mythologie grecque, ce dont s’est souvenu  Michael J. Bird en réalisant sa minisérie située à Chypre, The Aphrodite Inheritance, où les dieux s’incarnent en des individus contemporains d’apparence familière et manipulent à loisir le protagoniste central. Également, on trouve dans les deux séries des références aux découvertes archéologiques. Dans Odissea, on peut ainsi remarquer, lors d’une scène à Sparte, un masque en or qui n’est pas sans rappeler le masque d’Agamemnon découvert par Heinrich Schliemann. Des statues monumentales en gros blocs de pierres ornent la cour du palais des Phéaciens, qui évoquent quelque peu la statuaire olmèque, tandis qu’apparaissent au fil des épisodes quelques bustes antiques érodés par le temps, représentant des divinités.

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Odissea de Franco Rossi est, parmi les adaptations du mythe que j’ai visionné, de loin la meilleure, très supérieure par exemple à la version hollywoodienne de 1997 (The Odyssey) qui misait essentiellement sur l’action et les effets spéciaux. Remarquablement fidèle au texte d’Homère, mais choisissant de développer certains passages emblématiques et de passer rapidement sur d’autres (ainsi en est-il de la rencontre avec les Lestrygons, ces géants cannibales étant juste évoqués au détour d’une conversation), présentant parfois l’histoire sous un angle différent de sa source littéraire (en particulier concernant les sortilèges de Circé), c’est une production conçue intelligemment et qui, un demi-siècle après avoir été filmée, reste un visionnage réjouissant et enrichissant culturellement. Un succès que tenta de renouveler le réalisateur en adaptant L’Énéide, mais cette fois avec moins de réussite.

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Neviditelní (République Tchèque, 2014)

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Quelques mois après avoir présenté une série policière tchèque (Clona), j’ai eu l’occasion de visionner cette curieuse fiction résolument fantaisiste, dont le caractère hautement excentrique tranche avec le classicisme de Clona. Tout comme cette dernière, Neviditelní a été proposée (après sa première diffusion sur la télévision publique tchèque) par Channel 4 dans le cadre du service de VOD cosmopolite de la chaîne, Walter Presents, ce qui nous permet de disposer de sous-titres anglais, habituellement difficiles à trouver pour les séries d’Europe de l’est (soit dit en passant, on espère que l’équivalent de Walter Presents verra bientôt le jour, à destination du public francophone). En 13 épisodes d’une heure, écrite et réalisée par Radek Bajgar, la série se déroule dans un univers alternatif où les humains normaux cohabitent avec une race secrète de créatures aquatiques, les nixes, qui se distinguent seulement de tout un chacun par une modification génétique de leur hémoglobine leur permettant de respirer sous l’eau.

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L’idée de départ est absurde, suspendre son incrédulité est donc requis pour apprécier pleinement le feuilleton, qui accumule les situations rocambolesques en usant d’un ton humoristique décalé. Bien que ne se prenant pas au sérieux, la création de Radek Bajgar développe un univers très étoffé, inventant pour ces invraisemblables nixes un passé remontant aux origines de la chrétienté, une religion déviée du dogme catholique accompagnée de mythes ancestraux et de prophéties messianiques. La série se déroule à Prague, nous faisant découvrir la beauté de certains quartiers, qu’il s’agisse des abords de la Vltava ou du quartier historique de Vyšehrad, connu pour son cimetière (déjà présent dans un épisode de Lovejoy, The Prague sun) et sa forteresse offrant une vue panoramique sur la ville, une imposante table d’orientation permettant de situer les principaux monuments.

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Le premier épisode nous introduit dans ce monde délirant en le présentant sous la forme d’un faux documentaire. Hubert Vydra (George Bartoška) préside le grand conseil des nixes, qui se réunit dans un lieu souterrain encombré de canalisations suintantes d’humidité. Il est un grand patron prospère, qui gère un réseau national d’eau potable ainsi que les égouts de Prague. Hubert subit l’influence de sa femme Nora (Ivana Chýlková), manœuvrière et ambitieuse, qui le pousse à acquérir toujours plus de pouvoir et tente de persuader son fils Robert (Krystof Hádek, qui avait un rôle central dans Clona, où il interprétait le caméraman) de trouver une épouse disposant d’un patrimoine génétique à 100% « aquagène », pour avoir une descendance composée d’êtres purement aquatiques.

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Robert est un jeune homme nonchalant, qui rechigne à suivre la voie toute tracée que ses parents lui préconisent. Noceur et peu studieux, il est menacé par son père d’être envoyé dans une institution mystérieuse réservée aux nixes récalcitrants, où il sera élevé à la dure. Il gagne sa vie en effectuant quelques petits jobs, comme un travail tout indiqué pour lui de maître-nageur sur une plage aux abords de la Vltava, où il rencontre Berková, une fille dont le passe-temps de prédilection consiste à noyer les personnes infortunées qui croisent son chemin aux abords de l’eau. Robert est scandalisé par son comportement, en particulier lorsqu’elle veut maintenir immergée la tête d’un enfant, mais plus tard, il finit par prendre goût à cette pratique répréhensible, prenant un malin plaisir à être son complice pour faire couler les occupants d’un caboteur, avant de participer au sabordage d’un ferry-boat bondé de passagers.

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Robert, par appât du gain, est aussi prêt à monter une arnaque bien dans ses cordes: organiser des paris de plongée en apnée, où il fait monter les enchères avant de battre à plates coutures les simples humains qui tentent de se mesurer à lui. Le rejeton Vydra tombe amoureux de Johana Baretti (Kristýna Boková), fille d’Eduard Baretti (Ludek Sobota). Johana et son père sont eux aussi des nixes, mais rebelles: ils vivent sur une péniche, à l’écart de leurs congénères. Eduard est en désaccord avec Hubert (son successeur à la tête du conseil) concernant l’attitude à adopter envers les humains ordinaires, il est contre le fait de maintenir secrète l’existence des nixes (par tous les moyens) et milite pour un coming-out général, tout en développant des idées révolutionnaires sur le rôle que peut jouer le peuple de l’eau en faveur de l’humanité.

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Johana est une fille au caractère affirmé, qui travaille comme infirmière dans un hôpital pour nixes, où elle se charge des analyses génétiques. Son père lui dissimule un lourd secret qui, une fois révélé, ne manque pas de la bouleverser et de mettre en péril son idylle avec Robert. Malheureusement, les personnages de Johana et Robert disparaissent inopinément de l’écran aux deux-tiers de la saison, leur intrigue se terminant…en queue de poisson. Les acteurs étaient-ils indisponibles pour le tournage des derniers épisodes? En tout cas, leur absence soudaine nuit à la continuité dramatique  de la série. Par contre, un autre personnage est omniprésent du début à la fin et acquiert un rôle central: Ivan Lausman (joué par Jiri Langmajer).

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Lausman est un lobbyiste sans scrupules, un entrepreneur malhonnête rompu à tous types de malversations. Lorsqu’il se retrouve en grande difficulté, accablé de poursuites judiciaires, il tente de se suicider en s’immergeant dans le fleuve. Cependant, il survit en étant resté dans l’eau pendant 12 heures, prouvant ainsi qu’il possède, sans le savoir, des gènes aquatiques Son repêchage miraculeux, filmé par la télévision, alerte le conseil des nixes, qui souhaite le faire disparaitre au plus vite, de peur que sa véritable nature ne s’ébruite. Deux agents sont envoyés pour le capturer et le tuer par dessèchement (le moyen employé pour l’occire consiste à l’exposer au souffle chaud d’une batterie de sèche-cheveux), mais il échappe à ses poursuivants et trouve refuge dans la péniche des Baretti.

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Lausman est un protagoniste très romanesque, un bandit insaisissable, as du déguisement et grand opportuniste. C’est un filou sympathique, qui se révèle bientôt correspondre au profil du messie annoncé dans de vieux parchemins: son taux  de gène aquatiques s’élève à 105%! En découvrant une mythique source d’eau de jouvence souterraine, il constate ses effets inattendus sur sa virilité. Lors de péripéties incroyables, il parvient à échapper aux filets de la police, déjouant les stratagèmes tordus de la commissaire Jará  (Simona Babcáková) et de l’inspecteur Trpelka pour le coincer. Il faut dire que le duo de flics a le chic pour se ridiculiser et échouer lamentablement. Mais Lausman a un handicap sérieux: une petite amie encombrante, qui multiplie les bourdes et s’avère la meilleure alliée (involontaire) de la police. Monika (Barbora Poláková) est une bimbo aussi nunuche que superficielle, obsédée par son régime et l’argent qui lui permet de maintenir son train de vie luxueux: un personnage imprévisible, totalement décalé avec le reste des protagonistes, ingénu et drôlatique.

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Lausman a aussi affaire à un singulier trio envoyé à ses trousses, les dryades Lige, Thea et Agla (une blonde, une rousse et une brune), mercenaires de choc au service d’Hubert Vydra, entraînées pour toutes sortes de missions à haut risque. Elles semble tout droit sorties d’une bande dessinée de superhéros. Susceptibles, elles refusent qu’on les appelle des dryades, préférant la dénomination plus flatteuse de sirènes. Elles ingèrent des pilules « anti-hommes » pour éviter d’avoir la moindre attirance à leur égard, mais finissent par tomber sous le charme de Lausman après que celui-ci ait plongé dans la source souterraine virilisante. Un trio pittoresque qui aurait mérité d’être plus présent dans le scénario, où seule la rousse Agla (Jana Plodková) joue un rôle notable dans les derniers épisodes. L’adversaire la plus acharnée de Lausman reste Doktorka Mrácková (Lenka Vlasáková), une femme avide de pouvoir, au passé trouble, agent double au service des nixes et du Vatican, qui prend régulièrement des bains de jouvence pour conserver une apparence éternellement jeune.

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La série multiplie les intrigues loufoques, faisant intervenir des personnages excentriques, comme Krysa (Radek Holub), le gardien de la source sacrée, vieux de plusieurs centaines d’années, qui vit en ermite dans les souterrains de Vyšehrad et capture les imprudents qui s’aventurent trop près de son repaire, ou encore Otec Voda, un prêtre aquatique qui jette aux orties le célibat de sa fonction pour une relation de couple avec la commissaire Jará, une célibataire endurcie devenue femme au foyer aimante suite à une séance d’hypnose. Parmi les gags les plus réussis, citons les expérimentations hasardeuses d’Hubert Vydra, consistant à déverser dans les canalisations des algues vertes en quantité ou encore des larves de « turbo grenouilles », créatures modifiées génétiquement pour bénéficier d’une croissance ultrarapide. On le soupçonne alors d’être de mèche avec un distributeur d’eau minérale, afin de dissuader les habitants de Prague de consommer l’eau du robinet.

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Neviditelní fourmille d’éléments insolites. L’alimentation curieuse des nixes, peu ragoutante, est décrite en détails: grenouilles, poissons pourris (utilisé dans une recette infecte qu’affectionne Eduard, le capradour), plats à base de moisissures, eaux lacustres de différents millésimes…La religion aquatique, centrée sur le culte de saint Jean-Baptiste, patron des nixes, suit un rite particulier, où « amen » et remplacée par un mot signifiant « saumon », accompagné d’un mouvement ondulant de la main et où les morts ne sont pas enterrés, mais engloutis dans les rivières souterraines. Les nixes se revendiquent comme les détenteurs de la vraie foi, leurs ancêtres étant pour eux les paléochrétiens authentiques, victimes sous l’empereur Constantin d’une tentative d’effacer toutes traces de leur culte. Dans leur vie quotidienne, ils se saluent en usant de l’expression « pas besoin qu’il pleuve, pourvu qu’il bruine » et, pour se détendre, se shootent au moyen d’ inhalations de chlorine.

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L’univers foutraque de la série est très fouillé et n’omet pas quelques références à des personnages connus. Les détectives qui traquent les nixes soupçonnent James Cameron, le commandant Cousteau ou encore Yvetta Hlaváčová (une sportive qui nagea sur la distance record de 142 kilomètres dans le cours de la Vltava) de faire partie des êtres aquatiques. Il y a également quelques références inattendues à la littérature tchèque: sont ainsi cité Miloš Urban, l’auteur d’Hastrman (Le génie des eaux), mais aussi Karel Jaromír Erben, un poète dont la ballade Le Vodnik (mot que l’on peut traduire par « ondin ») est évoquée par l’inspecteur Trpelka dans un accès de lyrisme. Il semble que Radek Bajgar a souhaité exploiter à fond le thème de son feuilleton en abordant les légendes aquatiques sous toutes les facettes, quitte à perdre parfois le téléspectateur dans les méandres de son imagination débordante.

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Finalement, Neviditelní n’est qu’une demi réussite. La série a un univers indéniablement original, les protagonistes possèdent un grain de folie qui les rend savoureux, les décors praguois sont bien exploités et mis en valeur. Mais la structure de la saison est bancale: l’intrigue se complexifie de façon inutile en introduisant de nouveaux enjeux au bout de quelques heures, des personnages prépondérants passent à la trappe sans raison valable, les trois derniers épisodes sont marqués par un certain essoufflement du scénario A cet égard, peut-être la saison est-elle trop longue? Comme le dit l’adage, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Reste une fiction plaisante et attachante pour qui est sensible à la fantaisie gentiment loufoque qui s’en dégage. En somme, une série « high concept », pour reprendre une expression à la mode, pas totalement maitrisée mais qui a le mérite de faire preuve d’une créativité singulière au service de la comédie la plus débridée.

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Bayan Ko (Philippines, 2013)

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Nouvelle étape dans mon parcours d' »armchair globe-trotter », les Philippines, avec une minisérie en 6 épisodes d’une quarantaine de minutes, première fiction originale de la chaîne GMA News. Il s’agit d’une série qui traite de problématiques politiques et sociales, dressant un état des lieux préoccupant du pays en montrant les difficultés rencontrées par le maire fraîchement élu de la ville (fictionnelle) de Lagros pour améliorer les conditions de vie de ses concitoyens, victimes de nombreux maux (magouilles politiciennes, corruption, pauvreté persistante, faiblesse des infrastructures, catastrophes naturelles…). C’est une réalisation d’Adolfo Alix Jr. (connu des cinéphiles français pour Death March, un film présenté au festival de Cannes en 2013, dans la section Un Certain Regard), qui bénéficie d’un scénario habilement construit de Nessa Valdellon.

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Évoquons d’abord la réalisation, qui se distingue par des successions de plans larges montrant la variétés des paysages philippins mais aussi les gens dans leurs activités quotidiennes. La photographie léchée est un des atouts de la série de même que la musique, d’une douceur mélancolique. La chanson du générique est une interprétation de Bayan Ko, l’hymne patriotique qui donne son titre à la série (que l’on peut traduire simplement par « mon pays »), interprétée en Tagalog par Johnoy Danao (à l’origine, c’est un morceau composé en espagnol, mais cette version traduite est due au poète José Corazón de Jesús), mélange de lyrisme nationaliste et de complainte désespérée dont les paroles tristes, détachées du contexte de leur création (l’occupation américaine à l’orée du XXe siècle), soulignent la tonalité désabusée de l’intrigue.

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Lors du premier épisode, le maire de Lagros vient d’être élu: Joseph Santiago (joué par Rocco Nacino) prononce d’emblée un vibrant discours où il promet de grands changements pour la communauté. Nouveau venu dans le paysage politique, c’est un idéaliste, épris de justice sociale et soucieux de rendre les procédures administratives plus transparentes et conformes à la légalité. Une tâche difficile dans une province où les inégalités sont criantes et où les notables font la pluie et le beau temps, s’enrichissant sans vergogne aux dépens des citoyens les plus modestes, contraints de contrevenir à la loi pour survivre. L’adversaire principal de Joseph, c’est le gouverneur Antonio Rubio (Pen Medina), le patriarche d’une famille qui règne dans la région depuis des générations, au mépris des termes de la constitution des Philippines de 1987, qui interdit la mainmise de dynasties politiques sur le pays.

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Antonio est l’archétype du politicard véreux. Il maîtrise parfaitement ses interventions dans les médias, usant de démagogie et faisant preuve d’opportunisme pour tirer la couverture à lui. Il sait se montrer paternaliste, distribuant des subsides à l’occasion pour calmer le mécontentement du peuple, tout en usant de violence envers ses adversaires lorsque ceux-ci nuisent à son intérêt personnel. En réclamant des pots-de-vin aux investisseurs désirant installer des entreprises commerciales en ville, il a tendance à  faire fuir les plus rétifs à la corruption. D’autre part, il fait l’objet d’une enquête de la commission d’audit de l’assemblée au sujet d’appels d’offre truqués, en particulier concernant la mise en place d’un hôpital régional, où il manœuvre pour favoriser l’entreprise de BTP de son beau-frère. Antonio est un personnage odieux, qui n’hésite pas à exploiter les moindres actions compromettantes de ses adversaires politiques pour exercer sur eux des pressions en vue de les faire plier. Pour se mettre en valeur, il démultiplie dans les rues les affiches le représentant, tandis que sa photo figure sur les emballages de produits de consommation courants.

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Véritable seigneur féodal, ce patriarche dévoyé incarne de façon un peu caricaturale les travers de la vie politique philippine. Son fils Anton (Ping Medina), membre de l’assemblée, est censé suivre la même voie que son père mais prend vite ses distances avec lui, refusant d’user de son influence de parlementaire pour juguler l’action de la commission d’enquête et désapprouvant le cynisme de sa politique. Champion de l’absentéisme à l’assemblée, réputé bon à rien, il change positivement au fil des épisodes, prenant conscience de l’ampleur des difficultés que traversent ses concitoyens. Une romance se développe entre le rejeton Rubio et Karen Canlas (LJ Reyes), la dynamique assistante de Joseph Santiago, initialement hostile envers Anton, mais qui finit par reconnaitre en lui un homme politique de bonne foi. Heureusement, l’intrigue sentimentale n’occupe qu’une place secondaire dans la série et reste finalement en suspens.

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Du côté du gouverneur, citons également deux personnages féminins prépondérants. Son épouse, Sylvia (Maria Isabel Lopez), qu’il néglige, allant jusqu’à la maltraiter lorsqu’elle menace de révéler l’étendue de ses malversations. Antonio, de plus, a une maîtresse qui est l’ancienne petite amie du maire, Eliza Bauer (Mercedes Cabral). Celle-ci se charge de transactions pour le compte de Rubio ainsi que du commerce extérieur, s’occupant en outre de verser des commissions occultes à certains acteurs économiques. Joseph Santiago constate avec amertume qu’elle a bien changé, qu’elle semble avoir perdu son âme au contact d’Antonio, mais ne désespère pas de la remettre dans le droit chemin. De son côté, le maire peut compter sur le soutien indéfectible de Betong (Albert Sumaya Jr.), un employé municipal consciencieux, ainsi que sur la bienveillance de Liway (Love Anover), une femme d’origine pauvre, au tempérament exubérant,  qui travaille à la mairie et peine à joindre les deux bouts avec son modeste salaire.

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Betong et Liway apportent une note d’humour à la série, mais leurs facéties ne font l’objet que de quelques scènes. S’ils restent relaivement en retrait, ce n’est par contre pas le cas de l’épouse de Joseph, Nena (Angeli Bayani). Celle-ci est membre d’un organisme de militants écologistes, Sagip Kalikasan, qui enquête sur l’exploitation forestière illégale, une pratique largement répandue aux Philippines, où seraient impliqués le gouverneur ainsi que le sénateur Durante, l’ancien dirigeant du DENR (département de l’environnement et des ressources naturelles), qui auraient conclu un accord secret avec Philcorp, une puissante multinationale. L’action courageuse de Nena gêne en haut lieu, elle est vite l’objet de menaces de mort. Le père de Joseph, Ernesto, un journaliste qui enquêtait aussi sur le bûcheronnage clandestin, a été jadis assassiné dans des conditions mystérieuses. Nena a retrouvé des document lui ayant appartenu, apportant des preuves décisives contre ses adversaires, qu’elle projette de livrer aux médias.

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Le meurtre de son père a été à l’origine de l’entrée en politique de Joseph Santiago, bien décidé à assainir les pratiques des représentants publics. S’il existe chez lui un désir de revanche envers le gouverneur, il est cependant guidé avant tout par la volonté d’agir pour l’intérêt général. Il lutte contre les lourdeurs administratives, cherchant à limiter les bakchichs pour accélérer l’obtention de permis, il veut interdire le favoritisme (ainsi, il menace de limoger le chef de la police qui choisit le fournisseur des uniformes réglementaires parmi ses proches), il dénonce l’utilisation des ambulances à des fins personnelles (à cause de cela; Betong, dont le frère est victime d’un grave accident, ne parvient pas à faire venir des secours d’urgence et doit demander de l’aide au maire), il condamne le détournement des subventions allouées par le gouvernement à la région, qui vont dans les poches des potentats locaux au lieu d’être  employées pour aider la population.

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Joseph ne rechigne pas à mettre la main à la pâte: on le voit en train de participer au balayage des voies publiques ou encore aider un véhicule bloqué par l’état déplorable de la chaussée à repartir (le manque de subsides fait que les routes ne sont pas terminées, rendant la circulation dangereuse). Modeste et proche des gens, il sait aussi utiliser à l’occasion la caisse de résonance des médias, dénonçant le gouverneur lors de ses interviews avec  le reporter d’investigation Ed Lingao (qui joue son propre rôle dans la série) ou encore à l’occasion d’un forum organisé par Antonio devant une salle comble (où le débat manque de tourner au pugilat). C’est lors de ce forum qu’il témoigne du triste état du système éducatif (classes surchargées, malnutrition des élèves, établissements insalubres et perméables aux eaux de pluie), constaté lors d’une visite édifiante dans une école.

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Les carences de l’assistance publique sont particulièrement mises en évidence lors du quatrième épisode, où survient une épidémie de dengue. Les enfants de Liway sont touchés. Celle-ci, qui a du mal à subvenir à sa famille depuis le départ de son mari alcoolique, est effondrée par ce malheur. Le maire se rend compte alors qu’il n’y a pas de coordination entre les hôpitaux de la région, que les besoins en transfusions sanguines ne peuvent être satisfaits à temps. Il doit à contrecœur conclure un marché avec le gouverneur pour obtenir son concours, tandis qu’Anton vient de son côté lui prêter main forte de façon discrète. En dépit ces aides, le bilan humain est  aggravé par les défaillances du système de soins. Plus préoccupant encore, lorsqu’un typhon s’abat sur la région, la tempête détruisant tout sur son passage et causant des centaines de mort, la déforestation sauvage est mise en accusation.

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Le déboisement à outrance favorise l’écoulement des eaux torrentielles, les responsables indirects sont donc les autorités complices de ces actes délictueux. La série propose une reconstitution convaincante de la catastrophe naturelle, montrant le dénuement de la population face aux éléments déchaînés, les alignements macabres des noyés. Joseph Santiago tente de venir au secours des victimes, même si son intervention a des résultats dérisoires. La série défend le point de vue des écologistes, dressant un verdict sans appel de l’incurie politique, tout en soulignant le rôle positif de certaines instances officielles, comme le DOJ (Département de la justice) ou l’ombudsman des Philippines qui œuvrent pour réprimer la déforestation illicite. L’enquête pour identifier les commanditaires du meurtre d’Ernesto, menée comme un thriller, réserve quelques surprises, mais la série ne semble finalement qu’effleurer les ramifications d’un système politico-financier mafieux.

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Un dernier point pour illustrer le parti-pris légaliste de Bayan Ko: un épisode montre la pratique du jueteng, un jeu de loterie clandestin très répandu aux Philippines, où des sommes considérables sont récoltées grâce aux nombreux paris opérés par la population dans l’espoir de sortir de la pauvreté. Les bénéfices de ce jeu de hasard vont dans les poches du gouverneur Rubio, une manne juteuse qui finance son train de vie élevé. Le chef de la police municipale de Lagros suggère même à Joseph de créer son propre jueteng pour financer la réalisation de son programme électoral, mais ce dernier s’en offusque, considérant cette combine contraire à l’éthique la plus élémentaire. Dans la réalité, le jueteng fut à l’origine d’un scandale, ayant contribué à la déposition du président Joseph Estrada en 2000, accusé d’enrichissement personnel par ce moyen.

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Les concepteurs de la série n’ont souvent pas eu à faire un gros effort d’imagination pour bâtir leur intrigue, il leur suffisait de s’inspirer de la triste réalité. Bayan Ko est un réquisitoire contre les dérives de la politique qui a le mérite de chercher à provoquer la prise de conscience du téléspectateur. L’opposition frontale entre le maire et le gouverneur est sans doute un peu manichéenne, mais la fiction parvient à convaincre grâce au style réaliste de sa réalisation et à la pertinence des thèmes abordés pour illustrer son propos, permettant de pointer les causes des difficultés de développement que connaît le pays et la façon dont ces causes néfastes s’articulent entre elles. La fin ouverte laisse espérer une seconde saison. En tout cas, la série mérite une suite pour explorer de façon moins succincte les arcanes de la politique philippine, à condition que la qualité, sur le fond comme sur la forme, soit toujours au rendez-vous.

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Scales of Justice (Australie, 1983)

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J’ai encore peu exploré sur ce blog la télévision australienne du passé. Dans les mois qui viennent; je présenterai une grande série historique produite par ce pays dans les années 70. Mais pour l’heure, je vous propose de nous pencher sur une minisérie de la chaîne ABC qui fit date, réalisée en 1983 par Michael Jenkins et écrite par Robert Caswell, qui signa là sa fiction la plus controversée et peut-être la plus ambitieuse. Composée de 3 épisodes de durée variable (entre 1h environ et 1h 40); il s’agit d’une suite de trois histoires pouvant être vues indépendamment, où seuls une poignée de personnages réapparaissent d’un épisode à l’autre, mais traitant d’un sujet commun: la corruption qui gangrène la société, à tous les échelons. Se focalisant tour à tour sur la police, le système judiciaire et les notables de la politique, la série dresse un constat accablant pour l’État, à tel point que l’on se demande si ses créateurs cherchent à refléter une triste réalité ou s’ils noircissent le tableau pour souligner les dérives possibles de l’appareil étatique.

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D’autres fictions de Michael Jenkins furent aussi marquantes: en particulier The Leaving of Liverpool, l’histoire poignante de deux orphelins britanniques déportés en Australie pour effectuer des travaux forcés; mais aussi Blue Murder, sa minisérie la plus célèbre, que j’évoquerai brièvement dans les prochains paragraphes. Cependant, Scales of Justice (à ne pas confondre avec une série anglaise du même titre, datant des années 60), par sa critique radicale des autorités et l’étendue de son sujet, reste pour moi la plus mémorable. La réalisation de style hyperréaliste, nerveuse et dynamique, contribue à la crédibilité de la série en lui donnant un cachet authentique. Le premier épisode, en particulier, est filmé comme un documentaire tourné dans le feu de l’action, il nous plonge dans un monde violent et frénétique que les membres de la police, montrés dans l’exercice routinier de leurs fonctions, semblent difficilement maîtriser. Les épisodes suivants ont une réalisation plus classique, mais tendant toujours vers le réalisme le plus cru.

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La première partie, The job, est donc centrée sur le boulot des agents de police d’une ville australienne non précisée (sans doute pour ne pointer du doigt personne en particulier). Le personnage central est un jeune flic en uniforme inexpérimenté, le constable Leonard Webber (surnommé « Spider », il est joué par Simon Burke, qu’on a vu récemment dans Devil’s playground). Il a pour équipier le constable Borland (John Hargreaves), un vieil ami , qui a déjà quelques années de service derrière lui et connait bien les ficelles du métier. Borland affiche une attitude relax et n’hésite pas à prendre des libertés avec les strictes procédures policières. Les paumés qui échouent au poste ne sont plus pour lui des inconnus, il les traite avec familiarité. En présence de Webber, il s’affiche comme un flic incorruptible: lorsqu’un contrevenant lui propose un pot de vin, il se déclare outré et, prenant à témoin son équipier, l’embarque en vue de l’inculper pour tentative de corruption.

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Cependant, Borland n’est en réalité pas irréprochable. Il accepte certains traitements de faveur, comme des ristournes consenties par le gérant d’un snack où il a l’habitude de se sustenter. Plus compromettant, il passe l’éponge sur une infraction commise par une séduisante automobiliste en échange de faveurs sexuelles. Il est corruptible, mais de façon sournoise, ni vu ni connu. Leonard constate vite ses agissements mais ne dit mot par solidarité professionnelle. D’autre part, il tient en estime son supérieur hiérarchique, le sergent O’Rourke (Bill Hunter), un officier expérimenté qui semble s’astreindre à une conduite exemplaire. Ainsi, il refuse de remettre en liberté le fils d’un membre influent du parlement, arrêté pour possession de marijuana. Mais Leonard connait vite la désillusion: il s’aperçoit que ce flic apparemment inflexible est en réalité un ripou: lors d’une intervention dans un magasin de vêtements venant d’être cambriolé, il le surprend en train de glisser des fourrures de prix dans le coffre de sa voiture de fonction, avant de les entreposer dans son casier.

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O’Rourke, pour dissuader Webber de le dénoncer, pratique l’intimidation, mais d’autre part le jeune policeman est soutenu moralement par Callahan (Isabelle Anderson), une fliquette intègre (elle n’hésite pas à s’opposer le cas échéant au sergent, notamment pour faire reconnaitre le droit des femmes victimes d’agression en cas de viol). Mais Callahan, malgré ses principes, est toujours soucieuse de son plan de carrière, quitte à choisir de taire les manquements de ses supérieurs pour favoriser son avancement. Un bras de fer s’engage entre Webber et O’Rourke, inégal car le sergent, en vieux briscard, peut s’appuyer sur ses connivences avec des membres haut placés de la hiérarchie policière. La conclusion est très amère et montre la police sous un jour peu reluisant.

Cette première partie fait un peu penser à certains épisodes de Police Story, en plus sombre et cynique. On y voit différents degrés de corruption, parfois la frontière entre probité et prévarication apparait ténue, sujette à interprétation. En outre, l’épisode, tout en ne masquant pas la routine du métier (la paperasserie omniprésente), offre quelques scènes choc (comme une intervention pour dissuader une femme suicidaire de se défenestrer, l’interrogatoire musclé d’un suspect dans les locaux de la police ou encore la désincarcération de victimes d’un sanglant accident de la route) créant une atmosphère poisseuse, l’impression d’être immergé dans une jungle urbaine où règne une violence anarchique.

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La seconde partie, intitulée The game, se déroule toujours dans le milieu policier, mais s’intéresse aussi à la sphère politique. On y suit deux sergents détectives, Ken Draffin (Dennis Miller) et Mike Miles (Tim Robertson). Mike est un flic qui obtient de bons résultats, récompensé par ses supérieurs. Mais il s’adresse à un malfrat pratiquant le blanchiment d’argent sale pour obtenir un emprunt, « Nipper » Jackson (Tony Barry), devenant ainsi lié à un membre de la pègre. Draffin veut faire tomber Jackson, la chute de ce gros poisson pouvant booster sa carrière, mais Mike fait de l’obstruction pour protéger ses intérêts personnels. Ken, qui obtient des photos compromettantes de Mike en compagnie du truand, souhaite révéler cette relation sulfureuse, mais ses supérieurs ne semblent pas intéressés par ces preuves flagrantes. Au contraire, ils louent publiquement Miles comme un employé modèle et le promeuvent au poste enviable de super-intendant.

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Draffin, qui a le beau rôle dans l’épisode, est cependant un personnage ambigu. Une scène le montre en train de subtiliser des sachets de cocaïne parmi un lot pris lors d’une perquisition et devant être détruit par le feu. Il a en outre des relations troubles avec des informateurs de la pègre, tout en restant discret. A l’inverse, Miles ne cache pas sa sympathie pour les malfrats, dont il admire le code d’honneur, les considérant même plus loyaux que ses confrères à l’éthique douteuse. L’épisode réserve un rebondissement final qui fait froid dans le dos, achevant d’écœurer le téléspectateur. Le contexte politique a ici de l’importance, avec l’imminence d’une élection. Le gouvernement, en vue de l’échéance électorale, a tout intérêt à valoriser le travail de la police, à insister sur les résultats probants concernant la sécurité intérieure. Le commissaire Thompson (joué par Don Reid) doit avant tout défendre les intérêts de ses supérieurs, en particulier ceux du ministre de la police. Dans cette optique, il n’a nullement envie d’étaler publiquement un scandale impliquant l’emblématique sergent Miles.

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L’épisode est sans doute le meilleur des trois, car il met en évidence la perversité du système, les liens étroits entre le pouvoir politique et les forces de l’ordre aboutissant à privilégier la dissimulation, voire la manipulation, la sauvegarde d’intérêts réciproques allant à l’encontre de l’intérêt général. De plus, la relation malsaine entre Miles et « Nipper » évoque une autre minisérie de Michael Jenkins, Blue murder: datant de 1995, inspirée de faits réels: c’est l’histoire des rapports étroits tissés entre le détective Roger Rogerson et le criminel multirécidiviste Arthur « Neddy Smith ». Ce dernier, en échange de sa collaboration avec la police, obtient de Rogerson le feu vert pour ses activités délictueuses.

La série montre la dérive de Rogerson (interprété par Richard Roxburgh), qui passe du côté sombre et devient une sorte de parrain pour les malfrats, louant même les services d’un tueur à gages pour dézinguer un témoin gênant, un officier de police en mission d’infiltration. Ultra violente (quelques scènes restent à cet égard en mémoire, par exemple un meurtre par noyade sur un yacht), basée sur des recherches approfondies,  Blue murder est une minisérie effarante où l’on s’étonne qu’un officier dévoyé ait pu poursuivre aussi longuement ses activités criminelles. La connivence entre Miles et Jackson dans Scales of Justice est loin d’ atteindre les mêmes extrémités, étant guidée par des motifs purement circonstanciels, mais reste foncièrement condamnable, bafouant l’éthique policière.

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La dernière partie, The numbers, est celle qui suscita le plus de polémiques. Il est vrai que le scénariste n’y va pas de main morte, mettant en cause les plus hauts représentants de l’État. Le personnage central est un Attorney General qui refuse toute compromission, quelqu’un qui fait montre d’une droiture peu commune: Glenn, un jeune idéaliste interprété avec fougue par Nick Tate. Glenn est un politicard ambitieux, qui veut utiliser sa réputation d’intégrité pour favoriser son ascension dans les cercles du pouvoir. Précisons qu’en Australie le poste d’Attorney General est plus celui d’un homme politique que d’un juriste, il est au service du gouverneur général et du premier ministre. L’intrigue a pour toile de fond la légalisation des casinos et les délibérations pour l’attribution des licences d’exploitation des établissements de jeux. Roach, une figure du grand banditisme (joué par Max Cullen), impliqué dans le trafic d’armes, côtoie le secrétaire d’un ministre et joue de son influence pour obtenir la mainmise sur les casinos. Glenn est en contact avec une journaliste d’investigation, Kate Hardman (Kris McQuade), qui lui présente des photos volées montrant une entrevue entre Roach et le secrétaire. Il devient un gêneur pour beaucoup de monde. Les politiques veulent pouvoir profiter de la fortune mal acquise de Roach pour favoriser la création d’emplois et l’essor économique du pays, tandis que le truand cherche le soutien des politiques pour faire fructifier ses affaires.

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Glenn se bat aussi pour l’adoption de mesures visant à réguler la prostitution, encouragé en cela par Kate, une féministe convaincue. Encore de quoi contrarier Roach: bientôt, l’Attorney est l’objet de menaces de mort, son chien est tué par balle, tandis que Kate est aussi victime d’intimidations. Mais Glenn, même s’il reste résolu et nullement impressionné, ne peut pas lutter contre la corruption généralisée qui sévit au plus haut niveau. De plus, il doit faire face à un chantage sordide, des photos volées attestant de sa relation adultère avec une collaboratrice. L’épisode est le plus court des trois, mais il met bien en évidence l’impuissance du protagoniste principal à assainir le milieu politique. La conclusion, marquée par une certaine désillusion, démontre que même les plus vertueux peuvent faire taire leurs scrupules par ambition personnelle. Le côté énergique de Glenn, sûr de la justesse de la cause qu’il défend, rappelle un peu le candidat Nick Wasicsko tel qu’il est interprété par Oscar Isaac dans Show me a hero, la minisérie de David Simon. Cependant, Glenn est un personnage bien plus ambivalent, tandis que le monde politique apparaît dans Scales of justice sous un jour résolument plus sombre.

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Cette minisérie remarquable, curieusement peu commentée sur le web ces dernières années (contrairement à Blue murder), mérite d’être redécouverte. Le scénariste, Robert Caswell, y témoigne d’une conception viscéralement pessimiste de la nature humaine. Les épisodes, en progressant du bas vers le haut de l’échelle sociale et partant de cas particuliers pour finir par  examiner les rouages de l’État dans leur globalité, démontrent le caractère protéiforme de la corruption, qu’elle soit passive ou active, ainsi que la façon dont celle-ci permet au crime organisé de prospérer. En trois épisodes, c’est un vaste panorama des turpitudes humaines qui est dévoilé. En définitive, le message de la série semble être ceci: chacun de nous est corruptible, à des degrés divers, nous sommes tous potentiellement responsables, par nos faiblesses, de l’affaiblissement moral de la société. Une vision du monde bien déprimante, mais qui donne  à méditer.

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Klovn [saisons 1 et 2] (Danemark, 2005)

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Sitcom danoise en  6 saisons de 10 épisodes, apparue dès 2005 sur la chaîne TV2 Zulu, créée par Frank Hvam et Casper Christensen (qui interprètent les rôles principaux), Klovn est représentative des comédies scandinaves à l’humour agressif et hautement provocateur. Un humour décapant mais qui a du mal à s’exporter dans le monde, contrairement au polar nordique, prisé dans nombre de pays et maintes fois imité ces dernières années. La série s’inspire largement de la sitcom américaine de Larry David, Curb Your Enthusiasm, mais est plus franchement comique et présente des situations bien plus scabreuses. En fait, Klovn, par son côté grinçant qui flirte parfois avec le mauvais goût, rappelle dans certains épisodes les films trash de Sacha Baron Cohen. Autant dire qu’il ne s’agit pas exactement d’une comédie familiale consensuelle.

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La réalisation est simple, dans le style pseudo-réaliste d’un faux documentaire. Les protagonistes sont suivis dans leur vie quotidienne, filmés caméra sur l’épaule, à la manière d’un reportage de l’émission Strip-tease. La musique se résume le plus souvent à un air d’accordéon qui ne déparerait pas dans un bal musette. Les dialogues ont la particularité d’être partiellement improvisés par les acteurs, en accord avec le script de l’épisode. Chaque histoire est censée être basée sur des faits véridiques, mais vu l’improbabilité des intrigues, il est permis d’en douter. Chaque saison est de qualité plutôt homogène, les épisodes s’achevant par une chute qui tente de surprendre (voire de choquer) le téléspectateur. Autre particularité: les apparitions surprise de quelques guest stars, des célébrités danoises dont certaines ne sont pas inconnues en France.

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Frank, le personnage central, est un comédien. On en sait peu sur son travail: il se produit sur scène, fait du stand-up et à l’occasion se déguise en clown pour divertir les familles du voisinage. Contrairement à la série Louie, où l’on peut voir des extraits des spectacles de Louie C.K., on ne nous montre jamais Frank dans ses œuvres, on n’a aucun échantillon de son travail d’humoriste (du moins dans les premières saisons). Mais ses fréquentes maladresses, sa tendance à se fourrer dans les pires guêpiers, la malchance qui le poursuit sont continuellement sources de gags féroces. Frank a un caractère obtus qui, combiné à son manque de tact en société, le conduit à des situations très embarrassantes. Son meilleur ami, Casper, est un acteur célèbre, qui fréquente le gratin du showbiz et profite de sa notoriété pour faire des infidélités à son épouse Iben (Iben HJleje), une actrice au fort caractère, plus centrée sur sa carrière que sur sa vie de couple chaotique.

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Casper, qui affiche une attitude décomplexée et peu soucieuse de droiture morale, entraîne Frank dans des imbroglios inextricables et n’hésite pas à lui faire porter le chapeau en cas de coup dur. Il flirte avec sa secrétaire Claire (Claire Ross-Brown) et lui prodigue à l’occasion des massages coquins. Claire n’est cependant pas une assistante très compétente. Sa langue natale est l’anglais et elle maîtrise mal le danois. Mais Casper, après avoir souhaité la virer, finit par y renoncer lorsqu’il apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein et doit suivre une chimiothérapie. Les autres amis de Frank sont aussi pour lui sources d’ennuis: Carøe (Michael Carøe) est un peu balourd et a le chic pour se retrouver dans l’illégalité, tandis que Pivert (Jacob Weble), un type ordinaire, honnête et campé sur ses principes, s’entend très mal avec Casper et ses amis fêtards qui le jugent ennuyeux. Mais Frank peut toujours compter sur le soutien de Mia (Mia Lyhne), sa petite amie qui tient une boutique de thé, décidément bien compréhensive face aux gaffes à répétition commises par le comédien.

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La première saison a globalement de très bons épisodes. Dans le pilote, 5 års-dagen, Frank se rend avec Mia chez un photographe handicapé et lui confisque son fauteuil roulant, pour l’obliger à retirer de sa vitrine une photo de son couple qu’il juge ringarde. Malheureusement, une suite de malentendus fait que le fauteuil risque de finir broyé dans une décharge, tout comme de vieilles photos chères à Iben, souvenirs pour elle de sa mère tout juste décédée. Un épisode qui donne le ton de la série. Dans le second, De Nye Danskere, Frank participe à une collecte pour la Croix Rouge, mais doit détourner l’argent de la quête pour faire face à un pépin urgent, tandis que le projet de Casper d’adapter la série danoise Matador, toujours très populaire au Danemark, en dessin animé, tourne au fiasco. Le troisième épisode, Hushovmesteren, a une excellente chute; mais un peu prévisible: il y est question des relations de Frank avec son voisin du dessous et d’une bourde monumentale qu’il fait en subtilisant de la viande entreposée dans le congélateur de celui-ci, dans le but de préparer un repas entre amis.

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Dalai Lama, le quatrième épisode, où Mia loge une amie, une ancienne escort girl, qui aguiche ouvertement Frank, est selon moi un peu moins réussi car la conclusion tombe à plat. Le suivant, Godfather of drugs, a un humour très noir. Pivert se rend à une soirée entre mecs organisée par Casper, qui l’oblige à se shooter à l’héroïne, avec des conséquences funestes pour le malheureux, ce dont Frank ne manquera pas d’être tenu pour responsable. A noter la présence dans cet épisode d’une vedette danoise du rock, Steen Jørgensen. Løft Ikke Hunden fonctionne selon un schéma éprouvé: la confrontation entre classes sociales opposées. Frank rencontre son ex dans une décharge et en déduit qu’elle est clochardisée. Lorsque celle-ci l’invite à dîner chez elle, accompagné de Mia, il choisit de s’habiller le plus modestement possible…à tort. Encore une histoire où Frank s’humilie en public, malheureusement l’intrigue est bien trop prévisible. L’opus suivant, Fars Sidste Ønske, est très amusant, avec un Frank jaloux qui soupçonne Mia de le tromper avec son gynécologue, tandis que la visite du père de notre antihéros, un vieil homme encore vert et très porté sur le sexe, donnera lieu à quelques scènes salaces, dont une se déroulant dans un lupanar.

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Str. 44 est un épisode réussi car il contient une chute à double détente, amenée certes par un rebondissement tiré par les cheveux. Un match de foot opposant des célébrités tourne mal lorsque Frank pousse un adversaire dans les fourrés bordant le terrain et que celui-ci devient séropositif après être tombé sur une seringue. La scène finale découle d’un quiproquo inattendu. Årstiderne, l’avant-dernier épisode, voit Frank initié au saut en parachute, accompagné de Casper, après avoir suivi les cours d’un instructeur au comportement sexuellement équivoque. Le gag en conclusion est un peu vulgaire, mais l’intrigue est bien construite, avec deux fils narratifs qui se rejoignent de façon surprenante. Enfin, Farvel Igen Mor termine cette saison sur une note irrévérencieuse et macabre, avec une histoire tortueuse où Frank doit déplacer l’urne funéraire de sa mère suite à des travaux au cimetière et où les tribulations du réceptacle des cendres maternelles aboutiront comme de coutume à une situation honteuse pour l’ami de Casper.

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La seconde saison a pour thème le sexe, un sujet déjà très présent dans la saison initiale. Elle est plus inégale que la première et a tendance à faire de la surenchère dans la provocation, mais l’humour reste efficace. Dans Casa Tua, Frank doit faire analyser son sperme et est prié pour cela de livrer un échantillon de sa semence, mais peine à trouver la stimulation nécessaire. Le DVD porno qu’il utilise à cette fin atterrit malencontreusement dans une chambre d’enfant. Bye Bye Bodil est un épisode à l’humour douteux, où Frank détrousse une handicapée moteur qui l’aurait arnaqué en lui vendant un tableau censément peint avec les pieds. L’épisode suivant, Don Ø-affæren, montre Frank en train de courtiser sa partenaire de badminton, Nina, tandis qu’il doit déployer des efforts considérables pour obtenir un ticket pour être spectateur d’une compétition de motos. Les deux intrigues se rejoignent de manière surprenante, mais l’humour ne vole pas très haut. A noter une brève apparition du cycliste Brian Holm. Thors Øje franchit un nouveau palier dans la noirceur: il y est question d’une euthanasie autorisée par mégarde par Frank, la victime faisant partie de la famille d’un motard qui devait avaliser son introduction dans le club fermé des pilotes de Harvey Davidson. L’épisode peut faire grincer les dents de certains téléspectateurs.

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Si Kgl. Hofnar, où Frank manque de faire capoter un accord commercial négocié par Mia en subtilisant un stylo de valeur, est anecdotique, l’épisode suivant, It’s a Jungle Down There, est pour le moins original. Il y est question de masturbation féminine et de fétichisme des poils. C’est une histoire où Mia et Iben paraissent sous un jour nouveau et où Casper révèle une tendance au voyeurisme. Ambassadøren a un scénario improbable, dans lequel un ambassadeur risquant d’être accusé de viol est couvert par Frank et Casper, avec l’aide de Carøe. La chute graveleuse est selon moi un peu facile. Carøes barnedåb, où Frank gâche une fête de baptême et paume le manuscrit que lui a confié une scénariste en herbe, a quelques bonnes idées mais son intrigue repose sur des coïncidences bien opportunes. Irma-pigen, où Frank est victime d’éjaculation intempestive lors d’une séance de relaxation avec une masseuse sexy, suite à une période d’abstinence forcée, est cocasse de par le ridicule des situations. Mais le meilleur épisode de la saison est peut-être le dernier, Franks fede ferie: les vacances de Frank, Mia, Iben et Casper en bord de mer tournent à la débâcle à cause d’une sombre histoire de piqûre de méduse lors d’une bain pris par les deux compères en compagnie de deux séduisantes jeunettes. Le comique de situation est ici savoureux.

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Pour conclure, il est certain que j’ai plus apprécié la première saison que la seconde, moins variée et sombrant parfois dans l’obscénité, même si elle aborde des sujets intimes rarement présents dans les sitcoms. En outre, les caméos de célébrités danoises restent un plus indéniable: ainsi, la série étant produite par Zentropa, on ne s’étonnera pas de voir le temps d’une scène Peter Aalbæk Jensen et Lars von Trier. Chaque épisode est divertissant, pour qui n’est pas rebuté par un humour très corrosif. Mais il est vrai qu’une fois habitué à la mécanique des intrigues de Klovn, on peut anticiper les gags à venir, en devinant quelle serait la situation la plus gênante pour Frank ou la plus offensante sur le plan moral. Comme dans le cas de la série norvégienne Dag, c’est une forme d’humour qui divise indéniablement les téléspectateurs. Mais la série connut un certain succès dans son pays, où un film (Klown) lui fut consacré en 2010, l’année suivant la diffusion de la dernière saison. Personnellement, je suis curieux de découvrir ce long-métrage, ainsi que les saisons qu’il me reste à visionner: Klovn a quelquefois des intrigues alambiquées, des scénarios artificiels, l’humour n’est pas toujours très fin, mais lorsque les épisodes sont réussis (et c’est fréquemment le cas), c’est une sitcom réjouissante.

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Rauta-aika (Finlande, 1982)

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Cette semaine, une destination inédite sur Tant de saisons, la Finlande. La minisérie que j’ai choisi de vous présenter est vraiment un projet à part: un récit librement inspiré de l’épopée du Kalevala, monument de la culture scandinave, œuvre poétique composée au XIXe siècle par le folkloriste Elias Lönnrot, en se basant sur un ensemble de mythes ancestraux transmis oralement au fil des générations. Rauta-aika n’ambitionnait certes pas de retranscrire la totalité du Kalevala, plutôt d’en saisir l’esprit  en proposant de narrer quelques uns des exploits les plus marquants de ses héros, tout en s’éloignant à l’occasion du texte original, suivant en cela l’inspiration fantasque de son scénariste Paavo Haavikko, désireux de faire partager sa vision personnelle du texte mythologique. Réalisée par Kalle Holmberg, en 4 épisodes d’une durée variant entre 50 minutes et 1h40, c’est une fiction spectaculaire et déroutante, résultat d’un tournage de longue haleine (près de 4 années), très coûteux, retardé aussi bien par des difficultés techniques que par un mouvement de grève dû aux rudes conditions de travail imposées au personnel.

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La série, produite par TV2, une chaîne du groupe de télévision publique YLE, offre des paysages nordiques grandioses: le lac Koitere, les environs d’Hamina (un bourg dans la vallée de la Kymi), Ilomantsi (en Carélie du Nord), l’île de Kaunissaari située vers Kotka…Les décors montrent quelques un des plus beaux sites du sud-est de la Finlande. Autre atout de la série: la bande musicale originale composée par Aulis Sallinen, dont les mélodies collent parfaitement à l’action, participant à l’atmosphère mystérieuse de l’épopée. Ce musicien renommé fut l’auteur de plusieurs opéras, on ne sera donc pas surpris d’entendre quelques passages lyriques de chant choral au fil des épisodes. L’intrigue suit principalement trois héros aux aptitudes hors normes, courageux et obstinés, trois figures emblématiques du Kalevala, où ils vivent des aventures extraordinaires: Väinö, Ilmari et Lemminki. En quête d’amour, de gloire ou de richesse, ils s’opposent à des personnages redoutables, parfois dotés de pouvoirs surnaturels.

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Le premier épisode, Kultanainen, est le plus court. Au début, le forgeron Ilmari (joué par Vesa-Matti Loiri) vient de perdre son épouse. Pour surmonter sa peine, il travaille d’arrache-pied pour forger une créature d’or et d’argent, un automate animé par magie, créé à l’image de sa femme disparue. Ilmari est à la fois un technicien hors pair et un artiste dans l’âme, ses prouesses suscitent l’admiration dans son village. Lorsqu’ Ilmari dévoile sa créature à une foule médusée, surgissent des visiteurs étrangers: Jouko (Kari Heiskanen) et sa sœur Aino (Sara Paavolainen). Jouko demande à l’artisan de lui façonner une épée de combat. Peu après, il se bat en duel avec Väinö (Kalevi Kahra), personnage central du Kalevala, vieil homme sage au passé intrépide. Bien que ce dernier ne possède qu’un modeste couteau, il parvient à acculer Jouko et exige de lui une promesse en échange de la vie sauve: qu’il lui donne Aino pour épouse. Jouko tente alors de convaincre sa mère, une bergère qui a le pouvoir de commander aux éléments naturels, d’accepter cette union, mais celle-ci refuse, arguant de l’âge avancé de Väinö.

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Cependant Aino se laisse d’emblée séduire par Väinö. Lorsque celui-ci décide de partir au loin à cheval, abandonnant la jeune femme, cette dernière se dévêt et plonge dans la rivière pour y mourir noyée. Jouko, fou de rage, se lance, armé d’une arbalète, dans une poursuite effrénée pour rattraper Väinö. Mais s’il croit finalement  assouvir sa soif de vengeance, la providence viendra au secours de Väinö, aidé en outre par sa forte constitution. L’épisode n’a pas une trame difficile à suivre, mais ce sont surtout les dialogues qui peuvent désorienter le téléspectateur. Sibyllins, souvent allégoriques, ils sont ambigus et malaisés à interpréter, mais contribuent néanmoins au charme étrange de la série. Quelques scènes sont particulièrement marquantes, comme celle où Väinö veut faire prendre conscience à Ilmari que celui-ci vit dans un monde d’illusions, cherchant à matérialiser des chimères évocatrice d’un passé qui le hante, ou encore la dérive de Väinö, étendu inconscient dans une barque arborant en guise de proue une ramure de cerf, frêle esquif qui semble mu par des sortilèges.

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Le second épisode, Sampo, dure près d’1h20 et se déroule intégralement dans un lieu mythique, Pohjola, territoire des régions polaires. Là, dans un vaste oppidum, règne une femme cruelle armée d’un fouet (interprétée par Kristiina Halkola) qui dirige ses troupes d’une main de fer et est la maîtresse d’une meute de chiens-loups avides de chair humaine. Väinö convoite sa fille, une beauté sauvage du nom de Kyllikki (Elle Kull), mais la mère lui impose une redoutable épreuve: bâtir un sampo, un objet magique capable de générer des lingots d’or à volonté. Naturellement, Väinö demande à Ilmari de s’atteler à cette difficile tâche. Le forgeron ne ménage pas ses efforts, déployant des trésors d’ingéniosité pour mettre au point la machine pourvoyeuse d’abondance, mais ne parvient en définitive à produire que des pièces d’argent, ce qui satisfait néanmoins le peuple de Pohjola. D’autre part, Väinö se voit soumis à un autre défi: construire un bateau sans user de ses mains ni rien payer pour cela. Roublard, il y parviendra en faisant preuve d’un opportunisme certain.

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C’est alors qu’entre en scène le troisième héros, Lemminki (Tom Wentzel). Assez jeune et vigoureux, aussi séducteur que rusé, il a lui aussi des vues sur Kyllikki, qui a d’emblée une préférence pour ce fringant prétendant. Sa mère lui demande de rapporter un crâne d’élan après l’avoir chassé dans la forêt, en se mouvant au moyen de skis de fond qu’il doit fabriquer lui-même. Plus tard, il doit se plier à une autre quête, encore plus ardue: tuer le mythique cygne de Tuonela. Cet épisode est une ode à la persévérance: les trois protagonistes usent avec pugnacité de toutes leurs ressources pour parvenir à leur fin, mais en définitive restent tributaires du choix de la dame de Pohjola pour sa fille. La mise en scène n’est pas dénuée d’humour: par exemple, un plan montre le visage menaçant de la maîtresse de Pohjola, avec en fond sonore le grognement hargneux des chiens. Le final de l’épisode, décrivant une fête païenne à la lueur des flambeaux où des danseurs lascifs miment l’acte sexuel et où la monnaie produite à volonté devient objet de dévotion, sert surtout à mettre en évidence la consternation de Väinö devant un spectacle qu’il juge indécent.

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Väinö est le personnage le plus humain de la série, le plus clairvoyant et réfléchi. Cependant, la vedette du troisième épisode est Lemminki. Cette partie, la plus longue, est aussi celle qui propose les décors les plus variés et qui est la plus réussie du point de vue esthétique, sans doute la raison pour laquelle elle obtint le prestigieux prix Italia en 1983. L’épisode nous éclaire sur la véritable nature de Lemminki: il a une faim insatiable de conquête, ne supporte pas l’immobilité et se lance dans des entreprises téméraires par avidité plus que par noblesse d’esprit. Sa mère l’incite à s’assagir et à mener une vie rangée avec femme et enfants, sans succès. Ainsi, sa quête insensée du cygne de Tuonela le mène à une créature maléfique d’apparence humaine mais, victime des flots tumultueux du fleuve du royaume des morts, il est réduit en morceaux. Sa mère ramène sa tête décapitée et son corps au bercail et parvient à lui rendre vie après l’avoir recousu. Guère échaudé par cette mésaventure, il repart en direction de Pohjola, pour provoquer au combat un colosse tatoué.

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Mais lorsqu’il l’occit du tranchant de son épée (dans une scène grand-guignolesque), il provoque l’ire des combattant du nord. Pourchassé, il leur échappe et échoue sur une île enchanteresse peuplée de femmes esseulées attendant le retour des hommes partis en mer. Lemminki profite de leur hospitalité charmeuse, multiplie les rencontres romantiques avant de devoir battre en retraite lors du retour inopiné des rudes marins. S’il est encore sauvé par l’intervention miraculeuse de sa mère, il constate avec amertume à son retour que sa famille a été victime des représailles des guerriers de Pohjora. L’épisode a une structure circulaire, le héros partant dans des aventures lointaines à de multiples reprises avant de revenir toujours au même point. Lemminki y apparaît comme un individu à la bravoure irraisonnée, au comportement parfois irresponsable (mais pouvant compter sur un ange gardien, sa mère magicienne) mais débordant d’ingéniosité. Ainsi, lors de l’expédition punitive qu’il mène à Pohjora, il fait montre d’une capacité de survie peu commune, dressant des pièges pour retarder ses poursuivants et réchappant à une tempête de neige en se glissant dans la dépouille évidée d’un cervidé. L’épisode, riche en péripéties, est sans doute celui qui est le plus fidèle au récit du Kalevala.

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Le dernier épisode, Pitkä Talvi, dure un peu plus d’une heure et est sûrement le plus étrange, le plus ésotérique. Il se divise en deux parties bien distinctes. Dans la première, on découvre Väinö en proie à la mélancolie des longs hivers. Pour s’occuper, il suggère à Ilmari une mission périlleuse: retourner à Pohjora par la mer pour récupérer le sampo, un artefact qui accroit sans cesse la richesse du peuple du nord, tandis que les habitants du sud s’appauvrissent. Ilmari forge une épée pour Väinö, mais celui-ci refuse de se munir d’un bouclier, par orgueil. Lors du voyage, il calme les flots en chantant accompagné d’un instrument de sa confection, une cithare faite à partir d’un maxillaire de brochet (un kantele, instrument traditionnel finlandais). Aidés d’une petite armée, les deux compères parviennent à récupérer le sampo à l’issue d’une féroce bataille, mais lors de leur fuite, une bataille navale tourne en leur défaveur et ils doivent à contrecœur jeter le précieux engin par dessus bord. Suite à ce demi-échec,  ils rentrent chez eux, fourbus et pleins d’amertume. Cette section montre nos héros sous un jour faillible: malgré leur audace et leurs aptitudes extraordinaires, ils peuvent être le jouet d’un destin cruel.

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La seconde partie de cet ultime épisode a de quoi désarçonner les téléspectateurs. En rentrant de leur expédition, Väinö et Ilmari récupèrent les carcasses d’un élan et d’un ours, maigre consolation qui leur permet de ne pas revenir bredouille et de conserver un semblant de fierté auprès des leurs. Suit une séquence onirique où on assiste à un simulacre de mariage entre une femme et un ours, après quoi Väinö se substitue au plantigrade sur la couche nuptiale. Ce passage surréaliste peut-il être vu comme une séquence ironique, soulignant le butin dérisoire des deux héros? Ou bien s’agit-il de montrer l’importance de l’ours dans le paganisme nordique, où celui-ci est considéré comme le roi des bêtes sauvage, intermédiaire entre le monde humain et animal?

La fin de la série opère un brutal changement de décor, on se retrouve à Helsinki à l’époque contemporaine, où un Väinö modernisé conte les légendes du Kalevala à un auditoire captivé, dans un cadre académique. Ce singulier procédé, en rupture avec tout ce qui précède, peut être interprété comme une volonté de souligner la permanence des mythes dans l’esprit d’un peuple. A moins que l’objectif de cet effet de distanciation ne soit qu’un moyen de signifier la volonté des créateurs de la série de rendre le texte mythique plus accessible à un public actuel, plus proche de nous en somme. Toujours est-il que ce passage, digne d’un film expérimental, peut paraître prétentieux et artificiel.

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La minisérie écrite par Paavo Haavikko n’est vraiment pas une œuvre ordinaire. Des téléspectateurs habitués à une narration classique, sans équivoques, pourront être déboussolés par l’emploi d’un langage parfois hermétique et par une narration qui se dérobe à toute tentative de rationalisation. Rauta-aika ne ressemble à aucune fiction que j’ai visionné, c’est un véritable OTNI, grandiose par moments, toujours difficile à saisir. On perçoit des grands thèmes qui parcourent les différents épisodes: la perméabilité entre le monde des vivants et celui des morts (Väinö tout comme Lemminki reviennent du trépas et communiquent avec les défunts, tandis qu’Ilmari veut ressusciter par l’enclume son épouse décédée); les liens étroits entre la nature et l’homme (dans une scène marquante, un héros est enfanté par un élan, surgissant brusquement du placenta; une autre scène montre des joueurs d’échecs utilisant des pions en forme de berserker, créatures mythiques, hybrides de guerriers et d’ours, de loups ou encore de sangliers). En tout cas, la reconstitution du lointain passé scandinave est très bien documentée (que ce soit pour les constructions, l’artisanat ou l’armement) à l’aide de sources archéologiques.

La série a bien des qualités, mais il n’est pas aisé de la recommander à un large public. Ceux qui veulent tenter l’expérience peuvent la trouver en DVD (avec sous-titres en finnois, suédois et anglais). Les férus de mythologie nordique devraient y trouver de quoi les captiver, tout comme les amateurs de fantastique épique. On se prend à rêver d’autres adaptations du folklore scandinave, comme l’Edda prosaïque de l’islandais Snorri Sturluson: un vivier d’histoires extraordinaires que la télévision  gagnerait à exploiter.

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Daam (Pakistan, 2010)

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La fiction télé du Pakistan reste pour moi une des grandes découvertes de ces dernières années. Jusqu’ici, je me suis penché sur des séries réputées datant de quelques décennies, mais aujourd’hui j’ai choisi de m’intéresser à l’une des productions plus récentes, Daam, applaudie aussi bien par la critique que par le public. Force est de constater, après visionnage, que les commentaires élogieux étaient justifiés. La série diffusée sur ARY Digital bénéficie du travail d’une jeune réalisatrice talentueuse, Mehreen Jabbar, ainsi que de l’écriture d’une romancière et scénariste primée, Umera Ahmad. Une œuvre de femmes, donc, où les personnages prépondérants sont féminins. L’histoire poignante d’une amitié brisée entre deux étudiantes issues de milieux sociaux très différents, l’une appartenant à une famille aisée, l’autre vivant dans un cadre bien plus modeste. Une intrigue brillamment agencée, filmée dans un style naturaliste, illustrée par une jolie bande son, avec pour générique une musique élégante du groupe Zeb and Haniya.

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Daam, qui n’est jamais sorti en DVD, était en ligne depuis quelques années avec des sous-titres anglais, mais la qualité des vidéos étant très basse, j’ai alors préféré m’abstenir de les regarder. Récemment, des vidéos d’une meilleure définition sont apparues sur le net, le seul inconvénient étant un imposant logo de la chaîne constamment présent dans un coin de l’image. Cela ne m’a pas empêché d’apprécier les 18 épisodes d’une quarantaine de minutes qui composent la série et forment une construction dramatique imparable, démarrant lentement (il faut patienter pendant quatre ou cinq épisodes avant de voir l’intrigue se développer pleinement) et évoluant crescendo vers un final à haute tension et par bien des aspects tragique. Outre le scénario, la mise en scène contribue à rendre l’ensemble prenant, grâce au soin apporté au cadrage,  les émotions des protagonistes étant soulignées habilement par des jeux de clair-obscur.

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Daam est l’histoire de deux étudiantes de Karachi, Zara et Maliha, deux amies inséparables depuis l’enfance. A l’université, elles sont toutes deux de très bonnes élèves, mais Zara est celle qui obtient le plus souvent les premiers prix lors des exposés oraux se tenant à l’amphithéâtre. Le fait qu’elles soient issues de milieux sociaux opposés ne les empêche pas de faire preuve d’une grande complicité, de partager leurs loisirs et de se confier leurs petits secrets. Zara (jouée par Sanam Baloch) vit chichement dans une demeure spartiate des quartiers de la classe moyenne. Sa mère, Amna (Lubna Aslam), est une femme très pieuse, humble et discrète, qui souhaite voir ses enfants s’élever socialement, tout en restant irréprochables sur le plan moral. Son père Hidayatullah (Shahid Naqvi) mène une vie marginale. Toujours à court d’argent, il cherche des combines juteuses qui lui permettront d’alimenter financièrement son foyer, mais celles-ci ne sont pas toujours légales, ce qui l’amènera plus d’une fois à avoir des soucis avec la justice. Personnage ombrageux et renfermé, il cherche à conserver un semblant de dignité malgré la honte qu’il ressent de ne pas avoir réussi à mener une existence stable.

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Zara a une petite sœur attardée mentale, Mano (interprétée avec sensibilité par Pari Hashmi), une fille solitaire ayant pour compagne une perruche nommée Mithu à qui elle parle avec affection. Zara a une attitude protectrice envers  Mano, lui prodiguant régulièrement des cadeaux, dont les trophées qu’elle rapporte de l’université et qu’elle lui cède volontiers. Lorsque Mithu meurt, Mano est effondrée par la perte de cet ami  proche. Il est clair qu’elle souffre de sa déficience intellectuelle et de ne pas parvenir à faire partager sa détresse par ses proches. C’est une fille attachante pour Zara car elle représente l’innocence, elle a la franchise désarmante des êtres simples. La grande sœur de Zara, Aasma (Nimra Bucha) est quant à elle mal dans sa peau. Elle se voit vieillir (elle a près de 35 ans) tout en peinant à trouver sa voie professionnelle, jouant de malchance. Elle accepte un poste subalterne d’employée de bureau, avant d’être victime de harcèlement sexuel au travail et de devoir démissionner. De plus, sa mère cherche à la marier, mais elle subit les rejets d’hommes qui la trouvent trop vieille et pas assez à l’aise financièrement:elle n’est pas pour eux un bon parti. Déprimée, en proie à un certain fatalisme, Aasma semble, dans les premiers épisodes, minée par son attitude négative face à la vie.

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Cependant, la roue finit par tourner pour Aasma. Il est curieux de constater que, dans la série, l’humeur de Zara est souvent l’inverse de celle d’Aasma: quand l’une est épanouie, l’autre semble malheureuse et flétrie. Les trajectoires des deux personnages au fil des épisodes sont opposées. Zara a également un frère, Jamal (Mohammad Yasir): celui-ci rêve de percer en tant qu’acteur, mais peine à réussir, malgré le soin qu’il porte à son apparence et un caractère obstiné. Il n’obtient que des petits rôles à la télévision, où il est considéré par les producteurs comme un larbin insignifiant. Pour le payer, on lui fait même des chèques sans provision, avant de rejeter avec désinvolture ses réclamations de salaires. Jamal perd vite ses illusions à propos de sa profession, tandis que sa mère n’approuve pas toujours les fictions modernes dans lesquelles il fait de courtes apparitions. La série montre bien les travers de l’industrie du spectacle pakistanaise, dénonçant la suffisance et le cynisme qui prévalent parmi les individus gravitant dans  ce milieu. Jamal, à force de le fréquenter, finit par se fondre dans le décor et devient lui-même arrogant, reniant ses valeurs pour réussir socialement.

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Du côté de la famille de Zara, il convient de s’attarder sur un couple formé par le frère d’Amna, Haji Sahab (Behroze Sabzawari) et son épouse Sajida. Haji appartient à une classe plus élevée que sa sœur. Il a une attitude condescendante à son égard, s’enorgueillit d’être généreux et de soutenir financièrement sa famille. Se posant en croyant exemplaire, volontiers donneur de leçons, il n’est pas toujours cohérent sur le plan moral. Il a un complexe de supériorité envers Amna et peine à le cacher. Surtout, il personnifie la bien-pensance et s’avère manquer cruellement d’empathie. Sa femme Sajida est une langue de vipère, avide de commérages et prompte à juger les autres en fonction des apparences. Ce couple horripilant est tourné en ridicule: on voit bien que leur religiosité ne s’exprime que de manière superficielle et est emprunte d’hypocrisie.

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Examinons à présent la famille de Maliha (Aamina Sheikh). Son père, Sami, est (à l’instar de son épouse) de nature bienveillante et très libérale. Médecin à la retraite, ce membre de la bonne société n’hésite pas le cas échéant à faire jouer ses relations pour aider ses enfants. Il a le cœur sur la main, ayant conscience d’être privilégié et d’avoir la capacité matérielle de faire le bien autour de lui. Le personnage, foncièrement généreux, contraste singulièrement avec Haji. Sami a une sœur, Samra, divorcée de longue date et qui a dû compter sur le soutien de son frère pour élever ses enfants Yasir et Fiza. Cette dernière, jouée par Sanam Saeed, est une jeune femme narcissique et manipulatrice. Elle ne supporte pas l’amitié entre Zara et Maliha, regarde avec mépris Zara, qu’elle accuse de tous les maux. Fille gâtée, son attitude agressive masque une nature angoissée, un sentiment d’insécurité pathologique. C’est un personnage détestable mais qui finira par être victime de son comportement intransigeant et vindicatif. Son frère, Yasir, plus discret, n’est cependant guère plus positif, dépeint comme un individu imbu de lui-même et ingrat envers ses proches.

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Le nœud de l’intrigue de Daam réside dans la personnalité de Maliha et sa relation spéciale avec son frère Junaid. Tout semble sourire à Maliha: des parents compréhensifs, la sécurité matérielle, une belle amitié avec Zara. Mais Maliha est aussi très proche de son frère, qu’elle admire et auquel elle est attachée au point d’éprouver pour lui un sentiment possessif au delà du rationnel. Lorsque Zara se fiance avec Junaid sans en informer son amie, Maliha le prend comme un affront personnel et n’a dès lors de cesse de vouloir briser le couple. Elle ne supporte pas de perdre la relation exclusive qu’elle entretient depuis toujours avec Junaid. Elle considère que Zara l’a trahie et l’évite ostensiblement, tout en ruminant de sombres desseins. Elle n’hésitera pas à exercer un odieux chantage sur son ex-amie pour parvenir à ses fins. Son mariage de raison avec Yasir s’avèrera tumultueux et se soldera par un échec.  Maliha est un vrai personnage de tragédie, interprété avec finesse par l’actrice, qui parvient à restituer sa nature tourmentée dans toute sa complexité.

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Peut-être dans l’attitude excessive de Maliha réside une part de refus du mariage inter-classes, forme de mixité sociale peu répandue dans la société pakistanaise, traditionnellement très cloisonnée. Plus sûrement, on peut déceler chez elle la frustration de ne pas pouvoir conserver éternellement le bonheur simple d’une amitié fraternelle entre elle, Junaid et Zara, cette dernière étant considérée comme une véritable sœur par Maliha. Mais si la fille de Sami est guidée par ses affects, Junaid (Adeel Hussain) a toujours la tête sur les épaules. Garçon sérieux au parcours universitaire brillant, gendre idéal doté d’une nature patiente et conciliante, il s’avère être avant tout une victime dans cette histoire, écartelé entre son amour impossible pour Zara, l’affection égoïste de sa sœur et un mariage chancelant avec Fiza, qui au fond le considère juste comme un trophée arraché à sa rivale détestée. Junaid apparaît finalement comme celui qui se sacrifie inutilement, manipulé par Maliha, dont les sentiments pour lui se révèleront destructeurs.

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Daam est de toute évidence une série psychologique, où l’action progresse souvent au travers de dialogues en apparence anodins, mais révélateurs du caractère des protagonistes. Il n’y a pas de fausse note dans la distribution, chaque personnage, principal ou secondaire, est campé avec justesse. Si le pitch de la série est simple, la structure du récit est complexe, tissant un écheveau d’intrigues reliées entre elles pour aboutir à une conclusion inéluctablement dramatique. On se rend compte qu’un effet dominos est à l’œuvre dans le déroulement de cette histoire, chaque action entreprise par les différents personnages contribuant à créer une situation globalement inextricable. La série offre aussi un aperçu des pratiques sociales (déroulement du mariage, système éducatif) et religieuses (ainsi, la pieuse Amna porte en permanence une amulette votive, le tawiz, contenant des versets du Coran, équivalent des tephillins de la tradition judaïque) en vigueur au Pakistan.

J’ai été touché par ce drame humain, j’ai apprécié en particulier son refus du spectaculaire, au profit de la construction méthodique d’un climax émotionnel. La seule chose qui m’a gêné est la fréquence excessive  des flashbacks, qui semblent souvent être du remplissage, intermèdes fastidieux mais pas au point de nuire à la narration. En définitive, Daam est une œuvre puissante et sans doute une excellente entrée en matière pour qui souhaite découvrir les qualités de la (bonne) fiction télé pakistanaise.

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Eipic (Irlande, 2016)

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Retour en Irlande, seulement un mois après mon article à propos de l’expérimentation uchronique Trial of the century. A l’instar de cette dernière, Eipic est une minisérie de circonstance, produite à l’occasion de l’anniversaire de la rébellion de 1916. Mais c’est leur seul point commun: la série de la chaîne TG4 est un teen drama exubérant, doté d’une réalisation dynamique à l’esthétique clipesque (due à Louise Ní Fhiannachta) et d’une distribution aussi jeune qu’enthousiaste. Le scénariste n’est pas un inconnu, puisqu’il s’agit de Mike O’Leary, qui a notamment participé à l’écriture de Misfits (une série selon moi de qualité discutable, mais dont la première saison fut acclamée par certains sériephiles). Cette saison, diffusée l’hiver dernier (et qui semble n’avoir été que peu remarquée hors de son pays d’origine) ne comporte que 6 épisodes d’une demi-heure, mais est une petite réussite, prenant le temps de développer ses personnages d’ados mélomanes aux caractères affirmés et développant une intrigue simple mais habilement construite.

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Eipic est un programme en langue irlandaise, sous-titrée en anglais. Sa structure très ordonnée contraste avec l’ambiance foutraque qui règne dans la série: les 5 premiers épisodes sont centrés tour à tour sur chacun des 5 protagonistes principaux, tandis que le sixième conclut l’ensemble des intrigues, mais laisse espérer une seconde saison, en s’achevant sur un cliffhanger inopiné. L’histoire se déroule dans une petite ville sur le déclin, Dobhar, une bourgade assoupie de l’Irlande rurale. On suit 5 adolescents « en rébellion contre l’ennui », qui créent un groupe musical et ont bien l’intention de percer dans le showbiz: ils décident de participer à un concours de création de clips vidéos, permettant aux gagnants de se produire à Dublin, à l’occasion du festival Terrible beauty, qui fait partie intégrante du programme des commémorations de la capitale. Mais il leur faut d’abord trouver un local pour s’exercer et se mettre d’accord à propos des chansons à interpréter.

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Ils squattent dans le vieux bâtiment de la poste, délabré et insalubre, l’ancien gardien des lieux leur ayant confié les clés. Il s’agit de Terry, un rocker vétéran (interprété par Clive Geraghty)  vêtu d’un éternel teeshirt des Pink Floyd et qui n’est pas avare de conseils pour nos musiciens en herbe. Terry, au caractère bougon mais attachant, dont le passe-temps consiste à mettre en bouteille des bateaux miniatures, devient en quelque sorte le mentor de Sully, le leader du groupe (Fionn Foley). Celui-ci a par ailleurs un frère délinquant, Niall (Darren Kileen), un petit dur en blouson Perfecto toujours dans le collimateur de la police, soupçonné d’être impliqué dans divers cambriolages. Sully récupère du matériel hi-fi dernier cri volé par son frangin pour équiper le studio de son groupe, provoquant la colère de Niall. Il doit aussi composer avec un imprésario fantasque, Fintan (Ste Murray), un adepte de la branchitude ultra maniéré.

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Le premier épisode est justement centré sur Sully, un ado qui pâtit de la mauvaise réputation de sa famille, les Sullivan. Lorsqu’une voiture volée est retrouvée en pièces détachées sur un pré appartenant à ses parents, Sully et son frère sont naturellement suspectés par les flics d’être impliqués dans l’affaire. Le jeune homme,excédé par ses proches, cherche à prendre ses distances avec eux, à s’accomplir en tant que guitariste. Il se réfugie volontiers dans le monde virtuel, dialoguant avec des avatars sur un chat du web, où il fait la connaissance de Rebelsound, un mystérieux internaute qui lui prodigue moult encouragements pour persévérer dans la voie artistique qu’il a choisi. Sully est un ado influençable, bien qu’affichant une assurance de façade. Ses entretiens avec Rebelsound sont matérialisés à l’écran par un décor forestier qui pixelise par intermittence, apparaissant comme un sanctuaire rassurant, un espace intime qu’affectionne particulièrement le garçon. La révélation de la véritable identité de Rebelsound, lors des derniers épisodes, ne devrait pas surprendre les téléspectateurs attentifs.

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Le second épisode est consacré à Mona (Róisín Ní Chéilleachair), la pianiste du groupe, une fille toujours cool,  vêtue de pantalons grunge. Mona est une jeune femme très mature pour son âge. D’une nature assez secrète, elle est attirée par Sully mais ne lui avoue pas ses sentiments. L’épisode se focalise sur la relation entre Mona et sa mère Clare. Cette dernière est une adulescente, adepte des sucettes acidulées, des fringues de djeunes et portant souvent, telle une fillette, une barrette dans les cheveux. Les rapports entre Clare et Mona sont inversés: c’est la fille qui semble la plus adulte et qui a un comportement maternel envers sa génitrice, dont l’attitude puérile suscite les quolibets du voisinage. Mona a un peu honte en présence de sa mère, d’autant plus que cette dernière s’est entichée de l’insupportable Niall. Si la personnalité de Clare semble quelque peu caricaturale, l’épisode est écrit avec une certaine finesse.

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L’épisode suivant est dédié à Oisin, le gosse de riches de la bande. Cian ó Baoill interprète un adolescent frimeur, toujours tiré à quatre épingles, mais qui dissimule maladroitement un mal être intérieur. Il est choyé par ses parents mais trouve le cadre familial bien pesant, le milieu bourgeois dans lequel il évolue plein de conventions et toujours soucieux des convenances et du qu’en-dira-t-on. Pour se rebeller contre ses parents, il commet des bêtises, allant jusqu’à détruire leurs biens, mais peine à leur avouer son secret: il est un homosexuel refoulé. Dans cet épisode, il organise dans sa vaste demeure une fête d’anniversaire où il convie tous ses potes lycéens, laissant les lieux dans un désordre indescriptible. L’épisode s’attarde sur les frasques des teufeurs, ne laissant que peu de temps pour développer ce personnage complexe, qui reste légèrement en retrait dans la série, à l’instar de sa place au sein du groupe; où il se contente d’un rôle d’accompagnement.

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Le quatrième épisode se penche sur Bea (Fionnuala Gygax), la chanteuse de la bande. Bea est une fille assez narcissique, qui rêve de s’extraire de sa condition modeste et de devenir une célébrité. Elle a un job de serveuse dans un MacDo où elle passe le temps en s’imaginant en robe glamour, dansant devant les flashs crépitants des photographes. Elle aime s’habiller de lingerie sexy et prendre des selfies de son anatomie, s’émerveillant de voir que la photo de ses fesses, postée sur les réseaux sociaux, obtient des milliers de vues. Elle fait venir des reporters de la télévision à Dobhar pour l’interviewer comme une star. Elle flirte avec Oisin, un fils de bonne famille dont elle préfère la compagnie à celle de Sully, trop fauché pour être fréquentable. Malgré son snobisme affiché (sur lequel l’épisode insiste lourdement), elle est peu sûre d’elle et, dans le fond, c’est une adolescente sensible et serviable.

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J’ai apprécié le portrait d’ Aodh dans le cinquième épisode. Joué par Daire Ó’Muirí, dans le groupe il est un batteur doublé d’un flutiste. C »est un personnage original, un rêveur, un ado un peu naïf qui s’émerveille facilement de ce qui l’entoure. Il se passionne pour la musique celtique ainsi que pour les instruments anciens qui témoignent du passé artistique de l’Irlande. Il aime aussi les danses traditionnelles, comme The walls of Limerick, une danse folk endiablée. Aodh a été fasciné par la démonstration du jeu d’une harpiste punk à l’aide de petites cuillers, vue dans un pub, qu’il tente de reproduire chez lui (avec des conséquences imprévisibles). Il est considéré par les autres membres du groupe comme un doux dingue, lunaire et inoffensif. C’est un protagoniste décalé de la série, tout comme son père, un excentrique, borgne et colérique, avec une tignasse bouclée et un bandeau de pirate, dont la dégaine rappelle un peu le docteur Lawrence Jacoby de Twin Peaks.

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Le père d’Aodh mérite qu’on s’y attarde. Il est très autoritaire avec son fils, qui n’en mène pas large en sa présence. Il est passionné d’histoire et est un fervent patriote, soucieux de célébrer les exploits de ses ancêtres. A l’occasion des commémorations de 1916, il veut organiser un hommage au héros local, Eoghan de Barra, dont la statue trône fièrement à Dobhar. Celui-ci a alors retardé un bataillon anglais qui voulait connaître la direction de Dublin, en leur indiquant la mauvaise direction. Le père d’Aodh fait pression sur le groupe d’ados pour les contraindre à participer à une reconstitution de l’évènement en costumes militaires. Le personnage, martial et irascible, est aussi comique qu’improbable. On trouve aussi quelques autres protagonistes secondaires savoureux (comme la grand-mère de Sully, une paisible gérante d’un magasin de jardinage qui dissimule en réalité une plantation de marijuana, commerce bien plus lucratif), mais il demeure le plus marquant.

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L’aspect musical est bien sûr un des points forts de la série. Chacun des membres du groupe a droit à un clip arty où il interprète une reprise d’un tube. Les musiques qui émaillent les épisodes sont très variées: folk, hip-hop, hard rock, pop new wave…Il y a même quelques morceaux  de musique gaélique. Sont représentés des extraits d’artistes aussi divers que  The Smiths,  LCD Soundsystem, Nirvana ou Nicki Minaj. Par ailleurs, les membres du groupe débattent longuement pour savoir si ils vont interpréter des succès de Nirvana ou de Die Antwoord: on voit que leurs goûts musicaux ne coïncident pas exactement. Outre l’éclectisme de la bande son, Eipic a aussi pour intérêt d’inclure dans ses dialogues quelques termes de slang à la mode outre-Manche. Quelques exemples relevés: « bollix » (mot désignant les testicules); « badonkadonk » (les fesses rebondies d’une femme, que l’on qualifierait de « callipyges » dans un autre registre de langage), « broseph » (mot affectueux désignant un pote); « strawpedo » (façon de boire une bouteille d’alcool à l’aide d’une paille pour l’ingurgiter plus vite, une pratique festive source d’ivresse rapide).

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Eipic est certes une fiction légère, où il n’y a pas de grands enjeux. Néanmoins, j’ai été agréablement surpris par la qualité de l’écriture, alors que je pensais au début regarder un exercice de style frivole. Les personnages centraux, malgré le temps limité qui leur est consacré, acquièrent une profondeur surprenante. En définitive, je ne sais pas si une suite verra le jour, mais il y a en tout cas ici une base solide pour une seconde saison (en espérant que la qualité se maintienne, contrairement à Misfits au fil des ans). Il y a bien quelques faiblesses dans l’épisode final, où les ellipses du récit apparaissent comme des pirouettes un peu faciles et où le concert du groupe est expédié bien rapidement. Cependant, c’est une minisérie rafraichissante, à la réalisation vibrante d’ énergie. Destinée de toute évidence à un public adolescent, elle est tout à fait regardable pour des adultes aimant la musique contemporaine tous styles confondus, l’esprit punk et l’esthétique des vidéoclips avant-gardistes.

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