Keishichou Ikimono Gakari / MPD: Animal Unit (Japon, 2017)

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Chaque année, la télévision japonaise propose des dramas policiers d’énigme, un genre très prisé dans ce pays, ce qui est heureux car il n’est pas rare de trouver des perles parmi ces productions. Au printemps 2017, il y eut déjà Kizoku Tantei, qui confrontait un noble excentrique et sa domesticité à des crimes impossibles, une série plaisante avec beaucoup d’humour. Cependant, j’ai choisi de présenter MPD: Animal Unit, un petit drama sans prétention mais instructif pour qui s’intéresse aux curiosités du règne animal. Diffusé cet été sur Fuji TV, en 10 épisodes (de 45 minutes, sauf le premier qui dure près d’une heure), le programme (adapté d’un cycle de romans de Takahiro Okura, dont j’ai déjà visionné il y a quelques années l’adaptation de  Fukuie Keibuho no Aisatsu, un Columbo like) suit les enquêtes d’un duo faisant partie d’une division de la police de Tokyo responsable de la garde d’animaux appartenant à des suspects ou ayant appartenu à des personnes disparues, victimes d’un acte criminel.  C’est toute une ménagerie que l’on découvre au fil des épisodes, chacun d’eux se focalisant sur un animal en particulier qui fut présent sur les lieux du crime et dont l’observation attentive fournit des indices pour résoudre le mystère et démasquer le coupable.

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Le duo est constitué de Tomozo Sudo et Keiko Usuki. Tomozo (Atsuro Watabe) est un détective qui, suite à un incident survenu durant l’une de ses enquêtes, a dû quitter la brigade d’investigation pour être relégué à l’unité animalière. Il souffre d’amnésie depuis une agression infligée par un malfrat, seul lui reste de ce jour funeste le souvenir vague d’un taiyaki (gâteau japonais fourré en forme de poisson). Initialement, il exerce son nouveau métier avec réticence et souhaite réintégrer au plus vite son ancien travail, mais il finit par s’intéresser réellement à la zoologie appliquée à la science criminelle. Il est assisté par une jeune enquêtrice, Keiko Usuki (jouée avec enthousiasme par Kanna Hashimoto), une brillante diplômée en médecine vétérinaire, véritable encyclopédie vivante du monde animal, dotée de plus d’un sens aiguisé de l’observation. Keiko semble préférer les bêtes aux humains, elle s’extasie dès qu’elle découvre un nouveau pensionnaire de l’unité, qu’il s’agisse d’un mammifère, d’un reptile ou d’un oiseau. Sa fraîcheur juvénile, son uniforme de policière (que certains, la voyant pour la première fois, prennent pour un accoutrement de cosplay, voire une tenue fétichiste) et ses déductions inattendues font tout le sel du personnage.

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A part ce binôme improbable mais très attachant, le drama présente quelques personnages secondaires récurrents. Outre les détectives junior Ishimatsu Kazuo et Yayoi Mikasa qui ne jouent qu’un rôle très secondaire, quelques protagonistes farfelus se remarquent surtout par leurs bouffonneries: Tamaru Iroko (Atsuko Asano), une policière complètement foldingue qui s’occupe de gérer la pension animalière de l’unité et Nidegawa Shokichi (Denden) un flic à la retraite, source inépuisable d’anecdotes sur ses nombreuses années de métier. Ce dernier aime visiter quotidiennement le musée de la police de Tokyo, un établissement qui existe réellement (il se trouve au nord du quartier de Ginza et expose aussi bien des uniformes que les véhicules de fonction les plus divers) et est montré à de multiples reprises au fil de la saison. Les épisodes sont des standalones (sauf les deux derniers), avec cependant un fil rouge (les zones d’ombre entourant le passé de Tomozo Sudo). L’intérêt des intrigues ne réside pas dans les modus operandi des crimes, qui ont tendance à se répéter (strangulation, noyade, décès suite à un coup violent reçu), mais plutôt dans les déductions faites à partir de l’observation des animaux ou les mobiles des meurtres, qui ont souvent un lien avec l’attachement (ou la répulsion) pour les bestioles évoquées.

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Le premier épisode commence par le sauvetage de Naomi, un chat coincé dans une canalisation, qui deviendra la mascotte de l’unité. On découvre ensuite le premier cas auquel le duo est confronté: la victime, jetée dans un cours d’eau après avoir été étranglée, possédait des bouvreuils à tête rouge qui participaient à des compétitions de chants d’oiseaux, en concurrence avec des zostérops du Japon. Des digressions permettent d’en savoir plus sur l’historique de ces concours, ainsi que sur le juteux marché noir d’oiseaux sauvages, tandis que les marques laissées sur le sol par les curieux emplacements de cages à oiseaux donnent à Keiko un indice déterminant. Une histoire très simple, qui sert avant tout à présenter tous les protagonistes.

Le second épisode, où un corps est retrouvé noyé dans la piscine d’un enclos à pingouins, nous renseigne sur l’élevage de ces oiseaux (par exemple concernant l’alimentation recommandée ou la nécessité d’adapter la luminosité et la température à leur métabolisme). L’intrigue est basique mais le mobile est original et ne se devine pas aisément. J’ai retenu une info surprenante: les élevages de pingouins sont répandus au Japon, un pays qui possède un quart de la population captive mondiale de ces fascinants volatiles.

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L’épisode 3 a pour thème les serpents, ceux que possédait la victime, apparemment un homme qui s’est suicidé en se jetant dans la mer du haut d’une falaise. Keiko et la policière Yayoi se pâment d’admiration devant les reptiles, aussi bien le serpent des blés (élaphe) que le boa constrictor, alors que Tomozo éprouve un dégoût viscéral pour ces créatures. Les soins en captivité ainsi que la mue des serpents (et l’opacification des yeux qui la précède), sans oublier les formalités légales d’adoption de ces créatures rampantes (nécessité d’obtenir une licence, par exemple) sont abordés. Cet aspect informatif est à vrai dire plus intéressant que l’énigme policière, classique, seul le mobile de l’assassin ayant un lien étroit avec les serpents.

L’épisode suivant, après une rapide évocation des glandes anales nauséabondes de la mouffette, développe une curieuse histoire où un berger qui élève des chèvres près d’une école est accusé du meurtre d’un enseignant et où lesdites chèvres ont ingéré une liasse de copies corrigées. Ce n’est pas mon épisode préféré mais il est à noter que Keiko résout l’affaire grâce à un brillant raisonnement déductif. Également, le drama apporte quelques précisions surprenantes à propos de la reproduction caprine, comme le fait que  l’œstrus de la chèvre intervient seulement 18 mois après la naissance.

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Le cinquième épisode est sans doute l’un des meilleurs. Le cas est celui d’une femme assassinée d’un coup d’haltère sur la tête, dans une maison où se trouve un singe turbulent, un saïmiri (ou singe écureuil). L’énigme est intéressante car deux solutions sont proposées successivement pour expliquer les faits dans les moindres détails. De plus, le singe y joue un rôle actif dans le déroulement du drame, contrairement aux animaux des épisodes précédents. D’autre part, l’accent est mis sur l’étude du comportement animal (éthologie), même si cet aspect aurait pu être plus détaillé.

L’épisode 6 est aussi captivant: le témoin d’un meurtre n’est autre qu’un perroquet gris africain (jaco). Bien que ce psittacidé soit le meilleur parleur au monde, celui présent dans l’histoire reste obstinément muet devant les enquêteurs, ne retrouvant la parole que dans les dernières minutes. On découvre le côté joueur de ces oiseaux, leurs étonnantes capacités d’imitation ainsi que les bizarreries de leur fonctionnement cérébral (comme le fait que plus ces volatiles sont juchés haut sur un perchoir, plus il se perçoivent en dominateurs de leur environnement). Tous ces éléments sont intégrés à la résolution de l’intrigue de façon convaincante.

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Le septième épisode s’intéresse particulièrement à l’aquariophilie. Keiko rencontre le directeur d’un parc aquacole, qui est en quelque sorte son double, car tout aussi féru qu’elle de vie animale. Au centre de l’intrigue, des piranhas dérobés dans des aquariums sont relâchés dans un bassin du parc, pour d’obscurs motifs. On découvre les différentes variétés de piranhas, les contraintes de leur élevage (nécessité de bien les nourrir, sans quoi ils peuvent devenir cannibales, obligation de les répartir dans plusieurs aquariums. L’énigme policière est un peu faible, le mobile du criminel s’avère finalement trivial mais l’épisode montre en passant quelques étranges créatures: si l’axolotl (ou salamandre mexicaine) est très connu, le flowerhorn ou la raie mobula japonaise un peu moins sans doute.

Au cœur du huitième épisode, il y a un conflit de voisinage entre le propriétaire d’un hibou grand-duc et celui d’une chouette hulotte, tous deux résidents d’un appartement au même étage, avec un meurtre à la clé. C’est l’examen des déjections de la chouette qui donne à Keiko l’indice déterminant pour la résolution de l’énigme. Comme lors de l’épisode 5, l’animal joue un rôle prépondérant dans le déroulement de la tragédie. On peut aussi découvrir des caractéristiques originales de ces strigidés, comme les secrets de leur vol silencieux ou du cliquettement qu’ils émettent en période de chaleurs, qui a surtout une fonction d’intimidation.

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Les épisodes 9 et 10 sont reliés. Le premier évoque tout d’abord un incendie criminel où l’assassin veut faire croire à un sinistre accidentel. Un hérisson sauvé in extremis du brasier donne à l’enquêtrice la preuve lui permettant d’acculer le coupable. A part quelques détails sur l’alimentation insectivore des hérissons, il n’y a rien de mémorable dans cette intrigue. Ensuite, vient l’histoire principale: des attaques de guêpes (avec pour conséquence chez certaines victimes un choc anaphylactique) se multiplient, causées par un mystérieux groupe pseudo-religieux, la « cloche de verre ». Les informations récoltées par le duo de détectives semblent indiquer qu’un attentat à l’essaim de guêpes doit être perpétré sous peu au musée de la police. L’intrigue est un peu tirée par les cheveux, mais est assez habile, avec des éléments de misdirection et des indices savamment disséminés (l’un en rapport avec des chauves-souris, les pipistrelles japonaises, et leur prolifération en ville lorsqu’il fait chaud et que les insectes dont elles se nourrissent pullulent, un autre en rapport avec une plante de montagne, le vératre noir, retrouvée sur les habits d’un suspect). Ce final est plutôt bien fait et s’achève par des scènes riches en suspense, mais le modus operandi des criminels se révèle bien tortueux, le moyen de parvenir à leur fin inutilement compliqué.

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En conclusion, je dirais que c’est un drama bien sympathique, loin d’être exceptionnel mais qui permet d’apprendre pas mal de choses en s’amusant. Des énigmes policières plus complexes auraient été bienvenues, mais la série a par ailleurs des atouts non négligeables: le casting est épatant, les musiques aux sonorités animales participent à la loufoquerie de l’ambiance (on notera aussi le fameux générique de fin, My Buddy, interprété par le boys band Bullet Train, avec une chorégraphie rigolote des protagonistes du drama) et les animaux sont bien filmés (tout spécialement le vol de la chouette, qui bénéficie de ralentis du plus bel effet). En somme, un divertissement plutôt intelligent (même si l’humour nippon peut laisser par moments perplexe), dans la lignée de dramas policiers thématiques tels que Biblia Koshodou no Jiken Techou (des énigmes dans l’univers des bouquinistes) ou Otenki Oneesan (des mystères où interviennent des phénomènes météorologiques rares), qui explorent des pistes pour renouveler le genre, avec plus ou moins de bonheur.  Keishichou Ikimono Gakari, sans être indispensable, est recommandable pour qui, comme moi, s’intéresse de près au monde animal.

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The Little Nyonya (Singapour, 2008)

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Produite par MediaCorp et diffusée par Channel 8, cette série en 34 épisodes (d’environ 45 minutes) est un period drama dont l’action s’étend entre les années 1930 et la période actuelle et racontant l’histoire de trois familles appartenant à la communauté Peranakan (ou Baba-Nyonya), s’attachant en particulier à décrire quatre générations successives de la famille Huang. Les Peranakan sont des descendants d’immigrants chinois installés à Malacca (en Malaisie) et Singapour. Ils possèdent une culture spécifique d’une grande richesse (que l’on a pu découvrir il y a quelques années au musée du Quai Branly, lors de l’exposition Baba Bling, ou encore grâce à des ouvrages en anglais récemment édités, comme les récits autobiographiques de William Gwee), que la série présente de façon détaillée en abordant aussi bien la gastronomie que les arts décoratifs et les us et coutumes. A vrai dire, plus que les rebondissements d’une intrigue tendant vers le mélodrame et usant parfois de grosses ficelles (mais néanmoins assez prenante), c’est la plongée dans cette culture qui m’était largement inconnue que j’ai trouvé captivante. La série bénéficie d’un budget confortable, ce qui se voit à l’écran au travers des décors et costumes somptueux.

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Je ne vais pas rentrer dans les détails du scénario concocté par Ang Eng Tee. L’histoire est celle de Huang Juxiang et de ses descendants. Juxiang (interprétée par Jeannette Aw) est née dans une famille Peranakan aisée, mais n’a cependant pas une vie facile. Elle est une enfant illégitime et de ce fait est traitée depuis son plus jeune âge comme une servante. De plus, elle est devenue sourde et muette à l’âge de 9 ans (les séquelles d’une maladie) et doit subir les moqueries et vexations de la part de ses demi-sœurs et de ses cousins.  Néanmoins, elle est plus talentueuse que les autres membres de sa fratrie, aussi bien aux fourneaux que pour la broderie. Débrouillarde et d’un tempérament têtu, elle fugue pour ne pas épouser Charlie Zhang (Desmond Sim), un homme d’affaires véreux qui lui était promis par un mariage arrangé. Elle part vivre avec un photographe japonais, Yamamoto Yousuke (Dai Yangtian), avec qui elle a une fille, Yueniang. Mais lorsque la seconde guerre mondiale éclate, sa vie prend une tournure dramatique. Yousuke, du fait de ses origines japonaises, fait l’objet d’une hostilité croissante. Plus tard, alors que les combats font rage, Juxiang et Yousuke meurent après bien des péripéties, en voulant prendre la fuite, laissant orpheline leur petite de 8 ans.

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Le huitième épisode, d’une noirceur radicale, clôt la première partie du drama par la disparition tragique de Juxiang. Dès l’épisode 9, on suit le parcours mouvementé de Yueniang (qui, à l’âge adulte, est jouée également par Jeannette Aw, ce qui est au début déconcertant pour le téléspectateur). Livrée à elle-même, la gamine retourne chez sa grand-mère maternelle Tianlan (Xiang Yun) qui l’accueille chaleureusement et lui apprend, comme elle le fit avec Juxiang, la maitrise de l’art culinaire et des broderies Peranakan. La situation de Yueniang se complique après la guerre, lorsque le reste de la famille revient d’une longue période d’exil en Angleterre: ils tolèrent tout juste sa présence et la maltraitent comme il le firent à l’égard de sa mère, lui faisant subir toutes sortes d’humiliations: on la bat, on l’insulte, on intente même à sa vie en la jetant dans un puits. Mais elle trouve tout de même une amie en la personne de Huang Yuzhu (Johanne Peh), une demi-sœur clémente et serviable, toujours prompte à prendre sa défense.  Elle a également un lien indéfectible avec Ah Tao (Ng Hui), une amah (servante) qui a une patte folle et qui la seconde avec dévouement, après avoir fait de même au service de Juxiang.

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Yueniang rencontre un fils de bonne famille, Chen Xi (Qi Yuwu) qu’elle prend initialement pour un simple employé exerçant la fonction de chauffeur. Ayant été éduqué au Royaume-Uni, il a pris ses distances avec les traditions familiales. Il souhaite épouser Yueniang, mais ses parents le contraignent à se marier avec sa cousine Zhenzhu (Eelyn Kok) à la place, une fille gâtée qui s’avère d’une jalousie maladive et est dotée d’un caractère insupportable. Yueniang, de son côté, est poussée par sa famille à s’unir avec Liu Yidao, un boucher un peu rustre qui fréquente la pègre mais qui a un bon fond. Elle refuse obstinément de l’épouser, menaçant même de se suicider, mais finit par s’accorder avec Liu pour le considérer comme un frère plutôt qu’un époux, ce que le boucher approuve en l’assurant de sa loyauté.

Yueniang, désormais émancipée de la tutelle familiale, se lance dans le commerce de plats à emporter et de tissus, mais malgré son opiniâtreté, elle pâtit de son inexpérience et se fait arnaquer à de multiples reprises. Ayant définitivement renoncé à vivre avec Chen Xi, elle épouse Paul, un avocat britannique et adopte Zuye, le fils de Yuzhu, la malheureuse étant devenue folle suite aux sévices subis de la part de Robert Zhang (Zen Chong), rejeton malfaisant de Charlie Zhang qui lui a été imposé comme mari après que celui-ci l’ait violée en la confondant avec Yueniang, sa proie de prédilection.

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Ces quelques paragraphes donnent juste un aperçu de l’intrigue tarabiscotée de la série. Certes, on ne s’ennuie pas en la regardant, mais les scénaristes ont fait dans la surenchère, par moments au détriment de la crédibilité. Le personnage de Liu Yidao, en particulier, est improbable: lors d’un épisode, il terrasse à lui seul un tigre pour offrir sa dépouille à Yueniang, dans un autre, il affronte lors d’un combat singulier un malfrat musculeux et le met hors d’état de nuire grâce à un lancer miraculeux de la lame de son inséparable couteau de boucher. Le drama est par ailleurs clairement influencé par un fameux asadora (feuilleton fleuve japonais), Oshin. Yueniang, tout comme sa mère, ont beaucoup en commun avec Oshin: le côté serviable, la ténacité face aux nombreuses épreuves qu’elles traversent, la faculté de résilience, l’esprit d’entreprise. Cependant, à mon sens Oshin est une série écrite avec bien plus de subtilité, la personnalité de l’héroïne y est plus complexe, plus nuancée sur le plan psychologique. De plus, dans la série japonaise, les protagonistes sont rarement tous blancs ou tout noirs, alors que dans The Little Nyonya, on trouve un certain manichéisme, avec notamment quelques « super méchants » dont la cruauté est sans bornes.

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Il y a pléthore de personnages négatifs, mais ce ne sont pas, et de loin, les plus intéressants du drama. Outre l’horrible Charlie Zhang, qui méprise la culture Peranakan, n’hésite pas à faire affaires avec les japonais pendant la guerre et couvre les agissements de Robert, son fils sociopathe, on trouve quelques figures féminines malveillantes, comme la matriarche Tua Ji (Lin Meijiao), qui voue une haine tenace à Tianlan et à sa descendance (Juxiang et Yueniang), ou encore la sournoise Xiufeng (mère de Zhenzhu et Yuzhu) qui méprise les serviteurs et fait preuve d’un manque d’empathie glaçant envers Yueniang. Quant à la capricieuse et manipulatrice Zhenzhu, elle s’avère finalement moins mauvaise qu’elle ne le paraissait de prime abord, en venant même à regretter son comportement passé et à faire un tardif mea culpa dans l’ultime épisode. Il est vraiment regrettable qu’une grande partie de l’intrigue soit consacrée aux turpitudes de ces protagonistes bêtes et méchants et sans réelle épaisseur psychologique. A cet égard, le scénario aurait gagné à être allégé, quitte à produire moins d’épisodes.

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Heureusement, il y a aussi des personnages attachants et positifs. Tianlan, par exemple, une servante devenue la seconde maitresse du pater familias après qu’il l’ait violée et qui se distingue par son humilité et la bonté dont elle fait preuve envers la domesticité. Citons aussi Yuzhu, la cadette de la famille Huang, bien plus aimable que ses sœurs ainées mais qui subit de tels traumatismes durant son existence qu’elle en perd la raison (Joanne Peh obtint une récompense méritée aux Star Awards 2009 pour son interprétation spectaculaire). Ou encore madame Chen, arrière grand-mère de Chen Xi, bienveillante et amatrice de bonne chère. Parmi les protagonistes secondaires, j’ai remarqué en particulier Libby (Pamelyn Chee), une amie de Yueniang qui se comporte en femme libérée et est en avance sur son temps; Da Sha, un simple d’esprit qui récolte de précieux nids d’oiseaux pour permettre à Yueniang de les commercialiser; Tianfu, frère réprouvé de Charlie Zhang contre lequel il s’oppose pour empêcher la destruction de la demeure familiale et qui, par ailleurs, est un maître reconnu dans l’art du pantun (poésie malaise).

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Il y a un autre point commun avec Oshin: des passages se déroulent à l’époque actuelle, où une Yueniang vieillissante s’entretient avec une jeune descendante de la famille, Angela, et lui raconte sa vie dans les moindres détails, finissant par lui confier un lourd secret quant à ses origines. Mais ces séquences s’intègrent à l’ensemble avec moins d’élégance que dans Oshin et paraissent parfois artificielles. C’est cependant l’occasion d’en apprendre plus sur la culture Peranakan, que ce soit les tenues traditionnelles (comme la kebaya, blouse portée par les femmes), les magnifiques lanternes porte-bonheur, richement décorées, suspendues devant les maisons ou encore les luxueuses porcelaines peintes dans des tons pastels. Au fil des épisodes, sont évoquées certaines coutumes entourant le mariage, comme celle consistant à offrir aux époux une théière (appelée kamcheng) contenant des boulettes de farine rouges et blanches (symbolisant respectivement la jubilation et la pureté) ou encore la cérémonie du berandam, savant peignage rituel de la chevelure de la future épouse. Bien sûr, les fameuses broderies Peranakan sur canevas, à l’exécution virtuose, sont longuement abordées, de même que la confection de chaussons cousus de motifs chatoyants (kasut manek). On peut trouver sur le web de nombreux sites illustrés qui permettent d’approfondir sa connaissance de ces diverses manifestations de créativité de la culture Peranakan.

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L’aspect culturel le plus présent est cependant la gastronomie. Un épisode entier est consacré à la préparation de rempah udang (riz gluant avec sauce épicée et lait de coco servi dans des feuilles de bananier, variante du pulut inti) pour le faire déguster à madame Chen. Mais bien d’autres plats sont montrés tout au long du drama: le babi pongteh (porc braisé et pimenté, garni de champignons),  le ngo hiang (émincé de porc et de crevettes en rouleau), l’achar (confit de bambou), le poulet au fruit de l’arbre keluak, l’ayam nangka (poulet agrémenté de fruits du jacquier), les kuih (assortiment de pâtisseries à base de riz), l’ang ku kueh (cake en forme de tortue rouge dont la consommation est censée apporter longévité et prospérité). Tous ces mets peuvent figurer au menu du tok panjang (« longue table »), un plantureux buffet servi pour des occasions spéciales, comme les fêtes de famille. La série s’attache à montrer comment sont cuisinés tous ces plats dont les origines variées témoignent de la culture métissée des Peranakan. En général, ces développements culinaires s’intègrent bien à l’intrigue et en constituent même l’un des attraits principaux.

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Pour conclure, j’espère avoir souligné les atouts de la fiction (essentiellement, le témoignage de la richesse du patrimoine culturel Peranakan, le drama insistant sur l’importance de sa préservation et de sa transmission aux jeunes générations). Sur le plan scénaristique, force est de constater que la série est inégale. La première partie, soit les 8 premiers épisodes, traitant du destin tragique de Juxiang et de la seconde guerre mondiale, est pour moi la plus réussie, avec quelques passages poignants. L’arc concernant la vie malheureuse de Yuzhu, son basculement dans le dénuement et la démence, d’une noirceur totale, est aussi mémorable, même si les évènements finissent par prendre une tournure excessivement dramatique. J’ai aussi aimé les séquences où des personnages interprètent un pantun car c’est une poésie d’une grande sensibilité, qui aurait mérité d’être plus fréquemment mise en avant par la série. Si je ne regrette pas d’avoir visionné The Little Nyonya jusqu’au bout, mon impression finale est assez mitigée car j’ai eu le sentiment que les scénaristes ont voulu en faire trop et ont quelquefois privilégié le suspense au détriment de l’authenticité des personnages. Mais si le drama ne saurait être qualifié de chef-d’œuvre (contrairement à Ochin), il est à recommander pour qui s’intéresse de près à cette communauté originale des Straits Settlements.

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WKRP in Cincinnati [saison 1] (USA, 1978)

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Une fois n’est pas coutume, j’ai choisi de me pencher cette semaine sur la première saison (en 22 épisodes) d’une sitcom américaine diffusée sur le réseau CBS entre 1978 et 1982. Il m’est arrivé de suivre des programmes de CBS (The Good Wife, par exemple), mais ce n’est certes pas un de mes networks favoris. Cependant, WKRP in Cincinnati est une comédie qui parvint à un niveau de qualité appréciable, grâce à la qualité de ses scripts et à sa capacité à alterner entre la franche comédie et des passages plus sérieux abordant avec justesse des problèmes de société. Racontant les mésaventures du personnel d’une station de radio de Cincinnati dédiée à la musique rock, cette création de Hugh Wilson connut des hauts et des bas en terme d’audience mais est restée un classique de la télévision américaine, certains épisodes mémorables y étant devenus cultes. La série, qui n’a à ce jour pas été diffusée en France, a fait l’objet récemment d’une édition DVD où de nombreux morceaux de musique des seventies intégrés à la bande originale ont pu être restitués (auparavant, ils avaient dû être remplacés par d’autres titres à cause de problèmes de droits d’auteur exorbitants).

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Il y eut bien d’autres séries anglo-saxonnes ayant pour cadre une station radiophonique. Je n’en citerai que quelques unes, qui m’ont particulièrement marqué: en Grande-Bretagne, Shoestring, où un détective joué par Trevor Eve animait une émission de radio pendant laquelle il recevait les requêtes de ses clients potentiels et plus près de nous Takin’ Over the Asylum, avec David Tennant, qui raconte la création d’une station dans un hôpital psychiatrique de Glasgow; côté américain, j’ai un très bon souvenir de Remember WENN sur AMC, une sitcom de Rupert Holmes se déroulant dans les studios d’une radio de Pittsburg dans les années 1930. La réussite de WKRP tient sans doute beaucoup à la personnalité de son créateur, Hugh Wilson, qui mit à profit son expérience personnelle de vendeur d’espace publicitaire pour une radio d’Atlanta (WQXI), les personnes qu’il y a côtoyé ayant servi de modèles pour caractériser les protagonistes principaux de la série. Ceux-ci sont tous plus ou moins déjantés et, s’ils paraissent initialement comme des archétypes, gagnent en épaisseur au fil des épisodes et acquièrent des personnalités complexes. Leur interprétation est sans faille, ce qui contribue à les rendre attachants et crédibles.

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Le pilote s’étale sur deux épisodes. Il n’est pas aisé de débuter une sitcom de façon satisfaisante mais la série propose un script amusant pour nous introduire dans cet univers. Au départ, WKRP est une radio en perte de vitesse, qui diffuse essentiellement de la musique d’ascenseur. Andy Travis, le nouveau directeur des programmes (incarné par Gary Sandy) a d’emblée pour ambition de donner un coup de jeune à la station, en proposant de la musique rock. Le dirigeant de WKRP, Arthur Carlson (Gordon Jump) est initialement réticent, mais finit par y consentir, en considérant la perspective de profits substantiels pour son entreprise. Le lymphatique DJ Johnny Caravella se transforme alors aussitôt en un animateur endiablé, le Dr Johnny Fever (il est joué par Howard Hesseman).

Le changement ne va pas sans heurts pour WKRP, qui perd quelques fidèles sponsors (dont une maison de retraite et un fabricant de chaussures orthopédiques) et doit faire face à la vindicte d’un groupe de seniors remonté à bloc qui investit les studios pour demander le retour de la musique d’ascenseur. Andy, le seul personnage à peu près ordinaire de la série, doit non seulement faire face à cette crise imprévue, mais aussi composer dès son arrivée avec les exigences de la mère d’Arthur Carlson, la redoutable Mama (Carol Bruce), une femme froide et autoritaire qui détient les cordons de la bourse.

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Parmi le personnel de la station, on trouve Less Nessman (Richard Sanders), un journaliste toujours tiré à quatre épingles qui a l’ingrate mission de présenter des flashs d’information sur une antenne essentiellement musicale. Un peu vieux jeu, Less est également maladroit (il lui arrive de mal lire les dépêches d’agences et de les transmettre de façon totalement erronée) et maniaque (il dispose d’un bureau dans un espace ouvert, mais a tracé tout autour une ligne en pointillé, avec interdiction de la franchir, tout cela pour bien délimiter son territoire réservé). Il y a également Herb Tarlek (Frank Bonner) qui s’occupe du marketing: il est vantard, imbu de lui même, ses idées pour promouvoir WKRP fusent mais s’avèrent souvent foireuses.

Il y a aussi Venus Flytrap (Tim Reid), dont le nom est de toute évidence un pseudonyme, c’est le DJ de la programmation nocturne, il est décontracté et affectionne les tenues à la dernière mode. Le personnel féminin se compose de Bailey Quarters (Jan Smithers), une jeune femme timide mais ambitieuse qui s’occupe des contrats publicitaires mais rêve de présenter sa propre émission, sans oublier Jennifer Marlowe, la réceptionniste au physique très avantageux (Loni Anderson), sans cesse courtisée par de riches prétendants et qui, loin d’être simplement décorative, se révèle au fil des épisodes avoir de la suite dans les idées et être capable tenir tête à ses supérieurs (ainsi, elle refuse de rendre le moindre service à Arthur, même de lui servir un café, car ce n’est pas stipulé dans son contrat de travail).

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Outre Jennifer, les personnages les plus drôles sont selon moi le fantasque Johnny Fever, avec sa dégaine de cowboy et ses annonces décalées à l’antenne et Arthur « Big Guy » Carlson, très bonne pâte avec ses employés, d’une naïveté confondante et qui a gardé une âme d’enfant (dès qu’il est seul dans son bureau, il aime faire joujou avec une voiture télécommandée, un mini panier de basket ou d’autres dérivatifs puérils pour tromper son désœuvrement).

Examinons à présent les épisodes de cette première saison. Il est à noter que dans sa première moitié, ils sont un peu inégaux, la série se cherche et certains scénarios ne sont pas très inspirés. C’est le cas de Preacher, pourtant écrit par Bill Dial, qui signa quelques un des meilleurs épisodes. Le conseil interreligieux de Cincinnati vient à WKRP se plaindre des émissions du révérend Pembrook, qui sous couvert de prêcher la foi, vend toutes sortes de colifichets pseudo-catholiques comme un rideau de douche « Jean-Baptiste » ou un couteau à viande dit « de la Mer Morte ». Pembrook, un ancien champion de catch, n’est pas du genre accommodant et refuse de modifier ses sermons mercantiles. Il est hautement improbable qu’une émission telle que la sienne, avec du chant gospel, soit diffusée sur une radio de musique rock, de plus le personnage du révérend est totalement improbable. La chute de l’épisode est cependant délectable. Bailey’s Show développe aussi une histoire qui laisse à désirer, avec l’apparition d’un pseudo-scientifique maboul interviewé par Bailey, alors qu’elle vient d’obtenir sa propre émission d’entretiens en direct. L’actrice qui jouait Bailey était dans cette première saison peu à l’aise dans son rôle, centrer un épisode sur son personnage n’était sans doute pas une bonne idée.

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Il y a deux épisodes que j’ai aussi moins apprécié, qui s’attardent sur la vie sentimentale des employés de la radio. Love Returns développe une histoire mièvre autour des relations d’Andy Travis avec son ex, mais a une intrigue secondaire plaisante où WKRP organise un concours pour les auditrices dont les gagnantes obtiennent un rendez-vous galant avec l’un des DJ. Never leave me, Lucille traite de la séparation entre Herb et sa femme Lucille (Edie McClurg) de façon bien plan-plan, mais a tout de même une scène drôle vers la fin, où Jennifer et Lucille dinent dans un restaurant et reçoivent à leur table une flopée de consommations gratuites, cadeaux des nombreux admirateurs de la réceptionniste présents dans la salle. On peut aussi avoir des réserves sur d’autres épisodes. Dans Young Master Carlson, le fils du « Big Guy », âgé de 11 ans, débarque à la station: ce militaire en herbe bardé de médailles fait un rejeton bien invraisemblable, mais certaines répliques à son encontre sont hilarantes. Tornado, où un ouragan frappe la ville et où Carlson sauve la vie d’une fillette lors d’un entretien téléphonique retransmis en direct, a quelques bonnes idées, mais fait intervenir un groupe de touristes japonais très cliché, mitraillant tout avec leurs appareils photo et multipliant les courbettes.

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On trouve aussi deux épisodes un peu étranges. Mama’s Review donne la part belle à la terrible Mama Carlson, qui menace de couper les crédits de la station, mais consiste essentiellement en un récapitulatif des épisodes précédents (en fait, la série avait été retirée de l’antenne durant la diffusion de la saison 1, avant de revenir deux mois plus tard, cet épisode servant surtout à rafraîchir la mémoire des téléspectateurs). Hold up est une histoire alambiquée avec un sponsor douteux, fournisseur d’équipement acoustique à la fiabilité toute relative et un DJ au chômage qui braque sa boutique pour se venger d’avoir été remplacé par des machines. La fin n’est pas très convaincante.

Cependant, la majorité des épisodes sont très réussis. Hoodlum Rock a pour guests les membres d’un groupe en vogue à l’époque, Détective, qui interprètent des rockers punk destroy qui saccagent leur chambre d’hôtel et multiplient les outrances pour se faire de la publicité. Les on a Ledge serait considéré aujourd’hui comme politiquement incorrect. Less Nessman, mortifié par la rumeur courant dans les couloirs de la radio qui le prétend homosexuel, menace de se suicider en se jetant de la fenêtre du bureau de Carlson, alors que ses confrères font tout pour le dissuader de passer à l’acte. Du bon comique de situation. Turkey’s Away est un grand classique, l’épisode le plus fameux, celui où Carlson conçoit une « géniale » opération publicitaire: à l’occasion de Thanksgiving, un avion rempli de dindes doit selon ses plans survoler Cincinnati et larguer les volailles, mais le « Big Guy » qui pensait en toute bonne foi les voir voler en essaim au dessus de la cité constate bientôt les dégâts! Le reportage de Les, où il décrit  le lâcher de dindes en des termes rappelant le célèbre commentaire du filmage de la catastrophe du Hindenburg, vaut son pesant de cacahouètes.

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L’épisode double Goodbye Johnny / Johnny comes back, où le DJ quitte la station pour aller travailler à L.A. mais revient finalement (après avoir été viré pour avoir proférer des gros mots à l’antenne) et constate qu’il a été remplacé par un certain Doug Winner, est surtout notable pour la seconde partie, où Fever finit par confondre Doug, qui sous des dehors aimables de gendre idéal, s’avère être de mèche avec une maison de disques pour diffuser de préférence les artistes qu’elle produit. I want to keep my baby, où une jeune mère abandonne son bébé dans le studio de Dr Fever, l’obligeant à pouponner tout en animant son émission musicale, est écrit avec sensibilité et évite d’avoir une conclusion trop prévisible.

Fish story est l’épisode le plus fou, le plus loufoque. Hugh Wilson n’avait pas du tout confiance en écrivant le scénario, car il l’a signé du pseudonyme de Raoul Plager. Pourtant, c’est hilarant, aussi bien l’histoire de la campagne contre l’alcoolisme au volant où les DJ testent leurs réflexes en direct après avoir bu une quantité croissante de bocks de bière que celle où Herb se déguise en carpe pour incarner la mascotte de la station (tout simplement car le sigle WKRP évoque à l’oreille la carpe) et se chamaille avec la mascotte de la radio concurrente WPIG (un cochon, bien entendu). The contest nobody could win est aussi une des réussites de la saison: Fever ayant malencontreusement annoncé que le prix d’un jeu concours, la « musique mystère », est de 5000 dollars (au lieu de 50), la radio doit corser le jeu pour s’assurer que personne ne gagne, en demandant d’identifier une suite d’extraits musicaux ultracourts. Mais c’est sans compter sur les forts en thèmes qui composent l’auditorat de la station et qui pourraient bien s’avérer ruineux pour Carlson !

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A date with Jennifer est surtout intéressant pour les excentricités de Less Nessman, qui demande à la réceptionniste de l’accompagner à un banquet où il doit recevoir un prix mais où il ne veut pas se montrer seul. Pour l’occasion, il se ridiculise en arborant une perruque imposante. C’est aussi à partir cet épisode que deux clans se forment à la radio, les BCBG (Les et Herb en tête) et les décontractés (où l’on trouve venus Flytrap et Johnny Fever). I do, I do… for now fonctionne comme un petit vaudeville: il s’agit pour Jennifer de faire croire à son ancien fiancé, un chanteur de country (joué par Hoyt Axton) qu’elle est mariée à Johnny Fever, mais ce dernier multiplie les bourdes, menaçant de vendre la mèche. C’est lors de ce sympathique épisode que l’on découvre l’intérieur cosy du luxueux appartement de Jennifer, qui s’avère être la mieux payée parmi le personnel de WKRP.

A commercial break, où le principal annonceur de la station devient une entreprise de pompes funèbres, pose une question éthique: les employés doivent-ils se plier à ses exigences et enregistrer une chanson publicitaire enjouée pour les conventions obsèques ou bien juger cela nuisible à l’image de la radio et refuser le contrat juteux qui leur est proposé? Enfin, toujours dans un registre plus sérieux, Who is Gordon Sims? est centré sur Venus: on y découvre sa véritable identité et le fait qu’il fut un déserteur lors de la guerre du Vietnam, après avoir combattu jusqu’à Saïgon. L’épisode comporte un monologue émouvant du DJ sur les horreurs dont il a été alors témoin. Ce passage montre clairement qu’à ce stade, la série voulait être plus qu’une simple comédie.

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Cette première saison montre bien par moments quelques faiblesses, mais comprend quelques épisodes mémorables, qui jouent sur différents registres. Bien sûr, comme dans les autres sitcoms de l’époque, on retrouve les rires enregistrés lors du tournage en studio, face à un public réceptif. A première vue, c’est une comédie américaine typique, mais au fil de la saison, on découvre que c’est un programme spécial, plus ambitieux que ce à quoi on pouvait s’attendre. Personnellement, ma préférence va toujours, pour les comédies vintage, à l’humour british, mais j’avoue trouver WKRP in Cincinnati très plaisant à suivre (je n’ai par contre pas encore vu la série de 1991, The new WKRP in Cincinnati, qui est réputée être inférieure à l’originale). J’ai visionné en partie la seconde saison, elle est dans la lignée de la première, avec cependant un épisode très particulier, In Concert, réalisé en réaction au drame survenu en décembre 1979 lors d’un concert des Who à Cincinnati, où 11 personnes périrent dans un mouvement de panique de la foule. Si vous maitrisez l’anglais américain, si vous aimez la musique pop/rock des années 70, les capsules temporelles délicieusement rétro et l’humour débridé voire absurde, vous trouverez sans doute là votre bonheur.

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Počivali u Miru [saison 1] (Croatie, 2013)

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Encore une nouvelle destination cette semaine: la Croatie, un pays qui produit depuis quelques années des séries de bon niveau qui se font remarquer dans les festivals. Malheureusement, bien peu disposent de sous-titrages à ce jour, cependant c’est le cas de la première saison de Počivali u miru (titre anglais: Rest in Peace), diffusée en 2013 par HRT (Hrvatska Radiotelevizija). Les 12 épisodes qui la composent, d’une durée de 45 minutes, sont autant d’aperçus de la société croate des dernières décennies, à travers une fiction carcérale où se succèdent des histoires d’anciens prisonniers disparus, le plus souvent tragiques voire poignantes. Le budget étant très restreint, la réalisation (de Goran Dkic, Kristijan Milic et Goran Rukavina) est loin d’être impressionnante, mais la série tire sa qualité de la force de son écriture, ainsi que de l’attachant duo d’enquêteurs dont nous suivons les investigations. Le générique est bizarre et vaguement inquiétant: sur une musique lancinante de Davor Devcic, on y voit des morts se relever de leurs tombes dans les allées tâchées de sang d’un cimetière. Après cette entrée en matière peu engageante, et malgré l’austérité des décors, la série est une bonne surprise, égrenant des scénarios captivants et d’une grande noirceur.

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Lucija Car est une jeune journaliste de télévision (interprétée par Judita Frankovic) envoyée par sa chaîne effectuer un reportage sur une prison désaffectée des environs de Zagreb, Vukovscak. Construit il y a une centaine d’années, c’est le plus ancien établissement pénitentiaire de Croatie, aujourd’hui en passe d’être détruit. Il accueillait des détenus des deux sexes, dans des bâtiments séparés. En visitant ce lieu décrépit à l’atmosphère lugubre, Lucija découvre dans un terrain attenant un cimetière où reposent les prisonniers morts en détention et non réclamés par leurs familles. Sur les croix impersonnelles ne figurent que des numéros, ce qui aiguillonne sa curiosité, la poussant à découvrir les identités de ceux qui ont été enterrés ici, ainsi que leur parcours de vie et les causes de leurs décès.  Lors de son arrivée, des ouvriers exhument lors de travaux d’excavation un faux cadavre en paille qui reposait au fond d’une fosse. Intriguée par le fait qu’un prisonnier s’est visiblement fait passer pour mort en bénéficiant de complicités, Lucija consulte les registres des personnes enterrées et constate que ce taulard évaporé, connu sous le nom de Zdenko Jurkovic, a un passé trouble d’informateur des services secrets et a bénéficié d’un faux certificat de décès pour une raison mystérieuse.

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Lucija obtient l’aide d’un ancien maton, Martin Strugar (Miodrag Krivokapic), un paisible retraité qui connait l’histoire de la prison comme sa poche et se souvient avec netteté des détenus qu’il a côtoyé quotidiennement. Martin était un gardien à poigne, qui n’hésitait pas à manier la matraque, mais aujourd’hui il semble bien inoffensif, passant son temps à construire des maquettes de bateaux et à jouer aux échecs. Mais sous ses airs débonnaires, il est hanté par un terrible secret, quelque chose d’inavouable qu’il a commis dans l’exercice de ses fonctions et qu’il refuse obstinément de confier à la jeune femme. Ses relations avec Lucija sont par ailleurs très amicales, les deux s’estiment mutuellement et se complètent bien.

Ensemble, ils vont collaborer pour déterrer le passé des morts anonymes et réaliser un reportage sur chacun d’eux, pour qu’ils sortent enfin de l’oubli. La journaliste et son compère s’avèrent d’une efficacité redoutable, mettant au jour des faits douloureux que certains préféreraient ne pas voir ressurgir. Lucija fait vite l’objet de pressions pour la contraindre à interrompre ses recherches, elle reçoit des lettres de menaces anonymes, mais elle ne se laisse pas intimider. De plus, la direction de la chaîne de télé qui l’emploie décide de la suspendre de ses fonctions, jugeant son travail d’investigation morbide et indécent. Malgré tout, elle poursuit obstinément ses enquêtes, poussée par le désir ardent de faire éclater la vérité sur les disparus.

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Chaque épisode de la série explore le passé d’un détenu en particulier, en multipliant les flashbacks pour dévoiler peu à peu des pans de leur parcours. Parallèlement, les liens de Lucija avec sa famille son abordés brièvement. Ses relations  avec sa mère Katja (Jasna Odorcic) sont houleuses, celle-ci lui reproche de fumer comme un sapeur et semble lui cacher des choses à propos du décès tragique de son père. Elle a cependant beaucoup d’affection pour son frère handicapé Goran (Ivan Ozegovic), qui lui apporte son soutien moral. Lucija est par ailleurs l’amante de Boris Drobnjak, un riche politicien qui trempe dans des affaires louches. Elle est aussi courtisée par Branko, un inspecteur de police (incarné par Zijad Gracic) qui lui fournit à l’occasion de précieux renseignements sur le background des anciens prisonniers.

L’entourage de Martin est plus restreint. On apprend au cours de la saison qu’il a eu une fille prénommée Lijana, mais il se montre élusif lorsqu’on lui demande ce qu’elle est devenue. Il rend parfois visite à une amie, une ancienne matonne, Josipa (Nada Gacesic) qui n’était pas un modèle d’intégrité parmi les gardiennes (elle n’hésitait pas à demander de l’argent aux détenus en échange de ses services) mais est devenue une aimable vieille dame. Les mystères du passé tourmenté de Martin, ainsi que l’identification de l’énigmatique collaborateur des services secrets qui s’est fait passer pour mort et aurait commandité un assassinat au sein même de l’établissement (Jurkovic) constituent les fils rouges de la série.

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Chaque épisode narre une histoire spécifique, le tout formant un ensemble très varié. Le second épisode relate le destin tragique d’une jeune danseuse de bar, Irena Lolic, dite Lola, qui s’est suicidée en avalant du verre pilé après avoir été constamment exploitée durant sa courte vie d’adulte. Dès le troisième épisode, le contexte politique est très présent avec l’histoire de Predrag, un prisonnier qui dut son incarcération à un sombre complot dont il fut la victime innocente et qui fut battu avant d’être égorgé par des codétenus parce qu’il était serbe (le drame se déroulait à l’époque de la guerre d’indépendance de la Croatie). Martin, qui s’était pris d’amitié pour le pauvre homme, s’en prit alors violemment à ses bourreaux.

Le quatrième épisode apporte un éclairage sur les conditions de vie difficiles des plus modestes dans les années 90. C’est l’histoire de deux copines, Diana et Sara, détenues suite à un braquage raté. Les deux femmes, caissières de supermarché, ont basculé dans le banditisme car elles ne parvenaient pas à survivre avec leurs maigres revenus, mais une fois en détention, elles sont séparées avant que l’une d’elles décède inopinément, plongeant l’autre dans un profond désarroi

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L’épisode 5 nous transporte à l’époque où la Croatie était une république socialiste. Le détenu dont il est question, Marko, a été victime d’une méprise. Il a été arrêté car il a été confondu avec un homonyme, suspecté d’anticommunisme et de comportement antiétatique. Marko clame qu’il y a eu erreur sur la personne, mais on ne l’écoute pas. Pire: lors d’un interrogatoire musclé, il tue accidentellement le flic qui voulait le tabasser, plongeant ainsi involontairement dans la criminalité, avant qu’un autre détenu ne lui fasse la peau.  Comme dans d’autres épisodes de la série, le malheureux détenu est victime de la malchance et sa situation est le comble de l’injustice.

Dans le sixième épisode, le défunt, un certain Dukic, s’est suicidé en prison en sautant du toit d’un bâtiment. Il a été puni pour avoir trempé dans une arnaque, un système de vente pyramidale qu’un homme d’affaires véreux lui avait présenté comme un moyen sûr et légal de gagner de l’argent. Dukic a payé cher sa naïveté, une fois en prison sa famille s’est détournée de lui et son épouse a demandé le divorce. En arrière-plan, cette histoire pointe les abus du capitalisme dans les années 90, une période de libéralisation effrénée qui vit émerger nombre de profiteurs sans scrupules.

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L’épisode 7 a un sujet un peu plus léger, éloigné de toute préoccupation politique. Il s’agit d’un crime passionnel commis en prison. Le détenu, Pero, était un grand séducteur et a entrepris de faire la cour à une matonne, tout en continuant de fréquenter d’autres femmes. Mal lui en a pris.  L’épisode suivant voit Lucija enquêter sur un autre meurtre en détention, commis à l’encontre de Danijel Dragun, un membre du parti démocrate croate qui fut emprisonné pour détournement de fonds publics. La journaliste découvre qu’il fut en réalité un bouc émissaire et que des pontes de son parti étaient impliqués jusqu’au cou dans une nébuleuse affaire de trafic d’armes, où le sulfureux Zdenko Jurkovic refait enfin surface (ce personnage inquiétant est incarné par Dragan Despot).

Le neuvième épisode est une histoire de vengeance par le sang. Bekim Halijaj s’est arrangé pour se faire incarcérer, avec pour objectif de tuer un skinhead en prison pour avoir tabassé à mort, avec sa bande, son ami homosexuel. Mais une fois son forfait accompli, il est lui même l’objet d’une vendetta sans pitié. Cette intrigue souligne les dérives du communautarisme et dénonce la persistance de l’homophobie en Croatie, certes présentée ici sous son aspect le plus extrême.

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C’est à nouveau une pure victime qui nous est présentée dans l’épisode 10. Dario Marek était un jeune détenu de 18 ans, dépressif, il s’est pendu dans sa cellule. Il avait été accusé d’avoir écrasé un piéton au volant de sa voiture, alors que c’était un de ses potes qui conduisait alors qu’il était endormi à l’arrière du véhicule. Comble de malchance, un témoin a fait un faux témoignage en sa défaveur, le laissant dans un total désarroi, avec le sentiment d’avoir été trahi par celui qui se prétendait son ami le plus cher. Une fois de plus, une histoire tragique et déprimante.

Les deux derniers épisodes offrent des intrigues intenses, mais au prix de coïncidences parfois difficiles à avaler. En effet, les proches de Lucija se trouvent successivement impliqués dans les affaires sur lesquelles portent ses investigations. Dans le onzième épisode, Juraj Hrenovic, employé senior d’une société financière, a été coffré pour fraude avant de périr de mort naturelle en prison. Il a fait office de fusible et a payé pour les malversations d’un supérieur hiérarchique. Nikola Car, journaliste et défunt père de Lucija, a à l’époque enquêté à sa demande et décéda peu après d’une attaque dans des circonstances troublantes. De plus, il apparaît que le petit ami de Lucija, Boris, était impliqué dans ce scandale financier, emblématique des privatisations sauvages de l’ère postcommuniste.

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Enfin, l’ultime épisode de la saison, le plus dur est le plus émouvant, fait la lumière sur les ombres du passé de Martin et les circonstances de la disparition de sa fille Ljiljana (Buga Zuparic). C’est une remarquable étude psychologique portant sur l’incompréhension entre un père protecteur et une fille avide de s’émanciper de la tutelle parentale. Comme d’habitude, il ne faut pas compter sur un happy end, la série est résolument pessimiste, de bout en bout.

Le portrait de la société croate (en particulier durant des années 1990) que dresse la fiction est sans concessions: prévalence de la pauvreté, du désenchantement, dérégulation brutale ayant entrainé la multiplication des fortunes douteuses, corruption et malversations omniprésentes.  De plus, d’une façon surprenante, la série dénonce le racisme anti-serbe exacerbé des ultranationalistes. Počivali u miru appuie là ou ça fait mal, tout en présentant des protagonistes principaux dotés de qualités humaines certaines. En particulier, Martin Strugar a une personnalité intéressante: il fut loin d’être un saint au cours de sa carrière, ne maitrisant pas toujours ses pulsions violentes, mais a gagné en humanité en prenant de l’âge, posant un regard critique, non dénué de remords, sur l’homme qu’il a été. Les nombreux flashbacks permettent de bien se rendre compte de l’évolution de sa mentalité. Lucija, de son côté, ne sort pas indemne de ces enquêtes, les détenus ayant subi un triste sort finissant par hanter ses cauchemars, mais gagne en lucidité et en empathie. Je n’ai pas encore vu la seconde saison mais j’espère qu’elle aura su conserver l’ âpreté et l’intelligence aiguë de la première, même si quelques épisodes plus souriants et légers ne seraient pas de refus, de temps en temps.

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La couronne du diable / The devil’s crown (Grande-Bretagne / France, 1978)

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C’est une série historique injustement méconnue que je vous présente cette semaine. Une coproduction entre la BBC et…TF1 (à l’heure actuelle, il serait bien surprenant que TF1 programme une telle fiction, le niveau de la chaîne privée a visiblement beaucoup baissé depuis!), qui raconte le destin de la famille Plantagenêt,  en s’intéressant plus particulièrement à Henri II, à son épouse Aliénor d’Aquitaine et à leur turbulente descendance (sans surprise, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre y occupent successivement les premiers rôles). En 13 épisodes d’une cinquantaine de minutes, la série est disponible avec un doublage français sur le site de l’INA et en VO sur YouTube (il n’y a pas à ce jour d’édition DVD outre-Manche, ce qui est bien surprenant). La VF est de bonne qualité, les voix ne manquent ni d’emphase ni de conviction, néanmoins ma préférence va à la version originale, car The devil’s crown se distingue, outre par des dialogues brillants, par les performances marquantes de ses acteurs principaux, à la théâtralité assumée.

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En découvrant le premier épisode, j’avoue que ma première impression visuelle fut assez réservée. Les décors, bien que colorés et plongeant le spectateur dans une ambiance typiquement médiévale, me semblaient artificiels et kitchissimes. Cependant, je n’avais pas encore saisi quelle était la démarche des réalisateurs. Le budget dont ils disposaient étant très limité, ils ont opté, en lieu et place des décors naturels, pour une toile de fond évoquant les enluminures des vieux manuscrits, les rinceaux et palmettes (courbes végétales stylisées), les miniatures de couleurs vives montrant avec vivacité des scènes du quotidien, les tableaux primitifs de l’époque où figurent des représentations imagées de châteaux forts et autres imposantes bâtisses, les splendides vitraux à la gloire de la foi chrétienne…en bref, toute une imagerie évocatrice de l’époque. Certains décors sont magnifiques, d’autres moins, mais la série se caractérise par le soin esthétique apporté à la reproduction de la patine des anciens textes calligraphiés dans les scriptoria. Une démarche qui rappelle un peu celle du dessin animé Brendan et le Secret de Kells, avec certes des moyens techniques bien plus modestes.

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Certains plans présentent une image compartimentée, évoquant les diptyques ou les illustrations pieuses des livres d’heures. L’iconographie religieuse est très présente, les crucifix de style roman ou incrustés de pierreries abondent, tandis que chaque épisode s’ouvre sur un discours solennel de la voix off accompagnant la vision d’un gisant de la crypte familiale des Plantagenêts. Les gisants constituent le fil rouge de la fiction, les vivants leur rendent visite pour se recueillir devant eux et, par leurs tirades, nous éclairer sur leurs relations passées avec leurs proches défunts. Il y a même une scène où Jean sans Terre embrasse sur la bouche le gisant de sa mère Aliénor. Les monologues des personnages principaux, déclamés avec grandiloquence, émaillent le récit en lui apportant une profondeur  et une intensité dramatique inhabituelle pour une série télévisée historique, même à cette lointaine période qui suivait de peu l’éclatement de l’ORTF.

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Les scénaristes,  Ken Taylor (connu pour son travail sur The Jewel in the Crown) et Jack Russell (qui a participé à l’écriture de Poldark en 1975) se sont surpassés: les répliques sont ciselées, souvent empreintes d’humour et avec un sens aigu de la formule qui fait mouche. Les dialogues ont une indéniable qualité littéraire, sans paraître trop irréalistes. La palme des meilleures réparties revient sans conteste à Eleanor d’Aquitaine, incarnée par Jane Lapotaire, très inspirée par ce rôle emblématique. Les relations entre Henri II et Eleanor sont orageuses et cette dernière manie comme personne l’ironie, multipliant les répliques mordantes à l’encontre de son royal époux. Eleanor est la grande vedette de la série, où elle est présentée comme une femme de tête, indépendante et d’une grande intelligence, qui sait parfaitement manœuvrer à sa guise les puissants mâles de son entourage. La série s’attache, au travers de la reine, à mettre en évidence l’étendue de l’influence dont pouvaient bénéficier les femmes de haute lignée au Moyen-Age, un constat tempéré par le fait que les filles des représentants de la noblesse servaient souvent de monnaie d’échange, étant réduites au statut de pions sur l’échiquier politique des puissances monarchiques.

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Brian Cox est formidable dans le rôle d’Henri II, un monarque à la forte personnalité, qui après s’être fait couronner roi d’Angleterre, tient tête au roi de France Louis VII, qui est son suzerain. La série insiste sur ses rapports conflictuels avec ses fils, qui se jalousent les uns les autres et l’accusent volontiers de ne pas les traiter équitablement. D’interminables bisbilles les opposent pour déterminer qui héritera de quels territoires continentaux. L’Aquitaine, le Maine, l’Anjou constituent des pommes de discorde récurrentes. Les problèmes familiaux exaspèrent au plus haut point ce roi bourru et autoritaire, qui ambitionne de consolider son pouvoir en amadouant ses rivaux. Mais, s’il finit par se réconcilier avec Louis VII (Charles Kay), il s’opposent frontalement aux desseins de son successeur, Philippe-Auguste (Christopher Gable). Ce dernier est dépeint comme un monarque à la froideur impitoyable, un oiseau de mauvais augure toujours vêtu de sombre doublé d’un redoutable politicien, capable de profiter des division entre Plantagenêts en faisant des rejetons d’Henri II (Richard et Jean) des alliés de circonstance.

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Un point d’Histoire fait l’objet d’un long développement dans la série: les relations entre Henri II et Thomas Beckett (interprété par Jack Shepherd, que j’ai pu voir dans une intéressante minisérie des années 70 sur les arcanes du parti travailliste anglais, Bill Brand). Archidiacre puis chancelier d’Angleterre avant d’être nommé archevêque de Canterbury, c’est un homme d’église intransigeant. Ses relations avec Henri, initialement cordiales, se dégradent vite, car pour lui l’intérêt de la religion prévaut sur tout autre, y compris l’intérêt de la royauté. Malgré son bégaiement, c’est un redoutable débatteur, habité par une foi sincère (une scène le montre brandissant une imposante croix en direction de ses contradicteurs).

La série consacre deux épisodes aux incessantes querelles entre lui et le roi, évoquant par exemple l’opposition de Beckett aux constitutions de Clarendon, qui instituaient un contrôle royal sur l’élection des prêtres ainsi que des mesures juridiques plus contraignantes pour eux. L’opposition entre les deux hommes est âpre, mais après l’assassinat de l’archevêque en pleine cathédrale de Canterbury, Henri est rongé par le remord et va s’agenouiller devant la statue du saint homme en guise de pénitence, s’adressant à lui avec contrition. On peut regretter que la série passe un peu rapidement sur la fin brutale de Thomas Beckett, après avoir décrit en détail son bras de fer avec le souverain, en le présentant de façon ambiguë, comme un homme de conviction courageux mais rongé par l’ambition et quelque peu ingrat à l’égard de son souverain.

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Autre acteur ayant tiré la fève, Michael Byrne incarne Richard Cœur de Lion, le successeur d’Henri II. Il apparait dans la série fougueux et impulsif, un va-t-en-guerre valeureux mais brouillon, qui aime par dessus tout la compagnie de ses fidèles compagnons d’armes (au premier rang desquels figure Guillaume le Maréchal). Philippe-Auguste souhaite ardemment qu’il épouse sa demi-sœur Alix, mais Aliénor a d’autres visées matrimoniales pour lui et organise son mariage avec Bérengère de Navarre (Zoë Wanamaker), un choix guidé par la volonté de ne pas offenser la papauté. Les dignitaires du royaume de Navarre sont dépeints de façon peu flatteuse, mais ce n’est pas le cas de la princesse qui se lie avec Richard, dont le caractère est empreint de douceur et de sensibilité.

Cependant, la série opte le point de vue en vogue à l’époque de sa diffusion, selon lequel Richard aurait été homosexuel. Un plan le montre dénudé, allongé lascivement devant un éphèbe, un serviteur musclé seulement vêtu d’un pagne. Cette vision de Richard gai est contestée de nos jours et n’est plus autant dans l’air du temps pour les historiens. Par ailleurs, le portrait qui est dressé du personnage est ambivalent: il est audacieux certes, mais pas toujours d’une grande prudence. Ainsi, il échoue à traverser l’Autriche incognito et est fait prisonnier. Il est libéré par sa mère contre une forte rançon: comme il est le fils préféré d’Aliénor et elle s’est démenée comme un beau diable pour réunir la somme exigée. Aliénor n’est pas avare de conseils à lui prodiguer et n’hésite pas à le houspiller à l’occasion, comme lorsqu’il revient d’Autriche avec de l’embonpoint, mais est toujours bienveillante à son endroit. La mort prématurée de Richard, survenue lors du siège du château de Châlus Chabrol, constitue un choc pour elle.

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Vient ensuite Jean sans Terre, qui bénéficie de l’interprétation habitée de John Duttine. Le personnage a mauvaise réputation, mais la série ne le montre pas sous un jour entièrement négatif, plutôt comme un individu à l’esprit torturé, qui s’interroge avec angoisse sur Dieu et sa propre foi (quelques scènes le représentent en train de méditer devant un crucifix), qui peut agir de façon inconsidérée (comme lorsqu’il retient, contre l’avis de sa mère, son neveu Arthur en captivité pour le motif d’avoir incité les bretons à se rebeller). La fiction souligne ses relations conflictuelles avec le pape Innocent III, en particulier le désaccord portant sur la nomination de l’archevêque de Canterbury, querelle à laquelle prit part le cardinal Stephen Langton (joué par Clifford Rose, l’inoubliable Ludwig Kessler de Secret Army).

D’autre part, jean doit faire face aux revendications des barons anglais, qui contestent le bien fondé de sa gouvernance et veulent lui imposer la Magna Carta. Jean est présenté comme un piètre stratège militaire, peu doué pour la diplomatie et peu soucieux des règles de droit. D’un autre côté, il aime réellement l’Angleterre, plus que Richard qui était préoccupé au premier chef par ses possessions continentales, comme en témoigne un passage où, dans un monologue inspiré, il fait l’éloge vibrant de son pays. Des trois souverains abordés dans la série, c’est celui qui a la personnalité la plus sombre et complexe. Son destin tragique prend des accents shakespeariens. Si la fiction ne contribue pas à le réhabiliter en tant que souverain, elle ne le présente pas comme quelqu’un de foncièrement antipathique, plutôt comme la victime de ses errements successifs.

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La couronne du diable constitue une formidable fresque médiévale. Le sujet est classique, mais la série apporte un point de vue original sur ces grandes figures historiques, loin de tout académisme. La représentation des batailles est minimaliste (dans le cas des croisades, elles nous sont présentées au moyen d’une carte sommaire de la région, tandis que le siège fatidique de Château-Gaillard ne fait l’objet que d’une courte séquence où elle est illustrée par le croquis de deux bataillons montés sur des destriers entrant en choc frontal), mais ce sont les dialogues flamboyants et l’humour pince-sans-rire des répliques qui en font une fiction historique haut de gamme. Si les décors divisèrent les critiques lors de la première diffusion (certains les considéraient inférieurs à ceux d’I Claudius), la présentation est d’une grande cohérence artistique de bout en bout (seule une scène du dernier épisode déroge à la règle, celle où la couronne de Jean est jetée à l’eau pour éviter à un attelage de s’enliser, mais je ne l’ai guère trouvée convaincante). Il va sans dire que la distribution, pour les rôles principaux du moins, est très judicieuse, même si les déclamations des comédiens pourraient sembler parfois bien emphatiques pour des téléspectateurs actuels. Reste que si vous avez aimé l’ancienne adaptation des Rois maudits de Maurice Druon, ou si vous êtes un tant soit peu amateur de séries historiques sérieuses, vous passerez sûrement un excellent moment. Un feuilleton comme on n’en fait plus, ce qui est bien dommage.

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Vireo: The Spiritual Biography of a Witch’s Accuser (USA, 2015-2017)

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C’est une websérie singulière que je vous présente aujourd’hui: un opéra créé sous forme épisodique, conçu pour être diffusé en streaming sur internet. Vireo: The Spiritual Biography of a Witch’s Accuser est une œuvre originale qui traite d’un sujet difficile: l’hystérie féminine et sa perception par la société à travers les âges. L’opéra a été imaginé par une compositrice californienne, Lisa Bielawa. Ce projet remonte pour elle à une vingtaine d’années et devait initialement être une production plus classique, pour la scène, avant de devenir cet objet hybride, apte à capter l’attention d’un public plus large que celui des amateurs exclusifs d’art lyrique. La fiction se compose de 12 épisodes d’une durée variant entre une dizaine et une vingtaine de minutes. C’est le fruit d’une collaboration avec le librettiste Erik Ehn et le directeur de théâtre Charles Otte (qui travailla notamment avec Philip Glass sur le fameux opéra  de Robert Wilson Einstein on the Beach), à qui on doit la réalisation de cet OVNI sériel à tendance surréaliste.

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Vireo (interprétée par Rowen Sabala) est une adolescente de 14 ans qui a la faculté de naviguer entre les siècles. Lors du premier épisode, la jeune fille vit en France au XVIe siècle, non loin de Reims. Lorsqu’elle s’aventure dans les bois pour y collecter des charbons ardents, elle entend une mystérieuse voix (the Voice, incarnée avec justesse par la mezzo-soprano aveugle Laurie Rubin) qui évoque pour elle l’attrait d’une vie libérée du carcan de la société, en communion avec la nature. The Voice est une figure ésotérique et envoûtante, qui hantera Vireo tout au long de son périple. Après cette rencontre bouleversante, elle ne cesse, au gré de ses évanouissements, d’alterner entre différentes identités, devenant la patiente d’un médecin psychiatre viennois du XIXe siècle en tant que cas d’hystérie pris comme sujet d’expérimentation médicale ou encore une adolescente en rébellion contre ses parents aux États-Unis au XXe siècle. Au cours de ses pérégrinations temporelles, Vireo combat sans relâche des individus qui cherchent à contrôler son existence dans les moindres détails, tout en ne comprenant pas vraiment les variations imprévisibles de son comportement exalté.

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La mère de Vireo est jouée par Maria Lazarova. Quelle que soit l’époque où se situe l’action, elle est désarmée, ne sachant guère comment se comporter avec sa fille, si déconcertante pour elle. Au XVIe siècle, elle la confie à un prêtre, qui cherche sur son corps des manifestations de possession démoniaque (la marque de Satan), en la piquant avec une aiguille. Au XIXe siècle, la mère laisse son enfant aux soins d’un docteur qui la contraint à l’enfermement et lui prodigue des traitements qui n’améliorent en rien son état (les travaux de l’homme de science évoquent ceux du professeur Jean-Martin Charcot portant sur les troubles mentaux) . Le médecin comme l’homme d’église sont interprétés par Gregory Purnhagen, dont la voix puissante confère une présence imposante. Le docteur a un assistant, Raphaël (Ryan Glover), un étudiant qui écrit une thèse sur l’hystérie féminine et éprouve une attirance certaine pour les jeunes femmes dont il scrute quotidiennement le comportement. La nature romantique de Raphaël ne l’empêche pas de profiter financièrement de ses recherches en vendant des articles à des journaux grand public (allusion sans doute aux descriptions sensationnalistes de l’hystérie qui fleurissaient dans la presse populaire de l’époque).

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Au XVIe siècle, Vireo est témoin de l’exécution d’une prétendue sorcière, la paysanne Pernette, en qui elle reconnaît la propriétaire de la voix entendue auparavant dans la forêt. Le prêtre incite Vireo à dénoncer d’autres sorcières, mais celle-ci hésite, consciente que cela revient à condamner à mort des gens peut-être innocents. De plus, même après avoir envoyé une sorcière sur le bûcher, son village semble encore victime de maléfices, les vaches des éleveurs meurent les unes après les autres sans raison apparente, causant la détresse des habitants privés de leur moyen de subsistance… et le désarroi de la jeune fille, plus indécise que jamais malgré les sollicitations insistantes du prêtre et de sa mère pour qu’elle identifie plus de sorcières. Au XIXe siècle, Vireo rencontre au sein de l’établissement psychiatrique où elle est recluse une autre adolescente, Caroline (Emma MacKenzie), qui devient son amie mais s’avère vite un personnage ambigu, prompt à manipuler son entourage. Caroline, qui voyage aussi dans le temps, conseille à la Vireo de la fin du Moyen-âge de multiplier les accusations de sorcellerie, juste pour jouir de plus de tranquillité en satisfaisant ainsi les adultes qui la harcèlent constamment. Progressivement, l’affection entre Caroline et Vireo se mue en une relation conflictuelle, où chacune cherche à prendre l’ascendant sur l’autre.

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La websérie a une structure cyclique. Le dernier épisode se déroule dans une forêt, comme le premier, mais le décor est naturel et non plus une scène de théâtre décorée de verdure. Vireo y apparait apaisée, détachée de l’influence néfaste de la société et parvenue à affirmer son identité. Son parcours tumultueux dans un univers étrange au temps fluctuant, où les époques se mélangent allègrement, débouche sur la lucidité que procure la maturité. Si l’épisode final, très succinct, clôt la série en douceur, il y eut auparavant quelques passages mémorables. Le cinquième épisode, The cow song, où une vache d’apparence humaine (jouée par Kirsten Sollek), un verre de lait à la main, chante l’histoire de sa vie vouée à l’alimentation des villageois, avant d’être conduite à un barbecue où elle doit être mangée, se distingue par son ton décalé, tragicomique, flirtant avec l’absurde.  L’épisode 9, Alcatraz, tourné dans les murs décrépits de la célèbre prison, est visuellement marquant et rend bien l’atmosphère austère des lieux. Le onzième épisode, Circus, qui constitue l’ultime confrontation entre Caroline et Vireo dans un décor grandiose où tous les personnages sont métamorphosés en membres d’une troupe de cirque, constitue le point culminant du récit. La célèbre soprano Deborah Voigt y fait une apparition notable, impeccable dans le rôle majestueux de la reine de Suède.

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Parlons à présent de la réalisation. La caméra est constamment dynamique, opère fréquemment un travelling circulaire autour des personnages, prend parfois du champ pour souligner leur isolement ou leur solitude. On trouve de nombreux effets, images subitement floues, dédoublements des protagonistes ou fondus enchainés, pour illustrer la nature mouvante, fluide de la temporalité non linéaire dans laquelle évolue Vireo. A un moment, il y a même un écran splitté où l’image de l’héroïne se démultiplie. Les changements d’époque sont soudains, d’une seconde à l’autre les costumes des personnages peuvent changer: Charles Otte a dû pour cela filmer chacune des scènes à trois reprises, avec des costumes appropriés à chaque période, avant de les mêler lors du montage de la série. Le but du procédé est de montrer la permanence de certaines attitudes à l’encontre des hystériques au fil des siècles. Cependant, ce procédé implique aussi que le public qui assiste au tournage de ces scènes ne voit qu’une version incomplète d’une portion de l’opéra. On aperçoit l’assistance à quelques reprises, lors des premiers épisodes et dans l’avant dernier, signifiant ainsi que l’on est bien en présence d’un hybride entre spectacle vivant et websérie. L’ensemble, dont la durée approche les 3 heures, est conçu pour être vu soit d’une traite, comme un opéra classique, soit de façon fragmentée, sans perdre pour autant le fil du récit.

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Un des attraits majeurs de la websérie réside bien entendu dans les performances musicales. Chaque épisode propose des prestations de diverses formations, leur variété est impressionnante. Les musiciens apparaissent à l’écran au milieu des protagonistes chantants et certains plans s’attardent même sur un artiste exécutant un morceau enlevé. De nombreux instruments sont représentés: violons, pianos, piccolos, saxophones, trompettes, harpes…et même une vielle à roue (hurdy-gurdy en anglais)! Parmi les groupes qui se succèdent, citons les chorales d’Orange County et de San Francisco, la fanfare de la Shadow Hills High School, le Kronos Quartet, le Prism Quartet, le Lorelei Ensemble (ensemble vocal féminin) ou encore l’orchestre de chambre Alarm Will Sound. Quelques musiciens réputés sont de la partie, par exemple le percussionniste Mathias Bossi, la pianiste Kate Campbell et la violoniste virtuose Jennifer Koh. A l’instar des musiciens, les performances vocales des chanteurs sont irréprochables, si le ténor et la soprano font la plus forte impression, les autres parviennent néanmoins à tirer leur épingle du jeu.

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Comme il s’agit d’un opéra filmé, il est possible de s’affranchir des limites d’une création purement scénique. Les décors sont renouvelés à chaque chapitre, les lieux spacieux et chargés d’atmosphère ayant été privilégiés, le défi pour les chanteurs et musiciens étant de s’adapter à l’acoustique particulière de chaque environnement. Toutes les scènes n’ont pas été tournées en Californie, l’épisode du procès a pour décor un ancien monastère situé à New York, l’actuel institut Garrison. Outre Alcatraz, un autre lieu chargé d’histoire a été exploité, la gare désaffectée d’Oakland (dans la baie de San Francisco), où se déroule l’épisode Circus. Quant au final bucolique, il a pour cadre le parc forestier californien Samuel Penfield Taylor. La scénographie utilise habilement la configuration des divers décors, par exemple en plaçant les protagonistes à différentes hauteurs ou en les tenant éloignés dans un vaste espace pour symboliser le caractère distant ou conflictuel de leurs relations.

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On fit par le passé des opéras créés en vue d’être diffusés à la télévision, mais à ma connaissance il s’agissait de téléfilms et non de séries. Dès 1951, le compositeur Gian Carlo Menotti s’y est attelé pour la chaîne NBC avec Amahl and the night visitors, avant de récidiver à plusieurs reprises au cours de la décennies suivante. Il y eut d’autres créations, la plus connue étant peut-être Owen Wingrave de Benjamin Britten, œuvre diffusée par la BBC en 1971. Cependant, il est à noter que ce furent des opéras prévus pour la scène aussi bien que pour une diffusion télévisée et non spécifiquement dédiés à être visionnés sur petit écran. Vireo adopte donc une démarche novatrice, mais reste à savoir si les amateurs de séries plus conventionnelles seront intéressés. Contrairement aux films et aux séries relevant de la comédie musicale, qui jouissent aujourd’hui encore d’une certaine popularité, l’opéra est une forme artistique souvent reléguée aux heures de diffusion tardives (comme sur France 3, qui a néanmoins le mérite d’en proposer), tandis que le nombre d’opéras commandés par des producteurs de télé a beaucoup diminué depuis un demi siècle, signe peut-être d’une désaffection du public.

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Vireo s’adresse donc peut-être essentiellement à un public de niche. Il est vrai que son côté surréaliste, sa symbolique parfois mystérieuse, sa structure éclatée peuvent déconcerter bien des spectateurs. Mais il s’agit d’une œuvre ambitieuse à laquelle ont participé nombre d’artistes chevronnés. Le tournage, échelonné sur deux années, a dû être éprouvant, pour un résultat somme toute satisfaisant: la créatrice est bien parvenue à mettre en parallèle les regards de différentes époques sur l’hystérie. Une fois la série terminée, le message est clair et l’intrigue s’avère compréhensible dans ses grandes lignes même si l’aspect baroque de la narration a par moments un effet distractif. N’hésitez pas à regarder en ligne la websérie (sous-titrée en anglais) pour vous faire votre propre opinion, tous les épisodes sont sur ce site. Vous y trouverez aussi nombre d’articles et d’interview apportant un éclairage sur ce projet hors-normes. L’avenir dira si Vireo préfigure un engouement inédit pour les hybrides d’opéra et de séries télé, mais une chose est sûre: à l’heure actuelle, c’est une websérie unique en son genre.

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The Sun, the Moon and the Truth [Saison 1] (Birmanie, 2015)

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Après une bref hiatus estival, poursuivons notre inlassable exploration des séries du monde.  Aujourd’hui, je me penche sur une fiction du Myanmar, un pays où des séries commencent à émerger timidement, suite à la « révolution safran » de 2007. Si une série historique coproduite avec la Chine et tournée dans la ville de Bagan, autrement dit la mythique Pagan des temps anciens (Legends of Song and Dance) a attiré mon attention, j’ai dû renoncer à la visionner, n’ayant pas trouvé de sous-titres en anglais (refrain connu). Mais j’ai déniché cette petite série, dont la première saison compte 8 épisodes de près de 45 minutes, un legal drama pédagogique qui traite des problèmes juridiques auxquels est confrontée une communauté villageoise et du dévouement d’une avocate bénévole pour défendre les plus démunis. Différents aspects de la justice du quotidien sont abordés, permettant aux citoyens birmans de se familiariser avec la législation et de connaître leurs droits dans le contexte du processus de démocratisation du pays. Les questions politiques qui fâchent, comme les emprisonnements arbitraires d’opposants dans un État qui reste largement sous la coupe de l’armée et autres chevaux de bataille des droit-de-l’hommistes, ne sont pas abordées: il s’agit de montrer sous un jour positif l’action de la justice birmane et d’inciter le peuple à avoir confiance dans les institutions.

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L’idée de la série vient de la célèbre opposante historique Aung San Suu Kyi, les épisodes ont été écrits par le romancier australien Phillip Gwynne, en collaboration avec le juriste Patrick Burgess. Le réalisateur, Aung Ko Latt, était connu auparavant pour son film Kayan Beauties: son travail sur cette série, avec un budget visiblement limité, est très correct, alternant des scènes tournées en extérieur où les paysages sont bien mis en valeur et des intérieurs filmés en studio, à l’instar de beaucoup de dramas coréens (le réalisateur a de plus composé la musique du générique). Étant donné sa nature didactique, le programme a été diffusé sur plusieurs chaînes de télé, distribué gratuitement sur support DVD et mis en ligne sur internet (où il peut être vu avec des sous-titres en anglais). C’est une production de YFS (Yangon Film School), avec le soutien de plusieurs organismes humanitaires, comme le programme Pyoe Pin piloté par la Grande-Bretagne et AJAR (Asia Justice and Rights, qui agit pour promouvoir l’avènement d’une démocratie stable dans d’anciens pays dictatoriaux). Ces patronages on ne peut plus sérieux n’empêchent pas la série d’être un divertissement plaisant, contant des histoires certes simples, mais donnant un aperçu pertinent de la vie actuelle au Myanmar.

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Le titre fait référence à une citation de Bouddha, selon laquelle trois choses au monde ne peuvent demeurer cachées longtemps: le soleil, la lune et la vérité. C’est la quête de la vérité, d’une justice équitable même pour les plus humbles, qui guide l’avocate May Nhin (incarnée par Su Pan Htwar), toujours prête à défendre les citoyens sans le sou qui viennent la consulter dans son cabinet.  Elle est fiancée à un brillant juriste, Nay Min Htet (joué par Hpone Thaik), qui ne cache pas ses ambitions politiques et est bien moins idéaliste qu’elle. May a un assistant consciencieux qui partage sa vision altruiste du métier, Ko Htwon Naing (Nay Yan), mais qui dissimule un passé trouble et est l’objet de tentatives de chantage (ce point reste nébuleux et fera peut-être l’objet de plus amples développements dans la seconde saison). Parmi les personnages principaux, on trouve aussi Khin Khin, une institutrice révoltée par la corruption qui règne dans l’administration (jouée par Khin Zar Kyi Kyaw, par ailleurs chanteuse à succès) et Sai Thura (Moe Yan Zun), un jeune policeman fréquemment du côté de May et qui l’aide à plusieurs reprises à réunir les preuves dont elle a besoin, quitte à entrer en conflit avec son supérieur, un flic à l’ancienne peu enclin à prendre le parti des opprimés.

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Le premier épisode a un scénario un peu simpliste, mais constitue une bonne introduction à l’univers de May. Le cas présenté est celui d’un homme retrouvé poignardé alors qu’il venait d’avoir une violente altercation avec un client d’un bar du coin, suite à de juteux paris sportifs. Son adversaire lors de la rixe est accusé de meurtre ainsi que du vol du magot de la victime, tout juste gagné grâce au jeu. Une vidéo filmée avec un téléphone portable le montre rôdant non loin des lieux du drame, lors de la nuit fatidique. Sa situation est compliquée par le fait que dans le passé, il a déjà fait de la prison. May croit cependant à la présomption d’innocence et accepte de défendre cet homme trop désargenté pour se payer un avocat. De leur côté, Ko et Sai enquêtent pour trouver des éléments à décharge, finissant par démasquer le véritable meurtrier. L’épisode montre que la justice birmane peut être bien plus sévère envers ceux dont le casier judiciaire n’est pas vierge. A l’audience, le juge (comme dans les épisodes suivants), est d’une droiture exemplaire et fait preuve de compréhension et d’empathie (en quelque sorte, il représente le magistrat idéal vers lequel devraient tendre tous les membres de la profession). On perçoit d’emblée que le drama est résolument optimiste.

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L’épisode 1 nous fait découvrir quelques particularités de la culture birmane, comme les tenues vestimentaires (les longyi, sortes de sarongs noués autour de la taille ou encore le gaung baung, étoffe de couleur portée en turban, dont la teinte varie en fonction de l’appartenance ethnique de la personne, les plus communs étant jaunes ou roses). Ce qui frappe surtout, c’est l’utilisation courante, surtout chez les femmes, d’une pâte cosmétique, le thanaka, étalée sur le visage pour se protéger des assauts du soleil et fabriquée à partir du bois de différents arbrisseaux (on voit au fil des épisodes des vendeurs de thanaka, qui les commercialisent sous la forme de petits rondins). Le second épisode évoque brièvement les croyances religieuses. Lorsque l’eau du fleuve est polluée par les déversements sauvages de produits chimiques effectués par les camions d’une usine des environs, faisant mourir les poissons et rendant impropres les cultures irriguées, les villageois attribuent le désastre à l’action punitive des nats, des esprits vénérés en Birmanie. Ce sont les fantômes d’individus ayant connu une mort violente. Les croyants doivent faire régulièrement des dévotions pour apaiser leur fureur. Dans cet épisode, le frère de Nant Tha Khin, une jeune vendeuse de thanaka, est arrêté après avoir pénétré par effraction dans les locaux de l’usine pour trouver des preuves d’une pollution planifiée. Nant demande l’aide de May dont les investigations lui permettront de découvrir le fin mot de l’affaire. Finalement, la condamnation de son frère est grandement allégée car il n’a pas d’antécédents judiciaires.

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Le troisième épisode est consacré au système éducatif et a ses défaillances. L’institutrice Khin Khin déplore la pénurie de fournitures scolaires élémentaires, les locaux mal entretenus où elle enseigne et la hiérarchie qui fait la sourde oreille devant ses récriminations. Lorsqu’elle est renvoyée sans motifs valables, elle fait appel à May et porte plainte pour diffamation. Elle soupçonne que les fonds alloués à l’école sont détournés. Face à elle, les accusés font bloc et intimident ses collègues enseignantes pour qu’elles ne témoignent pas en sa faveur. Le scénario, qui expose un astucieux système frauduleux, est plutôt malin. De plus, l’épisode développe quelques intrigues secondaires intéressantes. L’une fait intervenir Pho Kwar, un ami de Nant Tha Kwin; un jeune précaire qui travaille comme serveur dans un établissement de thé et qui se passionne pour le football au point de négliger son travail pour aller s’entrainer. Pho est illettré, mais est pris en sympathie par Khin Khin qui entreprend de lui apprendre à lire. Une autre histoire implique le juriste Nay, qui découvre la politique avec son mentor Khing Htoo San, un businessman louche qui lui enseigne les vertus du clientélisme, promettant aux riverains du fleuve la construction d’un pont avant les prochaines élections.  Pour Khing, l’argent est roi et tout peut s’acheter, les votes y compris.

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Les deux épisodes suivants sont liés. L’intrigue principale est celle d’un paysan, père de Nant Tha Khin, qui possède des terres depuis des générations et qui doit les vendre pour financer la coûteuse opération médicale de sa fille malade, intoxiquée par les eaux polluées du fleuve. Il sollicite les conseils de May pour les démarches administratives compliquées devant lui permettre d’enregistrer son terrain auprès des autorités pour pouvoir ensuite le céder. La procédure est lourde: il doit d’abord mesurer les dimensions de la parcelle, obtenir une attestation d’un voisin, la signature du chef de village…avant d’attendre patiemment que sa requête soit acceptée en haut lieu. Or, le temps pour lui est compté. La série montre le côté absurde de la situation et prône une simplification des procédures officielles. L’épisode 5 prolonge cette trame. Tandis que le père, désespéré, songe a des moyens répréhensibles pour obtenir l’argent, sa fille accepte de travailler comme hôtesse dans un bar à karaoké, sans se douter que l’on va lui demander de se prostituer. S’ensuit une course contre la montre pour sauver la jeune fille des griffes des méchants souteneurs et la ramener saine et sauve chez elle. Le scénario a un air de déjà-vu mais se suit avec amusement. Ces épisodes montrent aussi Pho Kwar en mauvaise posture, devant squatter avec des amis SDF dans un bus désaffecté, tandis qu’un journaliste, demi-frère de Nay, apparaît. Thaiddi n’a pas froid aux yeux, publie des articles sur des sujets sensibles, contraignant Nay à le défendre dans un procès pour libel, où le juge bienveillant prononce un vibrant plaidoyer pour la liberté de la presse (je vous avais bien dit que cette série est idéaliste!).

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Le sixième épisode traite d’un problème hélas répandu: les violences conjugales. May défend une femme battue par son mari alcoolique, criblé de dettes au point de ne plus pouvoir régler ses factures d’électricité. On apprend que la violence domestique est un crime pour le droit birman et que les sanctions sont lourdes. Cependant, lorsque la femme maltraitée porte plainte devant un policier, celui-ci, indifférent et blasé, refuse de s’en occuper. La série dénonce une certaine banalisation sociale de ces actes de violence en famille. La plaignante est hébergée dans un refuge pour femmes battues après avoir été rossée, le mari ayant gravement blessé son jeune fils dans le feu de l’action. Le point intéressant de l’histoire est que ce n’est pas seulement l’épouse qui est présentée comme victime, le mari aussi. Celui-ci a agi sous l’emprise de l’alcool, dont il est devenu dépendant à cause de ses difficultés financières. Il est battu en cellule par ses codétenus et a à cœur de se repentir, obtenant une certaine clémence du juge, qui croit à la possibilité de son rachat. Outre cette intrigue somme toute prévisible, l’épisode s’attarde sur la relation ambigüe entre Nay et son riche mentor: il apparaît clairement que leurs philosophies de vie divergent, comme en témoigne le juriste lors d’un discours prononcé à l’occasion de l’inauguration du nouveau pont, où il affirme vouloir œuvrer pour construire un nouveau Myanmar et être au service du peuple.

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L’épisode 7 a pour cadre une fabrique de pièces mécaniques, « SPK mechanical ». On y suit les mésaventures d’un ouvrier qui se fait embaucher pour pouvoir rembourser un prêt contracté auprès d’un usurier et qui se blesse en manipulant une machine-outil qui n’a pas été dûment révisée et constitue un danger pour le personnel: un autre ouvrier, qui porte un bandeau de pirate, a perdu un œil avec ce satané engin et précise qu’un de ses collègues a perdu la vie lors d’un accident du travail au même endroit. Le patron fait la sourde oreille, ne voulant pas interrompre la production pour faire intervenir un ingénieur. May se met au service de l’ouvrier qui porte plainte contre la direction et aide les employés dans leurs démarches pour constituer un syndicat et pouvoir ainsi peser pour obtenir plus de sécurité, une prise en compte des heures sup et des augmentations de salaire. Le drama, fidèle à sa mission didactique, aborde sans les approfondir les dispositions du droit du travail birman et montre que la procédure pour créer un syndicat et l’enregistrer au ministère du travail ne présente guère de difficultés et qu’obtenir gain de cause n’est pas un objectif insurmontable pour des subordonnés.

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Enfin, le dernier épisode porte sur les élections locales. Les deux principaux candidats sont Nay et l’institutrice Khin Khin, mais le premier a un support encombrant en la personne de l’homme d’affaires Khing, qui lui dévoile les raisons pour lesquelles il rachète à tour de bras des parcelles de terrain, des projets pharaoniques qui peuvent mettre en péril le mode de vie des villageois,  et qui seront révélés dans un article retentissant par le frère de Nay, pénalisant ainsi sa candidature. May défend le journaliste lors du procès intenté par Khing, tandis que le vote se déroule sans accrocs. Je vous laisse deviner qui gagne les élections. L’épisode, assez moralisateur, insiste sur la nécessité pour le peuple d’aller voter, de peser dans la vie démocratique du pays. Mis à part certains aspects pittoresques du processus électoral (comme les affiches où les candidats arborent le couvre-chef traditionnel, le gaung baung), il n’y a aucune surprise de taille dans le déroulement du scénario.

Pour conclure, The Sun, the Moon and the Truth, dans cette saison initiale, est une série sympathique et plaisante à regarder pour un spectateur étranger, même si le public visé est évidemment la population birmane. On aurait aimé des scénarios plus complexes et moins délibérément optimistes, que les bons sentiments fassent plus souvent place à une critique lucide du système judiciaire en place dans cette démocratie naissante. On ne peut qu’espérer que la saison 2, en tournage actuellement et dont la diffusion est prévue pour la fin de l’année, saura dépasser les quelques limites de ces 8 premiers épisodes et se montrera plus nuancée. Mais même si l’ambition n’a pas toujours été au rendez-vous au cours de cette saison, la visionner m’a permis d’en apprendre un peu plus sur les traditions de ce pays et sa situation actuelle, ce qui n’est déjà pas si mal.

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Fi (Turquie, 2017)

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C’est assez tardivement que je consacre un article à une série turque. Plusieurs raisons à cela: le fait qu’il est difficile de trouver des séries sous-titrées en intégralité (récemment, j’ai commencé à regarder Icerde mais seuls les premiers épisodes étaient en ligne avec une traduction complète), le format long des saisons et la durée inhabituelle des épisodes (1h30 voire plus, habituellement, raison pour laquelle je ne me suis pas encore décidé à visionner Ezel, une fiction pourtant réputée). Certes, il y a quelques années, j’ai découvert Kurtulus, une intéressante minisérie historique, un biopic de Mustafa Kemal narrant de la guerre d’indépendance turque, mais qui m’a semblé par trop hagiographique. Après ces relatives déceptions, c’est avec intérêt que j’ai regardé Fi, une websérie de Puhu Tv dont tous les épisodes (au nombre de 12, d’une durée variant entre 1h et 1H15 environ) ont été mis en ligne avec un sous-titrage anglais. Il s’agit de l’adaptation du premier volet d’une trilogie de l’écrivaine Azra Kohen, les deux volumes suivant devant également faire l’objet d’une version sérielle (la diffusion de la suite de Fi est prévue pour septembre prochain).

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Au centre de la série, on trouve Can Manay (incarné par Ozan Guven), un psychologue renommé qui, en plus de ses consultations, donne des cours à l’université stanbouliote et anime une émission de télévision populaire, un talk show où il questionne et conseille des invités victimes de troubles psychiques. Can est un homme puissant, influent et très riche, entouré de nombreux collaborateurs. C’est un obsédé du contrôle, il ne veut rien laisser au hasard dans son existence, faisant tout pour dissimuler les zones d’ombre de son passé, comme son séjour en hôpital psychiatrique ou l’identité véritable de ses parents (il prétend que ceux-ci sont morts il y a longtemps dans un accident, mais ce ne seraient pas ses vrais géniteurs). La vie bien réglée de Can bascule le jour où il décide de quitter le centre-ville d’Istanbul pour emménager en périphérie, dans une maison située dans un écrin de verdure. C’est alors qu’il aperçoit sa voisine, en train de danser avec grâce dans le jardin de la maison mitoyenne. Can est subjugué par sa beauté, d’autant plus qu’il admire ses formes qui correspondent selon lui à la « divine proportion » du nombre d’or.

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La danseuse, Duru (Serenay Sarikaya), est étudiante dans une école d’art appliqué où elle s’exerce à interpréter des chorégraphies avec l’espoir de devenir vedette internationale. Elle vit avec son petit ami, Deniz (Mehmet Gunsur), un musicien et professeur de danse passionné par son travail et qui considère la pratique de son art comme plus importante que les revenus qu’elle peut générer. Deniz est intègre et tient à son indépendance, il est réticent à accepter un soutien financier qui pourrait interférer dans le déroulement spectacles de danse qu’il conçoit. Can Manay se rapproche du couple et se montre d’emblée bienveillant. Il les aide dans leurs projets, leur trouve des sponsors et s’avère être un généreux mécène. Son idée fixe est cependant de séduire Duru et de l’éloigner progressivement de Deniz. Tel un  admirateur secret, il lui fait parvenir des cadeaux, accompagnés de quelques mots tendres, sans jamais révéler son identité. Son obsession est telle qu’il se livre au voyeurisme, faisant installer une batterie de caméras cachées dans la demeure de Duru pour scruter ses faits et gestes depuis un poste informatique dissimulé derrière un passage dérobée de sa bibliothèque.

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A plusieurs reprises, Can parvient à semer la discorde au sein du couple. Lorsque Duru reçoit en présent une élégante plume rouge, elle décide de la porter lors d’une représentation, contre l’avis de Deniz qui la réprimande vertement. Plus tard, Can s’arrange pour qu’apparaisse l’ex du musicien, en présence de la danseuse. Il obtient pour elle une place à la prestigieuse académie de danse de New York, mais elle y renonce pour rester avec son ami. Can lui facilite l’accès au showbiz, mais une expérience comme danseuse dans un clip vidéo musical se révèle désastreuse: elle s’offusque des mouvements lascifs que le réalisateur lui demande d’effectuer et exige que le clip ne soit pas diffusé. Malgré sa prodigalité et ses tentatives répétées de séduction, Duru le repousse avec insistance, rien ne semble pouvoir la séparer de Deniz, elle accepte même avec joie sa demande en mariage. Deniz ne perçoit le manège de Can et est même très reconnaissant lorsque ce dernier lui offre les fonds nécessaires pour la création d’un institut artistique haut de gamme. Son voisin est pour lui une manne providentielle, mais ce sont les rêves de Duru que le célèbre psy veut exaucer.

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Can a un autre souci: les agissements d’une journaliste pugnace, Ozge (Berrak Tuzunatac). Celle-ci a perdu son emploi suite à une interview durant laquelle elle lui a révélé savoir pourquoi il avait passé trois ans en établissement psychiatrique. Dès lors, Ozge, qui a vu la main de Can derrière son limogeage, est obnubilée par un désir de vengeance et mène l’enquête pour éclairer le passé troublé de Can et prouver par exemple qu’une de ses patientes s’est suicidée dans son cabinet, un fait que son mari a cherché à étouffer. Ozge a l’appui du producteur de télévision et homme d’affaires louche Sadik Murat Kohlan (Osman Sonant), un homme dur pour qui la fin justifie les moyens, qui déteste Can (dont il produit le talk show) pour ce qu’il sait d’inavouable sur lui (en particulier, sa personnalité psychopathe et son incapacité à ressentir la moindre empathie). Ozge prend des risques, va jusqu’à dérober des dossiers médicaux et à filer le véhicule de Can, mais elle met aussi en danger son assistant, Forqan, un nerd spécialiste du piratage informatique, qu’elle incite à commettre un cambriolage pour dérober le contenu d’un coffre fort. Ozge a un fort tempérament et les interactions entre elle et Forqan, quant à lui plutôt introverti et timoré, pimentent le récit d’une touche d’humour.

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Ozge ne fait pas de compromis: elle refuse l’héritage de son père qui l’a délaissée de son vivant et poursuit ses investigations malgré les tentatives d’intimidation à son égard (comme de multiples actes de vandalisme perpétrés à son appartement en son absence). Elle n’hésite pas à diffuser sur les réseaux sociaux des photos compromettantes, mais échoue à déstabiliser Can qui parvient à exploiter la révélation de ses antécédents psychiatriques et à rebondir en lançant un débat de société à propos du caractère répandu des troubles psychiques au sein de la population et en créant une fondation pour la lutte contre les maladies mentales. Mais cet expert de la com a une autre épine dans le pied qu’Ozge: Sa conseillère et confidente Eti (Tulay Gunal). Ce qui rapproche Can et Eti est nimbé de mystère, un lien indéfectible existe entre eux sans que l’on sache exactement pourquoi. Elle semble connaitre ses moindres secrets, cerner ses forces et faiblesses. A plusieurs reprises, elle lui met des bâtons dans les roues, conseillant à Duru de rester fidèle à Deniz et contrecarrant ses plans pour détruire l’harmonie du couple. Eti possède aussi un côté sombre, elle a été victime d’inceste dans l’enfance et en garde des séquelles. La suite de Fi apportera peut-être plus de clarté sur sa personnalité complexe.

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Un autre personnage féminin est particulièrement intéressant: la jeune Bilge (Busra Develi). Étudiante, elle a suivi les cours de Can mais a été sacquée par celui-ci car elle aidait d’autres élèves en faisant leurs devoirs à leur place. Obtenant pour cela des notes très basses, elle proteste vainement auprès de son professeur. Mais Can se prend ensuite d’affection pour elle, après avoir enquêté sur sa vie personnelle. Il découvre à cette occasion que sa mère s’est suicidée, la laissant avec un père instable et un frère handicapé mental, dont elle peine à s’occuper en dehors de son temps de travail. Can fait alors preuve de munificence: il lui offre un poste d’assistante, ainsi qu’une voiture flambant neuve. Bilge manque de confiance en elle (une scène où elle prend une leçon de conduite en étant tétanisée de peur d’écraser des passants  le montre) et prend parfois des initiatives malencontreuses (comme récupérer des documents dans les poubelles des futurs invités de Can à la télé pour lui permettre de mieux les cerner) mais elle est dévouée à son patron. Ce dernier sait lui en être reconnaissant: lorsqu’il décide de réaliser sa propre interview dans son talk show, il confie à Bilge le soin de l’interroger.

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Il y a aussi quelques intrigues secondaires prenant place au sein de l’école de danse, mineures mais révélatrices de la mentalité des protagonistes. Deniz a permis à un ami dans le besoin, Joskal, de rejoindre ses élèves, mais ses manières rustres et son caractère colérique sèment la discorde. Joskal entre en conflit avec Duru pendant les répétitions, mais Deniz, foncièrement humain, est réticent à le renvoyer comme elle le lui demande. Duru est initialement en bons termes avec une autre danseuse, Ceren (Merve Çagiran), mais leur camaraderie se fissure peu à peu: Ceren, qui veut séduire Can, est jalouse de l’attention exclusive que celui-ci porte à Duru, de plus elle envie son statut de première danseuse et attend la moindre occasion pour l’évincer et prouver qu’elle est tout autant capable de jouer ce rôle central tant convoité. La rivalité entre les deux femmes va crescendo, risquant de compromettre la cohésion de la troupe de danse. Duru, devenue capricieuse et exigeante (sans doute du fait de l’admiration constante que les hommes lui témoignent), braque les autres artistes contre elle, finissant même par exaspérer Deniz au plus haut point.

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Le scénario se caractérise par une montée graduelle de la tension entre Can et Duru, dont les interactions sont marquées par une violence croissante (la danseuse en vient à menacer physiquement son tendre soupirant), voire un côté malsain (comme lorsque Can, invité à un dîner chez ses voisins, instrumentalise Ceren en baisant avec elle dans le but de susciter la jalousie de Duru). Cet aspect de la websérie est très bien construit et débouche sur une conclusion logique, cependant une fois la saison terminée, j’ai ressenti une certaine frustration. En effet, le parcours de vie de Duru et des autres protagonistes n’est révélé que partiellement par le biais d’une poignée de flashbacks. On a l’impression que les scénaristes font de la rétention d’information, retardent le plus possible le moment de dévoiler des pans du passé nébuleux de Can, maintenant un certain flou concernant les enjeux réels de l’intrigue. En définitive, l’incertitude demeure car on sent que des faits cruciaux n’ont pas été révélés, le puzzle reste incomplet pour le spectateur.

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La production est d’un très bon niveau. La réalisation de Mert Baykal est classieuse, avec des décors très soignés. Rien à reprocher non plus à la distribution, ni à la bande musicale inspirée signée Cem Öget, à laquelle viennent se joindre quelques interprétations de chansons turques contemporaines par les acteurs (comme dans l’épisode 8, où a lieu un récital dans l’école de danse). A noter également lors du premier épisode, un somptueux ballet: une représentation spectaculaire du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Ma seule critique concernant la réalisation porte sur les nombreux placements de produit qui émaillent les épisodes. Certes, le générique de fin fait défiler une quantité impressionnante de sponsors (il faut bien financer une websérie aussi coûteuse), mais certaines marques sont excessivement présentes à l’écran. La série se surpasse  à cet égard lors du dixième épisode, où la Vodafone Arena d’Istanbul, grandiose, est montrée sous toutes les coutures, y compris une vue aérienne où le nom de l’opérateur de téléphonie mobile apparaît en lettres géantes formées par les dégradés de couleurs des gradins. Malgré mes quelques réserves concernant cette saison, je suis curieux de découvrir la suite de Fi (qui devrait s’intituler Ci) , d’autant plus que le second volet du triptyque d’Azra Kohen est, paraît-il, plus captivant que le premier.

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La Recta Provincia (Chili, 2007)

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Après la présentation l’an dernier de L’île aux merveilles de Manöel, Raoul Ruiz est de retour sur ce blog avec le premier volet de son diptyque consacré aux contes et légendes du Chili. La Recta Provincia, qui aborde le folklore paysan transmis par voie orale depuis des générations, précède une autre série, Litoral, cuentos del mar (2008), qui comme son nom l’indique se penche sur les croyances des marins. J’aurai souhaité visionner les deux miniséries, mais seule la première est actuellement trouvable (avec sous-titres anglais sur le net, mais aussi dans un récent coffret DVD de l’INA, en VOSTFR). Je suppose que Litoral exploite les mythes de l’île de Chiloé, comme ce fameux vaisseau fantôme qui évoque le Hollandais Volant, le Caleuche, ou encore cette lointaine cousine des sirènes, la Pincoya. En attendant une éventuelle diffusion prochaine, concentrons nous sur La Recta Provincia, un programme en 4 épisodes, diffusé en 2007 sur TVN et ensuite sous la forme d’un film de près de 2h40, un récit non linéaire, par moments surréaliste, bien dans le style étrange et fantasmagorique de Ruiz.

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C’est l’histoire de Rosalba (Bélgica Castro), une vieille dame qui vit dans une demeure coloniale dont elle est chargée de l’entretien par les propriétaires absents (et où elle passe le temps en confectionnant des drapeaux) et de son fils Paulino (Ignacio Agüero), un garçon un peu demeuré et très attaché à sa mère. Un jour, ce dernier entend une voix insistante qui lui demande de lui apporter de l’aguardiente. Cette voix n’est pas celle de Rosalba, comme il le croit de prime abord, mais bien celle d’un esprit qui hante les lieux. Peu après, Paulino découvre dans le jardin un os humain percé de trous, avec lequel il peut jouer de la flûte. Rosalba ne veut pas confier sa découverte à la police, elle s’en méfie depuis que son fils a été injustement soupçonné d’être un voleur de bétail. La visite d’un démon, El Diablo Aliro (Héctor Aguilar) sera pour elle riche d’enseignements. Aliro identifie l’esprit comme un « manducator », la manifestation d’un individu dont les désirs étaient inassouvis au moment de son trépas. Pour l’apaiser, le démon précise qu’il convient de reconstituer son squelette et de lui donner une sépulture chrétienne, arrosée d’eau bénite.

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A partir de là, commence pour Paulino et Rosalba un voyage dans des paysages arides et rocailleux (la fiction a été tournée dans la province de San Felipe, au nord de Valparaiso) en quête des fragments disséminés de l’ossature du mystérieux défunt. Il s’agit en fait d’un MacGuffin, un prétexte pour découvrir des récits légendaires, au fil des rencontres fortuites ou non faites par le duo. La Recta Provincia est un récit à tiroir où les protagonistes racontent des histoires dans lesquelles l’un des personnages raconte une autre histoire, et ainsi de suite. On trouve ainsi plusieurs niveaux de narration imbriqués (jusqu’à trois, ce qui rend alors l’intrigue difficile à suivre), à la manière du film du polonais Wojclech Has, Le Manuscrit trouvé à Saragosse, adaptation du fameux roman de Jan Potocki, que la tonalité fantastique, l’évocation des croyances superstitieuses et le caractère onirique rapprochent également de La Recta Provincia. On peut aussi trouver ici une parenté lointaine avec Dreams, beau film d’Akira Kurosawa, même si la structure de ce dernier est plus linéaire. Cependant, Raoul Ruiz a affirmé avoir pour principale inspiration étrangère les contes des Mille et Une Nuits.

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Le principe d’un récit gigogne confère une certaine originalité à la minisérie, mais peut être source de confusion, le spectateur devant faire preuve d’une attention de tous les instants pour ne pas perdre le fil. A cela s’ajoute le fait que certaines histoires semblent inachevées ou déboucher sur un commentaire sibyllin du narrateur (par exemple, le conte des deux philosophes où l’un se met à rire à tous propos, provoquant les pleurs de son confrère accablé en voyant son comportement inexplicable, se conclut par l’affirmation que celui des deux qui rit constamment personnifie le Christ, mais je n’ai pas saisi pourquoi). Mais si certains passages laissent perplexe, les personnages colorés qui émaillent la fiction, la poésie et l’impression d’authenticité qui s’en dégagent font qu’il est facile de se laisser porter par cet étrange récit. Si certains détails situent La Recta Provincia à l’époque contemporaine (on aperçoit sur un plan un pylône électrique, un démon prend l’apparence d’un poste de radio s’adressant directement à l’auditeur situé à proximité et raconte une histoire où il est question d’aviation), les légendes évoquées semblent pour la plupart remonter à des temps immémoriaux.

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Plusieurs saynètes montrent des paysans réunis autour d’un repas pour une joute poétique où ils improvisent tour à tour des vers contant une histoire, prenant chacun la parole après avoir frappé la table du plat de la main. Ils composent ainsi une version parodique de la genèse, des mythes cosmogoniques qui leur sont propres, ainsi que des légendes horrifiques de leur cru. On perçoit parfois une distance ironique avec les histoires narrées, comme dans le récit du folkloriste (joué par Alejandro Sieveking), l’un des personnages excentriques rencontrés par le duo, qui évoque, au temps des croisades, le vol de la Vraie Croix par les turcs, qu’un capitaine a pour mission de récupérer, mais le malheureux héros a bien du mal car celle-ci a été dissimulée dans un cimetière, indiscernable au milieu de dizaines de croix d’infidèles. Ce passage semble se moquer des mythes de la chrétienté, en faisant allusion à la multiplication des reliques saintes dans les siècles anciens, vénérées par les croyants qui les gardaient jalousement, mais qui existaient en de multiples exemplaires, tous prétendument authentiques.

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Au cours de leur périple, Rosalba et Paulino rencontrent des créatures maléfiques qui leur jouent des tours, à l’instar de la démone Belisaria (incarnée par une chanteuse pop rock chilienne, Javiera Parra) qui les accompagne en se présentant sous un jour avenant, évoquant même ses relations amicales avec un prêtre, mais qui leur dissimule la malignité de ses intentions. Le duo croise sur sa route une figure inquiétante, la viuda (Chamila Rodriguez), version latine de la veuve noire, qui a occis ses amants successifs, les entreposant ensuite dans des placards ornés de la photos de la victime correspondante (l’os découvert par Paulino provient de l’une d’elles) et consommant leurs testicules grillées au barbecue. la viuda prétend avoir le pouvoir de ressusciter ses amants et est accompagnée d’une devineresse pour qui le passé et l’avenir n’ont aucun secrets. Ces personnages surnaturels évoquent vaguement des légendes connues sous d’autres cieux ou des figures classiques des mythologies grecques et romaines: la fiction montre de cette façon la permanence des mythes, la parenté entre les imaginaires issus de différentes cultures de par le monde.

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Il arrive que les récits se recoupent, mais aussi qu’ils se contredisent. Ainsi, le démon Aliro raconte à Rosalba qu’il a été victime d’une malédiction alors qu’il était simple berger. Il a partagé une bouteille d’alcool avec le démon Chihuin (Angel Parra) et a commis l’erreur de l’autoriser à boire le contenu de son propre verre, ce qui selon la croyance locale a permis à Chihuin de se libérer de sa condition démoniaque et de transmettre la charge à Aliro, qui se voit alors pousser des cornes et tourmente depuis les vivants, volant l’âme des innocents. Un récit ultérieur présente une version bien différente du destin d’Aliro, où celui-ci fut un poète souffrant d’infirmité qui accepta la proposition de Chihuin de se livrer à un rituel satanique (en vue d’obtenir une guérison), avec des officiants marchant à reculons et traçant le signe de croix à l’envers, qui eut pour conséquence de le transformer en démon avec pour mission première de posséder l’âme de Paulino. Le domaine des mythes est ici mouvant et incertain, tout ceci n’est-il pas qu’illusion, n’existe-t-il pas uniquement dans le cœur, les rêves des individus? C’est cela que conclut le fils de Rosalba après avoir rencontré une femme aguicheuse, en fait un fantôme né de son imagination?

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Un des thèmes revenant fréquemment dans les contes évoqués est celui des péchés et de leur rachat. Le duo rencontre la vierge Marie (Lia Maldonado), dont l’ample tenue blanche évoque celle de la Llorana, fantôme éploré du folklore sud-américain. Marie leur raconte l’histoire d’un démon, assassin et voleur, au rire inextinguible. Elle lui rend visite et lui demande, pour faire pénitence, de remplir un tonneau de ses larmes. Mais le démon n’en verse qu’une et elle doit faire ensuite du porte à porte pour demander aux villageois alentours de verser chacun une larme pour le pécheur. Malgré l’accord de nombreux volontaires, dont les membres des familles des victimes, le tonneau ne se remplit pas.

Il est à noter que les larmes sont souvent présentes dans les mythes chilien: citons la légende entourant une fleur rouge, le copihue, qui serait issue des larmes de sang versées par des guerriers ayant survécu à une terrible bataille; on trouve aussi la légende des larmes de trois sœurs rejetées par un même homme et dont les pleurs formèrent trois lagunes distinctes.   Un autre récit évoque un berger loup-garou à la recherche du péché pur, qui récolte des témoignages parmi la population: chacun cite le péché qu’il a commis et il constate qu’il en existe une multitude. La conclusion de l’histoire opère une analogie entre la structure mélodique et les turpitudes des hommes: chacune des sept notes représente un péché et leurs combinaisons sont innombrables.

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Un autre sujet récurrent est celui de la mémoire. Les fragments de squelette collectés dans la valise du duo représentent les bribes de la mémoire collective glanées au fil de leur voyage. Lorsqu’ils rencontrent une femme souriante qui leur offre aimablement un verre d’eau , ils acceptent de le boire sans se douter du maléfice qui va les frapper. La femme est en réalité une diablesse qui leur a donné un breuvage suscitant l’oubli (cette histoire fait bien sûr songer aux eaux du Léthé, fleuve de l’oubli dans la mythologie grecque). Le duo perd ensuite la mémoire, mais il apparait vite que c’est une amnésie sélective. Lorsqu’un charme leur permet de retrouver des faits marquants de leur existence passée, les souvenirs qui leur reviennent sont parfois douloureux: ainsi, Rosalba revoit son ancien fiancé, suicidé juste avant la cérémonie de mariage. La conclusion de la minisérie, après le dévoilement de la véritable identité de l’individu à qui appartenait le mystérieux squelette reconstitué, est qu’il est des souvenirs qu’il vaut mieux laisser enfouis, que toute mémoire n’est pas bonne à préserver.

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Pour conclure, La Recta Provincia fut pour moi une fiction à la fois familière (évocatrice des contes fantastiques européens où abondent sortilèges et manifestations démoniaques) et déroutante (car se succèdent des histoires souvent cryptiques, sans fil conducteur évident pour les relier entre elles). La présentation est immersive: la bande musicale fait la part belle aux chants folkloriques, tandis que les images mettent en valeur les paysages âpres des sommets andins et le caractère sauvage de la nature. La minisérie est recommandable non seulement pour les aficionados des fictions de Raoul Ruiz, mais aussi pour ceux qui souhaitent avoir un aperçu des légendes chiliennes, s’ils ne sont pas réfractaires à une narration délinéarisée (plus encore que dans Mystères de Lisbonne, une des dernières créations du réalisateur, diffusée il y a quelques années sur Arte). Certes, quelques passages ésotériques auraient gagné à être racontés avec plus de clarté, mais cette plongée rêveuse dans les brumes des mythes d’antan possède un charme certain.

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Likvidatsiya / Liquidation (Russie, 2007)

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C’est sans doute l’une des meilleures séries que j’ai visionné depuis le début de cette année: une histoire d’espionnage et de conspiration politique à l’action trépidante, qui se déroule dans l’immédiat après-guerre, en 1946, à Odessa. En 14 épisodes de près de 45 minutes, Likvidatsiya fut diffusée en 2007 sur la chaîne publique Rossiya 1 et a été réalisée par Sergey Ursulyak  (le même vidéaste qui a créé récemment une série centrée sur la jeunesse d’un fameux personnage: Stirlitz, l’agent secret du passionnant feuilleton Seventeen Moments of Spring). Le trio de scénaristes (Aleksandr Korenkov, Zoya Kudrya et Aleksei Poyarkov) s’est inspiré de l’intrigue d’un classique du petit écran russe, The Meeting Place Cannot Be Changed (Mesto vstrechi izmenit nelzia, 1979): le contexte est le même, la ville est aux prises avec une organisation criminelle aux ramifications étendues et l’officier chargé de la démanteler tutoie les frontières de la légalité pour parvenir à ses fins. Cependant, le déroulement général de l’intrigue et ses implications politiques démarquent nettement Liquidation de son illustre prédécesseur.

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Le personnage central de la série est le lieutenant colonel David Markovitch Gottsman (Vladimir Mashkov l’incarne avec expressivité), qui dirige le département d’investigation criminelle de l’armée. Pendant la guerre, il combattit en Crimée, le souvenir des sanglantes batailles est encore pour lui une plaie vive (toute sa famille et nombre de ses amis proches périrent durant le conflit). Il a fort à faire avec la criminalité galopante qui sévit à Odessa: lors du premier épisode, il parvient à opérer, avec ses hommes, un coup de filet contre le gang d’un certain Goosey et découvre un important dépôt d’armes et un millier d’uniformes militaires dérobés dans le repaire des malfrats. L’insécurité qui règne en ville inquiète fort le maréchal Zhukov (joué par Vladimir Menshov), qui vient de prendre les fonctions de commandant de la région militaire: le jour de son arrivée par le train, des saboteurs ont fait sauter les rails de la ligne de chemin de fer passant aux abords de la cité. La pression de la hiérarchie pèse donc lourdement sur Gottsman qui suit difficilement les pistes lui permettant de remonter la chaîne de commandement des malfrats, pour parvenir à identifier un dénommé Chekan (Konstantin Lavronenko), un malfrat balafré toujours vêtu d’un uniforme de capitaine.

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Gottsman est un officier entraîné qui possède quelques connexions avec le milieu de la pègre, à commencer par son oncle Yeshta, qui vit au même endroit que lui et lui fournit à l’occasion de précieux tuyaux. Son assistant, Yefim Petrov (Sergey Ugryumov), particulièrement débrouillard (entre autres combines, il sait à qui s’adresser pour obtenir des faux papiers, connaissant bien Rodya, un talentueux faussaire), est un ancien pickpocket. Il est secondé également par un gamin des rues, Mishka (Kolya Spiridonov), aussi rusé qu’entêté. Gottsman le place dans un orphelinat où il suit tant bien que mal des cours scolaires, entre deux tentatives de fugue, et participe à la chorale des enfants de l’établissement. L’officier se prend d’affection pour ce gosse turbulent mais très attachant, il le considère comme un membre de sa propre famille et finit par l’adopter légalement. D’autre part, Gottsman a sous ses ordres des militaires chevronnés comme le sergent Arsenin (Alexandr Sirin), un médecin qui fut affecté au front de l’Est et vécut le choc de la bataille de Khalkhin Gol, affrontement russo-japonais de 1939, le major Dovjik ou encore le lieutenant Tishak (Alexandr Golubyov), un plaisantin à la gâchette facile, de surcroît porté sur la boisson.

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Gottsman est respecté à la fois par les citoyens honnêtes et par les malfrats, avec qui il peut discuter franchement et négocier le soutient. Il arrive de fil en aiguille à découvrir les contours d’une organisation aux objectifs nébuleux, dirigée par l’insaisissable Akademik, autour duquel gravitent des truands de faible envergure (comme le Grec, qui sera assassinée lors de son transfert au poste de police, après son arrestation, pour l’empêcher de révéler ce qu’il sait aux autorités), des partisans de l’indépendance de l’Ukraine, des « Frères de la forêt » (militants antisoviétiques d’origine balte qui mènent une guérilla sans merci contre la férule de l’URSS dans les pays satellites), mais aussi des nazis, anciens membres de l’Abwehr, des agents de renseignement chevronnés dont les réseaux subsistent encore au sein des zones auparavant occupées par les allemands.

Les hommes de Gottsman tentent à plusieurs reprises de tendre une souricière pour piéger les criminels, mais ceux qui ne sont pas tués lors des échauffourées parviennent toujours à s’échapper. De plus, des témoins essentiels pour l’enquête sont promptement liquidés avant d’avoir le temps de parler: pour l’un, son assassinat, perpétré dans son bureau, est maquillé en suicide, tandis qu’un autre est victime d’un meurtre en chambre close (lors de l’épisode 7, où la victime a été enfermée dans une armoire de fer constamment sous la surveillance d’un soldat et pourtant est retrouvée étranglée dans sa prison improvisée au moyen d’un nœud coulant).

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Il devient évident que les criminels ont toujours un coup d’avance sur les autorités. Il doit donc y avoir un informateur dissimulé parmi le personnel militaire. Les soupçons se portent tour à tour sur chacun des subordonnés de Gottsman, dont les agissements parfois maladroits semblent suspects, mais aucune preuve tangible n’est trouvée et les doutes subsistent.  Les enquêteurs ont affaire à forte partie, des individus résolus qui s’ingénient à brouiller les pistes et n’hésitent pas à user de violence (ainsi, un indic est acculé entre les mailles d’un filet de pêche pour être ensuite mitraillé par des malfrats à la solde d’Akademik; lorsque Chekan veut fuir l’Ukraine pour se réfugier en Turquie, il en est dissuadé par la séquestration de sa petite amie Ida, menacée de mort s’il refuse de devenir trafiquant d’armes pour le compte de l’organisation secrète). De son côté, Gottsman n’est certes pas non plus un ange, il pratique l’intimidation en vue d’amadouer les petites frappes (ainsi, il monte un simulacre de peloton d’exécution pour les inciter à être obéissants). Il est bientôt épaulé par le major Vitaliy Krechetov (Mikhail Porechenkov), l’assistant du procureur militaire, qui s’avère être un enquêteur à l’esprit vif, capable d’initiatives audacieuses et méthodique. Une solide amitié se noue entre les deux hommes, dont les caractères se complètent à merveille (le bouillonnant Gottsman est tempéré par le flegmatique et mondain Krechetov).

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Krechetov est un mélomane averti, féru d’opéra. Il a servi pendant la guerre en Biélorussie, mais il reste discret sur cet épisode de sa vie. Il courtise une chanteuse et danseuse, Antonina Petrovna Tsar’ko (incarnée par Polina Agureeva), une fille un peu folâtre, coutumière des caprices de diva, mais dont le charme et la fraîcheur juvénile excuse bien des défauts. La série développe aussi deux autres intrigues sentimentales. L’une entre Gottsman et l’ancienne amie de Yefim Petrov, Nora (Elena Bruner). Nora est un personnage mystérieux, elle a de toute évidence un prénom d’emprunt, celui de l’héroïne d’Une maison de poupée d’Ibsen. Elle fréquente de temps en temps l’officier, devient sa confidente, mais garde toujours une certaine distance avec lui, esquivant ses propositions de sorties au cinéma ou à l’opéra. Sa relation avec lui est amicale, platonique. Son regard mélancolique exprime un tempérament slave, un certain fatalisme. Il y a un romantisme typiquement russe dans les scènes sentimentales qui émaillent le récit (comme celle durant laquelle Nora et Gottsman partagent une bouteille de cognac en échangeant des mots doux). La série perpétue la vision romantique du criminel de grand chemin avec le personnage de Chekan, valeureux même lorsqu’il est blessé et qui voue une passion brûlante à Ida (Kseniya Rappoport), une femme fatale au tempérament de feu qui reste avec lui malgré le danger qu’elle court à ses côtés.

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Un thème très présent dans la série est celui du rapport compliqué de Gottsman à l’autorité. Ses méthodes sont contestées car il est en lien avec les milieux interlopes mais peut se prévaloir d’une certaine efficacité. Son supérieur direct, le colonel Omel’yanchuk (Victor Smirnov) est irascible mais, malgré ses accès de colère, a beaucoup d’estime pour son officier enquêteur et n’hésite pas à le défendre le cas échéant. Gottsman a par contre des relations en dents de scie avec Zhukov, qui le fait arrêter pour insubordination lorsqu’il lui tient tête, mais le relâche très vite. Le maréchal est dépeint comme un haut gradé très strict mais avec un bon fond (lorsque Mishka lui dérobe sa montre à gousset en pleine rue, il le pardonne et l’autorise à la garder). Gottsman doit aussi collaborer avec le colonel Chusov (Yuri Lakhin), chef du contre-espionnage à Odessa, qui utilise des méthodes expéditives sans lui en référer. Ainsi, Chusov met en place l’opération « Mascarade »: des officiers de renseignement d’élite se déguisent en civils, portent des vêtements coûteux et de l’argent de façon ostensible et son chargés de circuler dans Odessa en dissimulant des armes à feu sur leur personne. Le but de la manœuvre est de provoquer les criminels pour les mettre hors d’état de nuire, sensément en état de légitime défense (de plus, chacun d’eux possède les signalements de malfrats les plus recherchés, ceux-ci devant être éliminés dès identification).

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Gottsman s’insurge contre ces méthodes brutales mais il n’est qu’un rouage dans l’appareil étatique et ses récriminations sont sans effets. Lorsqu’un chanteur à succès, Leonid Utyosov, se produit à Odessa (où il interprète sa célèbre chanson U Chernogo Morya), une trêve s’établit entre les autorités et les criminels, à l’initiative de Gottsman: ils peuvent assister au concert, mais ne doivent pas détrousser à cette occasion les membres de l’assistance. Mais  Zhukov choisit ce moment propice pour ordonner l’arrestation des malfrats, à l’insu du lieutenant colonel qui considère ce coup de filet comme un acte de traitrise. Au fur et à mesure que l’on avance dans la série, le rôle de Gottsman devient de moins en moins central, il apparait de plus en plus comme un pion dans une partie d’échecs dont les enjeux le dépassent. La structure du récit fait penser aux matriochkas, on découvre au fur et à mesure de nouvelles strates de l’organisation secrète d’Akademik, des protagonistes que l’on croyait être de premier plan dans la conspiration n’étant in fine que des seconds couteaux manipulés par des individus plus puissants. La révélation de la véritable identité d’Akademik, très tardive, ne m’a pas réellement surpris car les indices commençaient à s’accumuler concernant celui qui semblait à priori le moins soupçonnable. En fait, si la série est bien captivante, l’épisode final assez prévisible et volontiers mélodramatique n’est sans doute pas un des points forts de Likvidatsiya.

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Outre une intrigue millimétrée, la série propose aussi un portrait très vivant d’Odessa au lendemain de la guerre, une ville confrontée à des difficultés économiques non négligeables (le marché noir est florissant, la débrouille se pratique au quotidien), caractérisée par un mélange foisonnant de cultures, de dialectes divers qui coexistent sous la domination soviétique. Gottsman a pour voisinage une famille juive exubérante, au langage folklorique: la tante Pesya et son fils Emmik, tous deux bien en chair, sont des personnages secondaires essentiellement comiques, qui se chamaillent à longueur de journée à tous propos sous les yeux des passants amusés. Dans sa demeure, vit son ami de longue date Mark (Alexei Kryutsenko), un ancien pilote de guerre lourdement handicapé (physiquement et mentalement car il est amnésique) depuis qu’il a été blessé en mission par un tir ennemi, un personnage tragique, de tendance suicidaire, soutenu par sa tendre épouse Galiya. Des protagonistes qui restent au second plan, mais qui apportent une dimension humaine bienvenue et donne un aperçu de l’ambiance qui régnait alors dans les quartiers populaires, ainsi que de la vie de tous les jours des petites gens. Hélas, après les premiers épisodes, cet aspect a tendance à se faire plus rare, des personnages bien plus inquiétants tiennent la vedette (comme Victor Platov, un ancien subordonné de Gottsman, qui semble lié à la conspiration mais dont les motivations restent longtemps équivoques).

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Si la série peut être comparée à The Meeting Place Cannot Be Changed, force est de constater que Likvidatsiya possède une intrigue plus ambitieuse, qui comporte une dimension géopolitiques absente de la fiction des frères Vayner, où les criminels de l’organisation « le chat noir » ne formaient pas un réseau aussi protéiforme. Le point fort de al minisérie de 1979 était ce personnage hors du commun, le capitaine Gleb Zheglov, un flic pour qui la fin justifie les moyens, prêt à fabriquer des preuves et à se comporter lui même comme un malfrat pour aboutir à une arrestation. Le lieutenant qui le seconde, Vladimir Sharapov, idéaliste et porteur d’une conception morale de la loi n’est pas le pendant de Gottsman: ce dernier, bien que capable de reprocher vertement à ses supérieurs leurs agissements répressifs, ne les condamne pas au fond, ses propres méthodes étant (certes à un degré moindre), dénuées d’humanisme et motivées essentiellement par le désir de vengeance. Les deux séries sont néanmoins globalement d’excellente qualité, chacune ayant ses avantages: le rythme de Likvidatsiya est bien plus soutenu, le scénario plus complexe et riche en retournements, tandis que The Meeting Place se distingue par un épisode final qui s’achève par un climax saisissant.

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Sur le plan esthétique, pour peu que l’on apprécie les couleurs délavées, la série de Sergei Ursuliak est une réussite. L’image a une patine rétro, entre le sépia et le noir et blanc, seuls les teintes rougeoyantes ressortent nettement sur les images. Ce choix de filtres donne presque l’impression au spectateur de regarder un vieux film noir des années 50. Les contrastes de luminosité sont aussi exploités de façon intéressante, en particulier concernant les plans nocturnes extérieurs de façades d’immeubles: un exemple frappant est une scène atmosphérique où Gottsman observe l’orphelinat depuis la rue et voit à travers les fenêtres éclairées les silhouettes immobiles fantomatiques des petits pensionnaires. La bande originale, signée Enri Lolashvili, n’est composée que d’un petit nombre de morceaux mais est parfaitement adaptée à la tonalité de l’intrigue. Surtout, la série propose quelques belles interprétations de ritournelles populaires en URSS dans les années 30/40, à l’instar de Valenki au répertoire de Lidia Rouslanova, certaines étant chantées sur la scène du théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa. De plus, quelques extraits de films d’époque sont montrés (je ne les ai pas identifiés, ma connaissance du cinéma soviétique est très limitée), ainsi que des affiches de bobines probablement jamais diffusées en occident.

En conclusion, à part la fin qui aurait pu être plus surprenante et intense sur le plan dramatique, c’est une production de haut niveau, avec un casting impressionnant, remarquable tant sur le plan narratif que formel. Refrain connu concernant les séries d’Europe de l’est (entre autres): on regrette qu’un DVD avec des sous-titres français ne soit pas disponible (cependant, on peut trouver sur le web un sous-titrage en anglais approximatif), d’autant plus que l’on est en présence d’un des fleurons de la production télévisuelle russe contemporaine.

Ci-dessous, une vidéo de la chanson « By the black sea » (U Chernogo Morya) de Leonid Utyosov, diffusée sur gramophone.

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