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C’est un biopic unique: l’hommage d’un poète à un autre poète. Son réalisateur, Gulzar, est un artiste indien réputé, aussi bien dramaturge, cinéaste, scénariste que poète.
Composée de 17 épisodes, la série diffusée par Doordarshan retrace le parcours et tente de cerner la personnalité du plus éminent poète de langue urdu, Mirza Ghalib (1797-1869), originaire d’Agra et descendant de turcs émigrés à Samarcande. La narration est entrecoupée de récitations de ghazals mis en musique. Le ghazal est une oeuvre poétique exprimant les sentiments humains, souvent à caractère romantique mais pouvant aussi traduire les états d’âme de celui qui le compose. La série en comporte plus d’une vingtaine, magnifiés par les compositions musicale et les interprétations d’un couple d’artistes, Jagjit et Chitra Singh. En outre, Gulzar a livré, dans ce qui est considéré comme son chef d’œuvre, sa vision personnelle de Ghalib, auquel il voue une grande admiration (il a même récemment fait réaliser un buste à l’effigie du poète, dont il fit don au musée de Delhi). Ce n’est pas la première apparition de Mirza Ghalib à l’écran (il y eut un film de Sohrab Modi daté de 1954 et également, à la télévision pakistanaise, une interprétation de Rashid Mahmood), mais c’est certainement la version la plus acclamée.

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La vie de Ghalib à Delhi telle qu’elle est retracée dans la série fut loin d’être facile. Criblé de dettes, tirant toujours le diable par la queue, il s’adonne aux jeux d’argent et tente de survivre avec une activité littéraire qui, dans un premier temps, n’est guère rémunératrice. Fréquemment invité à la cour du roi lettré Bahâdur Shâh Zafar (poète lui aussi), il participe à des joutes poétiques appelées mushaira où les participants déclament leurs textes chacun à leur tour, lorsqu’une lampe rituelle est placée devant eux. Au début, ses créations ne rencontrent guère de succès et il se trouve régulièrement surclassé par ses rivaux, au premier chef le poète officiel Zauq. Sa poésie est alors jugée hermétique (il affirme même ironiquement que seul Dieu peut la comprendre) et Ghalib entreprend de la simplifier pour parvenir à toucher le cœur du peuple. La vie familiale de Mirza fut également difficile, ses cinq enfants étant morts prématurément, de même que son fils adoptif.

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La série s’attarde sur les deux femmes qu’il a aimé: Umrao, son épouse (jouée par Tanvi Azmi) et la courtisane Nawab Jaan (interprétée par Neena Gupta). Son attachement à Umrao est renforcé par les épreuves communes que le couple a traversé, c’est une relation tendre et complice. Mirza se confie volontiers à Umrao, lui exposant aussi bien ses conceptions de l’art poétique que ses soucis d’ordre matériel. Sa rencontre avec Nawab Jaan fut quant à elle fortuite. Des feuillets de poésie envolés du balcon de Ghalib ont été interceptés par la courtisane, qui découvre émerveillée ses œuvres et n’a alors de cesse de les chanter, sa passion pour le poète allant jusqu’à inscrire son nom au henné dans les paumes de ses mains. Mirza établit un dialogue spirituel avec la courtisane, tout en conservant une certaine distance avec celle-ci, soulignée par leurs scènes communes dans la série, où ils se trouvent fréquemment séparés par un rideau ou un voile. L’amour impossible de Nawab Jaan ne sera qu’éphémère et prendra fin tragiquement suite à une déchirante séparation.

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Naseeruddin Shah interprète avec conviction Mirza Ghalib, restituant avec expressivité à l’écran ses doutes, sa détresse face aux difficultés de l’existence et sa quête de perfectionnement artistique. La série présente un Ghalib assez égocentrique et cependant capable d’une grande générosité, mais aussi doté d’un humour ironique et malicieux. Ainsi, accusé d’avoir raillé en public un membre éminent de la cour, il s’en sort en improvisant un poème dont il affirme que la phrase incriminée en est extraite et, pour prouver qu’elle a été mal interprétée, le récite devant le souverain. Méthodique, chaque fois que lui vient l’inspiration d’un vers, le poète opère un nœud à son habit qu’il dénouera une fois devant sa table de travail. Peu respectueux de l’autorité de la Compagnie britannique des Indes orientales, il est brièvement emprisonné pour pratique illégale du jeu et développe un fort ressentiment à l’égard de l’occupant anglais.

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Il convient de souligner que Gulzar a pris quelques libertés avec la biographie du poète. L’époque que traverse Mirza est politiquement turbulente, marquée notamment par la révolte des cipayes de 1857, dirigée contre la férule britannique et réprimée dans le sang. Dans la série, Ghalib exprime des vues nationalistes et des opinions socio-politiques qui font plus écho aux préoccupations plus contemporaines de Gulzar (qui vécut la partition de l’Inde comme un traumatisme) qu’à des prises de position historiquement avérées. De plus, dans la série, le parcours de Mirza Ghalib semble s’achever au lendemain de la révolte, devant la vision sinistre d’insurgés pendus à un banian (alors que le poète vécut en réalité douze années de plus), licence dramatique permettant de souligner l’impact dévastateur qu’eurent ces évènements sur lui et insufflant à la scène finale une grande force émotionnelle.

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Mais ce qui demeure le plus remarquable dans cette série, ce sont les ghazals chantés qui parsèment le récit. Superbement interprétés par les époux Singh, ils sont également mis en valeur par une mise en scène sobre et très atmosphérique. Ce sont des textes souvent mélancoliques, tristes ou sentimentaux exprimés dans une langue très littéraire, que les sous-titres anglais peinent parfois à restituer. Ces ghazals donnent une profondeur psychologique aux protagonistes qu’une série classique parviendrait difficilement à  retranscrire à l’écran. Cette singularité fait de Mirza Ghalib un objet sériel inégalable, un trésor pour les esthètes, mélomanes et amateurs de poésie orientale.

La vidéo ci-dessous (non traduite) vous présente un échantillon de ces fameux ghazals, interprété par Chitra Singh: situé à la fin de l’épisode huit, son titre est  Ishq Mujhko Nahin Wahesat Hi Sahi. Je ne me lasse pas de l’écouter.

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