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Appréciant le cinéma argentin, cela faisait un certain temps que j’espérais découvrir une série de qualité en provenance de ce pays. C’est enfin le cas avec Vientos de agua, série en 13 longs épisodes de Juan José Campanella (réalisateur entre autres de Dans ses yeux au cinéma et, pour la télé, d’épisodes de Dr House ainsi que plus récemment d’Halt and catch fire), coproduite par Pol-ka pour l’Argentine et Telecinco pour l’Espagne. Hélas peu connue, ayant eu une audience décevante lors de sa première diffusion (surtout en Espagne), c’est pourtant une fiction chorale émouvante retraçant l’existence de deux générations d’émigrés entre Espagne et Argentine, dotée d’une réalisation d’un très bon niveau, d’une bande musicale éclectique allant du jazz au tango en passant par le classique et d’un casting binational excellent.

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L’histoire débute en 1934 dans les Asturies, où José Olaya (Ernesto Alterio) travaille avec son père et son frère dans une mine de charbon. Son frère Andrés, qui projetait d’émigrer en Argentine, meurt suite à une fuite de gaz survenue à la mine, décès dont le contremaître est en partie responsable par sa négligence. José, après s’être rebellé contre la Guardia Civil, décide de se substituer à son frère et d’émigrer à sa place. Lors du voyage, il rencontre un jeune juif hongrois, Juliusz (Pablo Rago) et Gemma, une italienne orpheline âgée de 9 ans. Les trois s’installent à Buenos Aires, dans le quartier de la Boca. D’autre part, en 2001, le fils de José, Ernesto (Eduardo Blanco), un architecte sans emploi à cause de la dépression argentine, décide de tenter sa chance en Espagne. Laissant derrière lui sa femme, il s’installe à Madrid dans une colocation, où il rencontre la jeune Anna, une serveuse, ainsi que Mara, une immigrée illégale colombienne. Pour lui commence la galère de la recherche d’emploi dans un pays qui ne facilite pas la tâche des immigrants.

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La série alterne les scènes se déroulant en Argentine des années 30 à la fin des années 50 et les scènes prenant place à Madrid dans les années 2000. Si ces dernières sont filmées dans un style naturaliste, les premières présentent une image légèrement jaunie par un filtre, facilitant la différenciation des deux époques. A Buenos Aires, José épouse Sophie (Caterina Murino), musicienne d’origine française qui deviendra joueuse de tango avant de périr dans un tragique accident. C’est Lucia, la seconde épouse de José, qui sera la mère d’Ernesto. José est un personnage un peu fruste, illettré, qui éprouve des difficultés à exprimer ses sentiments, mais bon travailleur manuel (il trouve aisément un emploi de charpentier). Ses sympathie pour le mouvement anarchiste lui attirent vite des ennuis (il fait de la prison et l’un de ses amis est arrêté après avoir distribué des tracts antifascistes lors d’un concert où est interprétée une œuvre de Carl Orff). Les relations entre José et Sophie sont houleuses car celle-ci souhaite s’émanciper alors que José a une conception très traditionnelle du rôle de la femme.

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Cependant, le personnage le plus touchant de la partie rétro de la série est sans doute Juliusz, enseignant polyglotte et altruiste. D’abord grand frère de substitution pour Gemma, il éprouve de l’attirance pour elle une fois celle-ci arrivée à la puberté, malgré la gêne causée par leur différence d’âge. Atteint d’une grave maladie, il la dissimule à  son entourage pour éviter de les inquiéter. Une grande amitié le lie à José, son compagnon d’exil, qu’il montre par exemple en prenant sa défense face à d’autres immigrés espagnols partisans de Franco (différend réglé pacifiquement par un match de foot entre franquistes et anti franquistes). José vit douloureusement la perte de sa famille lors de la guerre civile espagnole et devient tourmenté et impulsif, alors que Juliusz est le plus stable et réfléchi du duo.

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La partie contemporaine débute dans une Argentine en proie à la grande dépression, marquée par des mouvements sociaux (violentes manifs avec concerts de casseroles, également appelés cacerolazos, en guise de protestation). La politique économique du corralito, qui restreint drastiquement les retraits bancaires, provoque la panique des déposants. C’est dans ce contexte désastreux qu’Ernesto est contraint à émigrer. Eduardo Blanco interprète formidablement ce personnage sympathique et chaleureux, qui cherche, parfois avec maladresse, à s’intégrer dans la société espagnole et se bat pour obtenir la double citoyenneté. Poissard, il ne trouve qu’un travail douteux dans une entreprise de BTP peu scrupuleuse quant à la qualité de ses constructions. S’il finira par trouver un emploi dans une firme d’architectes en accord avec ses compétences, il devra faire face à l’adultère de sa femme Cecilia restée loin de lui et finira par divorcer. Cependant, ses relations avec ses colocataires sont très amicales. La série montre bien l’entraide entre immigrants, le sens de la débrouille entre individus issus de différentes cultures et propose une galerie de portraits de personnages attachants cherchant à réaliser leurs aspirations malgré les obstacles administratifs et la méfiance de certains ibériques à leur égard.

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La série de Campanella s’avère très critique à l’égard de la politique espagnole d’alors en matière d’immigration. Certains passages sont une charge contre le gouvernement de José Maria Aznar: embûches répétées pour la légalisation du statut des immigrants, flicage des migrants illégaux (on voit l’expulsion manu militari d’un barman, colocataire d’Ernesto), obligation pour certains de recourir à des mariages arrangés pour être régularisés. Outre des tranches de vie drôles et parfois tragiques, Vientos de agua comporte parfois un commentaire social et politique incisif. Le péronisme n’est pas non plus dépeint positivement par Campanella, qui semble prendre fait et cause pour les militants anarchistes des années 50. Cet aspect politisé du récit, par sa radicalité, manque par moments un peu de nuances. Cependant, là où la série excelle, c’est quand il s’agit de montrer les similitudes de certaines situations rencontrées par les migrants des deux époques, exploitant l’alternance passé/présent avec une grande efficacité.

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Autre atout de la série: le personnage de José à un âge avancé, joué avec intensité par Héctor Alterio (le père de l’acteur jouant le jeune José), hanté par les blessures du passé et profondément attaché à son fils. Il est au centre d’un épisode très émouvant où il retourne avec Ernesto dans les Asturies pour régler quelques comptes et tenter de renouer avec un amour de jeunesse. La relation entre un fils cherchant à percer les secrets de la mémoire paternelle et un père prompt à les dissimuler avec pudeur est restituée avec sensibilité à l’écran.

Au final, Vientos de agua est une réussite aussi bien par sa structure originale (allers retours entre parcours migratoires de différentes époques) que par le regard tendre et humaniste porté à ses protagonistes. Les décors d’époque sont nombreux et restitués de façon convaincante (à part les scènes sur le paquebot, visiblement tournées en studio, dans un éclairage artificiel ne faisant guère illusion). Malgré un tendance par instants au sentimentalisme lacrymal et l’exploitation parfois sans grande finesse du contexte historique, la série réserve quelques moments d’intense émotion. Explorant avec sensibilité le thème de la condition d’émigré, il ne saurait laisser indifférents les amateurs de fictions privilégiant l’aspect humain et la description de personnages réalistes dans toute leur complexité.

Ci-dessous la vidéo du générique, musique composée par Emilio Kauderer.

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