De Zaak Menten / The Body Collector (Pays-Bas, 2016)

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Comme dernièrement les médias ont évoqué le procès de Klaus Barbie, il y a 30 ans, j’ai pensé qu’il n’était peut-être pas inutile de consacrer un article à cette minisérie néerlandaise, disponible depuis peu avec des sous-titres anglais, à propos du parcours du businessman et criminel de guerre Pieter Nicolaas Menten et du journaliste qui l’a longuement traqué, Hans Knoop. En 3 épisodes de 45 minutes environ, diffusée par la chaîne batave Omroep Max, il s’agit d’une restitution précise des faits, à peine romancée. Le fait de proposer des fictions qui collent étroitement à la réalité est très tendance dans ce pays, qui a proposé dernièrement des miniséries telles que Land Van Lubbers, biopic d’un ancien premier ministre catholique, ou encore De prooi, histoire de l’ascension et de la chute du banquier Rijkman Groenink, directeur de la banque ABN AMRO. De Zaak Menten, réalisé par Tim Oliehoek, est l’adaptation par Jan Harm Dekker et Robert Jan Overeem d’un récit écrit par Hans Knoop qui fit sensation lors de sa publication en 1977.

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La narration navigue entre les années 70, la fin des années 30 et la deuxième guerre mondiale, chaque flashback apportant de nouveaux élément, le plus souvent à charge pour Pieter Menten, éclairant peu à peu les divers aspects de sa personnalité complexe. La réalisation est classique, mais il est à noter que la série parvient bien à restituer les seventies, grâce à des décors très soignés et au traitement de l’image, lui donnant une patine rétro rappelant l’esthétique des films de cette époque. Cette impression d’être transporté dans le temps est renforcée non seulement par les extraits de reportages télévisés et les gros titres des journaux datant de cette période qui émaillent les épisodes, mais aussi par la bande musicale comprenant des extraits de chansons à succès: Dynamite du groupe Mud, Lost in France de Bonnie Tyler, No More Heroes de The Stranglers (pionniers du punk rock) ou encore Time in a Bottle de Jim Croce. Quant à la ritournelle du générique, il s’agit du thème de la série Baretta, interprété par Sammy Davis jr.

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Lors du premier épisode, Hans Knoop, le rédacteur en chef du quotidien De Telegraaf (joué par Guy Clemens) s’implique personnellement dans la traque de l’ancien nazi après avoir reçu un appel d’un journaliste Israélien, Chaviv Kanaan, accusant Menten d’être responsable de l’exécution de beaucoup de juifs (dont des membres de la famille de Chaviv) dans des villages de la Pologne occupée. Le reporter hébreu réagit après avoir vu au JT un sujet à propos de la vente aux enchères d’une partie de la collection d’art du richissime businessman, qu’il sait être le fruit de la spoliation des biens des juifs, transférés illégalement vers les Pays-Bas par wagons entiers. Hans Knoop, né pendant la seconde guerre mondiale dans une famille juive, vécut le conflit dans la crainte d’être déporté et, par la suite, devint correspondant de presse à Tel-Aviv, puis reporter au Nieuw Israëlietisch Weekblad. Son passé explique sa motivation à voire Menten traduit en justice, son acharnement à rechercher des preuves de ses crimes. Mais la minisérie n’aborde pas en détail son background et se contente de le présenter comme un journaliste intrépide et intègre, soucieux de voir la vérité éclater au grand jour.

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La première rencontre entre Menten (incarné par Aus Greidanus) et Hans Knoop, lors d’une visite par ce dernier de la luxueuse propriété de l’homme d’affaires (comprenant la plus grande piscine privée d’Europe et une vaste collection de tableaux de l’époque romantique), est presque amicale. Menten affirme qu’il a aidé des juifs pendant la guerre et qu’il a des preuves de ce qu’il avance. Il est très conciliant et va jusqu’à proposer d’effectuer un don substantiel en faveur de la fondation Simon-Wiesenthal. Mais, lorsque Knoop poursuit ses recherches, épluchant patiemment les archives de la presse en vue d’écrire des articles accusateurs, Menten tente dans un premier temps de l’amadouer en achetant son silence, puis constatant son indifférence vis à vis de l’argent, cherche à l’intimider en le menaçant de représailles juridiques. Pour le businessman, la meilleure défense est l’attaque: il a déjà demandé des dédommagements pour les objets d’art qui lui ont été volés (1 million de florins réclamés à l’Allemagne et 600000 aux Pays-Bas) et n’a pas hésité à proférer des accusations à l’encontre d’un juge qui l’avait condamné après la guerre pour avoir porté un uniforme allemand.

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Cependant, on n’a jamais l’impression qu’Hans Knoop est en danger, les seuls individus qui s »opposent à son enquête sont des membres de sa rédaction, dont certains publient des articles favorables à Menten, selon eux dans un souci d’équité journalistique, mais sans doute pour de basses raisons de rivalité professionnelle. Heureusement, Hans peut compter sur le soutien indéfectible de son épouse Betty (Noortje Herlaar), très compréhensive face aux absences répétées de son mari qui parcourt l’Europe inlassablement en quête de preuves. Le journaliste est secondé par un détective privé et par un caméraman, Gijs Jongstra (Rein Hofman) qui finira par le trahir en témoignant à la décharge de Menten lors de son procès (contre une importante somme d’argent). Il rencontre le frère de Pieter, Dirk Menten (Hans Croiset) qui vit en France, sur la Riviera: cet homme âgé, qui fut autrefois membre de l’équipe olympique néerlandaise de waterpolo, vit paisiblement en exil, après avoir été condamné pour avoir profité financièrement des spoliations des nazis. Il se montre de prime abord réticent à vider son sac devant le journaliste, mais finit par s’y résoudre.

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Il faut dire que les relations entre les deux frères sont exécrables: Pieter va jusqu’à accuser Dirk d’avoir été présent lors des exécutions en Pologne qui lui sont reprochées, alors que lui-même n’y aurait pas été mêlé. Le témoignage de Dirk ainsi que ceux récoltés auprès de témoins lors d’un voyage d’Hans Knoop en URSS, où il assiste aux fouilles d’un charnier dans la région de Lviv, dessinent les contours d’une réalité bien sombre: Pieter Menten est bien responsable des crimes dont on l’accuse. Suite à un conflit de voisinage avec une famille juive, le jeune Menten a commencé à éprouver un fort ressentiment envers les individus de cette confession. Lorsque les soviétiques, à la fin des années 30, ont réquisitionné tous les biens de la demeure cossue des Menten, Pieter a pris la fuite et s’est réfugié à Cracovie. C’est alors qu’il s’est lié d’amitié avec un officier SS, Schönegart (Julian Looman), avec lequel il se livra à partir de 1939 à un trafic lucratif d’objets d’art, soutirés à des juifs pour un prix dérisoire, en profitant d’un rapport de force  nettement en leur faveur.

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Parmi les œuvres qui rentrent alors en possession des nazis, on trouve des toiles de grande valeur signées Raphaël Mengs, Isaac Israëls ou encore Maurycy Gottlieb. La série passe vite sur cette période essentiellement passée par Menten à Lemberg, la plaque tournante du trafic, et préfère évoquer les crimes bien plus graves qu’il commit en tant que membre des SS: son rôle dans le massacre des professeurs polonais de Lviv comme dans les exécutions de Podhorodze (en tout, il fit éliminer près de mille personnes, juives ou non). Quelques scènes rendent compte de l’horreur des tueries: des victimes sommées de se tenir sur une planche où elles sont mitraillées chacune à leur tour, une femme obligée par un SS de garder son regard fixé sur un proche sur le point d’être abattu, une fosse où  s’entassent des condamnés avant d’être canardés par des nazis positionnés en surplomb (une scène pénible qui m’a rappelé l’effroyable attentat du Bataclan). Ce sont de courts passages de la minisérie, mais particulièrement marquants.

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Si Pieter Menten ne semble nullement tiraillé par sa conscience et se trouve conforté dans ses dénégations par sa femme Meta (Carine Crutzen) qui le croit innocent et ne cesse de le clamer, il est aussi la cible d’activistes bien décidés à faire de sa vie un enfer: ceux-ci placardent aux alentours de sa demeure des affiches dénonçant son passé nazi, déposent des oiseaux morts dans sa piscine, le harcèlent en faisant tournoyer sans relâche un avion au dessus de chez lui et vont jusqu’à déclencher un incendie dans sa propriété. Lorsque la menace judiciaire se précise, Menten part précipitamment pour la Suisse (à temps car il a été prévenu de son arrestation imminente par  mystérieux informateur), mais le fugitif finit par être retrouvé. Hans Knoop, de son côté, n’est pas physiquement inquiété mais éprouve des difficultés à faire se mouvoir les rouages de la justice: on lui affirme dans un premier temps que rien ne peut être reproché à Menten sur le sol des Pays-Bas et que les résultats d’une enquête extrajudiciaire ne peuvent pas être utilisés pour déclencher une procédure légale. De plus, la minisérie suggère que certains membres du KVP (Katholieke Volkspartij), le parti au pouvoir, craignaient de voir leur implication pendant la guerre révélée lors d’un procès à l’encontre de Menten et ne souhaitaient pas qu’il ait lieu.

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Le dernier épisode retrace le procès de 1977, où les témoignages accablants pour Menten s’accumulent et qui se solde par une condamnation à 15 ans de prison. Après l’appel de Menten, un second procès a lieu en 1979, où l’habile avocat du businessman montre que lors du procès qui lui a été intenté après la guerre (en 1951), un accord avait été conclu avec le ministre de la justice de l’époque, Leendert Antonie Donker, et que par conséquent l’affaire est close…avant qu’une preuve inattendue découverte par le journaliste provoque enfin la chute de Menten. Ces deux procès riches en rebondissements sont intéressants à suivre, mais l’interprétation des acteurs manque singulièrement de passion.

Le problème est que les créateurs de la minisérie, à l’instar d’ Ecos del desierto présenté sur ce blog il y a quelques semaines, n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre pour traiter un sujet aussi grave, ils ne peuvent se permettre de romancer les faits à loisir. De plus, vu la brièveté du programme, les personnages secondaires restent dépeints sommairement. Surtout, si l’on perçoit bien les racines des motivations d’Hans Knoop, le parcours de Menten pendant les premières années du conflit reste nébuleux: comment un trafiquant d’art sans scrupules est-il devenu en aussi peu de temps un bourreau à la solde de la barbarie nazi? Quels sont les ressorts de sa haine mortelle envers les juifs? On termine donc le visionnage de la minisérie en ressentant une légère insatisfaction,  avec l’impression de n’avoir pas en main toutes les pièces du puzzle, même si De Zaak Menten, mené sans temps morts, examine avec sérieux un passé dramatique qu’il est louable d’évoquer aujourd’hui encore, pour perpétuer sa mémoire parmi les jeunes générations.

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Tuko Macho (Kenya, 2016)

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A nouveau une destination inédite sur Tant de saisons: le Kenya, avec une websérie originale qui m’a captivé. En 12 épisodes de durée variable (jamais plus de 25 minutes), c’est une création de Jim Chuchu, en collaboration avec un collectif d’artistes kényans d’avant-garde, The Nest (surtout connu pour un film rassemblant les témoignages de membres de la communauté LGBT, Stories of Our Lives et auteur cette année d’un curieux court métrage à regarder équipé d’un casque de  réalité virtuelle, Let This Be a Warning, un récit de SF où un équipage composé exclusivement d’africains quitte la Terre pour aller coloniser une planète éloignée). Tuko Macho (un titre que l’on peut traduire par « nous sommes en alerte ») nous montre le côté sombre de la capitale Nairobi, la violence qui sévit dans les quartiers déshérités, les inégalités sociales criantes aggravées par l’impunité dont jouissent les plus puissants, à travers l’histoire d’un groupe clandestin de justiciers commettant des kidnappings de personnes au comportement moralement répréhensible, avant de les soumettre à la vindicte des réseaux sociaux.

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Cette organisation terroriste observe la ville de Nairobi grâce aux nombreuses caméras de surveillance présentes dans les rues, des enregistrements vidéo en continu auxquels ils ont accès depuis qu’ils sont parvenus à pirater le système informatique mis en place par les autorités. Le leader de ces rebelles est Jonah, alias Biko (Tim King’oo), un individu déterminé, voire jusqu’au-boutiste, qui semble mû autant par un désir de justice que par une soif de vengeance. Au fil des épisodes, des flashbacks dévoilent par fragments son passé: il fut membre d’une unité de l’armée (KDF, Kenya Defense Forces) chargée de convoyer des paquets de bulletins de vote avant une élection, à cette occasion il s’est aperçu que lesdits bulletins étaient marqués, indication flagrante d’une fraude électorale de grande ampleur. Alors que son ami Stevo (Paul Ogola), également militaire, souhaite ne rien révéler pour protéger sa corporation, Biko décide de devenir un lanceur d’alerte, avec l’aide d’une journaliste, Bertha Yego (Millicent Ogutu), mais sa dénonciation se révèle sans effet, les tricheurs restent aux postes de responsabilité. Pire, il doit quitter l’armée et peine à trouver un emploi, partout on le montre du doigt et le traite de balance. Il est gagné par un sentiment amer de désillusion et d’injustice.

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Après avoir été séquestré par Bernadette Kadhu (Marianne Nungo), une femme politique cruelle en poste au ministère de l’intérieur, Biko est battu et torturé avant d’être jeté inconscient dans un cours d’eau. Heureusement, avant de périr noyé, il est recueilli à temps par une bande de marginaux, avec à sa tête Mwarabu (Njambi Kolkai), une jeune femme qui vit dans un repaire discret, entourée de laissés-pour-compte qui survivent grâce à de petits larcins. On ne sait pas grand chose de Mwarabu, qui reste un personnage mystérieux, on ne voit pas bien ce qui la motive pour seconder Biko dans ses actions de vigilantisme. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est plus modérée que lui, elle finit par prendre ses distances avec ses positions extrêmes, elle ne perçoit pas toujours la justification morale de ses actes et est surtout préoccupée par la sécurité des siens, leur imposant un long couvre-feu en les confinant au QG secret du groupe. Il est vrai que Biko prend de plus en plus de risques, allant jusqu’à planifier  l’enlèvement de Bernadette Kadhu, agissant ainsi par désir de vengeance personnelle, tout en affirmant être guidé par une impérieuse volonté de justice sociale.

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La première victime des Tuko Macho est Charlo, un malfrat de seconde zone qui pratique le carjacking, sévissant habituellement de nuit, avec une rare férocité envers ses cibles. Il est enlevé avant d’être attaché à une chaise électrique. Biko diffuse ensuite sur le net une vidéo le montrant à sa merci où il précise d’une voix camouflée en off les faits qui lui sont reprochés, avant d’inviter les utilisateurs des réseaux sociaux à voter pour ou contre sa condamnation à mort (je précise en passant qu’au Kenya, la peine de mort est inscrite dans la législation du pays, mais les autorités n’ont procédé à aucune exécution depuis longtemps). Si Charlo est jugé non coupable par les votants anonymes, il est relâché séance tenante. Dans le cas contraire, son exécution est immédiate. Il n’y a pas de demi-mesure, de peine intermédiaire. On voit bien que Biko a ressenti durement l’injustice de la société envers lui, le fait que les plus roués ou les plus puissants peuvent sévir en toute impunité lui est insupportable. Le personnage est ambivalent: il veut redonner le pouvoir au peuple, mais vu sous un autre angle, ses kidnappings peuvent être perçus comme de la pure vendetta, témoignent peut-être de sa propre volonté de puissance, à moins qu’il s’agisse surtout d’un défi orgueilleux lancé au système judiciaire qui l’a jadis profondément déçu.

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A la suite de Charlo, c’est une missionnaire évangélique, le pasteur Kangai, qui est enlevée et subit le même traitement, avec verdict des internautes: elle est accusée d’avoir causé un accident de la route mortel avant de prendre la fuite et d’avoir par la suite acheté le silence des témoins. Puis c’est au tour d’un officier municipal, surnommé Big Show, un homme qui abuse de son autorité pour obtenir des passe-droits et intimide la population de Nairobi quotidiennement. Biko permet à toutes les personnes que Big Show a humilié de trouver dans sa condamnation par la multitude un exutoire, un soulagement immédiat. Mais avec sa victime suivante, il dépasse les bornes: il kidnappe un chauffard pris en flagrant délit de vitesse excessive dans les rues de Nairobi, sous l’œil des caméras de surveillance. Il propose aux utilisateurs des réseaux sociaux la même alternative, pour une simple infraction (pouvant certes conduire à des conséquences dramatiques dans les rues bondées de la capitale) le malheureux peut être passible de mort. En refusant une gradation des peines, en ne faisant pas la distinction entre grande et petite criminalité, ne montre-t-il pas que ses motivations ne sont pas aussi pures qu’il le prétend, n’est-il pas en train d’instaurer la terreur, ne glisse-t-on pas vers un monde orwellien où les masses anonymes exerceraient une justice impitoyable?

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Un détective des services de police se lance à la poursuite des terroristes: Salat (joué par Ibrahim Muchemi). Avec son équipe, il cherche à localiser le lieu où sont basés les ravisseurs, en examinant les détails du décor dépouillé des vidéos postées par les terroristes, il arrive à circonscrire la zone. Il parvient aussi à identifier une des membres du groupe, la jeune et inexpérimentée Hena (Kelly Gichohi), surprise en train de jeter un regard en direction d’une caméra. S’engage alors un contre la montre pour la retrouver à temps et empêcher de nouvelles victimes. Il tente aussi d’intimider ceux qui participent aux votes macabres en laissant entendre que ses services sont capables de déterminer leur identité.

Salat est un personnage attachant, il veut arrêter les criminels mais comprend dans une certaine mesure leurs motivations, étant témoin chaque jour de la corruption qui gangrène la société, à commencer par la hiérarchie policière. Il conçoit que les Tuko Macho, discrètement neutralisés, peuvent constituer une épée de Damoclès pour la population, incitant les humbles comme les puissants à respecter la loi et les autres citoyens. Salat est un solitaire, mais il se confie volontiers à son amie, une prostituée du nom de Nikki, qui bien que vivant dans la marge (la prostitution est illégale au Kenya), a plus d’affinités avec lui que ses collègues et constitue pour le flic une source de réconfort. Nikki, victime potentielle de violences, n’est cependant pas rassurée par l’existence des Tuko Macho, car elle ne perçoit pas clairement les contours de leur conception moralisatrice de la justice.

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Le scénario de la websérie est très bien agencé, avec quelques rebondissements inattendus dans les derniers épisodes. La narration alterne entre le présent et des flashbacks montrant le parcours de Biko, expliquant ainsi pourquoi il est devenu un justicier sans merci. La série est de plus entrecoupée d’extraits de programmes télévisés, interviews, micro-trottoirs ou JT, montrant l’effervescence provoquée dans toutes les strates de la société par les terroristes, les débats qu’ils engendrent au sein de la population. Il convient de souligner la qualité de la réalisation, qui a une patte particulière: des décors assez froids et dénudés; de longs plans fixes mettant en valeur les dialogues entre protagonistes; des scènes violentes illustrées par une musique anxiogène, où viennent s’interposer des images fugitives, apparaissant par flashs et renforçant l’atmosphère poisseuse de la fiction; des plans de caméra parfois peu orthodoxes, où les acteurs sont cadrés très haut, en plan large et sont cantonnés au bas de l’image. J’ai eu le sentiment que la mise en scène était très étudiée, conçue pour signifier un sentiment d’oppression et de déshumanisation.

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Tuko Macho ancre son intrigue dans la triste réalité d’une capitale kényane surnommée ironiquement « Nairobbery », où l’insécurité est flagrante, les vols et extorsions fréquents, tout comme les règlements de compte sanglants entre malfrats. L’État donne le mauvais exemple, les violences policières sont monnaie courante, les affaires impliquant des personnes haut placées se sont multipliées récemment (notamment les scandales « Anglo-Leasing » et « Goldenberg », qui défrayèrent la chronique il y a quelques années), le président Uhuru Kenyatta en personne a été suspecté d’avoir trempé dans des exactions post-électorales et a fait l’objet d’une procédure du TPI (qui a fini par abandonner les charges à son encontre, malgré des soupçons de pressions exercées sur les témoins). Il est certain que le programme Kenya Vision 2030 présenté en 2008 pour le développement à moyen terme de l’économie kényane dans un environnement sécurisé semble dans ce contexte troublé avoir des objectifs bien optimistes.

La série multiplie les allusions à l’actualité politique et sociale, incluant même des extraits d’un documentaire, Kanjo Kingdom, réalisé par des journalistes d’investigation ayant enquêté sur des délits d’extorsion de fonds pratiqués par des askaris (nom donné aux forces de sécurité, en référence au nom que portèrent les troupes indigènes des empires coloniaux européens). Le souci d’authenticité se retrouve aussi dans la langue employée par les protagonistes, le dialecte sheng, mélange de swahili, d’anglais et de créole. Tous ces éléments contribuent à rendre floue pour le spectateur la frontière entre réalité et fiction, à se demander dans quelle mesure  ce qui nous est montré reflète bien des faits avérés dans toute leur noirceur.

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La websérie est spécialement intéressante de par l’ambiguïté morale qui caractérise les protagonistes. Elle suscite la réflexion sur une forme de justice alternative, qui se veut plus pure mais est foncièrement manichéenne, incitant les votants à une sanction sans nuances, instinctive, débarrassée certes des scories d’un système corrompu, mais se privant aussi des subtilités d’un jugement argumenté et équitable. Tuko Macho invite à s’interroger sur les usages actuels des réseaux sociaux, sur leurs dérives possibles. Un thème qui rejoint celui du dernier épisode de la troisième saison de Black Mirror, une série britannique qui explore les sombres perspectives que laisse entrevoir le progrès technique.  L’épisode s’intitule Hated in the Nation: l’intrigue, complexe, implique une organisation qui propose aux internautes de voter sur Twitter pour l’élimination d’une personnalité médiatique de leur choix, avant de l’assassiner au moyen d’un essaim d’abeilles mécaniques téléguidées. Vous voyez que les deux histoires, diffusées la même année, ont d’évidentes similitudes. En définitive, Tuko Macho pointe habilement les carences du vigilantisme comme substitut à la justice institutionnelle ainsi que le danger d’exploiter les réseaux sociaux à mauvais escient, en donnant aux internautes l’illusion d’un pouvoir sans restrictions, leur offrant essentiellement des alternatives simplistes. Pour conclure, on a là une fiction intelligente sur le fond, aboutie sur la forme, à découvrir avec des sous-titres anglais sur le site du collectif  The Nest.

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Tutti Frutti (Grande-Bretagne, 1987)

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En faisant l’inventaire de ma vidéothèque, j’ai retrouvé cette minisérie de BBC Scotland, rarement rediffusée outre-Manche mais qui reste un programme culte du fait de l’excellence de son casting et de ses dialogues mémorables. En 6 épisodes de près d’une heure, il s’agit de la création télévisuelle la plus fameuse de John Byrne (également auteur au théâtre de The Slab Boys Trilogy, un ensemble de pièces mettant en scène des ouvriers d’une manufacture de tapis chargés de la teinte des tissus, dont j’ai pu voir dans les années 90 une adaptation cinématographique assez réussie). Tutti Frutti, réalisé par Tony Smith, raconte la tournée chaotique d’un groupe de rock’n’roll mythique, les Majestics, à l’occasion de leur jubilé d’argent (les 25 ans de la formation), alors que leur leader, Big Jazza McGlone, vient de disparaître dans un accident de voiture (après avoir percuté violemment, en état d’ébriété, un abribus) et doit au dernier moment être remplacé au pied levé par son frère Danny (incarné par Robbie Coltrane). Bien vite, ce dernier s’aperçoit que les relations au sein du groupe sont mouvementées, les conflits entre les fortes personnalités qui le composent étant fréquents.

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Le premier épisode débute par l’enterrement de Big Jazza, où les membres survivants des Majestics se livrent à une belle interprétation a capella de Three Steps to Heaven, d’Eddie Cochran (lui-même mort dans un accident de voiture peu après l’enregistrement de cette chanson). C’est l’un des points forts de la série, qui propose par la suite d’autres performances a capella de titres bien connus tels que Baby I Don’t Care (Elvis Presley), All I Have To Do Is Dream (The Everly Brothers) ou encore une version quelque peu lymphatique d’Only The Lonely (Roy Orbison).

Le frère de la victime, Danny, est présent aux funérailles. Constatant sa ressemblance physique avec le leader disparu, le manager du groupe, Eddie Clockerty (Richard Wilson, qui deviendra par la suite célèbre pour son interprétation de l’inénarrable Victor Meldrew dans One Foot in the Grave), le persuade de remplacer Big Jazza. Eddie est un personnage comique, obsédé par le profit (il tient une boutique d’articles pour amateurs de rock où il vend toutes sortes de produits dérivés, comme des mugs ou des teeshirts à l’effigie des Majestics) et dont la culture musicale laisse pour le moins à désirer. Sa secrétaire, miss Janice Toner (Katy Murphy), dotée d’un sens de la répartie à toute épreuve et qui, face à ses exigences, n’hésite pas à lui tenir tête, même si elle passe plus de temps à se limer les ongles qu’à travailler, est le personnage secondaire le plus marquant de la série. 

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Tout juste revenu de New York, Danny retrouve dans un bar, où elle exerce la profession de serveuse, une ancienne camarade de classe, Suzi Kettles (Emma Thompson), qui va bientôt faire partie du groupe en tant que chanteuse et guitariste. Suzi est une fille indépendante, qui vit seule mais est depuis peu séparée d’un mari violent, un dentiste sadique. Danny tente difficilement de la séduire, tandis qu’il loge chez elle à titre provisoire, dormant dans un lit de fortune, une baignoire. Apprenant les mauvais traitements que lui a infligé son mari, il n’hésite pas à se pointer à son cabinet dentaire pour lui refaire le portrait à coups de fraise électrique. Sous une apparence un peu balourde, ce rocker est un grand sensible, loyal envers ses amis les plus proches et prêt à les soutenir au moindre pépin. Heureusement pour lui qu’il a bon caractère, car la tournée n’est pas une sinécure. Le groupe se produit dans les salles des fêtes miteuses des villages perdus de la campagne écossaise et cohabiter quotidiennement avec les divers éléments des Majestics n’est pas toujours facile. Si Fud O’Donnell (Jake d’Arcy), le guitariste d’appoint, est le plus effacé et le membre de la bande qui fait le plus preuve de  responsabilité (marié et jeune papa, il doit concilier vie d’artiste et vie de famille), les deux autres sont bruts de décoffrage.

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Bomber MacAteer, le batteur (joué par Stuart McGugan) est un type baraqué et hautement susceptible. Il s’emporte à la moindre remarque et va parfois jusqu’au pugilat. Tout objet qu’il trouve à portée de main lors de ses crises de colère risque de subir ses foudres, même s’il s’agit d’un précieux instrument pour le groupe (ainsi, une scène montre une guitare électrique fichée dans une plate bande après avoir été lancée à travers une vitre volant en éclats). Mais Bomber est aussi la mémoire des Majestics, il est capable d’évoquer avec précision chacun des concerts de la bande ayant eu lieu au fil des décennies.

Vincent Diver, le virtuose de la guitare incarné par Maurice Roëves, a un look très typé de star américaine du rock des années 50, fringué d’un Perfecto et de bretelles aux couleurs du drapeau des USA. C’est l’une des figures centrales de la série, un personnage borderline, qui mène une vie de patachon et est porté sur la bouteille. Vincent vit une véritable descente aux enfers au fil des épisodes, il est poursuivi par la malchance et a bien du mal à gérer une vie sentimentale compliquée.

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Diver est marié mais a une petite amie, Glenna (Fiona Chalmers), qui prétend être enceinte de lui et le poursuit à travers les étapes de la tournée. C’est une fille possessive, avec des tendances suicidaires, mais à laquelle il est très attaché. Lors d’une interview réalisée dans les studios d’une petite station de radio, Vincent et Bomber sont questionnés par une auditrice qui s’avère être l’enfant caché qu’il eut, à son insu, avec une admiratrice, lors d’une passade survenue en 1964, suite à un concert. Devenue une jeune femme névrosée et instable, elle retrouve Vincent et le poignarde, ce dernier ne devant sa survie qu’à l’épaisseur du pull de laine qu’il porte, un vêtement amoureusement confectionné par Glenna. Le rocker subit au fil des épisodes maintes déconvenues, pour finir dans une déchéance physique et morale dont il ne se relèvera pas. Sa désespérance est mise en évidence dans une scène mémorable où on le voit à genoux et en larmes devant les téléviseurs d’une devanture de magasin diffusant des images de sa gloire passée de vedette des Majestics.

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Vincent est un écorché au caractère trop impulsif pour traverser l’existence sans heurts et son destin tragique donne une tonalité assez noire à l’intrigue de la minisérie, même si bien des péripéties relèvent de la pure comédie. Si le mélange des genres est ici réussi, on le doit à l’interprétation sans faille des acteurs principaux, qui parviennent à rendre crédibles les protagonistes du récit, jouant avec naturel des dialogues très écrits, où fusent les répliques cocasses. Le langage est certes parfois difficile à saisir, car truffé d’expressions typiquement écossaises, mais grâce aux sous-titres en anglais, on arrive à comprendre l’essentiel, même si certaines références culturelles spécifiques à cette région peuvent nous échapper. D’autre part, l’histoire progresse parfois bien lentement, il y a des longueurs, en particulier dans le premier épisode où l’on suit une visite par Danny et Suzi du bâtiment de la Burrell Collection, fameuse galerie d’art de Glasgow. Une séquence interminable, qui permet cependant de voir la plupart des œuvres exposées. D’autres scènes, où Danny confie ses états d’âme à Dennis (Ron Donache), le chauffeur et accessoiriste du groupe, peuvent aussi paraître longuettes et redondantes.

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Mais la minisérie offre quelques rebondissements mémorables. Par exemple, lorsque le van du groupe percute le véhicule du manager, un accident improbable au croisement de routes de campagne désertes qui contraint Eddie, Janice et Vincent à passer une nuit à la belle étoile, en attendant des secours près de leur véhicule en carafe qui a pris feu. Ou encore la séance d’enregistrement en studio d’un nouveau disque des Majestics, où s’invitent un quartet de saxophonistes de jazz et un trio d’accordéonistes interprétant à leur façon des standards du rock. On peut aussi évoquer les passages où les rockers pètent les plombs, comme lorsque Vincent, fou de colère, défonce la porte du bureau d’Eddie à coups de tête, s’ouvrant le crâne, ou bien quand les Majestics  se livrent à une féroce bataille lors d’une répétition sur la scène du Pavilion Theatre de Glasgow. Cependant, ce qui reste en mémoire, plus encore que les vies agitées de ces artistes ingérables voire destroy, ce sont les nombreuses interprétations de standards du rock’n’roll qui émaillent la série.

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Les titres se succèdent, interprétés par le groupe, diffusés par un tourne disque ou un poste de radio: That’s All Right (Mama) d’Elvis Presley; Promised Land, No Particular place to go et Almost Grown de Chuck Berry; Put Your Sweet Lips Closer to the Phone et He’ll Have to Go de Jim Reeves; That’ll Be the Day (Buddy Holly); Bye Bye Love (les Everly Brothers); Rockin’ Through the Rye (Bill Haley et les Comets); Tutti Frutti et Rip It Up de Little Richard; Love Is Strange de Bo Diddley (une chanson que l’on retrouve dans la minisérie de Dennis Potter, Lipstick on Your Collar); You’re Sixteen de Johnny Burnette; At the Hop de Danny and The Juniors…et la liste n’est pas exhaustive. On trouve aussi dans les dialogues des références à des groupes oubliés comme The Honeycombs, Billy J. Kramer and the Dakotas ou le duo the Allisons, une allusion à Gene Pitney, interprète de 24 Hours from Tulsa et à un obscur morceau humoristique, Splish Splash. D’autres styles musicaux font une brève apparition, comme la country avec une interprétation de Love Hurts de Felice et Boudleaux Bryant et même de la musique folklorique, représentée dans la série par les Tartan Lads, vêtus de leur kilt traditionnel.

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Quelques années plus tard, John Byrne a tenté de renouveler le succès de Tutti Frutti avec une autre série en 6 épisodes, Your Cheatin’ Heart, qui s’intéressait cette fois à la scène musicale country d’Aberdeen. Le titre fait référence à une chanson de Hank Williams datant de 1952. On retrouve dans cette série une certaine nostalgie, les souvenirs musicaux de la jeunesse de l’auteur au travers des nombreux morceaux qui jalonnent les épisodes. Si le casting est toujours de premier ordre (on retrouve par exemple Katy Murphy, dans le rôle d’une chauffeuse de taxi et membre à ses heures d’un duo de country western) et les dialogues léchés (bien que souvent plus impénétrables que ceux de Tutti Frutti), le scénario, où survient un meurtre crapuleux, des règlements de compte sanglants entre malfrats et l’évasion rocambolesque d’un détenu, est un peu confus et se développe de façon décousue. Mais la série, bien qu’inférieure à celle consacrée au rock vintage, mérite d’être vue pour son ambiance déjantée et ses personnages hauts en couleurs, comme son héroïne au caractère bien trempé, Cissie Crouch.

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Tutti Frutti est une minisérie dont le charme réside dans l’attention portée aux détails: les dialogues fourmillent de références culturelles et les relations entre les protagonistes forment l’essentiel de la narration, parfois au détriment de la progression de l’intrigue. Certes, cette histoire aurait pu être racontée en seulement trois ou quatre épisodes, mais suivre les interactions au sein du groupe, les menus faits de leur vie quotidienne, est très plaisant, surtout parce que les acteurs semblent prendre leur pied et incarnent à la perfection leurs personnages.

La série se termine par un climax spectaculaire, le clou de la tournée, un grand concert au Pavilion Theatre durant lequel Vincent projette de se suicider. La fin ouverte laisse au spectateur le soin de supposer une issue à l’intrigue, plus ou moins tragique. Le succès de Tutti Frutti peut d’ailleurs être attribué au juste équilibre trouvé entre le drame et la comédie. A noter enfin la présence sur le DVD édité il y a quelques années (tardivement, à cause d’un problème de droits d’auteur, dû à une scène du premier épisode où Danny interprète une version parodique de Tutti Frutti) de numérisations de croquis de la main de John Byrne, qui permettent de découvrir ses talents de dessinateur caricaturiste. On peut aussi visionner les épisodes en streaming sur le web, si on arrive à décrypter les dialogues sans sous-titrage: à ne pas manquer pour se remémorer les hits légendaires du rock en savourant un programme so scottish.

Il y avait l’embarras du choix pour sélectionner une chanson emblématique de la minisérie. J’ai opté pour No Particular Place to Go de Chuck Berry, que la vidéo ci-dessous vous permet de réécouter.

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O Grande Gonzalez (Brésil, 2015)

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J’aime regarder de temps en temps des petites comédies sans prétention, à condition qu’elles proposent des intrigues bien construites. C’est le cas de O Grande Gonzalez, un whodunit désopilant qui nous plonge dans l’univers des spectacles pour enfants, avec ses clowns et autres prestidigitateurs. Les 10 épisodes d’une trentaine de minutes sont visibles sur des sites de streaming  (des sous-titres anglais et espagnols sont disponibles). La minisérie est une création de Porta dos Fundos, une web TV inventive dont le logo en forme de pictogramme peut faire penser aux geeks à celui du jeu vidéo Portal 2. C’est une comédie policière un brin loufoque et excentrique, qui connut un certain succès aussi bien sur internet que lors de sa diffusion sur Fox Brasil en novembre 2015. Créée par Ian SBF (diminutif d’un nom à rallonge dont je vous fait grâce) et Gregorio Duvivier (apparemment sans lien de parenté avec Julien Duvivier), c’est une série à petit budget mais qui bénéficie d’un scénario non linéaire. La musique du générique est immédiatement reconnaissable: c’est un tube de Queen, A Kind of Magic.

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Porta dos Fundos a été fondé par des scénaristes et comédiens ayant travaillé pour Globo et qui ont créés cette structure pour avoir une plus grande liberté d’expression. Leurs nombreux sketches, au ton volontiers caustique et qui ne font pas dans la dentelle, dénonçant sans détour les maux de la société brésiliennes, leur valurent une grande popularité sur le web et l’inimitié de certains corps de métiers, cibles de prédilection de leurs gags (comme la police ou les ecclésiastiques). Cette minisérie, cependant, ne fait pas montre d’un humour particulièrement offensant, juste un peu leste par moments. L’intrigue est dans la lignée des romans policiers d’énigme classiques. Lors d’une fête d’anniversaire pour enfants, le magicien Gonzalez (Luis Lobianco), meurt noyé en effectuant un tour périlleux devant un parterre de gamins, inspiré d’un célèbre numéro d’Harry Houdini, la cellule de torture chinoise, consistant à plonger menotté dans un aquarium rempli à ras bord et à se défaire au plus vite de ses liens. Les premières constatations suggèrent qu’il ne s’agirait pas d’un simple accident, mais d’un meurtre perpétré en usant d’un mystérieux stratagème pour rendre le procédé du prestidigitateur pour s’évader inopérant.

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L’enquête est menée par un duo de flics, dont l’un est instable émotionnellement, sujet à des crises de larmes imprévisibles (Lucimar, joué par Antonio Tabet), tandis que l’autre a un passé insolite, ayant eu autrefois pour mission de s’infiltrer dans l’entourage d’un gros bonnet de la pègre, travesti en femme pulpeuse adepte des jeux sadomasochistes (Wagner, incarné par Joao Vicente de Castro). La paire a une fâcheuse tendance à se chamailler à tous propos, mais conduit consciencieusement les interrogatoires des suspects, convoqués un par un au commissariat. Le récit comporte nombre de flashbacks, reconstituant par fragments les évènements de la journée fatidique. Chaque témoignage apporte de nouveaux indices, ainsi que la vision subjective des faits tels qu’ils furent vécus par les différents protagonistes. On retrouve donc dans chaque épisode les mêmes scènes, considérées sous un éclairage différent, comme ce fut le cas dans la minisérie néerlandaise De geheimen van Barslet ou encore dans Forestillinger, une production danoise (deux fictions certes bien plus ambitieuses que celle-ci). La construction éclatée de l’intrigue permet de multiplier les coups de théâtre…et d’embrouiller le spectateur, perdu dans les méandres d’une histoire touffue.

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Les détectives découvrent rapidement que Gonzalez avait le chic pour se faire des ennemis. Il était en conflit avec la famille coréenne qui le logeait, leur devant des arriérés de loyer. Peu avant sa mort, il a eu une altercation avec le clown Romulo (Fabio Porchat), un individu vénal qui a la manie de racketter les artistes qu’il côtoie, leur demandant de verser de l’argent dans une prétendue cagnotte commune. Le clown lui a de plus joué un tour pendable, remplaçant une colombe (devant lors d’un tour se matérialiser dans une cage) par un lapin blanc, causant la panique parmi les jeunes spectateurs lorsque le magicien envoie dans leur direction l’animal, croyant leur lancer un volatile. A la suite du clown, une brochette de suspects tous plus barrés les uns que les autres défilent devant les enquêteurs. A commencer par le grand rival de Gonzalez, le magicien Gerardi (joué par Gregorio Duvivier), qui prétend que le défunt lui a dérobé sa propre cellule de torture chinoise et lui fait une concurrence déloyale.

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Gerardi évoque son passé commun avec Gonzalez: leur rencontre alors que ce dernier, comédien raté, multipliait les stand-up devant un public peu sensible à son humour de bas étage, leur éphémère collaboration lorsqu’ils formèrent un duo de danseurs de smurfs essayant en vain de se synchroniser lors de leurs prestations, le refus de Gonzalez de devenir son assistant et d’apprendre la magie à ses côtés. Gerardi ne lui a pas pardonné d’avoir diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo embarrassante le montrant plongé dans un aquarium lors de son numéro fétiche, juste au moment où il perd son slip de bain, révélant son anatomie à travers la paroi transparente.  Autre élément qui renforce les suspicions le concernant, le fait que Gerardi, un vrai chaud lapin qui ne manque pas une occasion de sortir sa baguette magique, aurait eu une liaison avec Vanessa (Thati Lopes), la bimbo assistante de Gonzalez et petite amie de celui-ci (une fille sans complexes qui ose tout, y compris effectuer un numéro de pole dance suggestif devant un public de bambins bouche bée).

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Parmi les autres suspects, on trouve Jurandir, le vendeur de hotdogs paranoïaque, qui aurait par le passé travaillé pour les services secrets et qui à présent voit des conspirations partout. Jurandir soupçonne des truands de vouloir céder du plutonium enrichi à des terroristes, contre une valise de billet, en réalisant la transaction où se déroule la fête et cherche constamment un mystérieux contact porteur d’un message confidentiel. Il y a aussi Antonio, le propriétaire de la maison où a lieu l’anniversaire, un type près de ses sous et au comportement louche (il a été aperçu en train de verser un mystérieux liquide dans le chapeau du magicien). Il y a également un caméraman bodybuildé qui a filmé les différents protagonistes durant les heures ayant précédées le tour fatal et dont la caméra a été dérobée pour enregistrer une scène érotique compromettante. Mais les personnages les plus déjantés sont sans doute les parents ayant organisé la fête d’anniversaire, Rebeca et Camillo.

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Rebeca (jouée par Clarice Falcao) est une épouse volage, dotée d’un appétit sexuel insatiable. A la fête d’anniversaire, elle séduit aussi bien le clown Romulo que Gonzalez. On la soupçonne d’être une veuve noire: son ex-mari, un cuisinier, est mort des suites de blessures multiples au couteau, mais la thèse de l’accident est douteuse. Son mari Camillo est un brave type, mais qui se laisse dominer par sa femme. Il ne veut pas voir ses fréquentes infidélités et se réfugie dans un monde imaginaire en chocolat, occasion pour la série de proposer quelques scènes surréalistes matérialisant le fruit de son imagination fiévreuse (dans l’épisode 8). Avec tous ces personnages baroques, l’histoire est déjà passablement embrouillée, mais l’intervention d’un sosie de Gonzalez vient encore la compliquer. C’est avec lui que le magicien conçût un numéro de téléportation (raté car la différence de corpulence entre les deux était évidente). Son apparition laisse penser à une éventuelle substitution d’identité, mais peut-être est-ce seulement l’une des nombreuses fausses pistes semées par les scénaristes.

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Évidemment, la série ne se prend jamais au sérieux, même les personnages secondaires sont azimutés (à l’instar de l’équipe de techniciens chargée des investigations, qui se trompe de scène de crime et échafaude les théories les plus saugrenues). O Grande Gonzalez est une fiction loufoque, désordonnée, parfois bavarde (les prises de bec entre les détectives, intempestives, tendent à ralentir le rythme de l’intrigue), mais en définitive on est bien devant un whodunit dans les règles de l’art, avec de la misdirection, un faisceau d’indices pouvant permettre au téléspectateur de reconstituer le puzzle et à la fin la résolution de l’énigme devant tous les suspects réunis.

Il n’est pas difficile de deviner comment le magicien a pu trépasser sur scène dans son aquarium (à vrai dire, c’est la seule solution plausible qui m’est venue à l’esprit en suivant l’enquête), mais il est bien plus ardu d’expliquer tous les faits qui se sont déroulés autour de la fête, de les assembler en un tout cohérent. Les explications, fournies dans les dernières minutes par une gamine, se tiennent, révélant une histoire abracadabrantesque relevant de la farce, mais où les détails les plus obscurs prennent un sens nouveau, capillotracté mais logique. Le cliffhanger de la dernière scène laisse entrevoir la possibilité d’une seconde saison. Une suite qui serait bienvenue, car même s’il ne s’agit nullement d’une série indispensable, juste un petit divertissement lorgnant vers la parodie (on pense vaguement aux mystères de Clayton Rawson où figure le grand Merlini), l’entrain avec lequel cette fantaisie débridée est interprétée et l’originalité de la présentation en font une agréable distraction.

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Miris kise na Balkanu / The scent of rain in the Balkans (Serbie, 2010)

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C’est l’adaptation d’un bestseller méconnu en France, un roman historique de Gordana Kuic, l’histoire forte d’une famille juive de Sarajevo entre 1914 et 1945. Réalisée par Ljubisa Samardzic, en 14 épisodes d’environ 50 minutes, c’est une série qui certes ne paie pas de mine: la plupart des scènes sont tournées en intérieur avec un éclairage artificiel de studio télé; une musique discrète et répétitive, omniprésente en fond sonore, illustre de façon uniforme chaque passage du récit, sans être modulée en fonction de la tension dramatique; le maquillage des acteurs est parfois trop voyant, on le voit couler sous la chaleur des projecteurs. Mais malgré les limites de la production et la tonalité quelquefois un peu mièvre, sentimentale, des intrigues, j’ai trouvé la série captivante et l’ambiance balkanique qui y règne non dénuée de charme. Surtout, c’est l’occasion de découvrir une communauté oubliée, les juifs séfarades exilés dans ce qui fut l’Empire austro-hongrois et s’exprimant en ladino (langue mêlant l’espagnol ancien et l’hébreu, à ne pas confondre avec le ladin, langue rhéto-romane helvétique), à  travers une version romancée des souvenirs de jeunesse de la mère de Gordana Kuic.

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La série retrace le parcours des membres de la famille Salom et plus particulièrement des cinq filles  de Léon et Esther: Blanka, Riki, Buka, Nina et Klara. Celles-ci sont tiraillées entre le devoir d’observer les coutumes juives ancestrales et la nécessité de s’intégrer dans la société balkanique de l’époque. La période est tourmentée et la fratrie traverse tant bien que mal les deux conflits mondiaux, les sœurs étant fréquemment contraintes à mener des existences séparées, à vivre dans des villes éloignées les unes des autres selon les caprices du destin et les soubresauts de l’Histoire. Elles ont conscience de leurs origines espagnoles, se souviennent avec douleur de l’expulsion de leurs ancêtres en 1492 et de leur implantation en Bosnie des siècles plus tôt. Chacune des filles a un tempérament bien affirmé et n’hésite pas à outrepasser les conventions de sa communauté, revendiquant ainsi une émancipation en phase avec les mœurs contemporaines. Elles respectent cependant certaines traditions bien ancrées, comme les rites funéraires (ainsi, lorsque leur grand-père meurt lors du premier épisode, elles se réunissent autour de sa tombe et posent chacune une pierre devant la stèle, en hommage au défunt).

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Les premiers épisodes se déroulent en 1914, une année marquée à Sarajevo par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand par Gavrilo Princip: l’évènement est montré brièvement, en insistant sur la panique qui saisit la foule suite aux coups de feu. Par la suite, lors du déclenchement de la guerre, le fils de famille, Atleta (Stefan Buzurovic) est mobilisé. Ce jeune homme au crâne dégarni reste au second plan, ne faisant que quelques apparitions furtives dans la série: on apprend qu’une fois revenu de la guerre, il mène une carrière de journaliste à Zagreb et qu’il épouse une juive ashkénaze, rompant ainsi avec la coutume séfarade des unions intracommunautaires. La série se concentre plutôt sur les personnages féminins. L’aînée, Buka (Tamara Dragicevic), est celle qui connaitra l’existence la plus difficile. Initialement, elle veut épouser un libraire bien plus âgé qu’elle, mais celui-ci repousse ses avances, l’estimant trop jeune pour pouvoir vivre avec un vieux rat de bibliothèque tel que lui. Elle finit par s’unir avec un jeune étudiant en théologie, Danijel Papo, qui lui donne deux fils jumeaux, avant de sombrer dans la démence.

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Danijel avait prévenu Buka que la folie frappe les membres masculins de sa famille depuis des générations. Il est sujet à de violentes crises de colère, développe une obsession pour les livres religieux (particulièrement le Kuzari, un ancien traité de philosophie juive) et finit par être interné à l’asile, laissant son épouse élever seule sa progéniture. Plus tard, lors de la seconde guerre mondiale, ses deux fils sont déportés au camp de concentration de Jasenovac, dont ils ne réchapperont pas. Alors que sa santé est déclinante et qu’elle passe ses journées alitée, sa sœur Nina apprend la terrible nouvelle et ne se résout pas à la lui avouer, de peur que cela ne l’achève. Buka meurt des suites d’une longue maladie en ignorant le triste sort de ses enfants. Les autres protagonistes n’ont heureusement pas une vie aussi tragique, mais tout de même mouvementée. Ainsi, Nina Salom (Kalina Kovacevic), qui a ouvert un salon très chic où elle exerce la profession de chapelière, fréquente la bonne société et est relativement aisée.

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Elle tombe amoureuse d’un certain Skoro, un serbe de religion chrétienne, ce qui provoque un tollé dans sa famille (elle subit les remontrances de tante Nona, la matriarche). Skoro s’engage dans l’armée autrichienne et revient blessé des combats de la première guerre mondiale. Le couple vivra à l’écart des autres membres de la famille Salom, Nina restant en froid avec sa parentèle. De nature indépendante et plutôt individualiste, elle n’hésite cependant pas à aider ses sœurs à subvenir à leurs besoins, leur prodiguant le cas échéant des conseils pour se lancer dans le commerce et ouvrir un salon. C’est malheureusement le personnage le moins développé parmi les cinq filles Salom, moins encore que sa sœur Klara (Marija Vickovic), qui n’est présente que par intermittences dans la série, où l’on suit essentiellement ses démêlés conjugaux.  Elle succombe au charme d’Ivo Valic (Stipe Kostanic), un séducteur sans scrupules, qui très vite la trompe sans vergogne, part s’installer loin d’elle (à Milan) et refuse de lui envoyer l’argent pouvant lui permettre de subsister.

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Ivo se révèle être un individu froid, dépourvu d’empathie et irresponsable: un choix funeste pour Klara, malgré l’assentiment de sa famille pour cette union entre deux juifs séfarades. Délaissée, elle part vivre dans l’actuelle Slovénie, à Škofja Loka. Elle reste un protagoniste secondaire, contrairement à deux de ses sœurs, Riki et Blanka, qui monopolisent la plupart des intrigues. Riki (Aleksandra Bibic) trouve très tôt sa vocation: elle veut devenir danseuse. Dans les premiers épisodes, on la voit improviser des chorégraphies enlevées devant ses proches, lors des repas de famille. On suit ensuite sa carrière, qui passe par une école de danse à Vienne, les cours du studio Legato à Paris ou encore le prestigieux ballet national de Belgrade. C’est là qu’elle s’éprend du secrétaire général de l’établissement, Milos (Igor Damjanovic). La série nous gratifie de quelques belles prestations sur scène, ainsi que d’une séquence charmante où Riki exécute une danse virevoltante au son des violons lors d’une étape de tournée à Dubrovnik, en extérieur et au milieu d’une volée de pigeons. Mais sa brillante carrière va connaitre un brutal coup d’arrêt, lorsqu’elle s’effondre en plein spectacle, victime des conséquences d’une tuberculose osseuse.

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Riki doit quitter à contrecœur le métier, alors qu’elle projetait d’intégrer le ballet londonien de Sadler Wells. Elle se reconvertit en ouvrant un salon de chapelière à  Belgrade, où elle promène sa silhouette désormais claudicante. Cependant ses pairs ne l’ont pas complètement oubliée: un soir où elle assiste à une représentation du Lac des cygnes, elle reçoit à la fin du spectacle un vibrant hommage de la part de la troupe. L’autre protagoniste prépondérant de la série est Blanka (Mirka Vasiljevic). Au long des épisodes, la narratrice en voix off à la voix chevrotante n’est autre que Blanki âgée. Sa relation avec un jeune homme d’affaires serbe, Marko Korac (Sinisa Ubovic) occupe une place importante dans la fiction. Le couple a un côté glamour et fait l’objet de quelques scènes hautement romantiques. Marko est un businessman prospère, surtout actif dans la communication (il est patron de presse et travaille aussi pour la Paramount). C’est le gendre idéal mais sa famille chrétienne orthodoxe voit d’un mauvais œil sa liaison avec une juive.

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Marko et Riki finissent malgré tout par se marier, selon le rite orthodoxe russe, comprenant l’office du couronnement, où les époux doivent porter des couronnes d’or et d’argent. Blanki est une femme volontaire et dotée d’un fort caractère. Elle a également un don de prémonition, elle est capable de sentir si un être cher vivant à distance est sur le point de mourir. Ainsi, elle réalise avant tout le monde que sa mère est décédée et accourt chez elle pour constater qu’elle vient de passer de vie à trépas. C’est le seul élément vaguement surnaturel de la série. Celle-ci, outre proposer une chronique familiale s’étalant sur des décennies en mettant l’accent sur les relations sentimentales entre les protagonistes, s’attache à évoquer la vie en temps de guerre, surtout lors des derniers épisodes qui traitent de la seconde guerre mondiale dans les Balkans. Les bombardements de Belgrade par la Luftwaffe, forçant la population à se réfugier dans des bunkers, le bref interlude du coup d’État du général Dušan Simović (opposé à une alliance avec les puissances de l’Axe), la prise de pouvoir par les Oustachis et l’instauration de leur régime fasciste forment la toile de fond des destinées de la famille Salom.

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Pendant la guerre, les sœurs doivent faire face à la menace grandissante pesant sur la population juive, elles se résignent à fuir et se trouvent bientôt éparpillées à travers l’Europe. De son côté, Marko voit le journal dont il est propriétaire réquisitionné: avoir une presse libre devient vite illusoire. Il manque une première fois d’être arrêté pour l’assassinat d’un officier qu’il n’a pas commis avant d’être incarcéré pour le simple fait d’avoir épousé une juive. Blanki se démène pour le faire sortir de prison et envisage même de divorcer pour effacer les liens de Marko avec sa famille séfarade. Un ordre transmis par Zagreb (forgé par un faussaire) permet finalement de le libérer (alors que, souffrant de diabète, il a été transféré à l’hôpital) et le couple doit fuir en se munissant de faux papiers. Suite à une proclamation des autorité selon laquelle tous les réfugiés belgradois doivent revenir dans leurs foyers sous peine de voir leurs biens confisqués, Riki a retrouvé son salon intact mais est forcée de se signaler à la police et doit porter en permanence un brassard avec une étoile jaune. On lui demande bientôt de se rendre dans un lieu public pour se faire enregistrer, comme tous les autres juifs, mais une ancienne collègue du ballet de Belgrade la dissuade de s’y rendre, car elle pressent que c’est une rafle qui l’y attend et un aller sans retour pour les camps de la mort.

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La série insiste sur le fait que de simples citoyens se sont comportés avec bravoure et n’ont pas hésité à cacher des juifs, leur sauvant la vie à de multiples reprises. La brutalité du régime des Oustachis est mise en évidence (flicage généralisé, manifestations quotidiennes de xénophobie), mais pas leurs pires exactions (on ne nous montre pas les massacres qu’ils perpétrèrent, ni le cauchemar de l’univers concentrationnaire). Également,  la fiction dénonce les travers de la résistance yougoslave, en particulier des Partizani, mouvement armé d’inspiration communiste commandé par Tito, devenu en 1945 une véritable armée de libération, mais qui se livra alors à des pillages dans les campagnes, faisant preuve de brutalité envers les gens suspectés de collaborer avec l’ennemi. Riki, réfugiée au sein d’un foyer de paysans, un milieu un peu rustre auquel cette citadine a bien des difficultés à s’adapter, est confrontée à l’un de ces bataillon qui, la prenant pour une traitresse, menace de la fusiller sur le champ. Dans une scène où culmine la tension dramatique, elle affronte la situation avec un courage frôlant la témérité.

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En dépit des carences flagrantes de la production, évoquées dans le premier paragraphe, et du caractère fleur bleue de certaines intrigues sentimentales, The scent of rain in the Balkans est loin d’être un programme bas de gamme. Les dialogues sont bien ciselés, la série offre un résumé saisissant de l’histoire des Balkans dans la première moitié du XXe siècle.  Surtout, ce qui lui confère un caractère unique, c’est la description d’une culture séfarade en voie d’extinction, avec ses chants traditionnels ( qui retentissent maintes fois au cours des épisodes, la chanson qui revient le plus souvent étant Adio Querida, une complainte mélancolique aux sonorités hispaniques), ses rituels immuables et ses spécialités gastronomiques (telles le pastel di carne con massa fina, une tarte à l’oignon,  le sogan-dolma, un plat au yaourt typique de la ville de Mostar, ou encore le sungatu, une terrine aux poireaux: autant de mets qui m’étaient inconnus avant ce visionnage).

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Le thème de la mémoire traverse la série, il apparaît nettement que l’important pour la famille Salom est de sauvegarder le souvenir des générations passées: dans un passage trop bref, Blanki et Riki effectuent un pèlerinage en Espagne, sur les traces de leurs ancêtres, visitant les lieux même de leur existence passée et lorsqu’elles visitent, après la guerre, le cimetière où reposent des membres de leur famille depuis des décennies, elles sont peinées de voir les sépultures chamboulées et de ne plus pouvoir identifier les tombes où se recueillir. En définitive, ce qui séduit dans cette fiction, c’est sa valeur de témoignage, le fait qu’elle nous donne un aperçu de l’âme d’une communauté, fragment d’une diaspora juive métissée à la culture des Balkans. J’avoue avoir été tenté, à l’issue du premier épisode, d’arrêter là, n’y voyant qu’une énième fiction patrimoniale à tendance soapesque. Heureusement, la série se révèle être bien plus que ça, l’apport culturel pour le téléspectateur désireux d’en savoir plus sur la mosaïque ethnique yougoslave au XXe siècle étant indéniable.

Vidéo ci-dessous: la chanson du générique de la série, Adio Querida.

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Xin Li Zui / Evil Minds [saison 1] (Chine, 2015)

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Pour la seconde fois en quelques semaines, direction la Chine, avec un thriller produit par IQiyi, un gros site de publication de vidéos en ligne dans ce pays. La websérie, sous-titrée en anglais (par ailleurs, un sous-titrage en français est en cours d’élaboration), comporte dans sa première saison 24 épisodes d’environ une demi-heure chacun. La seconde saison est visible depuis décembre 2016, mais je ne l’ai pas encore regardée (elle a été semble-t-il accueillie moins favorablement que la saison initiale). Evil Minds est l’adaptation des polars à succès de Lei Mi racontant les enquêtes d’un jeune profiler de génie, qui est par ailleurs un doctorant rédigeant une thèse sur la psychologie des criminels violents. Scénarisée par Gu Xiaobai et réalisée par Wu Bai, c’est une série à haute tension où se multiplient les rebondissements spectaculaires.

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La mise en scène est très léchée et contribue à l’atmosphère poisseuse de la fiction, où des serial killers sévissent en donnant libre cours à leurs pulsions macabres, leur folie meurtrière se doublant de talents de manipulateurs propres à égarer la police. La gamme des plans de caméra employée est très variée, avec cependant une prédilection pour les travelings et les vues plongeantes. Les musiques sont appropriées mais manquent un peu de variété, on peut se lasser de leur répétition à chaque épisode. On remarque cependant la présence au générique d’une vieille chanson française des années 30, Sombre dimanche, interprétée par Damia (une ritournelle pour gramophones qui avait la réputation de pousser au suicide ses auditeurs, reprise récemment par Claire Diterzi). Le budget de la série est important (80 millions de yuans pour l’ensemble de cette saison) et cela se voit à l’écran. L’inconvénient d’une création aussi onéreuse est que, même si c’est certainement une nécessité financière pour les producteurs, le placement de produits manque un peu de discrétion, les marques sponsors étant souvent visibles en gros plan, y compris dans les images du générique.

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Le premier épisode permet de se familiariser avec l’enquêteur, Fang Mu (Chen Ruo Xuan), un étudiant solitaire, hanté par le souvenir de ses amis disparus, mais aussi un prodige à l’esprit analytique aiguisé, capable d’intuitions fulgurantes. Il parvient à anticiper les actions du meurtrier en voyant le monde à travers ses yeux injectés de sang, de saisir la logique malsaine derrière ses actes effroyables. C’est un personnage intéressant car il est à la fois fort intellectuellement et fragile sur le plan psychologique, en proie parfois à des crises d’angoisse et à des hallucinations cauchemardesques. Il a une petite amie énigmatique, fuyante, Chen Xi (jouée par Fu Mei), rencontrée durant ses études, qui est atteinte de fréquentes pertes de mémoires (elle est obligée de noter quotidiennement sur des post-it ce qu’elle doit se rappeler le lendemain) et a été très affectée par la disparition de son père, devenu aveugle après s’être sacrifié pour elle (lorsqu’elle subit, étant enfant, un accident terrible, percutée par une voiture, elle a recouvré la vue grâce à un don de cornées de sa part).

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L’étrange relation entre Fang Mu et Chen Xi constitue un des aspects les plus mystérieux de la série, mais un spectateur attentif peut deviner la véritable nature de leurs rapports, avant les explications qui surviennent au cours des derniers épisodes. Cette trame narrative est un peu languissante, mais a le mérite d’humaniser le détective et d’apporter une dimension émotionnelle à une intrigue un peu froide, construite comme une mécanique de précision implacable. Cependant, le flic que Fang Mu seconde, Tai Wei (Wang Long Zheng), a aussi une personnalité torturée et un passé rempli de zones d’ombre. Porté sur la boisson, dépressif, il ne s’est jamais tout à fait remis d’une opération d’infiltration qui s’est mal passée, où il a été obligé de tuer d’une balle dans la tête un innocent, pour prouver sa loyauté envers un baron de la drogue et poursuivre sa mission secrète sans éveiller les soupçons de la pègre. Un traumatisme qui le poursuit sans relâche et explique peut-être son instabilité émotionnelle et son comportement violent envers les suspects les moins coopératifs.

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La saison est divisée en trois parties, relatant trois affaires distinctes. Les épisodes 1 à 6 développent un cas particulièrement sordide, rappelant le mythe du vampirisme. Un serial killer boit le sang de ses victimes (après leur avoir tranché la carotide), en se servant d’un récipient trouvé sur les lieux du crime. Très vite, on soupçonne l’assassin d’être atteint de porphyrie  (une infection sanguine grave induisant entre autres une vulnérabilité extrême aux rayons du soleil et un noircissement de la peau) et de sélectionner ses proies suivant la pureté supposée de leur liquide vital. Fang Mu parvient très vite à interpréter les maigres indices à sa disposition, mais ses déductions ne sont pas toutes expliquées de façon satisfaisante (on se demande bien comment il peut parvenir aussi rapidement à établir un profil  précis du meurtrier). Mais l’intrigue, prenante et enlevée, ne déçoit pas, et comprend quelques passages mémorables, comme une course poursuite effrénée à travers une zone industrielle et un face à face tendu entre le détective et le tueur psychopathe, en salle d’interrogatoire.

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Il y a aussi dans ces premiers épisodes des intrigues annexes, mais peu développées, comme l’affaire d’un tueur de femmes qui viole toujours ses victimes dans des lieux où il a devant lui une vue panoramique sur la ville (on voit alors une scène de viol, chose bien rare dans  les dramas asiatiques, généralement exempts de tout contenu sexuel explicite). D’autre part, on découvre quelques personnages secondaires qui joueront un plus grand rôle ultérieurement: une pom-pom girl amoureuse de Fang et qui cherche en vain à le séduire; le directeur de thèse de Fang, Qiao Yun Ping (interprété par Yang Da Wei), un érudit en matière de criminologie, qui considère le travail de son élève comme faisant partie d’un processus thérapeutique pour son esprit tourmenté; Xing Zhi Sen (Wu Guo Hua), sergent de police et supérieur hiérarchique de Tai Wei, qui accueille avec scepticisme les déductions foudroyantes (et parfois erronées) de Fang.

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La seconde enquête est plus complexe, elle se déroule du septième au treizième épisode. Il s’agit d’un long flashback: on revient trois ans en arrière, lors des études de Fang Mu dans une université, où il suit un cursus de droit. L’ambiance de joyeuse camaraderie entre les étudiants en internat laisse la place à l’effroi lorsqu’un camarade du futur profiler est retrouvé étranglé dans les toilettes. Par la suite, c’est une prof qui est à son tour victime de strangulation, son corps pendu à la rambarde d’un immeuble oscillant dans le vide. Puis c’est un couple qui est retrouvé mort, les corps disposés suivant une mise en scène aussi artistique que macabre. Fang constate qu’il existe un point commun entre les victimes: elles ont toutes emprunté le même livre à la bibliothèque dans les derniers mois. L’intérêt de l’affaire réside surtout dans le mystère qui entoure le mobile de l’assassin. Celui-ci s’avérera hautement surprenant, voire incongru, tandis que la chute de l’histoire se révélera d’une cruelle ironie pour le tueur.

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La galerie des suspects est plus étoffée que dans l’affaire précédente, avec par exemple un étudiant amateur de théâtre qui dirige une représentation du Roi Lear incluant une exécution à la guillotine. Le serial killer s’immisce dans la pièce, jouant le rôle d’un bourreau affublé d’un masque effrayant et remplaçant le mannequin personnifiant la femme condamnée à la décapitation par une victime bien réelle, réduite au silence par ses soins. Malgré des péripéties grand-guignolesques, cette enquête constitue un whodunit assez bien ficelé, avec son lot de fausses pistes, dont une affaire secondaire de kidnapping, où une petite fille est enlevée par un pédophile récidiviste. Les évènements relatés dans cette partie du drama ont un fort impact sur Fang Mu, marquant à la fois la découverte de sa vocation de criminologiste et l’origine des troubles psychiques qui l’obsèdent.

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La dernière affaire est la plus marquante. Elle s’étale sur plus de dix épisodes et décrit les crimes d’un serial killer retors et machiavélique. Le cas débute par la découverte des corps démembrés d’un joueur de football amateur et de sa petite amie. Puis surviennent d’autres meurtres, le tueur employant à chaque fois un modus operandi différent. Fang Mu, qui constitue à lui seul une encyclopédie vivante de l’histoire du crime, met en évidence que le coupable s’inspire successivement des procédés utilisés par des tueurs en série américains célèbres: dans l’ordre, Richard Ramirez (le tueur aux neuf doigts, adepte du satanisme, qui disposait les membres découpés de ses victimes en forme de pentacle inversé), Harold Shipman (surnommé « doctor death », ce recordman du nombre de crimes perpétrés par un serial killer injectait des doses létales de morphine à ses proies), Gary Ridgway (qui violait ses victimes avant de les jeter dans la Green River), Edward Gein (le tueur qui inspira Hannibal du Silence des agneaux, tristement célèbre pour ses dépeçages post-mortem et pour confectionner des masques avec la peau de ses victimes).

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Le tueur s’inspire ensuite de criminels surtout connus en Asie et tout aussi charmants: Gomoto Machi, un psy qui employait l’hypnose pour pousser ses patients au suicide, Reyes Yaira, qui tuait des jeunes femmes en clouant au sol leurs mains et leurs chevilles, ou encore Francisco Delio, qui suppliciait ses victimes en leur arrachant les dents au moyen d’une tenaille avant de les tuer. Pendant l’enquête, Fang Mu rencontre un curieux personnage, qui fournira un élément capital pour la résolution de l’affaire: Fanzhe, un jeune autiste doté d’une mémoire prodigieuse, atteint d’un trouble obsessionnel compulsif le poussant à mémoriser tout ce qu’il lit dans les moindres détails. Le détective cerne peu à peu la personnalité du tueur, son côté superstitieux par exemple (conformément à une croyance chinoise, il commet ses meurtres la nuit pour que les fantômes de ses victimes restent dans le monde des ténèbres et ne reviennent pas réclamer vengeance).

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Le scénario de cette dernière partie du drama est très malin, avec une intrigue à tiroirs et une fin à double détente. Le meurtrier se livre à un jeu de piste pervers, laissant un indice sur les lieux de chaque crime pour indiquer le modus operandi du crime qu’il projette de commettre ensuite. De plus, Fang Mu découvre que, dans son repaire, il a créé un véritable musée des serial killers, consacrant chaque pièce à l’évocation du parcours d’un tueur célèbre, en la décorant de coupures de journaux et d’instruments macabres. Enfin, c’est une affaire où l’amitié entre Fang est Tai Wei est mise à l’épreuve, ce dernier ayant découvert des indices concordants semblant incriminer le profiler, en réalité disséminés par le meurtrier pour égarer les soupçons.

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Evil Minds est une websérie qui s’inscrit dans la continuité des grands thrillers américains, auxquels elle n’a rien à envier, ni sur la forme (la réalisation est de très bonne tenue), ni pour la qualité du scénario, qui ne repose pas uniquement sur le suspense et les poussées d’adrénaline, mais a aussi un côté réflexif propre à satisfaire les amateurs d’énigmes policières cérébrales (même si la rapidité surnaturelle avec laquelle Fang Mu opère ses raisonnements déductifs ne saurait être qualifiée de réaliste). En tout, cinq saisons sont prévues: espérons que les suivantes restent d’un aussi bon niveau (contrairement à certaines séries US bien connues, comme par exemple Dexter,  qui a déçu nombre de ses fans après une intéressante première saison). Pour les spectateurs friands de meurtres horribles et de tueurs en série à l’esprit tordu, cette saison est un véritable festival. Le fait de ne pas avoir été conçue pour une diffusion sur une grande chaîne de télévision lui a sans doute permis une plus grande liberté créatrice, à l’origine de son succès considérable auprès du public chinois. Une preuve de plus que ces nouveaux producteurs de contenus du web, quel que soit leur pays d’origine, sont à suivre de près.

Vidéo ci-dessous: Sombre dimanche chanté par Damia (ça ne nous rajeunit pas).

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La mafia uccide solo d’estate [saison 1] (Italie, 2016)

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Il y a quelques années, j’ai assisté aux projections d’un festival du cinéma italien où j’ai eu l’occasion de voir le film du même titre qui inspira la série. Je dois dire que c’était loin d’être la bobine la plus marquante de la sélection, malgré quelques passages très drôles. Heureusement, cette nouvelle mouture sérielle est plus réussie. Il s’agit toujours d’une création de Pif (diminutif de Pierfrancesco Diliberto, un fameux acteur et réalisateur italien), même si cette fois il est uniquement scénariste, le réalisateur étant Luca Rubuoli (connu entre autres pour la minisérie Grand Hotel). Cette première saison, une production de Rai 1, comporte 12 épisodes d’environ 50 minutes (une seconde saison doit être diffusée courant 2017). L’histoire se passe à Palerme, à la fin des années 70, où l’on suit la vie tumultueuse d’une famille de la classe moyenne, les Giammarresi, dont les membres se trouvent mêlés, bien malgré eux, aux agissements de la mafia sicilienne. Il s’agit d’un récit partiellement autobiographique, où le narrateur en voix off n’est autre que Pif, qui alterne ici pure fiction et souvenirs d’une enfance palermitaine.

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La mafia a été abordée nombre de fois à la télé italienne (sans parler du cinéma), mais ici l’approche est particulière: c’est une tragicomédie qui repose sur un équilibre subtil entre légèreté et gravité, les intrigues cocasses débouchant parfois sur une issue résolument dramatique. La mafia uccide solo d’estate n’a certes pas l’intensité de La piovra ou la précision historique de Il capo dei capi, mais utilise l’humour et la dérision comme des armes pour dénoncer les pratiques criminelles de la mafia, un fléau qui corrompt tous les échelons de la société. Il n’y a pas non plus, comme dans La piovra, de personnage hors du commun à l’instar de celui incarné par Remo Girone (le fameux Tano Cariddi), mais plutôt des individus lambda qui n’aspirent qu’à mener une vie paisible, sans enfreindre la loi. Les Giammarresi vivent dans un appartement modeste et d’apparence un peu défraîchie, ils souhaitent donc emménager dans un logement plus spacieux acquis avec de l’argent gagné honnêtement, mais leur chemin s’avère vite pavé d’ennuis.

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Le père, Lorenzo (Claudio Gioè, qui joua en 2000 dans un très bon film sur la mafia, Les Cent pas, où Pif fut assistant réalisateur) est un fonctionnaire qui travaille au service des archives administratives. Simple gratte-papier, il n’a pas un salaire mirobolant, alors que son épouse Pia (Anna Foglietta) est institutrice, mais seulement en tant que remplaçante (elle souhaite ardemment obtenir un poste permanent, mais a bien du mal à l’obtenir): Lorenzo demande à sa banque de lui octroyer un prêt mais la situation financière chancelante du couple fait que celle-ci est réticente à le lui octroyer.  C’est un père de famille consciencieux, d’une probité exemplaire, il refuse de tremper dans des magouilles pour augmenter son capital, malgré les recommandations insistantes de ses collègues et de son beau-frère, Massimo (Francesco Scianna), un garde forestier un brin vantard, à la faconde typiquement italienne. Ce dernier a le chic pour se fourrer dans le pétrin, causant bien du souci à sa sœur, déjà d’un tempérament volcanique et  anxieux.

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Au cours de cette saison, on suit aussi la vie quotidienne du fils, Salvatore (surnommé Salvuccio par son père, il est interprété par Edoardo Buscetta) et de ses camarades écoliers. Salvatore est amoureux de la petite Alice (Andrea Castellana), la fille d’un riche banquier, mais il a pour rival son ami  Fofò (Enrico Gippetto), avec qui il a l’habitude de se chamailler. Quant à son autre copain Sebastiano (Pierangelo Gullo), il se languit de son père, prétendument parti à l’étranger (en réalité, celui-ci purge une peine de prison et ne veut pas que son fils le sache). Salvuccio rencontre aussi un adulte avec qui il se lie d’amitié, le policier Boris Giuliano (incarné par Nicola Rignanese), avant d’être témoin de son assassinat par arme à feu, dans le café où il avait l’habitude de le côtoyer. Un évènement traumatisant qui va bouleverser son existence. Par contraste, les développements de l’intrigue concernant sa grande sœur Angela (Angela Curri) semblent bien futiles. Angela est une écervelée, avec un faible niveau de culture et change de petit ami comme de chemise. Elle est courtisée par Marco (Alessandro Piavani), surnommé Turin car il est originaire du Piémont, en vain car elle ne réalise pas, malgré les nombreux signaux qu’il lui envoie, qu’il est amoureux d’elle.

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Angela s’éprend successivement d’un biker volage et manipulateur et d’un fils de famille plein aux as, mais dont le père est une ponte de la mafia (il a assassiné un journaliste engagé, Peppino Impastato) dont un rival, Toto Riina, a ordonné l’élimination, le contraignant à une fuite précipitée. Angela joue de malchance, mais il faut dire que la famille Giammarresi a la fâcheuse habitude de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Chaque épisode les voit confrontés à Cosa Nostra, d’une manière ou d’une autre. Lorenzo a été le témoin de l’assassinat du brigadier Filadelfio Aparo, véritable mémoire photographique de la police. Lorsqu’il va se confesser à un prêtre, ce dernier, le père Giacinto, est acoquiné à la mafia et prétend qu’il a été victime d’une hallucination (d’ailleurs, ce prélat est un curieux personnage, il s’en prend aux juges dans ses sermons et vénère Giulio Andreotti et son parti, la Démocratie Chrétienne). Quand il veut acheter un logement proposé à un bon prix dans une annonce, Lorenzo se rend compte qu’il s’agit d’une arnaque, la villa est insalubre et les vendeurs, membres de la mafia, la rasent en une nuit lorsque la justice commence à s’intéresser à leur douteux commerce.

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Salvuccio, à la recherche avec ses amis d’une source d’eau aux alentours de Palerme, tombe sur un barrage inachevé, en construction depuis trente ans et dont l’entreprise chargée des travaux est contrôlée par…la mafia, bien entendu. Même la famille de Pia a eu affaire à la pieuvre. En effet, quand Lorenzo demande à son beau-père de vendre un terrain lui appartenant, situé au pied du Rocca Busambra, un promontoire rocheux qui culmine à l’ouest de la Sicile, où les autorités projettent d’installer des antennes radio, ce dernier refuse tout net: c’est en effet pour lui un douloureux lieu de mémoire, autrefois un homme l’assistant durant ses travaux agricoles est mort sur cette parcelle, exécuté par la mafia en étant jeté du haut de la falaise, date à partir de laquelle il a fait vœu de silence, ne s’exprimant plus que par des mouvements de tête et des expressions faciales éloquentes.

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Cependant, c’est le frère de Pia, Massimo qui se trouve le plus étroitement impliqué avec la pègre: surpris en compagnie d’un baron de la mafia, il est incarcéré et tombe sous la coupe de Tommaso Buscetta, un parrain qui vit dans une cellule dorée où il a droit à tous les égards. Massimo obtient la protection et les faveurs de Buscetta (qui organise même son mariage avec sa fiancée Patrizia au sein même de la prison), mais est contraint de travailler pour ses lieutenants, les cousins Salvo, et à racketter des citoyens, les menaçant de mort s’ils ne veulent pas payer, avant qu’on ne lui ordonne de zigouiller un débiteur récalcitrant (et de recourir à la lupara bianca, pratique consistant à faire disparaître toute trace de la victime, en plongeant son corps dans un bain d’acide ou en le jetant à la mer). Mais Massimo est tiraillé par sa conscience et use de manœuvres dilatoires pour ne pas exécuter le sale boulot.

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Pour le jeune Salvuccio, la mafia devient une obsession: il voit sa responsabilité partout, dans les moindres soucis du quotidien, que ce soit le mauvais état des infrastructures de la ville, les fréquentes coupures d’eau et d’électricité ou les barrages laissés en plan. A l’école, l’institutrice a invité le journaliste Mario Francese à s’exprimer devant sa classe et à dialoguer avec les élèves à propos de la criminalité qui sévit en Sicile, peu avant que ce fervent adversaire de la mafia ne soit assassiné, ce qui a grandement contribué à sa prise de conscience, l’incitant à consigner ses préoccupations dans un journal intime. Lorsque Lorenzo découvre le contenu du journal, il emmène son fils chez un psychiatre, qui diagnostique un délire paranoïaque: mais plus tard, lorsqu’il est arrêté, il s’avère que le praticien était lui aussi de mèche avec la mafia. Le garçon ne comprend pas que tout le monde fasse mine d’ignorer l’omniprésence de la pieuvre. Ainsi, à une réception donnée par un riche mafieux, se rendent des dignitaires ecclésiastiques ou des députés, des personnalités à priori respectables qui ne voient aucune objection à fréquenter un tel individu.

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La série dresse un portrait bien peu bienveillant de Palerme dans les années 70, insistant notamment sur la dégradation de l’urbanisme et le bétonnage à outrance initié par le politicien lié à Cosa Nostra Vito Ciancimino ( une frénésie immobilière appelée le Sacco di Palermo). La seule chose que la pègre semble respecter, c’est le football. Dans l’épisode 9, une rencontre en finale entre le Palermo et la Juventus de Turin met en transe la population, y compris les mafieux qui ont parié gros sur une victoire de l’équipe locale. Les élections générales de 1979 sont évoquées vers la fin de la saison: pas question pour la mafia de risquer une victoire communiste, le scrutin est truqué pour favoriser la Démocratie Chrétienne, quitte pour cela à trafiquer les listes électorales et à faire voter les morts. Ces malversations semblent déteindre sur le comportement des habitants de Palerme. Ainsi, pour obtenir des postes d’enseignants en priorité, des collègues de Pia se font passer pour des handicapés moteurs ou des malvoyants, empêchant la mère de Salvuccio d’obtenir la mutation espérée.

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Cette première saison de La mafia uccide solo d’estate présente des personnages pris dans une spirale descendante: Massimo, bien sûr, qui plonge dans la criminalité, gagnant le surnom de « don Massino », mais aussi dans une moindre mesure Pia, tentée par l’adultère et par la triche pour obtenir l’emploi convoité (elle voudrait que son frère use de ses relations haut placées pour la pistonner) et Lorenzo, qui accepte de fermer les yeux quand la mafia lui demande, d’un ton aimable où couve une menace latente, d’ accéder aux archives électorales (mais qui, rongé par le remord, est ensuite tenté de vider son sac devant la police). Le scénario habile permet de mettre en évidence la difficulté de demeurer honnête dans un environnement où la fraude est entrée dans les mœurs. On peut cependant regretter que des intrigues secondaires anecdotiques prennent une place trop importante, comme les aventures sentimentales d’Angela ou les bisbilles entre les écoliers de la classe de Salvuccio. Autre petite réserve: certes, les italiens sont réputés volubiles et expansifs, mais certains comédiens (en particulier les interprètes de Massimo et Pia) en font des tonnes, surjouant fréquemment. Enfin, le dernier épisode de la saison est un poil plus faible que les précédents, car comportant une bonne dose de sentimentalisme et résolvant par des pirouettes les situations problématiques où sont englués les protagonistes.

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Malgré ces quelques points critiquables, j’ai globalement apprécié la série de Pif car l’humour narquois qui la traverse est particulièrement efficace pour dénoncer les méfaits protéiformes de la pieuvre, sans doute autant que le serait une fiction plus sérieuse. Les épisodes sont émaillés d’images d’archives, le plus souvent des extraits d’actualités d’époque, judicieusement choisis. Les amateurs de voitures vintage pourront y découvrir quelques modèles emblématiques de la période, comme la Fiat 127. Il convient aussi d’évoquer la bande musicale nostalgique, où on peut remarquer quelques anciens tubes italiens des seventies, tels que Figli Delle Stelle d’Alan Sorrenti, Solo Tu de Matia Bazar ou encore Un’Emozione da Poco d’Anna Oxa, des madeleines pour les moins jeunes parmi les téléspectateurs. Tout cela fait que j’attends avec curiosité la seconde saison, qui je l’espère saura gommer les quelques défauts de la première tout en poursuivant  l’exploration des divers aspects du crime organisé en Sicile avec un humour aussi grinçant.

Ci-dessous, une vidéo du tube italo disco de 1977, Solo Tu, que l’on entend à plusieurs reprises au cours de la série.

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Shankaboot (2010) / Mamnou3! (2012) : 2 webséries libanaises

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Pour la première fois sur Tant de saisons, je me penche sur des webséries, en l’occurrence cette semaine deux productions récentes du Liban. Mon choix s’est porté sur des fictions disponibles en streaming avec sous-titres français. Shankaboot peut être visionné en intégralité sur la chaîne YouTube de la chaîne Arte. Le pitch est simple: le héros, Souleyman, est un jeune livreur qui sillonne les rues de Beyrouth en scooter et qui, au gré de ses rencontres, vit de nombreuses aventures. A travers son parcours, la websérie dresse un portrait de la capitale du Liban, des rapports entre citadins de divers milieux sociaux et de classes d’âge différentes, des tensions sociales qui la traversent. Le format court de la websérie (en 52 épisodes d’une durée variant de 3 à moins de 10 minutes) permet un téléchargement rapide des séquences vidéos (ceci à des fins pratiques, la navigation sur le net au Liban étant, à l’époque de la création de la série, souvent fastidieuse) et contribue à dynamiser la narration.  Primée aux Emmy Awards 2011, cette réalisation d’ Amin Dora, financée par le BBC World Service Trust (que j’ai déjà évoqué la semaine dernière concernant une série du Bangladesh) est vite devenue très populaire dans le monde arabe.

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Dans les premiers épisodes, Suleiman (Assan Akil), 15 ans, tente de gagner sa vie en se frayant un chemin dans les rues bondées de Beyrouth, se chargeant de toutes sortes de petites missions. Il est dans le collimateur des agents de police, qui lui reprochent ses infractions de stationnement, et doit parfois fréquenter de dangereux individus, des membres de la pègre qui lui assignent des livraisons douteuses. De plus, il perd son téléphone portable, un outil indispensable qui lui permet de communiquer à tout moment avec ses clients potentiels. Il rencontre Ruwaida (Samira Kawas), une jeune femme qui vient de fuir un mari qui la battait et tente de percer dans le showbiz en se lançant dans la chanson.  Malheureusement, elle tombe sous la coupe d’un impresario véreux, qui veut faire d’elle une prostituée de luxe, la contraignant à fuir ce milieu sordide avec l’aide de Suleiman. Poursuivie en justice par son mari violent, elle fait difficilement face mais débute une carrière de présentatrice télé de talk-show, en faisant fi des injonctions du producteur qui voudrait qu’elle passe sous le bistouri d’un chirurgien esthétique. Ruwaida est une fille volontaire, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds et se prononce ouvertement en faveur du droit des femmes (y compris à l’antenne).

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Suleiman a par ailleurs un ami proche, Chadi, un vingtenaire au passé mystérieux, loyal et protecteur envers lui. Chadi côtoie un caïd pour qui il se livre à des trafics louches, Badr (Rodney Haddad), mais en réalité il travaille en collaboration avec la police pour faire tomber le criminel et ses sbires. Il entraîne Suleiman dans un double jeu dangereux, l’incitant à porter un micro caché lors d’une entrevue avec Badr et à le trahir au péril de sa vie. Chadi est issu d’une famille aisée, mais a mal tourné. Il est torturé par un passé douloureux, par la rancœur accumulée envers un père qui le déteste et entretient des relations distantes avec sa sœur, qui désapprouve sa conduite. Lors de quelques épisodes se déroulant dans la plaine de la Bekaa, on le voit errer dans sa riche demeure familiale, s’adonnant à la prise de drogue et ruminant d’anciennes blessures. C’est le personnage le plus sombre et tragique de la série, contrairement à Ruwaida sa trajectoire est descendante, il est marqué par une profonde fragilité psychologique remontant à loin dans le temps.

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 La websérie présente cependant d’autres personnages plus drôles et positifs. Au nombre de ceux-ci, on trouve: Yara, une fille au tempérament bien trempé, rencontrée dans un village de la Bekaa (Juliana Yazbeck) et dont Suleiman tombe amoureux avant qu’elle ne parte s’installer au Brésil; sa grand-mère Teta (Latife Saade), qui vécut toute sa vie dans la campagne reculée mais parvient à s’adapter à la vie beyrouthine, apprenant même à se servir de l’internet et des réseaux sociaux; Lina (Yumna Ghandour), une cliente de Souleiman, qui lui livre des circuits imprimés et des disques durs, une jeune femme secrète, qui vit recluse et cherche sans relâche à mieux connaître sa mère (une journaliste disparue), en parcourant de vieux articles de journaux écrits par elle. Tout comme le livreur et ses amis Ruwaida et Chadi, Lina tente de se reconstruire après une brutale séparation avec un proche. De façon inattendue, cette geekette vivant essentiellement dans un monde virtuel détient une clef permettant d’éclairer le passé  nébuleux de Suleiman.

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Parmi les protagonistes secondaires, Firas (Firas Andari) est une figure marquante. D’apparence juvénile, c’est un petit dur à la tête d’un gang qui veut faire la loi dans les quartiers de Beyrouth. Il voit Suleiman comme un concurrent dont il faut se débarrasser et n’hésite pas pour cela à recourir à la baston. Cependant, ce truand en herbe a le sens de la loyauté et de la bravoure: il est capable de tenir tête à de plus gros poissons que lui. Citons aussi un personnage de modeste condition, la servante Doulica, une pauvre travailleuse immigrée, maltraitée par sa patronne qui  lui a confisqué son passeport et dont la sœur sollicite les services de Suleiman pour lui porter secours. Le but de cette intrigue annexe est de montrer la précarité des employés de maison et les abus dont ils sont fréquemment victimes au Liban (et sans doute, hélas, dans nombre d’autres pays). Enfin, citons Rommel (Abdallah Khodri), l’enfant d’un agent de sécurité: Suleiman est chargé de le ramener de l’école, mais le gamin est très indiscipliné. Passionné de jeux vidéos de type shoot them up, il a accumulé tout un arsenal qu’il a dissimulé dans les recoins de son école, rêvant d’expérimenter dans la réalité les missions musclées du jeu Call of Duty.

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Shankaboot est l’équivalent d’un page-turner: j’ai visionné des dizaines d’épisodes d’affilée, curieux de connaître la suite de l’intrigue. La réalisation est d’un très bon niveau, avec quelques thèmes musicaux accrocheurs et un jeu de caméra dynamique. Il y a bien quelques facilités, Suleiman se sort parfois bien aisément de situations compliquées, et les personnages auraient mérités d’être plus fouillés (des vidéos en supplément présentent des interviews de chaque protagoniste, mais n’apportent finalement que peu de nouvelles informations sur leur compte). Cependant l’histoire est globalement bien pensée et cohérente (structurée de façon cyclique, elle se termine de la même façon qu’elle a débuté). Bien qu’abordant franchement des problèmes de société comme la violence domestique, l’exploitation de la main d’œuvre précaire, la petite criminalité ou encore le proxénétisme, la websérie réserve quelques passages plus légers et fantaisistes.

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Ainsi, un épisode voit Suleiman en quête de poussins pour une cliente excentrique, qui souhaite que chacun soit d’une couleur différente (quitte à les plonger dans des pots de peinture), un autre constitue un vrai court métrage d’animation burlesque, dans le style des Monty Python (l’épisode 22, qui traite avec humour des problèmes de logement à Beyrouth), un troisième  expérimente une vue subjective parodiant les jeux vidéos d’action (l’épisode 41, avec Rommel en vedette). Doté d’une grande liberté de ton, parvenant à restituer l’activité frénétique de la capitale du pays du cèdre tout en nous faisant découvrir des lieux emblématiques de la cité (tel le quartier de Raouché et ses spectaculaires falaises), Shankaboot est une websérie fort sympathique, agréable à suivre et accessible à un large public.

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Disponible en VOSTFR sur la chaîne YouTube Rendez-vous à Paris (tout comme bien d’autres webséries françaises et étrangères) sous le titre Censuré!, cette petite websérie à l’humour caustique décrit, au travers d’un documenteur, le travail quotidien du bureau de la censure du Liban. En 10 épisodes de moins de 10 minutes, Mamnou3! a été créée par Nadim Lahoud et la fondation Samir Kassir (œuvrant pour promouvoir la démocratie et la liberté d’expression).  Le but est ici de tourner en ridicule les activités du bureau, de pointer les aspects absurdes ou contradictoires de son fonctionnement. C’est une fiction à très petit budget, mais dont les flèches ratent rarement leur cible. Le bureau est dirigé par Sidna, le Colonel (Paul Mattar), qui a le dernier mot pour décider de ce qui doit être interdit ou non. Il a sous ses ordres la ravissante Joyce (Razane Jammal), nunuche et inculte; Sleiman (Rami Atallah), un ingénieur bardé de diplômes qui voudrait être muté au plus vite; Lamia (Lareine Khoury), puritaine et collet monté, qui affiche en permanence une mine sévère; Melhem (Habib Demian), un subalterne chargé des paperasses, doué essentiellement pour le maniement des tampons encreurs.

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Le fil rouge de l’unique saison est constitué par le parcours du combattant d’un étudiant en cinéma, Ziad (Eli Bassila), venu soumettre au bureau le script de son film: au fil des épisodes, il doit remplir toutes sortes de formalités à la demande de Melhem, avant de passer enfin devant les redoutables censeurs, qui ne manquent pas de réduire à peau de chagrin son travail, jugeant la plupart des répliques inconvenantes. Au cours de la série, on découvre que certains points obsèdent les autorités. En particulier, les questions religieuses: ainsi, lorsque Lamia visionne une scène osée d’un film, elle note surtout la présence dans le décor d’une étoile de David, élément pour elle de propagande sioniste! Le lendemain de la diffusion à la télé d’un débat traitant de tabous religieux, Sidna reçoit des appels outrés de représentants des différentes confessions et promet d’adresser un blâme à la chaîne concernée. L’objectif affiché du bureau est de préserver la coexistence pacifique au sein d’un pays multiconfessionnel et de préserver les libertés publiques…dans les limites de l’acceptable.

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Pour le service, la représentation de la violence ne pose aucun problème. Si on peut montrer les pires carnages, par contre tout ce qui a trait au sexe est sévèrement réglementé. Ainsi, la couverture d’un ouvrage où figurent des individus à poil doit être dûment caviardée: pas une fesse ne doit être visible et Joyce est astreinte à une séance prolongée de coloriage. Même les mots croisés des périodiques sont examinés: une définition renvoyant au mot « homosexuel » est jugée indécente. Un clip vidéo érotique est expurgé des soupirs de plaisir qu’on y entend (Lamia est offusquée par cet appel flagrant à la luxure). Tous les employés du bureau ne sont pas aussi pudibonds: ainsi, Joyce se délecte secrètement du visionnage de films cochons et de la lecture de textes salaces, qu’on lui soumet pour des raisons strictement professionnelles, bien entendu. La websérie raille aussi l’inculture des protagonistes. Par exemple, lorsqu’un texte de Jean-Bol Sartre (dixit Lamia) doit être approuvé pour publication par le Colonel, ce dernier juge l’ouvrage (une pièce de théâtre, La putain respectueuse) indécent, sans même avoir la moindre idée de son contenu.

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Il est aussi amusant de constater que le chef du bureau ignore complètement internet, Sleiman doit lui expliquer comment se connecter et ce que l’on peut y trouver, montrant par là l’étendue de l’incompétence de son patron. Mamnou3!, sur un ton léger, parvient le plus souvent à faire mouche. L’épisode le plus remarquable est sans doute le septième, où  deux artistes comparaissent. Le premier, un comédien populaire, caresse Sidna dans le sens du poil, lui offrant des places à ses représentations: le colonel ne voit aucun motif de censure à sa pièce. Il reçoit ensuite un dramaturge réputé, vétéran de sa profession: moins accommodant, ce dernier est accablé de reproches (par exemple, une mention du poète syrien Nizar Kabbani est retirée de son texte, à cause des relations conflictuelles entre les deux pays, de même que toute allusion à la guerre du Liban dans les années 80 est pour lui à proscrire) et son projet est amputé au point d’être réduit à un simple fascicule. La websérie s’achève par un épisode ironique, où les faux documentaristes présentent au bureau le fruit de leur travail, un reportage bidonné montrant le service sous un jour extrêmement favorable, qui reçoit bien entendu l’approbation enthousiaste du Colonel.

Pour conclure, c’est une petite série délectable qui utilise les ressorts de la comédie pour montrer le côté ubuesque d’une administration dont les motivations ne sont nullement condamnées par les scénariste (Sidna affirme lors d’une réunion interne son respect de la démocratie et son attachement à la liberté d’expression, à condition que cela ne heurte personne), mais dont les jugements sont le reflet d’un certain conservatisme moral et des contradictions inhérentes à une société divisée.

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Ujan Ganger Naiya / Sailing Against The Tide [saisons 1 et 2] (Bangladesh, 2014)

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A nouveau une destination inédite sur Tant de saisons: le Bangladesh, avec une série qui semble être passée sous le radar dans nos contrées. La première saison date de 2014 et pourtant je n’ai appris son existence que récemment. En tout, il existe 3 saisons (chaque épisode durant moins de 25 minutes) que l’on peut visionner sur YouTube, avec pour les 2 premières saisons des sous-titres en anglais. Diffusée initialement par la chaîne bangladeshi BTV, c’est une fiction produite par BBC Media Action, organisme international caritatif qui milite pour la réduction de la pauvreté et l’amélioration de la santé des populations défavorisées de par le monde, et plus spécifiquement par BBC Agomoni (le département de cette société humanitaire dédié au développement sanitaire du Bangladesh). En dépeignant le quotidien d’une communauté rurale en bordure du golfe du Bengale, l’objectif de la série est de sensibiliser les téléspectateurs à la préoccupante condition des femmes dans les campagnes, souvent mariées trop jeunes et qui éprouvent des difficultés pour accoucher dans les meilleures conditions. Le programme, écrit et réalisé par Giasuddin Selim (en collaboration avec Bashar Georgis et avec l’aide d’une consultante qui a déjà travaillé pour la série britannique Call the Midwife, la sage-femme Terri Coates) a aussi été projeté dans des villages reculés de cet État du delta du Gange, où il a connu un succès d’audience considérable.

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La première saison compte 16 épisodes et se déroule dans un village agricole de l’intérieur des terres, en bordure du fleuve. Au centre de l’intrigue, il y a deux jeunes sœurs, Jasmin et Anika (jouée par Orchita Sporshia), qui se marient avec deux frères d’une autre famille, Arif (Chanchal Chowdhury) et Halim (Shamol Mawla). Anika revient dans sa région natale après avoir poursuivi des études en sciences sociales. Dès son arrivée, Arif, qui s’occupe du transport des bagages des passagers qui débarquent des navires fluviaux, tombe sous son charme et veut l’épouser. Anika voudrait poursuivre ses études avant de consentir à une union, mais est poussée par son entourage à obtempérer. De son côté, Jasmin est amoureuse d’Halim et souhaite s’unir à lui au plus vite, or la tradition veut que le grand frère se marie avant son cadet. De plus, Anika doit obéissance à ses parents, qui souhaitent eux aussi qu’elle se marie de suite. La série met en évidence le respect dû aux anciens dans ce pays et l’autorité sans partage qu’ils exercent sur leur progéniture (en particulier, le fait que les mères ont la haute main sur les questions familiales et matrimoniales). La cohabitation entre Anika et sa belle-mère sera difficile, cette dernière, au contraire de sa belle-fille plus émancipée, étant pour le respect scrupuleux des coutumes.

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Ainsi, la belle-mère affirme qu’à la maison, les hommes doivent prendre leur repas avant les femmes. Elle ordonne à Anika de mettre un voile lorsqu’elle se promène dans le village (elle ne plaisante pas avec les préceptes religieux, bien que sa dévotion n’est guère visible au fil de la série). Elle se scandalise lorsque la jeune fille appelle son mari par son prénom en présence de la belle-famille, une marque de familiarité inacceptable pour elle. Elle affirme qu’une épouse doit s’occuper en priorité des travaux domestiques. Anika est exaspérée par ces injonctions répétées, elle tient tête à sa belle-mère, réaffirmant sa volonté de partir à la capitale Dhaka pour y poursuivre son cursus, encourant par conséquent la menace d’être rejetée par ses géniteurs si elle ne se résout pas à filer droit. Elle a aussi des relations tumultueuses avec Arif. Ce dernier gagne péniblement sa vie: outre son activité de portefaix, il gère une petite épicerie avec son ami Rashid (Anowarul Haque) et vend le produit de sa pêche (dont les imposants poissons appelés panga qui pullulent dans le fleuve). Pour arrondir leurs fins de mois, Arif et Rashid participent en cachette à des jeux d’argent, ce qui est très mal vu par leur parentèle.

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La situation du couple se tend lorsqu’ Anika, en visite à Dhaka (dans le district de Paltan), surprend Arif avec une autre femme. Elle décide alors de vivre séparément et annonce qu’elle souhaite divorcer, au grand dam de ses proches les plus traditionalistes. Si elle est dans son droit, la belle-famille ne la croit pas: pire, on l’accuse d’avoir dérobé des bijoux dans leur demeure. Pour survivre, elle s’exténue au travail, alors même qu’elle est enceinte et devrait se ménager. De plus, elle s’alimente insuffisamment, mettant en danger sa santé et celle de son futur enfant. Contrairement à Anika, sa sœur Jasmin parvient à s’attirer les bonnes grâces de la belle-mère. Elle est plus conciliante, même si ce n’est qu’une façade: Halim, mécontent de ne pas avoir encore de descendance, la somme de tomber enceinte sous peine d’être répudiée (avant de revenir à une attitude plus amène) et, pour ne plus être harcelée, elle fait croire à son entourage qu’elle va avoir un bébé. Sa belle-mère lui confie de l’argent de la part d’ Arif  pour subvenir aux besoins d’ Anika, c’est donc Jasmin qui tient les cordons de la bourse: une marque indéniable de confiance envers elle.

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Il y a d’autres personnages notables dans cette première saison. Par exemple, Sultan (Fazlur Rahman Babu), le patron inflexible d’une manufacture textiles. Un homme autoritaire, qui ne supporte pas que l’on contrarie ses desseins. Dans le village, c’est de loin le plus riche (il circule en moto alors que les autres se contentent des rickshaws ou de leur bicyclette) et il fait la pluie et le beau temps en distribuant ses takas (la monnaie du Bangladesh) à ceux qui servent ses intérêts. Il exige de ses employées un rythme de travail élevé, même si le burnout conduit certaines à l’hôpital. Sultan a hérité de la fortune de son père, qui n’a rien laissé à son jeune frère Shahzada (joué par Jisan). Ce dernier veut épouser une très jeune fille, Mou (Marufa Akter Jui), mais son frère s’y oppose car elle est de rang social inférieur, le père de Mou étant simple batelier. Le comportement de Shahzada, qui refuse de partir étudier à l’étranger et mène une vie dissipée, irrite Sultan qui menace de lui couper les vivres.  Ce dernier veut par ailleurs que son frère épouse Shila, une fille de bonne famille, une union intéressante pour lui sur un plan purement financier.

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Sultan cherche également à écarter Mou, arrangeant son mariage avec un modeste planteur de maïs. La jeune fille ne veut pas d’un mariage de raison, mais finit par y consentir. Cependant, elle est très jeune et son sort émeut l’oncle Mahmat, un homme instruit qui exerce la profession d’enseignant: comparant la relation entre Mou et Shahzada à l’histoire de Chandi Dash et Rojokini (la version locale de Roméo et Juliette), il s’oppose à ce mariage précoce pour la fille, intervenant lors de la cérémonie pour déclarer l’union illégale.  Mou, dont le tempérament est proche de celui d’ Anika, se lie d’amitié avec elle lorsqu’elle est amenée à la côtoyer à la fabrique textile où elles ont toutes deux été embauchées. Shila, de son côté, voit bien que Shahzada tient plus à Mou qu’à elle et lui conseille d’écouter son cœur, même si elle doit pâtir de mesures de rétorsion pécuniaires de la part du notable local. Mais l’histoire du frère de Sultan connaitra une issue malheureuse, contrairement au parcours de son ami Rashid, qui vit en harmonie avec sa femme Lata (Sadika Swarna).

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Lorsque Lata attend un bébé, elle se rend régulièrement dans un établissement (mis en place par le ministère de la santé et de la famille)  où on lui fait un check-up pour contrôler si la grossesse se déroule bien. La série met l’accent sur la nécessité pour les femmes d’aller dans un tel centre pour des consultations fréquentes. Lata n’hésite pas à y confier ses inquiétudes à un médecin, lorsqu’elle apprend que la sage-femme du village n’a pu éviter récemment le décès d’une mère pendant un accouchement difficile. L’épisode 15 est celui où est filmé l’accouchement de Lata (une première à la télévision du Bangladesh) et où des conseils lui sont prodigués par le personnel médical, comme de privilégier le lait maternel pour alimenter le bébé. Rashid est donc heureux en couple, mais son père Bacchu  lui cause du souci: il est au chômage, porté sur la boisson et vit de mendicité (il demande régulièrement de l’argent à son propre fils). Bacchu est dans le collimateur de Sultan, car il raille son autorité. Il cherche à torpiller son projet de marier Mou à un cultivateur en faisant courir une rumeur sur la supposée bigamie de ce dernier.

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Je n’ai fait qu’évoquer les intrigues impliquant les principaux personnages, mais la fiction montre la vie du village dans sa globalité, la réalisation techniquement irréprochable et léchée sur le plan esthétique rendant le visionnage très agréable. C’est une série reposante, déroulant son scénario sur un rythme nonchalant, pour aboutir à une conclusion poignante. Le professionnalisme se retrouve aussi dans le casting, dont les performances sonnent juste. Surtout, pour nous occidentaux, Ujan Ganger Nayia est l’occasion d’avoir un aperçu sur les modes de vie du Bangladesh rural. On nous montre la vente du poisson à la criée, où les prix ont tendance à vite grimper, ainsi que le travail des artisans, tels les forgerons ou les tisserands (la confection des textiles se faisant à l’aide de rouet traditionnels ressemblant à des roues de vélo). On découvre les techniques d’impression des tissus, comme le batik décoré à la cire à l’aide de tampons de bois ou de cuivre artistement sculptés, ainsi que la confection des kanthas (couvertures brodées fabriquées à partir de saris usagés). On entrevoit les cours scolaires, où on enseigne l’œuvre littéraire de Tagore (notoirement hostile au mariage des mineures) et on assiste à la négociation de la dot (plus souvent en nature, sous forme de riz ou de bétail).

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C’est aussi une série qui aiguise l’appétit. On y voit différentes spécialités, comme le jalebi, une sucrerie frite additionnée de sirop de sucre, le mishti doi (yaourt parfumé à la cardamome), le bhuna (préparation de curry, herbes et tomates servie avec le poisson)  ou encore le pakora, un beignet de légumes ou de pommes de terres. Enfin, une scène nous montre le mariage traditionnel, en particulier la cérémonie gaye holud, marquée par des rituels précis: les invités doivent payer pour y assister et être vêtus de teintes bariolées, de la pâte de curcuma est appliquée sur le visage du promis, tandis que sa future épouse fait l’objet d’un ondoiement à l’eau sacrée du Gange. L’homme à marier arrive sur place avec ses proches, en tenant devant sa bouche un mouchoir. Tous ces éléments qui font couleur locale renforcent l’immersion du spectateur dans la fiction et contribuent au succès de cette première saison.

La seconde saison, diffusée en 2015, ne compte que 10 épisodes. Plus ramassée, elle développe une intrigue plus nerveuse, mais qui laisse bien des points en suspens, qui trouveront sans doute leur conclusion lors de la troisième saison.  Le cadre est différent: un port de pêche situé au sud de Chittagong, Cox’s bazar, un lieu idyllique où l’on trouve une des plus vastes plages du monde, bordée par la forêt de Jhau Bon, et où navigue une embarcation emblématique, le « bateau lune » (dont la courbure caractéristique facilite le franchissement d’une passe sablonneuse à quelques encablures du rivage).

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Je n’ai pas trouvé de précisions concernant les acteurs de la distribution, mais celle-ci est toujours de qualité homogène. Anika est à nouveau au centre de l’histoire: elle travaille désormais dans le milieu médical, pour une ONG dont l’objectif est d’aider les femmes à vivre au mieux leur grossesse. Elle fait la connaissance du docteur Naim, un médecin dévoué hanté par la mort de sa sœur survenue à la fleur de l’âge.  Autre personnage prépondérant de la saison, Ismail, un employé de l’entreprise de pêche locale, en conflit avec son patron Mokhles, un homme sanguin et peu scrupuleux. Ismail n’a pas assez d’argent pour subvenir aux siens et est forcé de voler pour joindre les deux bouts, suscitant l’indignation de son épouse. Lui et son collègue Moti dérobent des bidons de diesel (le carburant des bateaux à moteur). Le scénario est nébuleux: il est question de mystérieux trafics opérés de nuit dans le golfe du Bengale , d’un louche barbu, probable membre de la pègre, de connivence avec Mokhles (surveillé par Naim, qui l’a surpris commettant un acte délictueux) et de la grossesse hors mariage de Deepa, la fille de Mokhles. C’est clairement une saison de transition, on ne saisit pas tous les tenants et aboutissants et le dernier épisode semble bien précipité, mais la série conserve ses atouts pédagogiques.

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Ainsi, les épisodes témoignent de la dureté de l’existence des marins pêcheurs. Exploités par leur patron qui leur alloue des salaires dérisoires, ils doivent affronter des eaux traîtresses, disparaissant parfois en mer ou revenant mutilés après avoir essuyé une soudaine tempête (les typhons sont fréquents dans les parages). Le travail à la fabrique de pains de glace (utilisés, une fois pilés, pour la conservation des poissons) est pour eux exténuant et leur rapporte encore moins de taccas. Outre cet aspect social, la série se concentre sur des problématiques médicales. Anika incite les femmes enceintes à abandonner des pratiques coutumières, comme l’utilisation de talismans, le fait de réchauffer le corps du bébé au moyen d’argile chaud ou de sustenter le nourrisson avec du miel en remplacement du colostrum. Elle recommande aux sages-femmes de stériliser les instruments de l’accouchement, en les trempant dans de l’eau en ébullition (avec des grains de riz qui indiqueront, une fois cuits, le moment où les outils seront prêts à l’emploi). La jeune femme est motivée, mais se heurte à quelques résistances au sein de la population, qui rechigne à lui faire confiance et ne suit pas toujours ce qu’elle préconise (des futures parturientes refusent d’être auscultées par des hommes ou affirment qu’elles n’ont pas assez d’argent pour se rendre à l’hôpital, sans compter le fait que certains dignitaires religieux les dissuadent de recourir à des soins).

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On espère que des sous-titres pour la troisième saison seront bientôt proposés, car c’est une série de belle qualité, certes didactique comme souvent concernant les programmes financés par des organismes anglo-saxons à destination des pays émergents (sur ce même blog, j’ai déjà présenté des séries cambodgiennes qui illustraient ce point, Airwaves et Saving Seca). La fiction est ici un moyen de faciliter l’adhésion des téléspectatrices au message véhiculé, à savoir la nécessité de suivre les recommandations médicales favorisant l’eutocie (la normalité d’un accouchement) et la survie des nourrissons (un sujet qui tient à cœur le gouvernement du Bangladesh, qui communique activement pour promouvoir l’allaitement maternel, dans un pays où la mortalité infantile est très élevée). Même si je ne fais pas partie de la cible visée par les concepteurs du projet,  Ujan Ganger Nayia m’a intéressé pour la fenêtre ouverte que la série offre sur un monde pur nous lointain, pour son aspect informatif et le soin apporté à l’écriture du scénario (surtout en première saison). Une fois de plus: vive les séries du monde!

Captures d’écran ci-dessous: l’impression des tissus au moyen d’un tampon et les fameux « bateaux lune ».

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Mr. Wakefield’s Crusade (1992) / The Crow Road (1996) : 2 miniséries énigmatiques avec Peter Capaldi

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Cette semaine, j’expérimente une formule un peu différente, qui pourra être renouvelée ultérieurement, en se penchant sur le parcours d’autres acteurs ou actrices. J’ai sélectionné, parmi les anciennes séries où joua Peter Capaldi, deux productions à mon sens particulièrement mémorables, tournées bien avant Doctor Who, The Thick of it ou The Field of Blood. Ces deux miniséries sont des adaptations d’œuvres littéraires et ont pour autre point commun d’être des récits de mystère, où le fin mot de l’intrigue n’est révélé que dans les toutes dernières minutes. D’autres choix auraient été possibles; comme la série de détective Chandler & Co où Capaldi interprète un spécialiste des dispositifs électroniques d’écoute qui épaule un duo d’enquêtrices intrépides (une fiction classique mais avec des scripts de bonne tenue) ou encore The Secret Agent, une honnête adaptation d’un roman d’aventure de Joseph Conrad. Cependant, Mr. Wakefield’s Crusade et The Crow Road se distinguent par leur caractère original et difficilement prévisible. Examinons les par ordre chronologique.

Mr. Wakefield’s Crusade

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Je n’ai pas lu le roman dont a été tirée cette minisérie en 3 épisodes (de 45 minutes) produite par la BBC, mais une chose est sûr: après l’avoir visionnée, il me hâte de découvrir l’œuvre de la galloise Bernice Rubens. En effet, cette adaptation réalisée par Angela Pope est délectable, typiquement british de par l’excentricité de ses personnages, et dotée d’une chute inattendue (bien que des indices aient été soigneusement disséminés au fil des épisodes, donnant une chance au spectateur attentif de résoudre le puzzle).

Peter Capaldi incarne le rôle principal: Luke Wakefield est un riche oisif qui se considère comme un raté. Sa naissance a été une déception pour ses parents, qui souhaitaient avoir une fille. Son parcours scolaire et professionnel est un fiasco. Son mariage s’est soldé par un divorce, son épouse bisexuelle l’ayant quitté pour aller vivre en Australie avec une femme. Mais Luke est millionnaire, depuis qu’il a hérité de la fortune de sa mère, et vit dans un luxueux appartement d’une propriété de grand standing près de Regent’s Park. C’est un solitaire au tempérament égocentrique. Il éprouve des difficultés pour communiquer avec autrui de façon naturelle et il a donc peu d’amis. Un jour, lors d’une visite au bureau de poste près de chez lui, il est témoin de l’effondrement d’un homme dans la file d’attente, terrassé par une crise cardiaque, une enveloppe serrée dans la main. Wakefield subtilise la missive et ne résiste pas à la tentation de l’ouvrir une fois revenu chez lui.

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Le défunt, un dénommé Sebastian Firbank, s’adresse dans la lettre à une certaine Marion, affirmant avoir commis envers elle « un acte monstrueux ». Ces propos étranges enflamment l’imagination de notre oisif, qui se persuade que cette femme a été assassinée par ce Sebastian, une thèse que semble accréditer pour lui la découverte faite peu après d’un corps non identifié à Wimbledon Common, qu’il apprend en regardant le journal télévisé. Dès lors, rien ne saurait arrêter Luke dans sa croisade pour découvrir ce qui s’est tramé autour du mystérieux Firbank. Cette quête devient pour lui une véritable obsession. Il perçoit un allié en la personne du portier de sa propriété (Richard Griffiths), un employé débonnaire qui se réjouit de la présence parmi les résidents  de ce singulier individu, dont le comportement baroque tranche avec l’ennuyeuse mondanité des gens qu’il fréquente quotidiennement. Ce portier (dont le nom n’est jamais précisé), qui s’amuse à ses dépens, lui apprend à utiliser le téléphone de façon à programmer un appel vers son propre récepteur. Wakefield, qui a une tendance marquée à l’affabulation, s’invente bientôt une petite amie imaginaire, Sandra, qui lui téléphonerait régulièrement (il a bien rencontré une Sandra, brièvement, mais rien ne s’est passé entre eux). Il finit même par se persuader de la réalité de sa liaison, la recherchant vainement dans la rue suite à un rendez-vous fictif qu’il s’est lui-même fixé.

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Luke est schizophrène, il a la manie de se parler à lui-même: bref, il est un peu barge. Mais ça ne l’empêche pas de mener rondement son enquête: il prend contact avec Richard (joué par Michael Maloney), un peintre et marchand d’art qui fut un ami proche de Sebastian. Un individu ténébreux qui semble dissimuler de lourds secrets et détient l’ensemble de la correspondance passée du défunt. Luke parvient à s’en emparer lors d’une visite au domicile de Richard, opérée sous une fausse identité en l’absence de ce dernier. Le passé épistolaire de Sebastian renforce ses soupçons. Dans l’une des lettres, Firbank affirme sans détours avoir tué sa femme Marion. Les folles hypothèses se bousculent dans l’esprit enfiévré de Wakefield, qui songe bientôt à une complicité entre Sebastian et Richard. Notre enquêteur en herbe est pour le moins borderline: Lorsque son ex-épouse Connie (Mossie Smith) lui rend une visite inopinée, il la jette dehors sans ménagement et déchire ses photos la représentant dans la foulée, furieux qu’elle vienne le déranger pendant ce qu’il considère comme une croisade personnelle de la plus haute importance, un moyen pour lui de s’accomplir enfin dans une entreprise valorisante, de retrouver une certaine estime de soi.

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Guidé par le dévoilement progressif de la teneur des missives, Luke poursuit son enquête, visitant un bordel pour obtenir des renseignement sur feu Mr. Firbank (on s’aperçoit à cette occasion que l’intimité avec la gent féminine lui cause une certaine gêne) ou se rendant au Pays de Galles sur les traces d’un peintre décédé du nom de Brian Masters (il pense que Sebastian l’a assassiné pour le réduire au silence), toujours en employant la vaste panoplie de postiches à sa disposition lui permettant d’endosser moult identités d’emprunt. Parfois, la paranoïa le guette, il croit qu’on veut intenter à sa vie et rassemble tout un arsenal de couteaux de cuisine pour faire face à la supposée menace qui pèse sur lui. Le personnage est lunatique, instable, par moments inquiétant, comme lorsqu’il reçoit une dame (interprétée par Pam Ferris) qui a répondu à son annonce parue dans les journaux pour retrouver Marion Firbank, mais qui n’est qu’une homonyme de la femme recherchée: importuné par ses incessantes réclamations en vue d’obtenir la récompense financière promise par l’annonce, il la menace avec un couteau à découper. Mais au fond, il est inoffensif, il cherche surtout à tromper son ennui et à oublier l’insignifiance  de sa propre existence, en voulant devenir l’homme qui a résolu brillamment l’affaire Sebastian Firbank.

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Mr. Wakefield’s Crusade contient sans doute une des meilleures prestations de Peter Capaldi, le personnage excentrique et excessif qu’il y interprète semblant taillé sur mesure pour lui. Le scénario est le point fort de la minisérie, habilement construit et comportant des éléments de misdirection pour égarer le téléspectateur et mieux le surprendre lors des révélations finales, qui projettent un nouvel éclairage sur la succession des évènements passés. On peut donc savourer tout autant la fiction en la visionnant une seconde fois, une démarche qui permet de reconsidérer les pièces du puzzle à la lumière de ce que l’on sait désormais. D’autre part, la réalisation est supérieure à la moyenne des productions de la BBC du début des années 90, la caméra dynamique donnant un caractère enlevé à l’ensemble, tandis que le générique décalé imitant la graphie des parchemins enluminés médiévaux  ne manque pas d’originalité. Surtout, l’atmosphère singulière de cette histoire rappelle les polars psychologiques d’un maître de l’étrange,  John Franklin Bardin, et en particulier Qui veut la peau de Philip Banter ? Ceux qui aiment les fictions policières de ce type, anticonformistes et insolites, devraient trouver cette minisérie à leur convenance.

The Crow Road

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Iain Banks est surtout connu en France pour ses romans de science-fiction, en particulier le cycle de la Culture. Mais il est également l’auteur d’œuvres de littérature générale réputées dans les pays anglo-saxons, parmi lesquelles The Crow Road, une histoire à mi-chemin entre le récit initiatique et l’énigme policière. On peut se demander pourquoi les écrits hors SF de Banks, malgré leurs qualités, n’ont pas été édités dans notre pays. Peut-être est-ce dû au cloisonnement strict entre littérature générale et littérature de genre qui prévaut encore aujourd’hui et à la manie de vouloir faire entrer les auteurs dans des cases, de nier le fait qu’ils ne puissent pas être catégorisés facilement. Cette adaptation sérielle en 4 parties de près d’une heure, par Bryan Elsley (le showrunner de Skins), fidèle au roman (même si le contexte de celui-ci, la guerre du Golfe et les dernières années du tatchérisme, est beaucoup moins présent), est une fiction introspective et mystérieuse, non linéaire et agencée avec habileté, prenant place dans les majestueux décors du littoral écossais.

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C’est l’histoire d’une famille, les McHoan, vivant dans la région d’Argyll. Lors du premier épisode, le personnage principal et narrateur, Prentice (Joseph McFadden), qui poursuit ses études à l’université, retourne chez lui pour assister à l’enterrement de sa grand-mère, une femme à laquelle il était attaché, appréciant sa personnalité fantasque (ainsi, même à un âge avancé, elle avait l’habitude de grimper aux arbres). Elle est décédée dans des circonstances improbables, en faisant une chute mortelle depuis les hauteurs du manoir familial, en brisant au passage la verrière de la véranda. De plus, un incident survient au crématorium, où son pacemaker explose, laissé par inadvertance dans sa dépouille par son médecin, qui meurt d’une crise cardiaque en constatant son erreur. En fait, l’histoire récente des McHoan semble n’être qu’une suite de drames étranges. Prentice s’interroge sur la mystérieuse disparition de son oncle Rory (Peter Capaldi), un motard à la personnalité insaisissable, un écrivain amateur auteur d’un roman à clef censé contenir des révélations sur d’inavouables secrets de famille.

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Prentice a une liaison avec celle qui fut la petite amie de Rory, Janice (Patricia Kerrigan). Il récupère chez elle des documents lui ayant appartenu, dont des fragments de son roman, qui porte le titre éponyme « The Crow Road », contenus sur des disquettes 5 pouces 1/4 lisibles sur des unités informatiques obsolètes (même pour l’époque) datant des années 80. Cette « route des corbeaux » est une expression imagée signifiant simplement la mort. Dans son récit, Rory revient sur la mort inexpliquée de la tante de Prentice, épouse de son oncle Fergus Urvill, lors d’un accident automobile à la cause non élucidée, livrant par bribes des indices troubles. Prentice se demande si Rory a fui une vérité trop difficile à supporter ou si il a été réduit au silence par un assassin. C’est un adolescent mal dans sa peau, qui recherche le sens de l’existence et se demande si le destin existe vraiment et si tout peut avoir une explication rationnelle en ce bas monde. Par ailleurs, il est jaloux de son grand frère Lewis, qui a épousé celle dont il était secrètement amoureux, sa cousine éloignée Verity (Simone Bendix).

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Le récit navigue entre le présent et le passé, multiplie les flashbacks sur l’enfance de Prentice et de Rory (ce dernier ayant consigné des évènements traumatiques de sa jeunesse comme lorsqu’il a été battu par un camarade de jeux ou encore le jour où il a été secouru d’une grange en proie aux flammes), construisant par petites touches un portrait de cet oncle si difficile à cerner. A cela s’ajoutent des réminiscences de discussions entre Prentice et ses proches. Son père, Kenneth (Bill Paterson) est un pur rationaliste qui lui affirme que l’homme n’est pas au centre de l’univers et que l’au-delà n’existe pas. Prentice se souvient que ce même père, aujourd’hui auteur à succès de contes pour enfants, aimait autrefois lui narrer des légendes celtiques (il prétendait même que l’essentiel de ce qu’un homme laisse sur Terre est constitué par les histoires qu’il transmet aux générations futures) et le contraste avec la vision désenchantée du monde qu’il professe n’en est que plus flagrante pour lui. Ce père qu’il peine à comprendre disparait à son tour lors d’un stupide accident, frappé par la foudre après avoir grimpé sur le faîte de son manoir, en étant éméché au retour d’une soirée bien arrosée. La personnalité de Kenneth semble diamétralement opposée à celle de l’autre oncle de Prentice, Hamish (Paul Young), très croyant et qui pratique avec dévotion le culte anglican à sa manière non orthodoxe.

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Hamish croit à la prédestination et aux manifestations sur terre de la puissance divine. Sa conception de la vie est moins ambigüe que celle de l’autre oncle de Prentice, Fergus (David Robb), le gérant d’une verrerie à la pointe de la recherche sur les propriétés des matériaux, un scientifique pourtant non dénue de ferveur religieuse, qui tire fierté d’avoir confectionné un magnifique vitrail représentant l’arrivée du Christ à Jérusalem. Le jeune homme se souvient aussi d’une discussion avec Rory, qui lui a confié qu’il est sage d’admettre que l’on ne peut tout expliquer, qu’à l’instar des cercles de mégalithes dont la fonction réelle reste mystérieuses pour nos contemporains, il convient de faire preuve d’humilité et d’admettre l’étendue de notre ignorance. Prentice, confronté à ces philosophies de vie contradictoires, trouve chez son amie d’enfance, Ashley (Valerie Edmond), quelqu’un à qui confier ses états d’âme. De plus, cette dernière, qui exerce le métier d’informaticienne, lui répare de vieux ordis lui permettant de lire les disquettes obsolètes de Rory et participe activement à l’enquête qu’il mène pour éclaircir les zones d’ombre du passé.

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Les indices sont ténus. Quel rôle a joué le passage secret donnant accès aux combles du manoir? Les boîtes d’allumettes en provenance de contrées lointaines, reçues par Kenneth qui en fait la collection  (il est féru de  philuménie) ont-elles vraiment été envoyées par Rory ou par un tiers pour faire croire qu’il est encore en vie? Finalement, la série fournit une explication satisfaisante aux mystères de la famille McHoan, tous les éléments s’emboîtent parfaitement, même si certains faits secondaires restent nimbés d’un voile équivoque, laissant au téléspectateur un certaine latitude d’interprétation. The Crow Road raconte une histoire policière assez classique en définitive, mais d’une façon non conventionnelle, sous la forme d’un récit à tiroirs, et se double d’une réflexion ontologique. Rory est indiscutablement un personnage singulier dans la filmographie de Peter Capaldi: il tient une place centrale dans l’intrigue et pourtant il y brille le plus souvent par son absence, n’étant dépeint qu’au travers des visions subjectives de ceux qui l’ont jadis côtoyé. La minisérie, qui s’adresse à un public attentif et porté sur la réflexion psychologique, est en tout cas un exemple réussi de polar métaphysique.

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