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Ce fut pour moi le plus imposant visionnage de ce début d’année, ainsi que ma première série iranienne. Comprenant 56 épisodes de près de 35 minutes, cette épopée du réalisateur Masoud Jafari Jozani, dotée d’un très gros budget, offre un panorama de l’Histoire iranienne du XXe siècle au travers de la destinée de son personnage central, Bijan (lisez « bijane ») et de sa famille. C’est une production d’une magnitude comparable à ce que fut Eyes of dawn pour la télévision sud-coréenne, sans toutefois être un chef d’œuvre du même acabit. L’histoire couvre trois périodes: après la première guerre mondiale, la lutte du mouvement Jangal; la seconde guerre mondiale et l’occupation de l’Iran par les alliés; les débuts de la guerre entre Iran et Irak. La série est dotée d’une réalisation minutieuse et bénéficie d’une belle photographie. D’autre part, les musiques composées par le sitariste Hossein Alizâdeh forment une BO envoûtante, de plus agrémentée de quelques chants tadjiks.

C’est la première série iranienne a avoir eu l’autorisation de tourner sur le territoire des États-Unis depuis la révolution de 1979, grâce à la politique dite de la main tendue initiée par Barack Obama. De plus, lors du filmage en Californie, les équipes techniques américaines et iraniennes ont collaboré activement malgré la barrière du langage. Certes, la partie US de la série ne concerne que trois épisodes et ne fait intervenir, du côté américain, que quelques acteurs de second plan, mais c’est tout de même une ouverture notable.

La première époque (épisodes 1 à 14) débute vers 1920 dans un village de la province du Gilan, où l’on découvre la dure vie paysanne de familles kurdes, celle de Bijan  comme celle de Leili, son amie d’enfance. La reconstitution nous plonge dans leur quotidien et montre quelques aspects insolites de leur culture, comme par exemple un mariage kurde traditionnel où l’épouse est couverte d’un voile sur lequel les invités épinglent des billets de banque.

Nombre de membres de cette communauté, dont le père de Bijan (Mirza Hassan Irani) et le père de Leili, sont impliqués dans le mouvement Jangal de Mirza  Kuchik Khan, révolte contre la monarchie Kadjar et contre l’influence britannique en Perse. Obtenant d’abord le soutien de l’Armée rouge, le mouvement se trouve isolé lorsque les russes signent un traité avec les anglais. La série montre les bombardements britanniques du Gilan ainsi que les durs combats opposant les partisans de Jangal à ceux de la dynastie régnante. L’épisode 6 est très brutal: on y voit la répression sans pitié des autorités, exhibant la tête décapitée de Mirza Khan et condamnant ses fidèles capturés à être fusillés, donnant lieu à une mise en scène mélodramatique curieusement empreinte d’une imagerie christique.

La suite est une fuite désespérée des familles de Bijan et de Leili à travers les montagnes enneigées, en direction de Téhéran. L’arrestation du père de Leili lors d’une halte dans un caravansérail est l’occasion de montrer la corruption de l’administration en place, sa libération ne survenant que par le biais d’onéreux pots de vins. Une fois parvenues à Téhéran, les familles s’installent dans une demeure typique du pays, comprenant une cour avec un large bassin central. Mirza Hassan trouve un emploi dans l’imprimerie d’une de ses connaissances. Cette première partie s’achève par la séparation entre Bijan et Leili, la famille de cette dernière choisissant de quitter la capitale. Malgré quelques longueurs lors du périple vers Téhéran, cette première époque de la série est assez captivante et restitue bien l’âpreté de la lutte des rebelles dans les zones escarpées du Gilan.

La seconde partie (épisodes 15 à 43) est très mouvementée. Elle débute aux alentours de 1940 et montre la vie à Téhéran à cette époque. La photo ci-dessus vous montre un aperçu de la mode féminine islamique suite à l’interdiction du port du voile par Reza Shah Pahlavi. L’Iran vit alors dans une certaine insouciance, la prospérité économique étant assurée par les liens du pays avec l’Allemagne. La germanophilie qui règne est mise en évidence dans la série: on arbore des moustaches à la Hitler et la diffusion au cinéma du Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl est acclamée. Bijan devient ici un personnage ambigu: engagé dans l’armée de l’air, il prend le parti du pouvoir et se fiance avec Iran (lisez « irane »), fille d’un haut gradé, au grand dam de son père. Le frère de Bijan, Nader, est quant à lui un pragmatique cherchant surtout à faire des affaires. Les atermoiements de Reza Shah face aux alliés, avec pour conséquence sa destitution suite à l’invasion anglo-soviétique de l’Iran, finissent par plonger le pays dans le marasme économique. La série le montre au travers du personnage comique de Hassan, qui détourne des stocks de pain destinés au contingent britannique pour les distribuer à la population affamée.

J’ai trouvé cette partie du feuilleton instructive, mais un peu inégale quant aux jeux des comédiens. Les rôles principaux sont excellents (Parsa Pirouzfar incarne Bijan avec beaucoup de conviction) mais certains acteurs secondaires ont tendance à surjouer. De plus, l’action a tendance à stagner durant quelques épisodes. Cependant, lorsque Bijan, opposé à la nouvelle politique pro-britannique du pouvoir, participe à la rébellion de Ghalemorghi et va combattre les alliés dans les airs, la série bascule et prend un tour plus dramatique, Bijan étant gravement blessé suite à un crash. Mais, après des péripéties que je vous laisse découvrir, il retrouve ensuite Leili alors qu’il a été capturé par les soviétiques. Celle-ci, devenue membre de l’Armée rouge, hésite entre la fidélité au bolchevisme et l’amitié (qui se transforme en amour) pour Bijan. Si elle finit par prendre le parti de ce dernier et à favoriser son évasion, les conséquences seront terribles pour elle. Son personnage, tiraillé entre des aspirations contradictoires, est le plus intéressant et le plus attachant de la série. Bijan, dans cette partie du feuilleton, fait des choix politiques qui nous semblent aujourd’hui contestables (d’ailleurs, même sa famille ne le soutient plus), guidé par la fidélité à sa patrie. Ses liens avec la faction de l’armée pro-allemande du nord de l’Iran finissent par le contraindre à l’exil. Cette longue seconde partie, foisonnante et parfois brouillonne, apporte un éclairage sur les mentalités de l’époque et l’impact dramatiques des bouleversements politiques sur la vie du peuple.

Changement de décor au début de la dernière époque, situé à la fin des années 1970 en Californie. On retrouve un Bijan américanisé, devenu neurochirurgien et vivant avec aisance dans une vaste demeure de Los Angeles. Son frère Nader a aussi émigré, avec sa femme Fakhrosadat, restée très traditionnaliste. Bijan suit la révolution iranienne à la télévision, même s’il cherche à oublier son passé oriental. Une lettre de Leili le décide à revenir en Iran, à la recherche d’un fils qu’il n’a pas connu. Son enquête le conduit à retrouver de vieilles connaissances et à renouer avec ses racines. Cette partie de la série est la plus spectaculaire. On assiste aux bombardements irakiens sur Téhéran et ensuite, lorsque Bijan se rend sur la ligne de front en quête de son fils engagé dans les forces armées iraniennes, on suit la reconstitution de batailles massives entre belligérants (notamment un mémorable assaut au lance-roquettes contre une colonne de tanks).

Le budget conséquent dont dispose Jozani lui permet de mettre en scène des combats époustouflants, situés près de la frontière irakienne. Après avoir été témoin d’escarmouches près des installations pétrolières, Bijan accompagne l’armée lors de l’opération Beit ol-Moqaddas (ou opération Jérusalem) visant à déloger les irakiens de la ville de Khorramshahr. Les séquences mêlent alors reconstitution et images d’archives, cette opération ayant alors été filmée par un reporter de guerre. Le suspense de cette dernière partie repose sur l’inlassable quête par Bijan d’un fils insaisissable. C’est la période de la série qui propose les scènes d’action les plus mémorables, cependant j’avoue avoir préféré le court passage aux USA, plutôt reposant et montrant l’assimilation de Bijan à la culture occidentale. Le retour en Iran est souvent poignant, mais le scénario repose trop souvent sur des coïncidences et l’issue du récit m’a semblé être un peu forcée et s’intégrer de façon artificielle aux évènements historiques.

Pour conclure: est-ce que je recommanderai la série? Oui, pour ceux qui sont intéressés par l’histoire contemporaine de l’Iran. J’ai appris quantité de choses au cours des épisodes, même si ce ne fut pas toujours un visionnage facile: les dates sont parfois indiquées suivant le calendrier persan et les repères historiques ne sont pas toujours fournis clairement (j’ai dû parfois potasser des articles en ligne pour m’y retrouver). De plus, les multiples références à la religion musulmane m’ont parfois, en tant qu’athée, quelque peu désorienté. Certains épisodes ont tendance à être contemplatifs, leur rythme languide risquant de mettre à l’épreuve la patience de certains téléspectateurs. Le récit, dans sa volonté de coller aux soubresauts de l’Histoire, manque parfois de naturel. Cependant, l’ampleur du projet, la profusion des questions politiques et sociales qu’aborde la série et la qualité méticuleuse de la réalisation impressionnent. En somme, une œuvre majeure de la fiction iranienne, même si elle n’atteint pas la perfection.

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