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Zacharias Kunuk est surtout connu pour sa trilogie de films des années 2000 composée d’Atanarjuat, Le journal de Knud Rassmusen et Le jour avant le lendemain. Mais auparavant, il fut en 1995 l’auteur d’une série en 13 épisodes, Nunavut (Our Land), qui fit date en décrivant le mode de vie d’autrefois des inuits. Certes, il y eut auparavant d’autres films à visée ethnographique sur le sujet, comme Nanouk l’esquimau de Flaherty, mais cette série est bien plus détaillée et a la particularité de montrer le contact des inuits avec l’homme blanc. En amont, Kunuk et son équipe ont collecté de nombreux témoignages mémoriels des doyens de ce peuple. Le scénario de la série pourrait tenir sur un timbre-poste: deux années de la vie de familles inuites, entre 1945 et 1946, marquées par leur rencontre avec un missionnaire, un prêtre catholique, qui cherche à les convertir et à changer leurs mentalités. Les acteurs sont tous membres de la communauté et reconstituent les pratiques culturelles de leurs ancêtres. Ils ne donnent nullement l’impression de jouer un rôle à l’écran, ce qui renforce l’impression de voir un documentaire pris sur le vif.

Comme dans les autres films de Kunuk, les scènes en extérieur sont très soignées, mettant en valeur la beauté de l’immensité arctique. L’intérieur de la tente familiale fourmille d’objets du quotidien est est curieusement tapissé de journaux d’époque. La série montre les techniques de construction des inuits: édification d’un igloo bien sûr, mais aussi d’une maison en pierre pour passer l’hiver (on apprend qu’ils utilisaient de la mousse collectée aux alentours pour assurer l’isolation de la bâtisse). Également, on suit les étapes de la fabrication d’un igloo en glace translucide (dans l’épisode Tugaliak), spécialement conçu pour le stockage et la conservation des aliments. La fabrication d’outils est abordée, notamment le harpon inuit, dont la tête en os peut se détacher pour rester fichée dans la peau de l’animal chassé. Les activités de chasse (parfois en traineau tiré par des chiens) sont prépondérantes dans la série: chasse au phoque, au morse, au caribou, voire même à l’ours polaire. Le moment privilégié de la chasse au phoque est le début du printemps, lorsque la couche de glace devient plus fine. Les enfants participent aussi à la chasse des bébés phoques, appréciés pour leur chair délicate. Les techniques de camouflage des inuits sont présentées, ainsi que le dépeçage des animaux et même la consommation crue de leurs entrailles par les membres du clan, donnant des images parfois peu ragoutantes.

Si Atarnajuat et ses suites accordaient une grande place aux rites chamaniques, ceux-ci sont bien moins présents dans la série. Cependant, dans l’épisode Avamuktulik, un ancien entre en transe pour détecter la présence d’ombles chevalier dans une rivière en crue, sans succès.
Les tentatives d’inculquer la religion chrétienne de la part du missionnaire sont plus développées, à cet égard une scène de l’épisode Avaja est édifiante: les inuits assistent à une messe où le discours évangélique du prêtre est en décalage complet avec leur culture et ils se contentent de réciter des psaumes sans conviction. Le missionnaire est aussi au centre de l’épisode Aiviaq, où il recueille les témoignages des inuits sur leurs coutumes ancestrales: ainsi celle de l’ igunak, un mode de conservation de la viande, enterrée en été en vue de fermenter durant l’hiver, pour être ensuite consommée l’année suivante. Dans l’épisode suivant, Qaisut, il se livre à l’exploration d’une île, depuis longtemps lieu privilégié de la chasse au morse, à la recherche des vestiges d’un peuple disparu. Il découvre, outre des monticules de pierres, une étrange empreinte en forme de corps humain dans le sol, mais la série ne donne aucune information sur ce mystérieux peuple disparu.

C’est d’ailleurs la seule réserve que j’aurais à propos de la série. Certains passages auraient gagné à comporter plus d’explications. Les discussions sporadiques entre inuits sont cependant révélatrices de leur état d’esprit. Dans cette société, les anciens, de part leur expérience, sont grandement respectés et ont autorité sur les plus jeunes. Également, dans une scène située en 1945, leurs dialogues révèlent leur incompréhension d’une guerre bien lointaine pour eux (ils se demandent même si Hitler n’aurait pas des pouvoirs chamaniques!). Cependant, le passage le plus surprenant de la série est peut-être le dernier épisode, Quviasukvik (le seul tourné en noir et blanc): on y assiste à un Noël inuit, où les familles se réunissent pour manger, chanter et danser. On y consomme l’akutak (préparation glacée avec des baies et de la viande de caribou) et on voit un musicien jouer du kilaut, tambour en peau de caribou. D’autre part, les inuits se livrent à  cette occasion à un étrange syncrétisme, alternant récitations de passages de la bible traduite en inuktitut et mélopées chamaniques. Finalement, l’arrivée du prêtre les a amené à adapter leurs croyances de curieuse façon.

Nunavut (Our Land) est, vous l’aurez compris, un quasi documentaire à voir absolument pour qui a quelque intérêt pour les reconstitutions ethnographiques. Ceux qui préfèrent suivre une véritable fiction se tourneront plutôt vers Atanarjuat, où l’intrigue est bien plus développée. Cette série, outre ses qualités de témoignage d’un mode de vie en passe d’être révolu, a aussi une importance historique, car sa diffusion a contribué à la construction de l’identité des inuits du Nunavut, deux ans après l’acceptation par le parlement du Canada de leurs revendications territoriales. Ce fut pour moi, malgré le côté amateur des « acteurs », une docufiction assez fascinante par son authenticité et la majesté des rudes paysages mise en valeur par une réalisation inspirée. Il est facile de la découvrir: on peut en effet la télécharger gratuitement (et légalement) sur le site d’Isuma Productions. A voir, pourquoi pas, en période de chaleur estivale, pour se rafraîchir les idées.

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