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La mini-série que je vous présente aujourd’hui est une œuvre de cinéastes pour la télévision allemande. Composée de trois épisodes, il s’agit d’un projet de trois réalisateurs de la nouvelle vague allemande, appartenant à l’école de Berlin (un mouvement informel regroupant des auteurs de films habitant dans cette ville): Christian Petzold, Dominik Graf et Christoph Hochhäusler. Se basant sur la trame d’un scénario criminel, ils ont chacun réalisé un film racontant une facette des mêmes évènements, perçus par différents protagonistes. Si chaque cinéaste respecte les grandes lignes de l’histoire, ils ont toute liberté pour déterminer les détails de leurs intrigues respectives ainsi que pour leurs choix de mise en scène. Primée en 2012, c’est une fiction expérimentale qui nécessite un peu de patience de la part du téléspectateur pour en percevoir toutes les qualités d’écriture. La toile de fond de la trilogie est un fait divers sordide: un délinquant sexuel, Frank Molesch, tueur présumé d’une jeune femme, est autorisé à se rendre dans un hôpital au chevet de sa mère, d’où il parvient à échapper à la surveillance de la police et à prendre la fuite. Une longue traque commence dans la forêt de Thuringe.

La première partie, signée  Christian Petzold, a pour titre Etwas Besseres als den Tod (titre français: Trompe-la-mort). C’est l’histoire de John, un interne de l’hôpital de la ville (fictive) de Dreileben, qui rencontre une jeune femme de chambre d’origine bosniaque, Ana, dans des circonstances particulières: après s’être assoupi en faisant du naturisme près d’un lac, il surprend un groupe de motards en train de maltraiter Ana. Il recueille ensuite cette dernière et entame une liaison avec elle. Mais les deux amants ne se disent pas tout de leur passé.

J’ai trouvé cet épisode modérément intéressant car accordant une place prépondérante à une intrigue sentimentale en soi peu originale. Le tueur n’a qu’une présence fantomatique, suggérée seulement de façon furtive durant quelques plans, tandis que l’on entend en fond sonores de certaines scènes le bruit des hélicos de la police qui quadrillent les environs. La relation entre John et Ana apparaît assez vite trouble car empreinte de dissimulations. Ce n’est que dans les dernières minutes que l’on perçoit le lien de cette histoire avec la trame générale du récit. Cependant, la réalisation de Christian Petzold est très soignée, avec une mise en scène qui rappelle parfois celle des films de Gus Van Sant. L’intrigue relatée ici ne prendra toute sa dimension qu’à la lumière des épisodes suivants.

Le second épisode est plus riche scénaristiquement. Réalisé par Dominik Graf, il s’intitule Komm’ mir nicht nach (Ne me suis pas). Centré sur une psychologue de la police, Jo, qui est envoyée en Thuringe pour s’occuper d’affaires diverses, dont celle du fugitif Molesch. Elle conçoit un plan pour le capturer, en utilisant pour appât une femme connue du criminel placée dans une chambre d’hôtel. Jo habite pendant son séjour chez une vieille amie, Vera, qui vit avec Bruno, un écrivain de romans de gare. Mais derrière la complicité entre Vera et Jo perce une rivalité de longue date, qui resurgit à l’évocation des blessures du passé.

Dans cette partie, on en apprend un peu plus sur le parcours de Molesch, même si c’est un élément encore secondaire du récit, développé surtout dans la dernière demi-heure. La présence de l’homme traqué est aussi évanescente que lors du premier épisode. Quant aux protagonistes de la partie initiale, ils n’apparaissent que furtivement et ne tiennent ici aucun rôle notable. L’histoire se focalise sur la relation entre Vera et Jo, développant une ambiance malsaine faite de faux semblants, où les personnages sont longtemps difficiles à cerner, renforcée par la menace diffuse des méfaits du tueur en cavale. Marquée par une progression graduelle de la tension dramatique, c’est une intéressante analyse psychologique de deux femmes orgueilleuses et d’un homme (Bruno) anxieux et peu confiant, même si tout cela reste in fine détaché du fil rouge policier de la mini-série.

La meilleure partie est selon moi la dernière, réalisée par Christoph Hochhäusler. Eine Minute Dunkel (Une minute d’obscurité) nous place enfin dans le vif du sujet: on suit Molesch dans sa fuite éperdue, parcourant la forêt de Thuringe, réussissant à plusieurs reprises à semer les policiers, cherchant à subsister dans la nature sauvage et nouant une amitié éphémère avec une petite fille qu’il découvre perchée dans un arbre. La mise en scène est remarquable: les sons amplifiés de la nature, les passages en caméra subjective et les longues plages de silence mettent en valeur la lutte désespérée de Molesch pour sa survie. Le personnage a une attitude assez imprévisible, apparaissant tantôt inquiétant, tantôt d’une innocence enfantine. Parallèlement, on suit l’enquête d’un officier, Marcus (grand amateur de thüringer rostbratwurst, les saucisses de Thuringe), qui revient sur les circonstances du crime de Molesch. C’est alors qu’un doute s’installe progressivement quant à l’identité du coupable. Le malaise atteint un point culminant lors du final de l’épisode, où un retournement de situation invite le téléspectateur à considérer d’un nouvel œil les évènements relatés lors des trois épisodes et incite à une réflexion sur la genèse du comportement criminel. Une dernière partie magistrale.

Si le premier épisode ne m’avait guère impressionné, j’ai trouvé que l’histoire prenait toute sa dimension une fois le visionnage de la mini-série terminé et les pièces du puzzle assemblées. Dreileben est une fiction qui se dérobe constamment au téléspectateur, qui semble souvent s’attarder sur des points secondaires, mais qui finit par le récompenser avec un final d’une grande force dramatique. Fidèle au cinéma d’auteur dont se réclament ses réalisateurs, cette trilogie télévisuelle refuse initialement une approche spectaculaire du thriller, soignant l’atmosphère de danger latent, préférant révéler progressivement les personnalités troubles de personnages périphériques et ne développant un suspense qu’en pointillés dans ses deux premières parties. Si Stefan Kurt a été récompensé pour son rôle de Molesch, qu’il joue avec beaucoup de crédibilité, l’ensemble du casting est convaincant, malgré des dialogues parfois décousus. Dreileben est un krimi à part, qui plaira surtout aux amateurs d’expérimentations narratives, lassés des conventions du thriller orthodoxe.

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