Scales of Justice (Australie, 1983)

Étiquettes

, , , , , , , , ,

vlcsnap-2016-08-19-22h42m01s189

J’ai encore peu exploré sur ce blog la télévision australienne du passé. Dans les mois qui viennent; je présenterai une grande série historique produite par ce pays dans les années 70. Mais pour l’heure, je vous propose de nous pencher sur une minisérie de la chaîne ABC qui fit date, réalisée en 1983 par Michael Jenkins et écrite par Robert Caswell, qui signa là sa fiction la plus controversée et peut-être la plus ambitieuse. Composée de 3 épisodes de durée variable (entre 1h environ et 1h 40); il s’agit d’une suite de trois histoires pouvant être vues indépendamment, où seuls une poignée de personnages réapparaissent d’un épisode à l’autre, mais traitant d’un sujet commun: la corruption qui gangrène la société, à tous les échelons. Se focalisant tour à tour sur la police, le système judiciaire et les notables de la politique, la série dresse un constat accablant pour l’État, à tel point que l’on se demande si ses créateurs cherchent à refléter une triste réalité ou s’ils noircissent le tableau pour souligner les dérives possibles de l’appareil étatique.

vlcsnap-2016-08-20-00h14m10s860

D’autres fictions de Michael Jenkins furent aussi marquantes: en particulier The Leaving of Liverpool, l’histoire poignante de deux orphelins britanniques déportés en Australie pour effectuer des travaux forcés; mais aussi Blue Murder, sa minisérie la plus célèbre, que j’évoquerai brièvement dans les prochains paragraphes. Cependant, Scales of Justice (à ne pas confondre avec une série anglaise du même titre, datant des années 60), par sa critique radicale des autorités et l’étendue de son sujet, reste pour moi la plus mémorable. La réalisation de style hyperréaliste, nerveuse et dynamique, contribue à la crédibilité de la série en lui donnant un cachet authentique. Le premier épisode, en particulier, est filmé comme un documentaire tourné dans le feu de l’action, il nous plonge dans un monde violent et frénétique que les membres de la police, montrés dans l’exercice routinier de leurs fonctions, semblent difficilement maîtriser. Les épisodes suivants ont une réalisation plus classique, mais tendant toujours vers le réalisme le plus cru.

vlcsnap-2016-08-20-00h15m25s635

La première partie, The job, est donc centrée sur le boulot des agents de police d’une ville australienne non précisée (sans doute pour ne pointer du doigt personne en particulier). Le personnage central est un jeune flic en uniforme inexpérimenté, le constable Leonard Webber (surnommé « Spider », il est joué par Simon Burke, qu’on a vu récemment dans Devil’s playground). Il a pour équipier le constable Borland (John Hargreaves), un vieil ami , qui a déjà quelques années de service derrière lui et connait bien les ficelles du métier. Borland affiche une attitude relax et n’hésite pas à prendre des libertés avec les strictes procédures policières. Les paumés qui échouent au poste ne sont plus pour lui des inconnus, il les traite avec familiarité. En présence de Webber, il s’affiche comme un flic incorruptible: lorsqu’un contrevenant lui propose un pot de vin, il se déclare outré et, prenant à témoin son équipier, l’embarque en vue de l’inculper pour tentative de corruption.

vlcsnap-2016-08-20-00h15m17s877

Cependant, Borland n’est en réalité pas irréprochable. Il accepte certains traitements de faveur, comme des ristournes consenties par le gérant d’un snack où il a l’habitude de se sustenter. Plus compromettant, il passe l’éponge sur une infraction commise par une séduisante automobiliste en échange de faveurs sexuelles. Il est corruptible, mais de façon sournoise, ni vu ni connu. Leonard constate vite ses agissements mais ne dit mot par solidarité professionnelle. D’autre part, il tient en estime son supérieur hiérarchique, le sergent O’Rourke (Bill Hunter), un officier expérimenté qui semble s’astreindre à une conduite exemplaire. Ainsi, il refuse de remettre en liberté le fils d’un membre influent du parlement, arrêté pour possession de marijuana. Mais Leonard connait vite la désillusion: il s’aperçoit que ce flic apparemment inflexible est en réalité un ripou: lors d’une intervention dans un magasin de vêtements venant d’être cambriolé, il le surprend en train de glisser des fourrures de prix dans le coffre de sa voiture de fonction, avant de les entreposer dans son casier.

vlcsnap-2016-08-19-21h20m28s493

O’Rourke, pour dissuader Webber de le dénoncer, pratique l’intimidation, mais d’autre part le jeune policeman est soutenu moralement par Callahan (Isabelle Anderson), une fliquette intègre (elle n’hésite pas à s’opposer le cas échéant au sergent, notamment pour faire reconnaitre le droit des femmes victimes d’agression en cas de viol). Mais Callahan, malgré ses principes, est toujours soucieuse de son plan de carrière, quitte à choisir de taire les manquements de ses supérieurs pour favoriser son avancement. Un bras de fer s’engage entre Webber et O’Rourke, inégal car le sergent, en vieux briscard, peut s’appuyer sur ses connivences avec des membres haut placés de la hiérarchie policière. La conclusion est très amère et montre la police sous un jour peu reluisant.

Cette première partie fait un peu penser à certains épisodes de Police Story, en plus sombre et cynique. On y voit différents degrés de corruption, parfois la frontière entre probité et prévarication apparait ténue, sujette à interprétation. En outre, l’épisode, tout en ne masquant pas la routine du métier (la paperasserie omniprésente), offre quelques scènes choc (comme une intervention pour dissuader une femme suicidaire de se défenestrer, l’interrogatoire musclé d’un suspect dans les locaux de la police ou encore la désincarcération de victimes d’un sanglant accident de la route) créant une atmosphère poisseuse, l’impression d’être immergé dans une jungle urbaine où règne une violence anarchique.

vlcsnap-2016-08-19-21h17m03s506

La seconde partie, intitulée The game, se déroule toujours dans le milieu policier, mais s’intéresse aussi à la sphère politique. On y suit deux sergents détectives, Ken Draffin (Dennis Miller) et Mike Miles (Tim Robertson). Mike est un flic qui obtient de bons résultats, récompensé par ses supérieurs. Mais il s’adresse à un malfrat pratiquant le blanchiment d’argent sale pour obtenir un emprunt, « Nipper » Jackson (Tony Barry), devenant ainsi lié à un membre de la pègre. Draffin veut faire tomber Jackson, la chute de ce gros poisson pouvant booster sa carrière, mais Mike fait de l’obstruction pour protéger ses intérêts personnels. Ken, qui obtient des photos compromettantes de Mike en compagnie du truand, souhaite révéler cette relation sulfureuse, mais ses supérieurs ne semblent pas intéressés par ces preuves flagrantes. Au contraire, ils louent publiquement Miles comme un employé modèle et le promeuvent au poste enviable de super-intendant.

vlcsnap-2016-08-20-00h29m32s266

Draffin, qui a le beau rôle dans l’épisode, est cependant un personnage ambigu. Une scène le montre en train de subtiliser des sachets de cocaïne parmi un lot pris lors d’une perquisition et devant être détruit par le feu. Il a en outre des relations troubles avec des informateurs de la pègre, tout en restant discret. A l’inverse, Miles ne cache pas sa sympathie pour les malfrats, dont il admire le code d’honneur, les considérant même plus loyaux que ses confrères à l’éthique douteuse. L’épisode réserve un rebondissement final qui fait froid dans le dos, achevant d’écœurer le téléspectateur. Le contexte politique a ici de l’importance, avec l’imminence d’une élection. Le gouvernement, en vue de l’échéance électorale, a tout intérêt à valoriser le travail de la police, à insister sur les résultats probants concernant la sécurité intérieure. Le commissaire Thompson (joué par Don Reid) doit avant tout défendre les intérêts de ses supérieurs, en particulier ceux du ministre de la police. Dans cette optique, il n’a nullement envie d’étaler publiquement un scandale impliquant l’emblématique sergent Miles.

vlcsnap-2016-08-19-21h41m54s817

L’épisode est sans doute le meilleur des trois, car il met en évidence la perversité du système, les liens étroits entre le pouvoir politique et les forces de l’ordre aboutissant à privilégier la dissimulation, voire la manipulation, la sauvegarde d’intérêts réciproques allant à l’encontre de l’intérêt général. De plus, la relation malsaine entre Miles et « Nipper » évoque une autre minisérie de Michael Jenkins, Blue murder: datant de 1995, inspirée de faits réels: c’est l’histoire des rapports étroits tissés entre le détective Roger Rogerson et le criminel multirécidiviste Arthur « Neddy Smith ». Ce dernier, en échange de sa collaboration avec la police, obtient de Rogerson le feu vert pour ses activités délictueuses.

La série montre la dérive de Rogerson (interprété par Richard Roxburgh), qui passe du côté sombre et devient une sorte de parrain pour les malfrats, louant même les services d’un tueur à gages pour dézinguer un témoin gênant, un officier de police en mission d’infiltration. Ultra violente (quelques scènes restent à cet égard en mémoire, par exemple un meurtre par noyade sur un yacht), basée sur des recherches approfondies,  Blue murder est une minisérie effarante où l’on s’étonne qu’un officier dévoyé ait pu poursuivre aussi longuement ses activités criminelles. La connivence entre Miles et Jackson dans Scales of Justice est loin d’ atteindre les mêmes extrémités, étant guidée par des motifs purement circonstanciels, mais reste foncièrement condamnable, bafouant l’éthique policière.

vlcsnap-2016-08-19-22h46m06s248

La dernière partie, The numbers, est celle qui suscita le plus de polémiques. Il est vrai que le scénariste n’y va pas de main morte, mettant en cause les plus hauts représentants de l’État. Le personnage central est un Attorney General qui refuse toute compromission, quelqu’un qui fait montre d’une droiture peu commune: Glenn, un jeune idéaliste interprété avec fougue par Nick Tate. Glenn est un politicard ambitieux, qui veut utiliser sa réputation d’intégrité pour favoriser son ascension dans les cercles du pouvoir. Précisons qu’en Australie le poste d’Attorney General est plus celui d’un homme politique que d’un juriste, il est au service du gouverneur général et du premier ministre. L’intrigue a pour toile de fond la légalisation des casinos et les délibérations pour l’attribution des licences d’exploitation des établissements de jeux. Roach, une figure du grand banditisme (joué par Max Cullen), impliqué dans le trafic d’armes, côtoie le secrétaire d’un ministre et joue de son influence pour obtenir la mainmise sur les casinos. Glenn est en contact avec une journaliste d’investigation, Kate Hardman (Kris McQuade), qui lui présente des photos volées montrant une entrevue entre Roach et le secrétaire. Il devient un gêneur pour beaucoup de monde. Les politiques veulent pouvoir profiter de la fortune mal acquise de Roach pour favoriser la création d’emplois et l’essor économique du pays, tandis que le truand cherche le soutien des politiques pour faire fructifier ses affaires.

vlcsnap-2016-08-19-22h10m54s758

Glenn se bat aussi pour l’adoption de mesures visant à réguler la prostitution, encouragé en cela par Kate, une féministe convaincue. Encore de quoi contrarier Roach: bientôt, l’Attorney est l’objet de menaces de mort, son chien est tué par balle, tandis que Kate est aussi victime d’intimidations. Mais Glenn, même s’il reste résolu et nullement impressionné, ne peut pas lutter contre la corruption généralisée qui sévit au plus haut niveau. De plus, il doit faire face à un chantage sordide, des photos volées attestant de sa relation adultère avec une collaboratrice. L’épisode est le plus court des trois, mais il met bien en évidence l’impuissance du protagoniste principal à assainir le milieu politique. La conclusion, marquée par une certaine désillusion, démontre que même les plus vertueux peuvent faire taire leurs scrupules par ambition personnelle. Le côté énergique de Glenn, sûr de la justesse de la cause qu’il défend, rappelle un peu le candidat Nick Wasicsko tel qu’il est interprété par Oscar Isaac dans Show me a hero, la minisérie de David Simon. Cependant, Glenn est un personnage bien plus ambivalent, tandis que le monde politique apparaît dans Scales of justice sous un jour résolument plus sombre.

vlcsnap-2016-08-20-00h27m34s735

Cette minisérie remarquable, curieusement peu commentée sur le web ces dernières années (contrairement à Blue murder), mérite d’être redécouverte. Le scénariste, Robert Caswell, y témoigne d’une conception viscéralement pessimiste de la nature humaine. Les épisodes, en progressant du bas vers le haut de l’échelle sociale et partant de cas particuliers pour finir par  examiner les rouages de l’État dans leur globalité, démontrent le caractère protéiforme de la corruption, qu’elle soit passive ou active, ainsi que la façon dont celle-ci permet au crime organisé de prospérer. En trois épisodes, c’est un vaste panorama des turpitudes humaines qui est dévoilé. En définitive, le message de la série semble être ceci: chacun de nous est corruptible, à des degrés divers, nous sommes tous potentiellement responsables, par nos faiblesses, de l’affaiblissement moral de la société. Une vision du monde bien déprimante, mais qui donne  à méditer.

vlcsnap-2016-08-20-00h23m29s294

Klovn [saisons 1 et 2] (Danemark, 2005)

Étiquettes

, , , , , ,

85lSI6sGM1JQkAncUHTUZcAtmlZ

Sitcom danoise en  6 saisons de 10 épisodes, apparue dès 2005 sur la chaîne TV2 Zulu, créée par Frank Hvam et Casper Christensen (qui interprètent les rôles principaux), Klovn est représentative des comédies scandinaves à l’humour agressif et hautement provocateur. Un humour décapant mais qui a du mal à s’exporter dans le monde, contrairement au polar nordique, prisé dans nombre de pays et maintes fois imité ces dernières années. La série s’inspire largement de la sitcom américaine de Larry David, Curb Your Enthusiasm, mais est plus franchement comique et présente des situations bien plus scabreuses. En fait, Klovn, par son côté grinçant qui flirte parfois avec le mauvais goût, rappelle dans certains épisodes les films trash de Sacha Baron Cohen. Autant dire qu’il ne s’agit pas exactement d’une comédie familiale consensuelle.

vlcsnap-2016-08-11-23h37m22s727

La réalisation est simple, dans le style pseudo-réaliste d’un faux documentaire. Les protagonistes sont suivis dans leur vie quotidienne, filmés caméra sur l’épaule, à la manière d’un reportage de l’émission Strip-tease. La musique se résume le plus souvent à un air d’accordéon qui ne déparerait pas dans un bal musette. Les dialogues ont la particularité d’être partiellement improvisés par les acteurs, en accord avec le script de l’épisode. Chaque histoire est censée être basée sur des faits véridiques, mais vu l’improbabilité des intrigues, il est permis d’en douter. Chaque saison est de qualité plutôt homogène, les épisodes s’achevant par une chute qui tente de surprendre (voire de choquer) le téléspectateur. Autre particularité: les apparitions surprise de quelques guest stars, des célébrités danoises dont certaines ne sont pas inconnues en France.

vlcsnap-2016-08-11-23h53m13s988

Frank, le personnage central, est un comédien. On en sait peu sur son travail: il se produit sur scène, fait du stand-up et à l’occasion se déguise en clown pour divertir les familles du voisinage. Contrairement à la série Louie, où l’on peut voir des extraits des spectacles de Louie C.K., on ne nous montre jamais Frank dans ses œuvres, on n’a aucun échantillon de son travail d’humoriste (du moins dans les premières saisons). Mais ses fréquentes maladresses, sa tendance à se fourrer dans les pires guêpiers, la malchance qui le poursuit sont continuellement sources de gags féroces. Frank a un caractère obtus qui, combiné à son manque de tact en société, le conduit à des situations très embarrassantes. Son meilleur ami, Casper, est un acteur célèbre, qui fréquente le gratin du showbiz et profite de sa notoriété pour faire des infidélités à son épouse Iben (Iben HJleje), une actrice au fort caractère, plus centrée sur sa carrière que sur sa vie de couple chaotique.

vlcsnap-2016-08-12-00h37m29s394

Casper, qui affiche une attitude décomplexée et peu soucieuse de droiture morale, entraîne Frank dans des imbroglios inextricables et n’hésite pas à lui faire porter le chapeau en cas de coup dur. Il flirte avec sa secrétaire Claire (Claire Ross-Brown) et lui prodigue à l’occasion des massages coquins. Claire n’est cependant pas une assistante très compétente. Sa langue natale est l’anglais et elle maîtrise mal le danois. Mais Casper, après avoir souhaité la virer, finit par y renoncer lorsqu’il apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein et doit suivre une chimiothérapie. Les autres amis de Frank sont aussi pour lui sources d’ennuis: Carøe (Michael Carøe) est un peu balourd et a le chic pour se retrouver dans l’illégalité, tandis que Pivert (Jacob Weble), un type ordinaire, honnête et campé sur ses principes, s’entend très mal avec Casper et ses amis fêtards qui le jugent ennuyeux. Mais Frank peut toujours compter sur le soutien de Mia (Mia Lyhne), sa petite amie qui tient une boutique de thé, décidément bien compréhensive face aux gaffes à répétition commises par le comédien.

vlcsnap-2016-08-12-00h15m16s704

La première saison a globalement de très bons épisodes. Dans le pilote, 5 års-dagen, Frank se rend avec Mia chez un photographe handicapé et lui confisque son fauteuil roulant, pour l’obliger à retirer de sa vitrine une photo de son couple qu’il juge ringarde. Malheureusement, une suite de malentendus fait que le fauteuil risque de finir broyé dans une décharge, tout comme de vieilles photos chères à Iben, souvenirs pour elle de sa mère tout juste décédée. Un épisode qui donne le ton de la série. Dans le second, De Nye Danskere, Frank participe à une collecte pour la Croix Rouge, mais doit détourner l’argent de la quête pour faire face à un pépin urgent, tandis que le projet de Casper d’adapter la série danoise Matador, toujours très populaire au Danemark, en dessin animé, tourne au fiasco. Le troisième épisode, Hushovmesteren, a une excellente chute; mais un peu prévisible: il y est question des relations de Frank avec son voisin du dessous et d’une bourde monumentale qu’il fait en subtilisant de la viande entreposée dans le congélateur de celui-ci, dans le but de préparer un repas entre amis.

vlcsnap-2016-08-12-00h08m32s500

Dalai Lama, le quatrième épisode, où Mia loge une amie, une ancienne escort girl, qui aguiche ouvertement Frank, est selon moi un peu moins réussi car la conclusion tombe à plat. Le suivant, Godfather of drugs, a un humour très noir. Pivert se rend à une soirée entre mecs organisée par Casper, qui l’oblige à se shooter à l’héroïne, avec des conséquences funestes pour le malheureux, ce dont Frank ne manquera pas d’être tenu pour responsable. A noter la présence dans cet épisode d’une vedette danoise du rock, Steen Jørgensen. Løft Ikke Hunden fonctionne selon un schéma éprouvé: la confrontation entre classes sociales opposées. Frank rencontre son ex dans une décharge et en déduit qu’elle est clochardisée. Lorsque celle-ci l’invite à dîner chez elle, accompagné de Mia, il choisit de s’habiller le plus modestement possible…à tort. Encore une histoire où Frank s’humilie en public, malheureusement l’intrigue est bien trop prévisible. L’opus suivant, Fars Sidste Ønske, est très amusant, avec un Frank jaloux qui soupçonne Mia de le tromper avec son gynécologue, tandis que la visite du père de notre antihéros, un vieil homme encore vert et très porté sur le sexe, donnera lieu à quelques scènes salaces, dont une se déroulant dans un lupanar.

vlcsnap-2016-08-11-23h52m09s843

Str. 44 est un épisode réussi car il contient une chute à double détente, amenée certes par un rebondissement tiré par les cheveux. Un match de foot opposant des célébrités tourne mal lorsque Frank pousse un adversaire dans les fourrés bordant le terrain et que celui-ci devient séropositif après être tombé sur une seringue. La scène finale découle d’un quiproquo inattendu. Årstiderne, l’avant-dernier épisode, voit Frank initié au saut en parachute, accompagné de Casper, après avoir suivi les cours d’un instructeur au comportement sexuellement équivoque. Le gag en conclusion est un peu vulgaire, mais l’intrigue est bien construite, avec deux fils narratifs qui se rejoignent de façon surprenante. Enfin, Farvel Igen Mor termine cette saison sur une note irrévérencieuse et macabre, avec une histoire tortueuse où Frank doit déplacer l’urne funéraire de sa mère suite à des travaux au cimetière et où les tribulations du réceptacle des cendres maternelles aboutiront comme de coutume à une situation honteuse pour l’ami de Casper.

vlcsnap-2016-08-12-00h49m31s158

La seconde saison a pour thème le sexe, un sujet déjà très présent dans la saison initiale. Elle est plus inégale que la première et a tendance à faire de la surenchère dans la provocation, mais l’humour reste efficace. Dans Casa Tua, Frank doit faire analyser son sperme et est prié pour cela de livrer un échantillon de sa semence, mais peine à trouver la stimulation nécessaire. Le DVD porno qu’il utilise à cette fin atterrit malencontreusement dans une chambre d’enfant. Bye Bye Bodil est un épisode à l’humour douteux, où Frank détrousse une handicapée moteur qui l’aurait arnaqué en lui vendant un tableau censément peint avec les pieds. L’épisode suivant, Don Ø-affæren, montre Frank en train de courtiser sa partenaire de badminton, Nina, tandis qu’il doit déployer des efforts considérables pour obtenir un ticket pour être spectateur d’une compétition de motos. Les deux intrigues se rejoignent de manière surprenante, mais l’humour ne vole pas très haut. A noter une brève apparition du cycliste Brian Holm. Thors Øje franchit un nouveau palier dans la noirceur: il y est question d’une euthanasie autorisée par mégarde par Frank, la victime faisant partie de la famille d’un motard qui devait avaliser son introduction dans le club fermé des pilotes de Harvey Davidson. L’épisode peut faire grincer les dents de certains téléspectateurs.

vlcsnap-2016-08-12-00h01m50s934

Si Kgl. Hofnar, où Frank manque de faire capoter un accord commercial négocié par Mia en subtilisant un stylo de valeur, est anecdotique, l’épisode suivant, It’s a Jungle Down There, est pour le moins original. Il y est question de masturbation féminine et de fétichisme des poils. C’est une histoire où Mia et Iben paraissent sous un jour nouveau et où Casper révèle une tendance au voyeurisme. Ambassadøren a un scénario improbable, dans lequel un ambassadeur risquant d’être accusé de viol est couvert par Frank et Casper, avec l’aide de Carøe. La chute graveleuse est selon moi un peu facile. Carøes barnedåb, où Frank gâche une fête de baptême et paume le manuscrit que lui a confié une scénariste en herbe, a quelques bonnes idées mais son intrigue repose sur des coïncidences bien opportunes. Irma-pigen, où Frank est victime d’éjaculation intempestive lors d’une séance de relaxation avec une masseuse sexy, suite à une période d’abstinence forcée, est cocasse de par le ridicule des situations. Mais le meilleur épisode de la saison est peut-être le dernier, Franks fede ferie: les vacances de Frank, Mia, Iben et Casper en bord de mer tournent à la débâcle à cause d’une sombre histoire de piqûre de méduse lors d’une bain pris par les deux compères en compagnie de deux séduisantes jeunettes. Le comique de situation est ici savoureux.

vlcsnap-2016-08-12-00h43m29s379

Pour conclure, il est certain que j’ai plus apprécié la première saison que la seconde, moins variée et sombrant parfois dans l’obscénité, même si elle aborde des sujets intimes rarement présents dans les sitcoms. En outre, les caméos de célébrités danoises restent un plus indéniable: ainsi, la série étant produite par Zentropa, on ne s’étonnera pas de voir le temps d’une scène Peter Aalbæk Jensen et Lars von Trier. Chaque épisode est divertissant, pour qui n’est pas rebuté par un humour très corrosif. Mais il est vrai qu’une fois habitué à la mécanique des intrigues de Klovn, on peut anticiper les gags à venir, en devinant quelle serait la situation la plus gênante pour Frank ou la plus offensante sur le plan moral. Comme dans le cas de la série norvégienne Dag, c’est une forme d’humour qui divise indéniablement les téléspectateurs. Mais la série connut un certain succès dans son pays, où un film (Klown) lui fut consacré en 2010, l’année suivant la diffusion de la dernière saison. Personnellement, je suis curieux de découvrir ce long-métrage, ainsi que les saisons qu’il me reste à visionner: Klovn a quelquefois des intrigues alambiquées, des scénarios artificiels, l’humour n’est pas toujours très fin, mais lorsque les épisodes sont réussis (et c’est fréquemment le cas), c’est une sitcom réjouissante.

vlcsnap-2016-08-11-23h35m56s558

Rauta-aika (Finlande, 1982)

Étiquettes

, , , , , , , , , ,

kalevala3

Cette semaine, une destination inédite sur Tant de saisons, la Finlande. La minisérie que j’ai choisi de vous présenter est vraiment un projet à part: un récit librement inspiré de l’épopée du Kalevala, monument de la culture scandinave, œuvre poétique composée au XIXe siècle par le folkloriste Elias Lönnrot, en se basant sur un ensemble de mythes ancestraux transmis oralement au fil des générations. Rauta-aika n’ambitionnait certes pas de retranscrire la totalité du Kalevala, plutôt d’en saisir l’esprit  en proposant de narrer quelques uns des exploits les plus marquants de ses héros, tout en s’éloignant à l’occasion du texte original, suivant en cela l’inspiration fantasque de son scénariste Paavo Haavikko, désireux de faire partager sa vision personnelle du texte mythologique. Réalisée par Kalle Holmberg, en 4 épisodes d’une durée variant entre 50 minutes et 1h40, c’est une fiction spectaculaire et déroutante, résultat d’un tournage de longue haleine (près de 4 années), très coûteux, retardé aussi bien par des difficultés techniques que par un mouvement de grève dû aux rudes conditions de travail imposées au personnel.

kalevala2

La série, produite par TV2, une chaîne du groupe de télévision publique YLE, offre des paysages nordiques grandioses: le lac Koitere, les environs d’Hamina (un bourg dans la vallée de la Kymi), Ilomantsi (en Carélie du Nord), l’île de Kaunissaari située vers Kotka…Les décors montrent quelques un des plus beaux sites du sud-est de la Finlande. Autre atout de la série: la bande musicale originale composée par Aulis Sallinen, dont les mélodies collent parfaitement à l’action, participant à l’atmosphère mystérieuse de l’épopée. Ce musicien renommé fut l’auteur de plusieurs opéras, on ne sera donc pas surpris d’entendre quelques passages lyriques de chant choral au fil des épisodes. L’intrigue suit principalement trois héros aux aptitudes hors normes, courageux et obstinés, trois figures emblématiques du Kalevala, où ils vivent des aventures extraordinaires: Väinö, Ilmari et Lemminki. En quête d’amour, de gloire ou de richesse, ils s’opposent à des personnages redoutables, parfois dotés de pouvoirs surnaturels.

kalevala11

Le premier épisode, Kultanainen, est le plus court. Au début, le forgeron Ilmari (joué par Vesa-Matti Loiri) vient de perdre son épouse. Pour surmonter sa peine, il travaille d’arrache-pied pour forger une créature d’or et d’argent, un automate animé par magie, créé à l’image de sa femme disparue. Ilmari est à la fois un technicien hors pair et un artiste dans l’âme, ses prouesses suscitent l’admiration dans son village. Lorsqu’ Ilmari dévoile sa créature à une foule médusée, surgissent des visiteurs étrangers: Jouko (Kari Heiskanen) et sa sœur Aino (Sara Paavolainen). Jouko demande à l’artisan de lui façonner une épée de combat. Peu après, il se bat en duel avec Väinö (Kalevi Kahra), personnage central du Kalevala, vieil homme sage au passé intrépide. Bien que ce dernier ne possède qu’un modeste couteau, il parvient à acculer Jouko et exige de lui une promesse en échange de la vie sauve: qu’il lui donne Aino pour épouse. Jouko tente alors de convaincre sa mère, une bergère qui a le pouvoir de commander aux éléments naturels, d’accepter cette union, mais celle-ci refuse, arguant de l’âge avancé de Väinö.

kalevala22

Cependant Aino se laisse d’emblée séduire par Väinö. Lorsque celui-ci décide de partir au loin à cheval, abandonnant la jeune femme, cette dernière se dévêt et plonge dans la rivière pour y mourir noyée. Jouko, fou de rage, se lance, armé d’une arbalète, dans une poursuite effrénée pour rattraper Väinö. Mais s’il croit finalement  assouvir sa soif de vengeance, la providence viendra au secours de Väinö, aidé en outre par sa forte constitution. L’épisode n’a pas une trame difficile à suivre, mais ce sont surtout les dialogues qui peuvent désorienter le téléspectateur. Sibyllins, souvent allégoriques, ils sont ambigus et malaisés à interpréter, mais contribuent néanmoins au charme étrange de la série. Quelques scènes sont particulièrement marquantes, comme celle où Väinö veut faire prendre conscience à Ilmari que celui-ci vit dans un monde d’illusions, cherchant à matérialiser des chimères évocatrice d’un passé qui le hante, ou encore la dérive de Väinö, étendu inconscient dans une barque arborant en guise de proue une ramure de cerf, frêle esquif qui semble mu par des sortilèges.

kalevala8

Le second épisode, Sampo, dure près d’1h20 et se déroule intégralement dans un lieu mythique, Pohjola, territoire des régions polaires. Là, dans un vaste oppidum, règne une femme cruelle armée d’un fouet (interprétée par Kristiina Halkola) qui dirige ses troupes d’une main de fer et est la maîtresse d’une meute de chiens-loups avides de chair humaine. Väinö convoite sa fille, une beauté sauvage du nom de Kyllikki (Elle Kull), mais la mère lui impose une redoutable épreuve: bâtir un sampo, un objet magique capable de générer des lingots d’or à volonté. Naturellement, Väinö demande à Ilmari de s’atteler à cette difficile tâche. Le forgeron ne ménage pas ses efforts, déployant des trésors d’ingéniosité pour mettre au point la machine pourvoyeuse d’abondance, mais ne parvient en définitive à produire que des pièces d’argent, ce qui satisfait néanmoins le peuple de Pohjola. D’autre part, Väinö se voit soumis à un autre défi: construire un bateau sans user de ses mains ni rien payer pour cela. Roublard, il y parviendra en faisant preuve d’un opportunisme certain.

kalevala15

C’est alors qu’entre en scène le troisième héros, Lemminki (Tom Wentzel). Assez jeune et vigoureux, aussi séducteur que rusé, il a lui aussi des vues sur Kyllikki, qui a d’emblée une préférence pour ce fringant prétendant. Sa mère lui demande de rapporter un crâne d’élan après l’avoir chassé dans la forêt, en se mouvant au moyen de skis de fond qu’il doit fabriquer lui-même. Plus tard, il doit se plier à une autre quête, encore plus ardue: tuer le mythique cygne de Tuonela. Cet épisode est une ode à la persévérance: les trois protagonistes usent avec pugnacité de toutes leurs ressources pour parvenir à leur fin, mais en définitive restent tributaires du choix de la dame de Pohjola pour sa fille. La mise en scène n’est pas dénuée d’humour: par exemple, un plan montre le visage menaçant de la maîtresse de Pohjola, avec en fond sonore le grognement hargneux des chiens. Le final de l’épisode, décrivant une fête païenne à la lueur des flambeaux où des danseurs lascifs miment l’acte sexuel et où la monnaie produite à volonté devient objet de dévotion, sert surtout à mettre en évidence la consternation de Väinö devant un spectacle qu’il juge indécent.

kalevala18

Väinö est le personnage le plus humain de la série, le plus clairvoyant et réfléchi. Cependant, la vedette du troisième épisode est Lemminki. Cette partie, la plus longue, est aussi celle qui propose les décors les plus variés et qui est la plus réussie du point de vue esthétique, sans doute la raison pour laquelle elle obtint le prestigieux prix Italia en 1983. L’épisode nous éclaire sur la véritable nature de Lemminki: il a une faim insatiable de conquête, ne supporte pas l’immobilité et se lance dans des entreprises téméraires par avidité plus que par noblesse d’esprit. Sa mère l’incite à s’assagir et à mener une vie rangée avec femme et enfants, sans succès. Ainsi, sa quête insensée du cygne de Tuonela le mène à une créature maléfique d’apparence humaine mais, victime des flots tumultueux du fleuve du royaume des morts, il est réduit en morceaux. Sa mère ramène sa tête décapitée et son corps au bercail et parvient à lui rendre vie après l’avoir recousu. Guère échaudé par cette mésaventure, il repart en direction de Pohjola, pour provoquer au combat un colosse tatoué.

kalevala28

Mais lorsqu’il l’occit du tranchant de son épée (dans une scène grand-guignolesque), il provoque l’ire des combattant du nord. Pourchassé, il leur échappe et échoue sur une île enchanteresse peuplée de femmes esseulées attendant le retour des hommes partis en mer. Lemminki profite de leur hospitalité charmeuse, multiplie les rencontres romantiques avant de devoir battre en retraite lors du retour inopiné des rudes marins. S’il est encore sauvé par l’intervention miraculeuse de sa mère, il constate avec amertume à son retour que sa famille a été victime des représailles des guerriers de Pohjora. L’épisode a une structure circulaire, le héros partant dans des aventures lointaines à de multiples reprises avant de revenir toujours au même point. Lemminki y apparaît comme un individu à la bravoure irraisonnée, au comportement parfois irresponsable (mais pouvant compter sur un ange gardien, sa mère magicienne) mais débordant d’ingéniosité. Ainsi, lors de l’expédition punitive qu’il mène à Pohjora, il fait montre d’une capacité de survie peu commune, dressant des pièges pour retarder ses poursuivants et réchappant à une tempête de neige en se glissant dans la dépouille évidée d’un cervidé. L’épisode, riche en péripéties, est sans doute celui qui est le plus fidèle au récit du Kalevala.

kalevala25

Le dernier épisode, Pitkä Talvi, dure un peu plus d’une heure et est sûrement le plus étrange, le plus ésotérique. Il se divise en deux parties bien distinctes. Dans la première, on découvre Väinö en proie à la mélancolie des longs hivers. Pour s’occuper, il suggère à Ilmari une mission périlleuse: retourner à Pohjora par la mer pour récupérer le sampo, un artefact qui accroit sans cesse la richesse du peuple du nord, tandis que les habitants du sud s’appauvrissent. Ilmari forge une épée pour Väinö, mais celui-ci refuse de se munir d’un bouclier, par orgueil. Lors du voyage, il calme les flots en chantant accompagné d’un instrument de sa confection, une cithare faite à partir d’un maxillaire de brochet (un kantele, instrument traditionnel finlandais). Aidés d’une petite armée, les deux compères parviennent à récupérer le sampo à l’issue d’une féroce bataille, mais lors de leur fuite, une bataille navale tourne en leur défaveur et ils doivent à contrecœur jeter le précieux engin par dessus bord. Suite à ce demi-échec,  ils rentrent chez eux, fourbus et pleins d’amertume. Cette section montre nos héros sous un jour faillible: malgré leur audace et leurs aptitudes extraordinaires, ils peuvent être le jouet d’un destin cruel.

kalevala4

La seconde partie de cet ultime épisode a de quoi désarçonner les téléspectateurs. En rentrant de leur expédition, Väinö et Ilmari récupèrent les carcasses d’un élan et d’un ours, maigre consolation qui leur permet de ne pas revenir bredouille et de conserver un semblant de fierté auprès des leurs. Suit une séquence onirique où on assiste à un simulacre de mariage entre une femme et un ours, après quoi Väinö se substitue au plantigrade sur la couche nuptiale. Ce passage surréaliste peut-il être vu comme une séquence ironique, soulignant le butin dérisoire des deux héros? Ou bien s’agit-il de montrer l’importance de l’ours dans le paganisme nordique, où celui-ci est considéré comme le roi des bêtes sauvage, intermédiaire entre le monde humain et animal?

La fin de la série opère un brutal changement de décor, on se retrouve à Helsinki à l’époque contemporaine, où un Väinö modernisé conte les légendes du Kalevala à un auditoire captivé, dans un cadre académique. Ce singulier procédé, en rupture avec tout ce qui précède, peut être interprété comme une volonté de souligner la permanence des mythes dans l’esprit d’un peuple. A moins que l’objectif de cet effet de distanciation ne soit qu’un moyen de signifier la volonté des créateurs de la série de rendre le texte mythique plus accessible à un public actuel, plus proche de nous en somme. Toujours est-il que ce passage, digne d’un film expérimental, peut paraître prétentieux et artificiel.

kalevala5

La minisérie écrite par Paavo Haavikko n’est vraiment pas une œuvre ordinaire. Des téléspectateurs habitués à une narration classique, sans équivoques, pourront être déboussolés par l’emploi d’un langage parfois hermétique et par une narration qui se dérobe à toute tentative de rationalisation. Rauta-aika ne ressemble à aucune fiction que j’ai visionné, c’est un véritable OTNI, grandiose par moments, toujours difficile à saisir. On perçoit des grands thèmes qui parcourent les différents épisodes: la perméabilité entre le monde des vivants et celui des morts (Väinö tout comme Lemminki reviennent du trépas et communiquent avec les défunts, tandis qu’Ilmari veut ressusciter par l’enclume son épouse décédée); les liens étroits entre la nature et l’homme (dans une scène marquante, un héros est enfanté par un élan, surgissant brusquement du placenta; une autre scène montre des joueurs d’échecs utilisant des pions en forme de berserker, créatures mythiques, hybrides de guerriers et d’ours, de loups ou encore de sangliers). En tout cas, la reconstitution du lointain passé scandinave est très bien documentée (que ce soit pour les constructions, l’artisanat ou l’armement) à l’aide de sources archéologiques.

La série a bien des qualités, mais il n’est pas aisé de la recommander à un large public. Ceux qui veulent tenter l’expérience peuvent la trouver en DVD (avec sous-titres en finnois, suédois et anglais). Les férus de mythologie nordique devraient y trouver de quoi les captiver, tout comme les amateurs de fantastique épique. On se prend à rêver d’autres adaptations du folklore scandinave, comme l’Edda prosaïque de l’islandais Snorri Sturluson: un vivier d’histoires extraordinaires que la télévision  gagnerait à exploiter.

kalevala29

Daam (Pakistan, 2010)

Étiquettes

, , , , , , ,

daamB

La fiction télé du Pakistan reste pour moi une des grandes découvertes de ces dernières années. Jusqu’ici, je me suis penché sur des séries réputées datant de quelques décennies, mais aujourd’hui j’ai choisi de m’intéresser à l’une des productions plus récentes, Daam, applaudie aussi bien par la critique que par le public. Force est de constater, après visionnage, que les commentaires élogieux étaient justifiés. La série diffusée sur ARY Digital bénéficie du travail d’une jeune réalisatrice talentueuse, Mehreen Jabbar, ainsi que de l’écriture d’une romancière et scénariste primée, Umera Ahmad. Une œuvre de femmes, donc, où les personnages prépondérants sont féminins. L’histoire poignante d’une amitié brisée entre deux étudiantes issues de milieux sociaux très différents, l’une appartenant à une famille aisée, l’autre vivant dans un cadre bien plus modeste. Une intrigue brillamment agencée, filmée dans un style naturaliste, illustrée par une jolie bande son, avec pour générique une musique élégante du groupe Zeb and Haniya.

daam4

Daam, qui n’est jamais sorti en DVD, était en ligne depuis quelques années avec des sous-titres anglais, mais la qualité des vidéos étant très basse, j’ai alors préféré m’abstenir de les regarder. Récemment, des vidéos d’une meilleure définition sont apparues sur le net, le seul inconvénient étant un imposant logo de la chaîne constamment présent dans un coin de l’image. Cela ne m’a pas empêché d’apprécier les 18 épisodes d’une quarantaine de minutes qui composent la série et forment une construction dramatique imparable, démarrant lentement (il faut patienter pendant quatre ou cinq épisodes avant de voir l’intrigue se développer pleinement) et évoluant crescendo vers un final à haute tension et par bien des aspects tragique. Outre le scénario, la mise en scène contribue à rendre l’ensemble prenant, grâce au soin apporté au cadrage,  les émotions des protagonistes étant soulignées habilement par des jeux de clair-obscur.

daam1

Daam est l’histoire de deux étudiantes de Karachi, Zara et Maliha, deux amies inséparables depuis l’enfance. A l’université, elles sont toutes deux de très bonnes élèves, mais Zara est celle qui obtient le plus souvent les premiers prix lors des exposés oraux se tenant à l’amphithéâtre. Le fait qu’elles soient issues de milieux sociaux opposés ne les empêche pas de faire preuve d’une grande complicité, de partager leurs loisirs et de se confier leurs petits secrets. Zara (jouée par Sanam Baloch) vit chichement dans une demeure spartiate des quartiers de la classe moyenne. Sa mère, Amna (Lubna Aslam), est une femme très pieuse, humble et discrète, qui souhaite voir ses enfants s’élever socialement, tout en restant irréprochables sur le plan moral. Son père Hidayatullah (Shahid Naqvi) mène une vie marginale. Toujours à court d’argent, il cherche des combines juteuses qui lui permettront d’alimenter financièrement son foyer, mais celles-ci ne sont pas toujours légales, ce qui l’amènera plus d’une fois à avoir des soucis avec la justice. Personnage ombrageux et renfermé, il cherche à conserver un semblant de dignité malgré la honte qu’il ressent de ne pas avoir réussi à mener une existence stable.

daam15

Zara a une petite sœur attardée mentale, Mano (interprétée avec sensibilité par Pari Hashmi), une fille solitaire ayant pour compagne une perruche nommée Mithu à qui elle parle avec affection. Zara a une attitude protectrice envers  Mano, lui prodiguant régulièrement des cadeaux, dont les trophées qu’elle rapporte de l’université et qu’elle lui cède volontiers. Lorsque Mithu meurt, Mano est effondrée par la perte de cet ami  proche. Il est clair qu’elle souffre de sa déficience intellectuelle et de ne pas parvenir à faire partager sa détresse par ses proches. C’est une fille attachante pour Zara car elle représente l’innocence, elle a la franchise désarmante des êtres simples. La grande sœur de Zara, Aasma (Nimra Bucha) est quant à elle mal dans sa peau. Elle se voit vieillir (elle a près de 35 ans) tout en peinant à trouver sa voie professionnelle, jouant de malchance. Elle accepte un poste subalterne d’employée de bureau, avant d’être victime de harcèlement sexuel au travail et de devoir démissionner. De plus, sa mère cherche à la marier, mais elle subit les rejets d’hommes qui la trouvent trop vieille et pas assez à l’aise financièrement:elle n’est pas pour eux un bon parti. Déprimée, en proie à un certain fatalisme, Aasma semble, dans les premiers épisodes, minée par son attitude négative face à la vie.

daam8

Cependant, la roue finit par tourner pour Aasma. Il est curieux de constater que, dans la série, l’humeur de Zara est souvent l’inverse de celle d’Aasma: quand l’une est épanouie, l’autre semble malheureuse et flétrie. Les trajectoires des deux personnages au fil des épisodes sont opposées. Zara a également un frère, Jamal (Mohammad Yasir): celui-ci rêve de percer en tant qu’acteur, mais peine à réussir, malgré le soin qu’il porte à son apparence et un caractère obstiné. Il n’obtient que des petits rôles à la télévision, où il est considéré par les producteurs comme un larbin insignifiant. Pour le payer, on lui fait même des chèques sans provision, avant de rejeter avec désinvolture ses réclamations de salaires. Jamal perd vite ses illusions à propos de sa profession, tandis que sa mère n’approuve pas toujours les fictions modernes dans lesquelles il fait de courtes apparitions. La série montre bien les travers de l’industrie du spectacle pakistanaise, dénonçant la suffisance et le cynisme qui prévalent parmi les individus gravitant dans  ce milieu. Jamal, à force de le fréquenter, finit par se fondre dans le décor et devient lui-même arrogant, reniant ses valeurs pour réussir socialement.

daam19

Du côté de la famille de Zara, il convient de s’attarder sur un couple formé par le frère d’Amna, Haji Sahab (Behroze Sabzawari) et son épouse Sajida. Haji appartient à une classe plus élevée que sa sœur. Il a une attitude condescendante à son égard, s’enorgueillit d’être généreux et de soutenir financièrement sa famille. Se posant en croyant exemplaire, volontiers donneur de leçons, il n’est pas toujours cohérent sur le plan moral. Il a un complexe de supériorité envers Amna et peine à le cacher. Surtout, il personnifie la bien-pensance et s’avère manquer cruellement d’empathie. Sa femme Sajida est une langue de vipère, avide de commérages et prompte à juger les autres en fonction des apparences. Ce couple horripilant est tourné en ridicule: on voit bien que leur religiosité ne s’exprime que de manière superficielle et est emprunte d’hypocrisie.

daam9

Examinons à présent la famille de Maliha (Aamina Sheikh). Son père, Sami, est (à l’instar de son épouse) de nature bienveillante et très libérale. Médecin à la retraite, ce membre de la bonne société n’hésite pas le cas échéant à faire jouer ses relations pour aider ses enfants. Il a le cœur sur la main, ayant conscience d’être privilégié et d’avoir la capacité matérielle de faire le bien autour de lui. Le personnage, foncièrement généreux, contraste singulièrement avec Haji. Sami a une sœur, Samra, divorcée de longue date et qui a dû compter sur le soutien de son frère pour élever ses enfants Yasir et Fiza. Cette dernière, jouée par Sanam Saeed, est une jeune femme narcissique et manipulatrice. Elle ne supporte pas l’amitié entre Zara et Maliha, regarde avec mépris Zara, qu’elle accuse de tous les maux. Fille gâtée, son attitude agressive masque une nature angoissée, un sentiment d’insécurité pathologique. C’est un personnage détestable mais qui finira par être victime de son comportement intransigeant et vindicatif. Son frère, Yasir, plus discret, n’est cependant guère plus positif, dépeint comme un individu imbu de lui-même et ingrat envers ses proches.

daam7

Le nœud de l’intrigue de Daam réside dans la personnalité de Maliha et sa relation spéciale avec son frère Junaid. Tout semble sourire à Maliha: des parents compréhensifs, la sécurité matérielle, une belle amitié avec Zara. Mais Maliha est aussi très proche de son frère, qu’elle admire et auquel elle est attachée au point d’éprouver pour lui un sentiment possessif au delà du rationnel. Lorsque Zara se fiance avec Junaid sans en informer son amie, Maliha le prend comme un affront personnel et n’a dès lors de cesse de vouloir briser le couple. Elle ne supporte pas de perdre la relation exclusive qu’elle entretient depuis toujours avec Junaid. Elle considère que Zara l’a trahie et l’évite ostensiblement, tout en ruminant de sombres desseins. Elle n’hésitera pas à exercer un odieux chantage sur son ex-amie pour parvenir à ses fins. Son mariage de raison avec Yasir s’avèrera tumultueux et se soldera par un échec.  Maliha est un vrai personnage de tragédie, interprété avec finesse par l’actrice, qui parvient à restituer sa nature tourmentée dans toute sa complexité.

daam6

Peut-être dans l’attitude excessive de Maliha réside une part de refus du mariage inter-classes, forme de mixité sociale peu répandue dans la société pakistanaise, traditionnellement très cloisonnée. Plus sûrement, on peut déceler chez elle la frustration de ne pas pouvoir conserver éternellement le bonheur simple d’une amitié fraternelle entre elle, Junaid et Zara, cette dernière étant considérée comme une véritable sœur par Maliha. Mais si la fille de Sami est guidée par ses affects, Junaid (Adeel Hussain) a toujours la tête sur les épaules. Garçon sérieux au parcours universitaire brillant, gendre idéal doté d’une nature patiente et conciliante, il s’avère être avant tout une victime dans cette histoire, écartelé entre son amour impossible pour Zara, l’affection égoïste de sa sœur et un mariage chancelant avec Fiza, qui au fond le considère juste comme un trophée arraché à sa rivale détestée. Junaid apparaît finalement comme celui qui se sacrifie inutilement, manipulé par Maliha, dont les sentiments pour lui se révèleront destructeurs.

daam17

Daam est de toute évidence une série psychologique, où l’action progresse souvent au travers de dialogues en apparence anodins, mais révélateurs du caractère des protagonistes. Il n’y a pas de fausse note dans la distribution, chaque personnage, principal ou secondaire, est campé avec justesse. Si le pitch de la série est simple, la structure du récit est complexe, tissant un écheveau d’intrigues reliées entre elles pour aboutir à une conclusion inéluctablement dramatique. On se rend compte qu’un effet dominos est à l’œuvre dans le déroulement de cette histoire, chaque action entreprise par les différents personnages contribuant à créer une situation globalement inextricable. La série offre aussi un aperçu des pratiques sociales (déroulement du mariage, système éducatif) et religieuses (ainsi, la pieuse Amna porte en permanence une amulette votive, le tawiz, contenant des versets du Coran, équivalent des tephillins de la tradition judaïque) en vigueur au Pakistan.

J’ai été touché par ce drame humain, j’ai apprécié en particulier son refus du spectaculaire, au profit de la construction méthodique d’un climax émotionnel. La seule chose qui m’a gêné est la fréquence excessive  des flashbacks, qui semblent souvent être du remplissage, intermèdes fastidieux mais pas au point de nuire à la narration. En définitive, Daam est une œuvre puissante et sans doute une excellente entrée en matière pour qui souhaite découvrir les qualités de la (bonne) fiction télé pakistanaise.

daam20

Eipic (Irlande, 2016)

Étiquettes

, , , , , , ,

eipic0

Retour en Irlande, seulement un mois après mon article à propos de l’expérimentation uchronique Trial of the century. A l’instar de cette dernière, Eipic est une minisérie de circonstance, produite à l’occasion de l’anniversaire de la rébellion de 1916. Mais c’est leur seul point commun: la série de la chaîne TG4 est un teen drama exubérant, doté d’une réalisation dynamique à l’esthétique clipesque (due à Louise Ní Fhiannachta) et d’une distribution aussi jeune qu’enthousiaste. Le scénariste n’est pas un inconnu, puisqu’il s’agit de Mike O’Leary, qui a notamment participé à l’écriture de Misfits (une série selon moi de qualité discutable, mais dont la première saison fut acclamée par certains sériephiles). Cette saison, diffusée l’hiver dernier (et qui semble n’avoir été que peu remarquée hors de son pays d’origine) ne comporte que 6 épisodes d’une demi-heure, mais est une petite réussite, prenant le temps de développer ses personnages d’ados mélomanes aux caractères affirmés et développant une intrigue simple mais habilement construite.

eipic1

Eipic est un programme en langue irlandaise, sous-titrée en anglais. Sa structure très ordonnée contraste avec l’ambiance foutraque qui règne dans la série: les 5 premiers épisodes sont centrés tour à tour sur chacun des 5 protagonistes principaux, tandis que le sixième conclut l’ensemble des intrigues, mais laisse espérer une seconde saison, en s’achevant sur un cliffhanger inopiné. L’histoire se déroule dans une petite ville sur le déclin, Dobhar, une bourgade assoupie de l’Irlande rurale. On suit 5 adolescents « en rébellion contre l’ennui », qui créent un groupe musical et ont bien l’intention de percer dans le showbiz: ils décident de participer à un concours de création de clips vidéos, permettant aux gagnants de se produire à Dublin, à l’occasion du festival Terrible beauty, qui fait partie intégrante du programme des commémorations de la capitale. Mais il leur faut d’abord trouver un local pour s’exercer et se mettre d’accord à propos des chansons à interpréter.

eipic3

Ils squattent dans le vieux bâtiment de la poste, délabré et insalubre, l’ancien gardien des lieux leur ayant confié les clés. Il s’agit de Terry, un rocker vétéran (interprété par Clive Geraghty)  vêtu d’un éternel teeshirt des Pink Floyd et qui n’est pas avare de conseils pour nos musiciens en herbe. Terry, au caractère bougon mais attachant, dont le passe-temps consiste à mettre en bouteille des bateaux miniatures, devient en quelque sorte le mentor de Sully, le leader du groupe (Fionn Foley). Celui-ci a par ailleurs un frère délinquant, Niall (Darren Kileen), un petit dur en blouson Perfecto toujours dans le collimateur de la police, soupçonné d’être impliqué dans divers cambriolages. Sully récupère du matériel hi-fi dernier cri volé par son frangin pour équiper le studio de son groupe, provoquant la colère de Niall. Il doit aussi composer avec un imprésario fantasque, Fintan (Ste Murray), un adepte de la branchitude ultra maniéré.

eipic2

Le premier épisode est justement centré sur Sully, un ado qui pâtit de la mauvaise réputation de sa famille, les Sullivan. Lorsqu’une voiture volée est retrouvée en pièces détachées sur un pré appartenant à ses parents, Sully et son frère sont naturellement suspectés par les flics d’être impliqués dans l’affaire. Le jeune homme,excédé par ses proches, cherche à prendre ses distances avec eux, à s’accomplir en tant que guitariste. Il se réfugie volontiers dans le monde virtuel, dialoguant avec des avatars sur un chat du web, où il fait la connaissance de Rebelsound, un mystérieux internaute qui lui prodigue moult encouragements pour persévérer dans la voie artistique qu’il a choisi. Sully est un ado influençable, bien qu’affichant une assurance de façade. Ses entretiens avec Rebelsound sont matérialisés à l’écran par un décor forestier qui pixelise par intermittence, apparaissant comme un sanctuaire rassurant, un espace intime qu’affectionne particulièrement le garçon. La révélation de la véritable identité de Rebelsound, lors des derniers épisodes, ne devrait pas surprendre les téléspectateurs attentifs.

eipic14

Le second épisode est consacré à Mona (Róisín Ní Chéilleachair), la pianiste du groupe, une fille toujours cool,  vêtue de pantalons grunge. Mona est une jeune femme très mature pour son âge. D’une nature assez secrète, elle est attirée par Sully mais ne lui avoue pas ses sentiments. L’épisode se focalise sur la relation entre Mona et sa mère Clare. Cette dernière est une adulescente, adepte des sucettes acidulées, des fringues de djeunes et portant souvent, telle une fillette, une barrette dans les cheveux. Les rapports entre Clare et Mona sont inversés: c’est la fille qui semble la plus adulte et qui a un comportement maternel envers sa génitrice, dont l’attitude puérile suscite les quolibets du voisinage. Mona a un peu honte en présence de sa mère, d’autant plus que cette dernière s’est entichée de l’insupportable Niall. Si la personnalité de Clare semble quelque peu caricaturale, l’épisode est écrit avec une certaine finesse.

eipic6

L’épisode suivant est dédié à Oisin, le gosse de riches de la bande. Cian ó Baoill interprète un adolescent frimeur, toujours tiré à quatre épingles, mais qui dissimule maladroitement un mal être intérieur. Il est choyé par ses parents mais trouve le cadre familial bien pesant, le milieu bourgeois dans lequel il évolue plein de conventions et toujours soucieux des convenances et du qu’en-dira-t-on. Pour se rebeller contre ses parents, il commet des bêtises, allant jusqu’à détruire leurs biens, mais peine à leur avouer son secret: il est un homosexuel refoulé. Dans cet épisode, il organise dans sa vaste demeure une fête d’anniversaire où il convie tous ses potes lycéens, laissant les lieux dans un désordre indescriptible. L’épisode s’attarde sur les frasques des teufeurs, ne laissant que peu de temps pour développer ce personnage complexe, qui reste légèrement en retrait dans la série, à l’instar de sa place au sein du groupe; où il se contente d’un rôle d’accompagnement.

eipic10

Le quatrième épisode se penche sur Bea (Fionnuala Gygax), la chanteuse de la bande. Bea est une fille assez narcissique, qui rêve de s’extraire de sa condition modeste et de devenir une célébrité. Elle a un job de serveuse dans un MacDo où elle passe le temps en s’imaginant en robe glamour, dansant devant les flashs crépitants des photographes. Elle aime s’habiller de lingerie sexy et prendre des selfies de son anatomie, s’émerveillant de voir que la photo de ses fesses, postée sur les réseaux sociaux, obtient des milliers de vues. Elle fait venir des reporters de la télévision à Dobhar pour l’interviewer comme une star. Elle flirte avec Oisin, un fils de bonne famille dont elle préfère la compagnie à celle de Sully, trop fauché pour être fréquentable. Malgré son snobisme affiché (sur lequel l’épisode insiste lourdement), elle est peu sûre d’elle et, dans le fond, c’est une adolescente sensible et serviable.

eipic11

J’ai apprécié le portrait d’ Aodh dans le cinquième épisode. Joué par Daire Ó’Muirí, dans le groupe il est un batteur doublé d’un flutiste. C »est un personnage original, un rêveur, un ado un peu naïf qui s’émerveille facilement de ce qui l’entoure. Il se passionne pour la musique celtique ainsi que pour les instruments anciens qui témoignent du passé artistique de l’Irlande. Il aime aussi les danses traditionnelles, comme The walls of Limerick, une danse folk endiablée. Aodh a été fasciné par la démonstration du jeu d’une harpiste punk à l’aide de petites cuillers, vue dans un pub, qu’il tente de reproduire chez lui (avec des conséquences imprévisibles). Il est considéré par les autres membres du groupe comme un doux dingue, lunaire et inoffensif. C’est un protagoniste décalé de la série, tout comme son père, un excentrique, borgne et colérique, avec une tignasse bouclée et un bandeau de pirate, dont la dégaine rappelle un peu le docteur Lawrence Jacoby de Twin Peaks.

eipic12

Le père d’Aodh mérite qu’on s’y attarde. Il est très autoritaire avec son fils, qui n’en mène pas large en sa présence. Il est passionné d’histoire et est un fervent patriote, soucieux de célébrer les exploits de ses ancêtres. A l’occasion des commémorations de 1916, il veut organiser un hommage au héros local, Eoghan de Barra, dont la statue trône fièrement à Dobhar. Celui-ci a alors retardé un bataillon anglais qui voulait connaître la direction de Dublin, en leur indiquant la mauvaise direction. Le père d’Aodh fait pression sur le groupe d’ados pour les contraindre à participer à une reconstitution de l’évènement en costumes militaires. Le personnage, martial et irascible, est aussi comique qu’improbable. On trouve aussi quelques autres protagonistes secondaires savoureux (comme la grand-mère de Sully, une paisible gérante d’un magasin de jardinage qui dissimule en réalité une plantation de marijuana, commerce bien plus lucratif), mais il demeure le plus marquant.

eipic5

L’aspect musical est bien sûr un des points forts de la série. Chacun des membres du groupe a droit à un clip arty où il interprète une reprise d’un tube. Les musiques qui émaillent les épisodes sont très variées: folk, hip-hop, hard rock, pop new wave…Il y a même quelques morceaux  de musique gaélique. Sont représentés des extraits d’artistes aussi divers que  The Smiths,  LCD Soundsystem, Nirvana ou Nicki Minaj. Par ailleurs, les membres du groupe débattent longuement pour savoir si ils vont interpréter des succès de Nirvana ou de Die Antwoord: on voit que leurs goûts musicaux ne coïncident pas exactement. Outre l’éclectisme de la bande son, Eipic a aussi pour intérêt d’inclure dans ses dialogues quelques termes de slang à la mode outre-Manche. Quelques exemples relevés: « bollix » (mot désignant les testicules); « badonkadonk » (les fesses rebondies d’une femme, que l’on qualifierait de « callipyges » dans un autre registre de langage), « broseph » (mot affectueux désignant un pote); « strawpedo » (façon de boire une bouteille d’alcool à l’aide d’une paille pour l’ingurgiter plus vite, une pratique festive source d’ivresse rapide).

eipic4

Eipic est certes une fiction légère, où il n’y a pas de grands enjeux. Néanmoins, j’ai été agréablement surpris par la qualité de l’écriture, alors que je pensais au début regarder un exercice de style frivole. Les personnages centraux, malgré le temps limité qui leur est consacré, acquièrent une profondeur surprenante. En définitive, je ne sais pas si une suite verra le jour, mais il y a en tout cas ici une base solide pour une seconde saison (en espérant que la qualité se maintienne, contrairement à Misfits au fil des ans). Il y a bien quelques faiblesses dans l’épisode final, où les ellipses du récit apparaissent comme des pirouettes un peu faciles et où le concert du groupe est expédié bien rapidement. Cependant, c’est une minisérie rafraichissante, à la réalisation vibrante d’ énergie. Destinée de toute évidence à un public adolescent, elle est tout à fait regardable pour des adultes aimant la musique contemporaine tous styles confondus, l’esprit punk et l’esthétique des vidéoclips avant-gardistes.

eipic15

Malgudi Days (Inde, 1986-2006)

Étiquettes

, , , , , , ,

malgudidays

Il s’agit d’une des grandes séries proposées par la chaîne indienne Doordarshan. L’adaptation de l’œuvre d’un écrivain majeur de ce pays, R.K. Narayan. 39 épisodes (réalisés par Shankar Nag) furent initialement diffusés dès 1986, 15 autres en 2006 (dirigés par Kavitha Lankesh) à l’occasion d’une seconde saison, moins bien reçue que la première, mais comprenant tout de même quelques épisodes marquants. La série est la chronique de la vie d’un village fictif du sud de l’Inde. A travers des intrigues centrées tour à tour sur les différents habitants qui composent la commune, se dessine un tableau évocateur de la société indienne et de ses multiples antagonismes, ainsi que de l’évolution des mentalités au cours du XXe siècle. Certaines histoires, véritables fables morales, ont une portée universelle. Chaque épisode ne dure qu’une vingtaine de minutes, les scénarios restent donc simples, mais sont en général divertissants, tout en ne manquant pas de fond. C’est une série que j’ai regardé en l’espace d’un an, elle se prête bien à un visionnage occasionnel. On la trouve en intégralité en DVD et aussi sur le site Viki (avec quelques coupures publicitaires, mais soigneusement sous-titrée en anglais). Comme d’autres classiques de la télé indienne, elle est injustement méconnue en France.

malgudi5

Le générique est atypique: sur une musique carnatique de L. Vaidyanathan, une mélodie qui plonge d’emblée dans l’ambiance de la série, défilent des illustrations dues au frère de Narayan, R.K. Laxman. Concernant la réalisation, j’ai personnellement préféré celle des anciens épisodes de 1986, à l’éclairage plus naturel et possédant une mise en scène plus inspirée. Nombre d’histoires sont mémorables, je ne vais pas toutes les évoquer, seulement celles qui m’ont laissé le souvenir le plus vif. Le pilote, A hero, introduit un personnage récurrent de la série, le petit Swami, un gamin facétieux et entêté, interprété par Master Manjunath. Dans cette histoire, Swami est mis à l’épreuve par son père, qui lui demande de passer une nuit seul dans son bureau, alors qu’un cambrioleur rôde dans les environs. Un test de courage qu’il n’oubliera pas de sitôt, car l’intrus se manifeste alors qu’il monte la garde, apeuré. L’issue sera heureuse pour Swami, qui deviendra la star locale. A horse and two goats est un épisode de pure comédie, où un berger pauvre qui fait paître sa chèvre à l’ombre d’une imposante statue équestre rencontre un touriste américain de passage près de Malgudi, qui semble vouloir lui acheter la statue. Le dialogue entre le berger qui ne comprend pas un mot d’anglais et son interlocuteur occidental est truffé de quiproquos. La chute de l’histoire, bien que prévisible, ne manque pas de sel.

malgudi16

The missing mail est notable pour le portrait du postier Thanappa: ami de la famille Ramanujam; il choisit de différer la remise d’une lettre annonçant le décès d’un oncle de cette famille pour que la cérémonie de mariage de leur fille ne soit pas annulée en vertu des convenances. Sa réticence à communiquer des mauvaises nouvelles témoigne d’une prévenance peu commune, qui l’amène à passer outre son devoir professionnel. Leela’s friend est l’histoire d’une injustice. Leela est une petite fille qui devient amie avec le serviteur de sa famille, Sidda. Ce dernier est accusé par les parents de Leela d’avoir volé un bijou dans leur demeure et est dénoncé à la police. Mais en réalité l’objet a juste été oublié dans une jarre. Sidda est incarcéré à tort, laissant Leela désemparée par la perte d’un ami cher. The watchman est aussi un conte triste. Un vieil homme préposé à la surveillance d’un réservoir d’eau voit tous les mois des tentatives de suicide par noyade. Un jour, il surprend une jeune femme qui semble vouloir s’immerger dans le réservoir. Celle-ci lui avoue être désespérée car sa famille veut la contraindre à faire un mariage arrangé. Lorsqu’il revient au point d’eau après une courte absence, la fille a laissé un message d’adieu. Il pense alors qu’elle s’est suicidée et reste rongé des années par un lancinant remord. La chute de l’épisode est ironique et en dit long sur la condition féminine en Inde.

malgudi21

A willing slave est une étude de caractère qui se penche sur la vie d’une servante dévouée à ses employeurs et rémunérée très chichement, tandis que des membres de sa famille viennent lui réclamer le peu d’argent qu’elle parvient à économiser. Malgré une existence faite de sacrifices, cette femme singulière semble heureuse d’être constamment au service des autres et garde en dépit de tout une certaine joie de vivre. The roman image plonge le téléspectateur dans le monde des archéologues en suivant deux chercheurs en quête d’improbables ruines romaines. Un artefact semble confirmer leurs théories, mais leur renommée soudaine est-elle justifiée par cette découverte à l’authenticité douteuse? Une amusante illustration de la course au scoop et de l’emballement médiatique autour de pseudo révélations, phénomènes déplorables qui touchent le monde des sciences. Nitya traite de la croyance et des promesses faites aux dieux. Les parents de Nitya, voyant leur fils gravement malade, ont promis de déposer sur l’autel d’une divinité la chevelure de leur progéniture en cas de guérison. Des années après le rétablissement de Nitya, celui ci se voit contraint à un pèlerinage au temple, où son crâne doit être rasé, mais il fait tout pour échapper à cette pénible obligation, mettant ses parents au désespoir.

malgudi6

Engine Trouble est un épisode drôlatique qui met en scène un personnage emblématique de la série, « l’homme bavard », un individu qui n’aime rien tant que raconter ses exploits passés aux villageois massés sur la place de Malgudi. Il est interprété par Anant Nag, le frère aîné du réalisateur. Ici, il est question d’un gros tracteur gagné à une tombola et de ses tentatives infructueuses pour s’en débarrasser par tous les moyens, y compris les plus fantaisistes, avant qu’une solution inattendue ne se présente. C’est l’un des épisodes les plus divertissants, avec une chute surprenante. Iswaran a aussi une intrigue étonnante: un étudiant anxieux avant de voir les résultats de ses examens, à un point maladif, cherche à s’évader en allant au cinéma, avant d’en venir à confondre la réalité et la fiction. Une fable étrange à propos du déni de réalité, qui propose en outre des extraits délicieusement kitchs de vieux films indiens en Technicolor. Gateman’s gift traite aussi du refus de se confronter à la réalité: Govind Singh, un garde barrière à la retraite a reçu un pli recommandé portant un sceau officiel, mais refuse de l’ouvrir de peur de découvrir son contenu, trouvant pour cela constamment des échappatoires. Il fuit la réalité en se focalisant sur une passion obsédante: la création de maisons miniatures en pâte à modeler. Mais lorsqu’on lui révèle finalement le contenu de la fameuse lettre, il se rend compte que sa teneur est très éloignée de ce qu’il s’imaginait.

malgudi28

The performing child a pour thème l’exploitation des enfants stars. Une petite fille douée pour jouer la comédie  est auditionnée par un producteur de cinéma qui veut la recruter. Ses parents sont enthousiastes, mais la gamine ne veut pas aller travailler au studio et fugue aussitôt. L’épisode montre le décalage entre les aspirations des plus jeunes et celles des adultes. Trail of the green blazer est un conte cruel. Raju, un habile pickpocket, est pris de remords après avoir dérobé le portefeuille d’un homme accompagné de sa fille, car il se rend compte qu’il a aussi volé un ballon destiné à l’enfant. Mais en voulant restituer discrètement le tout au propriétaire légitime, il se fait prendre la main dans le sac, laissant croire qu’il était en train de commettre un larcin. La mésaventure de Raju illustre le fait qu’en ce bas monde, une bonne action n’est nullement assurée d’être récompensée. Dodu est l’histoire d’un garçon futé qui a le sens des affaires. Il se lance dans le commerce des timbres, mais ses clients refusent de le payer et son business périclite. C’est alors qu’il trouve une combine juteuse: fabriquer de fausses reliques archéologiques et les vendre au scientifique qui dirige les fouilles dans le coin. L’issue de l’intrigue ne manque pas de faire sourire.

malgudi18

Si la plupart des meilleurs épisodes proviennent de la saison de 1986, quelques un parmi les plus récents sont dignes d’intérêt. Ainsi, The doctor’s word est une histoire touchante. Le docteur Raman doit traiter un ami proche, Gopal, plongé dans une grave affection. Réputé pour la justesse de ses diagnostics, le médecin constate que Gopal est probablement condamné, mais il décide de lui cacher la vérité et lui annonce sa guérison prochaine, pour lui redonner espoir. Un pieux mensonge qui aura un effet inattendu sur le patient. L’épisode montre le pouvoir de suggestion de la parole, ici plus efficace que toute médication. Salt and sawdust relève de la comédie. Veena, une femme au foyer, se pique de littérature et se lance dans la rédaction d’un roman, mais peine à trouver l’inspiration, malgré le soutien et les suggestions de son mari. Le manuscrit finalement complété peine à convaincre un éditeur, mais le mari finit par trouver le moyen de rendre le récit intéressant, en y incorporant ses propres recettes de cuisine. La chute est pleine de malice, même si on peut la considérer un brin misogyne.

malgudi13

Citons encore parmi les épisodes de 2006 The gold belt, qui montre le système absurde de la dot, où la famille de la mariée doit offrir une somme exorbitante en bijoux et est tentée, dans cette histoire, de fournir de fausses pièces d’orfèvrerie, espérant que la belle-famille n’y voie que du feu. Citons aussi Minister without portfolio, une farce qui se moque des politiciens de pacotille, dont le seul rôle est de faire des inaugurations et qui tentent en concevant d’absurdes projets (ici l’importation de gazon coréen en Inde) de justifier leur fonction et d’acquérir une plus grande stature politique. Citons enfin The antidote, l’histoire de Gopal, un acteur qui doit tourner une scène fatale pour le personnage qu’il interprète dans un téléfilm, mais refuse de le faire, craignant par superstition que ce soit de mauvaise augure pour lui. Contraint par la production de jouer son rôle, il conçoit in extremis une ruse pour que celui qu’il incarne ne décède pas à l’écran. L’intrigue, un peu extravagante, ne manque pas d’originalité.

malgudi23

Outre les histoires contenues dans un épisode unique, Malgudi Days propose aussi quelques « séries dans la série », avec des intrigues qui s’étalent sur quelques épisodes. C’est le cas de Swami and friends, en huit parties, où l’on suit les mésaventures du garçon au tempérament rebelle et de ses amis, incluant un fils de bonne famille et premier de la classe, Rajam. Le comportement indocile de Swami lui vaut d’être renvoyé à plusieurs reprises de divers établissements scolaires. Il fugue et perd son chemin dans la forêt, mettant à mal son amitié avec Rajam en ne pouvant participer au match de criquet qu’il a organisé. La vie n’est pas drôle pour Swami, que les adultes prennent pour un sale garnement doublé d’un affabulateur. Ces épisodes forment une chronique aigre-douce d’une enfance chahutée à une époque où la population se révolte contre l’occupant britannique. Bénéficiant d’une musique de générique spéciale, agrémentée de cris enfantins,  ils constituent à n’en pas douter un des temps forts du programme.

malgudi30

Également, Naga (en deux parties) est une des histoires que je préfère. On y découvre une singulière corporation: les charmeurs de serpents. Pundi est le fils d’un charmeur itinérant qui monte un numéro original faisant interagir un singe apprivoisé et un serpent. Mais bientôt le père délaisse son fils, le laissant seul avec le reptile en emportant avec lui le singe. Pundi reste attaché au serpent, même si  celui-ci, vieillissant, refuse obstinément de se dresser au son de la flûte. Le gamin livré à lui même tente de survivre en protégeant coûte que coûte son compagnon à écailles. Un conte pour le moins original, qui réserve quelques scènes étonnantes (comme celle où le charmeur fait ingurgiter de force du jaune d’œuf à son serpent). Pour terminer, évoquons rapidement une autre intrigue en huit parties, Vendor of Sweets: un modeste commerçant, disciple de Gandhi pour les idées duquel il s’est battu férocement par le passé, est confronté aux idées nouvelles de son fils, désapprouvant son mode de vie occidentalisé, son penchant pour l’économie capitaliste et le fait qu’il vive en concubinage avec une américaine. L’histoire d’un conflit entre générations, jalonnée de flashbacks en noir et blanc, à la conclusion désenchantée et fataliste.

malgudi22

Il y a bien d’autres histoires contées dans Malgudi Days. Il est fort possible que vos épisodes préférés ne figurent pas parmi ceux que j’ai évoqué. Les récits sont très variés et abordent beaucoup de thèmes relatifs au fonctionnement de la société indienne. Certaines intrigues, franchement minimalistes, peuvent laisser un sentiment d’insatisfaction, mais globalement c’est une série de premier plan, remarquablement bien écrite. Toutes les nouvelles de R.K. Narayan prenant place à Malgudi n’ont cependant pas été adaptées, mais on peut néanmoins trouver celles qui manquent au programme  dans des recueils publiés en langue anglaise. La série offre un vaste échantillon du talent de cet auteur et constitue, avec Bharat Ek Khoj, Chanakya et quelques autres (dont les séries indiennes déjà présentées sur ce blog), un des fleurons de Doordarshan, produit initialement à l’époque la plus créative de la chaîne. Une période faste sur laquelle je reviendrai dans quelques semaines en présentant une autre série indienne ayant acquis le statut de classique du petit écran.

malgudi11

The Eagle of the Ninth (Grande-Bretagne, 1977)

Étiquettes

, , , , , , ,

eagle10

Une rumeur a longtemps couru à propos de cette minisérie de la BBC: les vidéos archivées auraient été détruites par mégarde et elles seraient désormais introuvables. Mais, si aucune édition DVD n’a encore vu le jour, on peut tout de même dénicher depuis peu les épisodes sur le web, qui plus est avec une qualité d’image très correcte. En six épisodes d’une demi-heure; il s’agit d’un péplum adapté d’un roman pour la jeunesse de Rosemary Sutcliff initialement publié en 1954 et devenu un classique outre-Manche, où il fit également l’objet d’adaptations radiophoniques et cinématographiques. Cette version de 1977, diffusée quelques mois après la fameuse série I Claudius, a été très favorablement reçue par le public et la critique. Il est vrai que la minisérie est très fidèle au texte de Sutcliff et propose, au delà d’un récit d’aventures trépidantes, un aperçu riche d’enseignements de la société romaine à l’époque d’Hadrien et en particulier des mentalités et modes de vie des peuplades assimilées bon gré mal gré à l’Empire.

eagle8

L’adaptation, scénarisée par Bill Craig et réalisée par Michael Simpson et Baz Taylor, suit scrupuleusement le déroulement du roman (à quelques détails près) et restitue la qualité littéraire du matériau original au travers de tirades écrites avec finesse et profondeur, donnant une épaisseur certaine aux protagonistes principaux. Cet aspect a indéniablement un côté théâtral et emphatique mais constitue l’un des points forts d’une minisérie plus portée sur la création d’atmosphère que sur l’action. Le premier épisode (Frontier fort) introduit  Marcus Flavius Aquila (joué par Anthony Higgins), le fils du commandant de la première cohorte de la neuvième Légion (la Légion Hispanique). Sous Trajan, cette Légion partit au nord d’Eburacum (l’actuelle York) pour mater le soulèvement des tribus de Calédonie, avant de disparaitre dans des circonstances restées mystérieuses. Marcus, devenu centurion auxiliaire de la seconde légion, est affecté à Durinum (l’actuelle Saint-Georges-de-Montaigu, en Vendée) à la tête d’une troupe imposante venue prendre la relève dans un camp retranché aux prises avec des populations locales hostiles.

eagle1

Hilarion, le commandant du fort avant l’arrivée de Marcus ainsi que Drusillus, son officier en second, l’avertissent que les druides prêchent la guerre sainte contre les occupants romains. La tension est à son comble parmi les troupes massées dans le fort. Marcus fait la connaissance de Cradoc et son épouse Guinhumara, des celtes avec qui il fraternise, leur empruntant des chevaux et des armes. Mais leur apparence pacifique est trompeuse: le centurion, ayant observé que leurs lances étaient décorées de plumes, ornement caractéristiques de l’arsenal guerrier, suspecte une attaque imminente. Celle-ci ne tarde pas et ne sera réprimée qu’au prix de lourdes pertes humaines. Durant la défense héroïque du fort, Marcus est gravement blessé. Sa convalescence se déroule chez son oncle Aquila (Patrick Holt), qui séjourne dans sa luxueuse villa aux alentours de Calleva. Son état de santé ne permet pas à Marcus de continuer sa carrière militaire. Cependant, il apprécie la compagnie de cet oncle bienveillant qui égrène volontiers ses souvenirs nostalgiques.

eagle12

Marcus rencontre la jeune nièce de ses voisins, Cottia (Gillian Bailey), dont il s’éprend et qui deviendra par la suite son épouse. Celle-ci est surnommée « la renarde » à cause de sa chevelure rousse et de son caractère hargneux. Elle est originaire d’un peuple brittonique, les Iceni, dont elle a très tôt été séparée: elle a grandi dans un milieu imprégné de culture romaine, mais contrairement à sa mère, qui se vêt à la mode de la bonne société, elle reste très attachée à ses racines et ne se sent pas à sa place dans l’ Empire des Antonins. Elle illustre les difficultés d’assimilation des peuples conquis et leur volonté farouche de conserver une part de leur identité lors de la Pax Romana. Si Cottia reste un personnage secondaire, elle exprime avec éloquence dans les quelques scènes qui lui sont consacrées sa frustration de ne pas pouvoir affirmer plus ouvertement son appartenance culturelle et de devoir feindre de paraître pleinement intégrée dans le monde romain.

eagle11

Marcus fait une autre rencontre décisive: Esca, un esclave qu’il achète pour son service personnel. Esca, interprété par Christian Rodska, est un solide gaillard moustachu, fier de son appartenance à la tribu des Brigantes issue des lointaines contrées du nord. Marcus fait sa connaissance lors des Saturnales, fêtes à l’occasion desquelles est organisé dans une arène un spectacle de gladiateurs comprenant des combats à mort. Une scène assez spectaculaire montre à cette occasion la lutte entre un homme et un ours furieux. Ce passage m’a rappelé un épisode de Game of Thrones où Brienne de Torth  combattait un imposant ursidé devant un public captivé. Ensuite, Marcus est témoin d’un autre combat, opposant Esca à un rétiaire muni d’un trident et d’un filet. Mis en échec, Esca ne doit son salut qu’aux pouces levés de l’assistance (je reviendrai sur ce point dans quelques paragraphes) et à Marcus qui l’acquiert pour une poignée de sesterces. L’esclave est très reconnaissant envers son nouveau maître et jure de le servir loyalement tout en aspirant à retrouver rapidement un statut d’homme libre.

eagle2

Esca est le fils d’un chef de clan qui combattit contre les légions avant de subir une sévère défaite. Blessé, il fut capturé et réduit à l’esclavage, puis assigné au rôle peu enviable de gladiateur. Il se souvient devant Marcus d’avoir, dix ans auparavant, vu la neuvième Légion marcher en direction du nord, d’où elle n’est jamais revenue: une vision martiale imposante qui a grandement impressionné le jeune Esca et qui titille naturellement la curiosité de Marcus. Les relations entre les deux hommes évoluent rapidement vers une véritable amitié qui ne tardera pas à se concrétiser par l’émancipation d’Esca, qui restera par la suite fidèle à son ancien maître, allant jusqu’à risquer sa vie pour lui. Il est à peine exagéré de qualifier leur relation de bromance: ils sont inséparables, jouent en font du sport ensemble (rien de sexuel cependant dans leurs rapports, juste une étroite camaraderie). Esca est propriétaire d’un loup apprivoisé, Cub, auquel Marcus s’attache, avant de lui redonner sa liberté. Mais Cub revient vers Marcus, préférant son affection à la vie sauvage. On peut établir un parallèle entre les choix de Cub et d’Esca, tous deux choisissent de rester aux côtés de leur maître bien aimé plutôt que de retourner dans leur milieu originel.

eagle13

La visite d’un vieil ami de Marcus, le légat de la sixième Légion (la Légion Victrix),  Hieronimianus, accompagné de son aide de camp, le tribun Placidus, s’avère décisive: les invités mentionnent une rumeur selon laquelle l’emblème de la neuvième Légion, l’aigle impérial en bronze aux ailes coupées, a été vu dans un sanctuaire tribal au cœur des contrées nordiques, tandis que les fantômes des soldats romains disparus hanteraient les ruines de postes avancés de l’armée aux confins septentrionaux de l’Empire. Marcus réagit au quart de tour: il veut récupérer l’aigle en territoire ennemi et le rapporter pour pouvoir ensuite reconstituer une neuvième Légion sous son commandement. La série montre bien le caractère sacré de l’emblème pour les romains, la nécessité de le protéger coûte que coûte dans les batailles, parfois au prix de sacrifices humains, sous peine d’un grand déshonneur pour la légion en cas de perte de ce symbole vénéré. Voila qui tranche avec une vision purement pragmatique des stratégies de conquête romaines.

eagle18

Marcus part à l’aventure avec Esca, déguisé en voyageur d’origine grecque, avec pour nom d’emprunt Démétrius d’Alexandrie, médecin oculiste itinérant de son état. La seconde moitié de la minisérie cumule les rebondissements. Les deux amis rencontrent un ancien membre de la neuvième légion qui a déserté pour vivre de la chasse dans sa région d’origine (Guern, joué par Victor Carin, qui leur relate le triste destin de la Légion maudite, frappée par une malédiction et minée par les divisions intestines), avant de s’infiltrer au sein de la redoutable tribu des Epidaii, qui vénèrent l’aigle de bronze, intégré à leur propre système de croyances et exhibé lors de terrifiantes cérémonies, où se produisent des danseurs aux masques grimaçants. Le duo devra déployer audace et ingéniosité pour subtiliser l’emblème, avant une fuite éperdue dans les plaines du nord, où ils risquent leur vie à tout moment. Ces derniers épisodes, prenants et au rythme enlevé, contrastent avec les premiers, plus statiques et marqués par de longues scènes d’exposition.

eagle3

Globalement, c’est une adaptation réussie, qui ne simplifie nullement le propos du roman et bénéficie d’une distribution homogène. On ne peut pas en dire autant d’une version cinématographique récente, réalisée en 2011 par Kevin Macdonald, un cinéaste ayant pourtant quelques bonnes bobines à son actif (comme Le dernier roi d’Écosse). Certes, les batailles, à grand renfort d’effets spéciaux, sont bien plus impressionnantes dans le film, mais pour le reste, la minisérie de 1977 est supérieure selon moi. Le casting du long-métrage laisse à désirer, à part Jamie Bell (un acteur que connaissent bien ceux qui suivent la série d’AMC, Turn: Washington’s Spies), excellent mais sous-exploité dans le rôle d’Esca. Malgré les moyens plus importants, la réalisation est terne et sans inspiration. Si la première heure du film est fidèle au roman, la seconde s’en éloigne en proposant un scénario sans relief, qui trahit même l’esprit du texte original. En effet, la complicité entre Marcus et Esca n’est pas réellement perceptible dans le film. Plus gênant encore, les dialogues littéraires sont absents, au profit de séquences d’action typiquement hollywoodiennes.

eagle14

De façon surprenante, les combats dans l’arène sont plus marquants dans la série, même en l’absence d’effets spéciaux. La représentation des tribus celtes est aussi plus convaincante dans la production de la BBC: les cheveux longs des guerriers et leurs corps peints correspondent à ce que les recherches historiques suggèrent de leur apparence. Cependant, il y a un point sur lequel on peut dire que les deux adaptations sont également dans l’erreur: les modalités du spectacle de gladiateurs. D’abord, d’après les spécialistes de la période, les combats à mort étaient très rares dans le contexte des Saturnales. Surtout, la sentence du public, qui peut condamner le lutteur ayant subi une défaite d’un pouce baissé, est un mythe qui remonte au XIXe siècle, avec les représentations de scènes de l’Antiquité de la part de peintres orientalistes, le tableau bien connu de Gérôme, Pollice verso, étant à cet égard un exemple emblématique. La minisérie comme le film, pour dramatiser l’action, ont fait fi de la rigueur historique en montrant une pléthore de figurants rendant leur verdict en agitant frénétiquement leur pouce.

eagle4

La minisérie raconte une histoire simple, mais captivante jusqu’au bout. La mise en scène est intéressante, avec quelques scènes évoquant une ambiance fantastique (comme par exemple le cauchemar de Marcus où il voit les défunts de la Légion disparus sous la forme de squelettes casqués tournant leurs visages macabres vers lui). La musique est élégante, avec notamment quelques morceaux de harpe du plus bel effet. Surtout, sur le fond, la série montre bien le poids des croyances et superstitions dans cette société romaine, ainsi que le caractère prépondérant de l’honneur militaire. D’autre part,  le thème sous-jacent de l’intrigue est ici celui de la liberté individuelle: l’empire tel qu’il est décrit dans cette fiction n’est pas véritablement un ensemble homogène d’êtres qui se coulent dans le moule de la romanité, plutôt une collection d’individus de provenances hétérogènes, qui cherchent à affirmer leur singularité, parfois en acceptant de renoncer au prestige de l’ascension sociale. A l’inverse, d’autres comme Esca choisissent de profiter des opportunités que leur offre l’insertion dans la société dominante. La série dresse donc un portrait bigarré de l’Antiquité romaine, en mettant l’accent sur les personnes et leur libre arbitre.

eagle17

Le Célibatorium [saison 1] (Burkina Faso, 2010)

Étiquettes

, , , , , , ,

célib20

Après Le Testament, voici une seconde série burkinabé sur Tant de saisons! Cette fois, il s’agit d’une comédie truculente; qui dura trois saisons et totalisa plus d’une centaine d’épisodes de moins d’une demi-heure. Très populaire dans son pays, cette production à petit budget s’avère une fiction attachante, malgré une réalisation un peu cheap, grâce à ses personnages délectables incarnés par des comédiens (inconnus hors de leur pays) à l’énergie débordante et qui semblent bien s’amuser dans leurs rôles respectifs. Initialement, je voulais visionner une autre série créée par Adama Roamba, Petit Sergent, l’histoire d’un adolescent entraîné au cœur d’une guerre civile, mais n’ayant pu dénicher ce feuilleton sur le web, j’ai opté pour Le Célibatorium, dont la plupart des épisodes sont visibles sur YouTube. A vrai dire, il doit bien manquer en ligne une poignée d’épisodes de cette saison initiale (comme l’indique quelquefois un certain manque de continuité dans la narration), alors que les saisons suivantes semblent presque complètes. Rien de très gênant, cependant, les intrigues à l’humour rafraichissant étant en général très faciles à suivre.

célib11

L’action se déroule à Ouagadougou, où nous suivons les péripéties des locataires d’un célibatorium, c’est à dire un ensemble d’habitations individuelles réunies autour d’une même cour. Ce type de logement modeste, aussi désigné par un autre africanisme, entre-coucher, rassemble des individus issus des classes sociales les plus diverses. Il n’abrite pas forcément que des célibataires, il peut aussi inclure des couples et leurs enfants, pourvu qu’ils acceptent de partager la cour commune avec leurs voisins. Dans la série, la cohabitation entre locataires est parfois houleuse, mais tous se serrent les coudes quand il s’agir de faire valoir leurs intérêts auprès du propriétaire, Ladji, un homme intraitable, qui harcèle continuellement ceux qui doivent payer leurs arriérés de loyer (et ils sont nombreux). Interprété par Halidou Sawadogo, Ladji est un individu irascible à la verve comique.

célib19

Ladji note à la craie sur les portes de ses locataires débiteurs le nombre de mois qu’ils lui doivent, avec le montant correspondant en francs CFA, une somme qu’il fixe lui-même et qui peut augmenter au gré de son humeur, le plus souvent massacrante. Il est toujours confronté aux mille ruses des locataires pour éviter de le rencontrer et pour retarder l’échéance du versement. Capable de camper des heures dans la cour pour les faire casquer, Ladji menace aussi régulièrement de les expulser, sans effets. Même s’il est le sujet de gags un peu répétitifs au fil des épisodes, son côté ridicule et ses répliques cinglantes font mouche et divertissent toujours. Il faut dire qu’à la décharge de Ladji, il y a de fameux énergumènes dans son célibatorium. A commencer par Brahima (Abdoulaye Komboudri), un chauffeur de taxi roublard, qui vit là avec son épouse et son jeune fils.

célib5

Brahima est un homme d’âge mûr, un peu soupe au lait et avec une tendance à la radinerie. Il est dans le collimateur des flics car il roule dans un taxi dont les papiers ne sont pas en règle. Il n’hésite pas à l’occasion à solliciter ses amis pour qu’ils lui refilent de l’essence. Il lui arrive cependant de ne pas faire payer certains clients, pour peu qu’il s’agisse de demoiselles aux formes généreuses. Sa femme, une vraie virago, soupçonne son infidélité et lui mène la vie dure. Un de ses voisins du célibatorium est un agent de police (Eugène Bayala) qu’il sollicite volontiers pour régler ses litiges avec les forces de l’ordre. Les flics en uniforme ne sont en effet pas des modèles d’intégrité dans la série: dans le but d’infliger des amendes exorbitantes aux automobilistes, ils les piègent au passage du redoutable « rond-point de la vie chère » (matérialisé sur la chaussée par une pile de pneus usés) dont le sens giratoire obéit à des règles fluctuantes, établies dans le but de maximiser le nombre de contrevenants.

célib7

Autre personnage phare de la série, Serges (Heba Damani) est un drôle de zig, un baratineur né et grand spécialiste des arnaques à la petite semaine. Dragueur impénitent, il n’hésite pas à débiter des bobards pour tenter d’impressionner les filles, comme lorsqu’il affirme être le prestigieux titulaire d’un doctorat. Toujours à court d’argent, il est prêt à raconter n’importe quoi pour taxer ses proches. C’est la bête noire de Ladji: face à lui, il prétexte un appel urgent du premier ministre pour esquiver les sujets (financiers) qui fâchent. Il est aussi en mauvais termes avec Malik, l’épicier du coin, chez qui il a une ardoise qui gonfle sans cesse. Les escroqueries téléphonées qu’il monte, seul ou avec son complice petit Ben (joué par Bonsa), finissent généralement par foirer. Petit Ben est un étudiant glandeur, fréquemment en grève illimitée, mais il a un cousin doué pour les affaires grâce auquel il tente de démarrer un business lucratif, sans se soucier d’éthique commerciale.

célib13

Autre personnage marquant, Jiji (Leila Tall), une célibataire endurcie qui collectionne les liaisons avec des hommes mariés, en prenant un malin plaisir à les pousser à la faute conjugale. Sa réputation de femme à la moralité douteuse n’est pas usurpée. Elle se querelle sans cesse avec sa voisine, l’épouse de Brahima. Pour gagner sa vie, elle est prête à tout, y compris présenter à ses employeurs potentiels un faux CV agrémenté de diplômes bidons, tout en cherchant à compenser ses faibles compétences par une attitude charmeuse à leur égard. Son rêve est d’émigrer en Europe, mais en attendant il lui faut trouver des combines pour survivre: pour cela, elle va jusqu’à se lancer dans le proxénétisme, avec petit Ben en guise de rabatteur. Jiji est un peste vicieuse, mais néanmoins fidèle en amitié envers certains pensionnaires du célibatorium.

célib8

Parmi les épisodes de la série, on note quelques temps forts. Le mari de ma copine est centré sur Jiji et sur ses stratagèmes pour provoquer la rupture de sa meilleure amie, de retour à Ouaga, avec un homme qu’elle convoite et montre jusqu’où elle peut aller pour parvenir à ses fins. Les mésaventures, où Ladji passe une sale journée, victime d’un complot ourdi par ses locataires, a une structure simple mais est assez efficace. Droit de cuissage, où un escroc crée une entreprise fictive pour abuser des jeunes filles qui se présentent à l’embauche, montre Brahima sous son meilleur jour et des flics sous leur jour le plus vénal. Le marché en famille décrit les déboires de petit Ben dans le monde des affaires, tandis que Jiji rencontre un riche européen avec qui elle a un « rendez-vous choc » (africanisme désignant un rendez-vous galant) et à qui elle espère soutirer un max de tune, mais qui finit par l’arnaquer: l’histoire est amusante, même si elle aurait mérité de s’étendre sur deux épisodes.

célib10

Citons aussi Les frais de scolarité où, outre les soucis de Brahima avec un faux professeur d’école qui lui demande des sous pour l’éducation de son fils, les résidents du célibatorium rédigent une plateforme revendicative qu’ils soumettent à un Ladji furax. La rivalité est aussi plutôt drôle: Poupette, la plantureuse copine de Serges; tombe sous le charme de son voisin policier, mais le rusé Serges trouve une occasion de se venger lorsque Ladji, de façon inattendue, le désigne comme son adjoint dans la cour commune et lui donne les pleins pouvoirs. Mais les épisodes les plus réussis restent selon moi L’union fait la force et L’arnaque, tous deux en deux parties. Dans le premier, Ladji a une nouvelle petite amie, bien plus jeune que lui. Il s’est relooké, portant à la place de son sempiternel boubou une veste en jean du plus bel effet! Il veut virer des membres du célibatorium pour loger sa copine, mais la résistance s’organise et cela finira mal pour lui. Dans le second, Serges joue un tour pendable à Malick en montant une supercherie, avec fausses preuves à l’appui, pour le persuader que la femme de Brahima est amoureuse de lui. Le quiproquo qui en résulte est assez cocasse.

célib14

Mais quelques épisodes sont moins réussis. Par exemple  Le test de dépistage, où Brahima, malade, craint d’être séropositif et hésite à appeler un médecin pour être diagnostiqué, a un scénario trop peu étoffé pour être prenant. Même constat pour L’esprit de famille, centré sur les manigances de Serges et de petit Ben, qui bénéficie toutefois d’une chute vaudevillesque hilarante. Enfin, Commission Wack, qui s’étale en deux parties, où Brahima est chargé de favoriser la victoire de l’équipe de foot locale lors d’un match à venir et fait appel aux services d’un wackman (africanisme désignant une sorte de sorcier un peu charlatan), traîne en longueur, avec des scènes de remplissage interminables montrant de façon répétée un plan fixe des voies de circulation filmé depuis le terre-plein central. Un seul épisode aurait suffi pour cette histoire. Il est certain que la série est loin d’être parfaite, il y a parfois des problèmes de rythme, certaines intrigues se résolvent avec trop de facilité et les rôles secondaires ne sont pas toujours interprétés avec professionnalisme.

célib12

Cependant, malgré ses défauts, c’est un programme très sympathique. Les personnages principaux, de fieffés coquins, ont pour la plupart des personnalités attachantes. Les musiques sont variées, avec notamment des morceaux entrainants interprétés par  Floby accompagné d’un groupe de chanteurs. Même si je préfère habituellement des comédies à l’humour bien plus sophistiqué, j’apprécie les gags de cette série, qui, bien que basés sur des ressorts souvent simplistes, fonctionnent plutôt bien. Surtout, au travers de ces histoires de voisinage anecdotiques, on a un aperçu de la société du Burkina Faso et de ses dysfonctionnements (qui ne sont certes pas spécifiques à ce pays en particulier): problèmes de corruption, inégalités sociales, manque de règlementations (concernant par exemple les prix des locations et les prérogatives du propriétaire, ce qu’illustre l’attitude autoritaire de Ladji qui peut expulser sans préavis ses résidents, une loi adoptée il y a peu vise cependant à limiter les abus à cet égard), faux visas pour ceux qui veulent tenter leur chance sous des cieux plus cléments, économie de la débrouille généralisée. La série reflète les préoccupations sociales d’Adama Roamba, donnant un peu de fond à cette comédie populaire traitant sur le ton de la farce des sujets qui concernent quotidiennement les burkinabé.

célib9

Hi no Ko / The Sparks (Japon, 2016)

Étiquettes

, , , , , ,

hinoko

Ce printemps, plusieurs dramas japonais ont attiré mon attention. Celui qui m’intéressait le plus, Shizumanu taiyou, n’a pas à ce jour été sous-titré. Quant à Seirei no moribito, une série de fantasy dont la courte première saison est assez réussie, je préfère attendre la suite (programmée pour l’an prochain) pour en parler. Hi no Ko, sur lequel je me penche cette semaine, a un intrigant synopsis et est l’adaptation d’un roman policier de Shusuke Shizukui paru en 2003. Appréciant les polars nippons (particulièrement les récits d’énigme du courant honkaku, mais aussi les policiers relevant du suspense psychologique), ce drama en 9 épisodes a naturellement fait partie de mes choix de visionnage, d’autant plus qu’un des scénaristes, Takahashi Yuya, travailla sur une bonne adaptation télé d’un fameux manga, les enquêtes de Kindaichi.  Hi no Ko raconte une histoire bien étrange, avec des protagonistes torturés voire aux frontières de la folie et une ambiance résolument malsaine.

hinoko1

L’action se situe dans une paisible banlieue pavillonnaire de Tokyo, où l’on fait la connaissance d’une famille en apparence sans histoires, les Kajima. Le père, Isao (joué par Ibu Masato, un vieil habitué du petit écran japonais) est un ancien juge qui a pris une retraite anticipée. Son épouse, Hiroe (Mayumi Asaka), s’occupe de sa mère souffrante, alitée à  domicile et a elle-même une santé chancelante. Leur fils Toshio (Koji Ookura) est au chômage après avoir quitté son ancien travail d’employé de bureau suite à une vive altercation avec son patron. Il essaie péniblement de prendre un nouveau départ et de devenir juriste. Il a épousé Yukimi (Yuka); mais ses relations avec la jeune femme sont tendues, du fait de  ses difficultés professionnelles. Cette dernière occupe un modeste emploi de serveuse dans un restaurant, tout en élevant Madoka, la petite fille du couple, une enfant enjouée mais dont elle supporte mal le côté turbulent, allant parfois jusqu’à la frapper.

hinoko4

Les Kajima forment une cellule familiale qui, malgré des rapports tendus en son sein, mène une existence relativement tranquille. Tout change cependant le jour où un nouveau voisin emménage dans le pavillon jouxtant le leur: Takeuchi Shingo (interprété par Yusuke Santamaria, qui joua en 1997 dans le fameux cop show Odoru Daisousasen) se révèle vite être un individu énigmatique et inquiétant. Sa première visite chez les Kajima est une surprise pour l’ancien magistrat car il s’avère que les deux hommes se connaissent: Isao a jugé, quelques années plus tôt, une affaire criminelle où Takeuchi était accusé et où il a fini par statuer en faveur de l’acquittement, faute de preuves concluantes: Il s’agissait du massacre d’une famille complète où Shingo, retrouvé grièvement blessé par de multiples coups de poignard dans le dos, fut le seul survivant. Même s’il aurait difficilement pu s’infliger de telles blessures,  sa présence sur les lieux du drame et son comportement étrange ont poussé les proches des victimes à le poursuivre en justice.

hinoko5

Le drama comporte quelques flashbacks du procès, où est avancé un mobile de meurtre pour le moins singulier: les hôtes de Takeuchi auraient refusé le présent de celui-ci, une cravate rayée, provoquant chez lui une fureur homicide incontrôlable. Ce motif à priori dérisoire, ainsi que les vives protestations d’innocence de l’accusé, ont fait pencher la balance du jugement en sa faveur. Isao se souvient bien de ce cas, qui l’a toujours tracassé, le laissant en proie au doute à propos de la pertinence de sa sentence. Pour lui, l’installation de Takeuchi dans les parages ne saurait être un hasard. Ce dernier, dans un premier temps, est très empressé envers les Kajima: vouant une grande reconnaissance au vieux juge, il les couve de cadeaux, les invite à déguster sa cuisine (sa spécialité étant les gâteaux à la broche, ou baumkuchen, des pâtisseries d’origine allemande très prisées au Japon). Exerçant le métier d’aide aux personnes âgées, il est volontaire pour veiller sur la matriarche de la famille.

hinoko7

Mais lorsque la grand-mère meurt dans des circonstances suspectes, la famille se demande si Takeuchi n’est pas impliqué dans sa disparition. Les soupçons s’épaississent par la suite, lorsque de curieux évènements se succèdent: une tante qui était venue au chevet de la mourante disparaît avec l’argent de l’héritage, suivie par d’autres victimes possibles de Takeuchi, des individus ayant eu maille à partir avec la famille Kajima (il y aura même une affaire de malle sanglante censée contenir un cadavre, dissimulée de façon louche par Shingo dans sa villa). Le doute concernant sa culpabilité dans la ténébreuse affaire des meurtres du passé s’estompe rapidement, car il avoue carrément ses crimes à ses voisins dans le feu de la discussion. Dès lors, seule la réalité supposée de ses exactions à l’époque présente fait mystère. L’histoire devient essentiellement un thriller psychologique intense, se concentrant sur quelques personnages au comportement pathologique.

hinoko8

Ikemoto Toru (joué par Sato Ryuta) apparaît dès les premiers épisodes, se présentant d’abord comme un journaliste, puis sous sa véritable identité, le frère aîné d’un des disparus. Épris de justice et de revanche, il est obnubilé par Takeuchi, voulant prouver par tous les moyens sa culpabilité. Yukimi devient son alliée mais ses méthodes inquiétantes et son attitude fébrile sèment le doute sur son équilibre mental. J’ai trouvé ce protagoniste un peu excessif dans ses réactions et pour tout dire pas des plus crédibles. Ses tentatives désordonnées pour incriminer Takeuchi, allant de la pose de caméras de surveillance à une provocation pour l’inciter à attenter à sa vie, sont autant de stratagèmes bien mal conçus pour quelqu’un qui a disposé de plusieurs années pour ruminer sa vengeance. Cependant, un autre personnage secondaire, vraiment dérangé, s’avère plus intéressant: Sasaki Kotone, une amie de Yukimi.

hinoko2

Kotone rencontre Shingo et s’éprend vite de lui. Elle cherche à gagner sa confiance et à apprivoiser ce grand asocial. Au premier abord, c’est une fille simple mais elle révèle peu à peu les aspects dérangeants de sa personnalité. Protéger Shingo devient pour elle une idée fixe: elle est prête pour cela à prendre tous les risques et à aller jusqu’au meurtre. Takeuchi, de son côté, n’éprouve rien pour elle: la seule personne pour laquelle il eut de la tendresse fut sa mère, il ne se sent proche que de sa nouvelle famille d’adoption, les Kajima, qui pallient pour lui une carence affective. Kotone, impulsive et passionnée, est la cause de quelques rebondissements imprévisibles, mais j’ai trouvé que le personnage évoluait de façon trop abrupte de la normalité à la folie, laissant perplexe quant à son amitié avec Yukimi, qui semble ne découvrir que bien tardivement ses troubles psychiques.

hinoko12

C’est donc le protagoniste central, remarquablement bien interprété, qui bénéficie de la personnalité la plus travaillée. Par certains côtés, il apparaît fragile: il voue un culte à sa défunte mère, lui envoyant des lettres et des messages vidéos qui viennent s’entasser dans un compartiment de son tombeau. Il est très attentionné à l’égard des Kajima. Il leur voue une grande estime, mais qui peut se muer en défiance menaçante si ceux-ci viennent à douter de lui. En réalité, il est hyper-narcissique et hautement susceptible, ne supportant pas qu’on le contredise ou remette en question ses qualités personnelles. Froissé, il peut alors sévir de façon disproportionnée, au nom d’une échelle de valeurs qui lui est singulière. Intrusif, c’est un maniaque du contrôle, doublé d’un manipulateur pervers. L’épisode 4 est significatif à cet égard, où il monte de toutes pièces un faisceau d’indices visant à accuser Toru des crimes qu’il a lui même commis. Takeuchi semble affligé d’un dédoublement de personnalité, étant souvent dans le déni de sa nature criminelle: c’est un individu complexe, pétri de contradictions.

hinoko15

Les autres membres de la famille Kajima n’ont certes pas une psychologie aussi approfondie, mais ils sont dans l’ensemble campés avec justesse. Deux protagonistes sont particulièrement développés: Yukimi et Isao. Tous deux ont en commun d’éprouver un fort sentiment de culpabilité. Yukimi a subi des sévices parentaux durant son enfance et craint de reproduire cette violence en l’exerçant à l’encontre de Madoka, contre qui elle s’emporte parfois. Cependant, elle reste généralement une mère attentionnée et protectrice. Isao est hanté par un terrible remord: il se confie à celui qui fut l’avocat de Shingo lors de son jugement, Seki Konosuke, se demandant si sa sentence, prononcée au nom du doute raisonnable, était légitime sur le moment. Culpabilisant d’avoir laissé un probable meurtrier en liberté, il cherche surtout à préserver le cocon familial et redoute que ses proches ne subissent les retombées de ses erreurs en devenant des victimes potentielles de la folie de Takeuchi. Avant tout soucieux de la tranquillité des siens et de préserver sa réputation professionnelle; il adopte une attitude conciliante envers le meurtrier, allant parfois jusqu’à la poltronnerie, ne voulant surtout pas que la démence criminelle de son voisin  soit révélée publiquement, mettant en évidence ses propres manquements.

hinoko6

Hi no Ko est un drama possédant des scènes fortes (en particulier, on se souviendra du passage de l’épisode 7 où les membres de la famille Kajima sont interrogés à tour de rôle par un Shingo menaçant, installés dans un fauteuil électrique qui se transforme pour l’occasion en engin de torture) et doté d’une progression dramatique efficace. Si la chanson du générique de fin est passe-partout, quelques musiques d’ambiance viennent renforcer l’atmosphère délétère de la série (à cet égard, une mélodie dissonante semblant provenir d’un piano désaccordé vient judicieusement ponctuer les moments de tension). Le drama a été diffusé tard le soir (sur Fuji TV), un créneau horaire sans doute justifié par le côté dérangeant de la fiction. Mais si la série est plus audacieuse que la plupart des programmes nippons diffusés en prime time, j’ai trouvé que l’ensemble n’était pas complètement satisfaisant. Les réactions des personnages sont parfois outrées et on a l’impression que les scénaristes ont voulu en faire trop, incluant des intrigues secondaires inutilement tortueuses. Reste un thriller psychologique prenant, les dilemmes moraux auxquels sont confrontés les protagonistes pouvant en outre constituer une source de réflexion pour le téléspectateur. Un polar loin d’être parfait, à la conclusion ambigüe et discutable, mais néanmoins marquant.

hinoko14

L’Île aux merveilles de Manoël / Aventure au Madeira (Portugal / France, 1984)

Étiquettes

, , , , , , ,

manoel22

La minisérie présentée cette semaine est une rareté: jamais éditée en DVD, on ne peut la trouver (en cherchant bien) que sur le web, en version française dotée de sous-titres incrustés en anglais, avec une image un peu floue et dégradée. Cependant, l’aspect vaporeux de la vidéo, loin de nuire à l’œuvre, contribue au charme singulier de ce conte fantastique à l’atmosphère mystérieuse.  L’Île aux merveilles de Manoël, coproduction de l’INA et de la RTP (Radiotelevisão Portuguesa),  réalisé par Raoul Ruiz, date de la période la plus surréaliste de la carrière du cinéaste. L’histoire, inspirée à Ruiz par un autre réalisateur portugais, João Botelho, se déroule sur l’île de Madère, où l’on suit les aventures (réelles ou imaginaires) de Manoël, un garçon de sept ans que l’insatiable curiosité amène à faire des rencontres extraordinaires. La série fut diffusée au Portugal en 4 parties lors des programmes de Noël et en France en 3 épisodes, mais existe aussi sous la forme d’un long métrage portant le titre du premier épisode. J’ai hélas peu de renseignements sur la distribution, le générique ne donnant qu’une liste de noms sans préciser les personnages joués par les comédiens.

manoel21

Le premier épisode de la version française, intitulé Les Destins de Manoël, débute par le vol mystérieux des bijoux appartenant aux parents du garçon, dans le village de Madère où la famille réside. Le matin qui suit la nuit du larcin, Manoël, en se rendant à l’école, entend une voix étrange qui l’appelle et le guide vers un jardin privé dont il escalade le muret. Après avoir traversé un vaste espace vert, il découvre une caverne dans une falaise surplombant la mer. C’est alors qu’il tombe nez à nez avec son double, lui-même à l’âge de 13 ans. Le Manoël adolescent lui raconte que quelques années plus tôt, il a été attiré vers cette caverne où il a rencontré un pêcheur excentrique qui habitait là, avec pour seul compagnon un être de cauchemar, une chimère mi-enfant mi-chien. L’homme, très bavard, n’arrêtait pas de débiter des anecdotes sur son passé et a invité l’enfant à sécher les cours et à le suivre pour une partie de pêche en barque.

manoel11

Dans l’esquif, Manoël, bercé par le discours monotone du pêcheur, s’est assoupi, après avoir remarqué que le cours du temps semblait s’inverser. En revenant chez lui, il se rendit compte qu’en faisant l’école buissonnière, il avait grandement déçu ses parents. Peu après, il abandonna l’école et sa mère mourut dans les mois qui suivirent. Pensant que son comportement fut la cause de son décès, Manoël est retourné voir le pêcheur dans son antre, est reparti en barque avec lui et a fait un voyage dans le temps de six ans en arrière, tout en récupérant au passage les bijoux, retrouvés par le pêcheur dans le ventre d’un poisson qu’il venait d’hameçonner. En revenant de sa sortie en mer, Manoël se rend à la caverne où il rencontre son moi du passé, lui confiant les bijoux et lui indiquant comment être un élève modèle à l’école, prêt à réciter par cœur les Lusiades de Camões.

manoel18

Cependant, son comportement d’étudiant modèle ne l’empêchera pas de connaître des tragédies dans son existence. Quelques années plus tard, il choisit de revenir dans son passé à l’aide du pêcheur, pour aviser son moi de sept ans d’adopter une conduite médiane, ni dissipée ni trop studieuse. Mais, par un sorte de fatalité,un drame se produira tout de même peu après.

L’épisode initial, qui relève du conte philosophique, est celui qui propose la narration la plus raisonnable. L’atmosphère rappelle un peu celle de l’adaptation télé de L’invention de Morel de Bioy Casares (par Claude-Jean Bonnardot). L’histoire est une variation sur le thème des paradoxes temporels ainsi qu’une réflexion amusée sur les caprices du destin. Ruiz joue constamment avec le téléspectateur, le narrateur en voix off opérant une confusion constante entre passé, présent et futur. Autre élément troublant: les personnages autour de Manoël semblent chacun vivre dans leur monde, sont mus par des motivations impénétrables et ont tendance à soliloquer, indifférents à ce qui les entoure. Leur diction quelque peu théâtrale accentue une persistante impression d’irréalité. Dès la fin de cet épisode, le spectateur s’interroge: tout ceci n’est-il qu’un rêve né de l’imagination juvénile de Manoël?

manoel12

À partir du second épisode (Le pique-nique des rêves), la minisérie devient nettement plus surréaliste et présente une succession de scènes baroques, tout en proposant une histoire qui reste compréhensible dans son ensemble. Il serait vain de vouloir expliquer tout ce qui se déroule à l’écran, une bonne part relevant de la fantasmagorie la plus débridée. Cependant, on peut discerner dans cet épisode deux parties bien distinctes. Dans la première, l’instituteur emmène ses élèves dans un pré, où il leur demande de s’allonger et de s’endormir pour rêver en groupe, cet onirisme partagé devant permettre aux songes des enfants de se matérialiser. Le professeur leur demande de rêver à un hôpital, la ville de Funchal ayant grand besoin d’un établissement de soins. La séquence, où interviennent des lapins attirés par les rêveurs, évoque évidemment l’univers de Lewis Carroll. Manoël, assoupi, ne rêve pas d’hôpital met pénètre dans la forêt des songes où il rencontre un géant qui commande aux oiseaux et recherche vainement du vin dans la sève des arbres. Le colosse est un magicien et semble d’essence divine.

manoel23

À la faveur d’un tour de passe-passe avec une pièce de monnaie, le géant échange son corps avec celui de l’enfant. Suit un passage déroutant mais plein d’humour, où Manoël tente de vivre en tant qu’adulte et où le magicien se comporte comme un gamin irresponsable, repoussant Manoël (qui veut récupérer la pièce magique et ainsi conjurer le mauvais sort) en ordonnant à ses oiseaux de l’attaquer (dans une scène qui fait sans doute allusion au célèbre film d’Hitchcock). Cette section comprend aussi une scène très originale, où le géant assiste à une séance de cartomancie particulière, où la voyante, au lieu de lire les cartes, les hume et les écoute comme s’il s’agissait de conques, avant de livrer des prédictions sibyllines: ce passage original semble être une parodie de film hermétique. Finalement, l’astucieux Manoël parviendra à retrouver la fameuse pièce et à vaincre le géant, achevant ce qui fut pour lui une éprouvante épreuve initiatique.

manoel24

La seconde partie du deuxième épisode est encore plus étrange. Manoël, suite à la disparition subite de sa mère, est envoyé par son père séjourner dans la demeure de sa tante et de ses cousins. Il y est conduit en décapotable, devant cohabiter durant le trajet avec de bruyants passagers: des oiseaux en cage. La maison où il va habiter est une vaste demeure, un musée hanté par des spectres. Notre héros doit côtoyer ses cousins Pedro et Paulo, des enfants taiseux et qui s’adonnent à des jeux violents aux règles insondables, ainsi que leur sœur ainée, une adolescente rebelle, sans oublier un serviteur fidèle de la famille, pianiste virtuose à ses heures. Après avoir visité l’île de l’Elephant (un parc d’attractions rempli de tissus multicolores), il fait la connaissance d’une fille de son âge, Marylina, une joueuse d’échecs prodige, qu’il découvre initialement en écoutant un programme radiophonique. Produit de l’eugénisme, cette fille voyage avec sa suite personnelle  et a un fiancé prénommé Rock, qui a fait l’objet d’un échange de cerveaux pour se mettre au niveau de l’intellect développé de Marylina.

manoel25

Le deuxième épisode est le plus humoristique des trois, le ton est parfois décalé, comme lors de la description improbable de Marylina par le speaker radio. Il y a également quelques éléments qui ne trouveront leur justification que dans l’épisode suivant, la narration éclatée accentuant le brouillage des repères temporels. Mieux vaut à ce stade se laisser porter par le récit en faisant fi de tout rationalisme. Le troisième épisode, titré La petite championne d’échecs, est une sorte d’apothéose surréaliste où Ruiz lâche encore plus la bride à son imagination. Une scène onirique montre Manoël s’élevant dans les airs et flottant à l’horizontale au dessus des plaines de Madère. Le garçon rencontre un nouvel adulte aux pouvoirs surnaturels, le capitaine pirate Pombo de Albuqerque, qui se présente comme un passeur entre les mondes. Pombo maîtrise de puissants sortilèges, il réalise un théâtre d’ombres chinoises magique lui permettant de faire disparaître ceux qu’il mime et de matérialiser les créatures d’ombre qu’il projette. Lorsqu’un cousin de Manoël disparait, victime du maléfique capitaine, l’enfant rend visite à Marylina pour demander son aide.

manoel16

Les jeux d’ombre donnent lieu à des scènes à la mise en scène extravagante, où les ombres dansantes s’entremêlent et semblent prendre vie. Une autre scène est particulièrement marquante: lorsque Manoël espionne des adultes à travers le trou d’une serrure. Pris sur le fait, il est littéralement happé à travers l’orifice par la main de celui qui l’a découvert. Le truquage est étonnant à l’écran. L’épisode joue aussi beaucoup sur les effets de perspective et les variations de plans, avec une prédilection pour la contre-plongée. On a plus que jamais le sentiment d’être plongé dans une hallucination, les visions délirantes d’un être immature. Il y a dans cet épisode, comme dans le précédent, de l’humour absurde, particulièrement lors des échanges entre Manoël et Marylina, cette dernière affirmant avoir découvert avec Rock un ensemble de significations secrètes dans les créations humaines (par exemple, une bouteille de Coca dissimulerait la formule de la bombe à neutron). Des affirmations aberrantes débitées avec le plus grand sérieux. Également, la scène où Marylina joue une partie d’échecs en simultané avec un panel de compétiteurs chevronnés, en bougeant ses pièces par télékinésie, est assez amusante.

manoel26

Ce dernier épisode, démentiel, est l’aboutissement d’un récit où les aspects surréalistes vont crescendo, jusqu’à perdre tout lien avec la vie réelle. Certains téléspectateurs seraient sans doute désarçonnés par une telle fiction, qui ne respecte aucune des conventions que l’on trouve communément dans les séries télé et semble parfois se moquer d’elle-même. Il n’est pas certain que les enfants apprécieraient la minisérie, car je pense que son caractère cryptique et sa structure non linéaire aurait de quoi les dérouter. Cependant, pour un public adulte qui recherche une expérience originale, éloignée de la télévision mainstream, c’est une production qui a de quoi fasciner les plus blasés. Heureusement, la minisérie est plus abordable que les créations les plus hermétiques de Raoul Ruiz, car elle traite d’une thématique forte, aisément identifiable au fil des épisodes: la perception du monde par les enfants au travers de leur imagination fiévreuse.

manoel30

Les adultes que Manoël croise dans ses aventures, qu’il s’agisse du pêcheur, du géant ou du capitaine, évoquent des créatures mythologiques, des êtres aux pouvoirs inexpliqués qui semblent là uniquement pour mettre à l’épreuve notre jeune héros. La minisérie m’a rappelé un peu un film de Guy Maddin, My Winnipeg, étonnante collection des souvenirs d’enfance du cinéaste, où celui-ci montre la perception fantasmée qu’il pouvait alors avoir de la réalité, réinterprétant à sa manière le monde qui l’entourait. Les rêves de Manoël, de la même façon, témoignent de ses incompréhensions et de la nécessité pour lui de se créer son propre univers, fantaisiste et fonctionnant selon une logique irrationnelle qui lui est propre. La fin de la série, où le garçon, parvenu à l’âge de raison, observe son environnement d’un regard plus mature, voyant les choses pour ce qu’elles sont, montre que celui-ci est parvenu à dompter son imagination débordante et à acquérir une perception du temps et de l’espace conforme à la réalité.

manoel5

Œuvre baroque, parfois excessive et déconcertante, L’Île aux merveilles de Manoël n’en est pas moins remarquablement maîtrisé, proposant un récit à l’atmosphère tour à tour enchanteresse et cauchemardesque. En particulier, le réalisateur a bien su utiliser les variations d’éclairage pour souligner la tonalité, sombre ou joyeuse, de chaque scène. On note aussi un jeu d’échos au fil des épisodes, où des éléments reviennent de manière répétée: les oiseaux marins, des paysages de Madère filmés selon le même angle de vue mais à différentes heures du jour, la fenêtre allumée de la chambre des parents de Manoël. Ces images récurrentes, bribes du monde réel, sont comme des balises permettant de rester connecté au monde tangible. Enfin, les musiques originales  du compositeur chilien Jorge Arriagada, d’une belle variété, contribuent grandement à la réussite de la série, avec notamment une mélodie de boîte à musique envoutante et hypnotique.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’un OTNI, une excellente tentative de télévision expérimentale comme on en trouve bien trop peu de nos jours sur les chaînes françaises. Si vous appréciez les fictions qui sortent des sentiers battus, poétiques et extravagantes, vous pouvez vous laisser tenter. Un visionnage d’une étrangeté radicale, qui laisse un souvenir persistant. J’ai déjà visité Madère et si j’y retourne un jour, il est certain que je regarderai l’île bien différemment, désormais.

manoel27

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.