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Beaucoup ont découvert l’inventivité de Lars Lundström récemment avec la série de science-fiction Real humans (Äkta Människor). Ces derniers mois, une série plus ancienne de ce scénariste a enfin été sous-titrée en anglais: Tusenbröder, un polar en 12 épisodes répartis sur deux saisons de cinq épisodes (diffusées entre 2002 et 2003) et une conclusion en deux épisodes d’1h30 qui vit le jour en 2006. Cette série pleine de suspense eut un grand succès à l’époque en Suède. Sans grande surprise, je viens d’apprendre qu’un remake américain est prévu (avec Nick Cassavetes à l’écriture du scénario). Orchestrant la descente aux enfers de trois amis qui basculent dans la criminalité, proposant quelques scènes choc particulièrement marquantes, Tusenbröder est une œuvre très noire bénéficiant d’une bonne distribution et d’une musique originale mémorable jouée à l’harmonica.

L’action de la première saison se situe dans la banlieue de Stockholm. Jan « Hoffa » Lenhoff (joué par Ola Rapace), marié et père d’un enfant, possède une entreprise de peinture en bâtiment dans laquelle il travaille avec deux amis, Niklas (Shanti Roney) et Hamid (Danilo Bejarano). Mais les affaires ne vont pas fort, entre le peu de commandes et les entreprises clientes qui ne peuvent payer pour cause de banqueroute. Hoffa accumule les dettes et Hamid emprunte de l’argent à des taux usuraires pour pallier aux difficultés financières de son père. Niklas, quant à lui, doit faire face à des problèmes psychologiques, suite à la perte de son fils, mort-né lors de l’accouchement de son épouse. Nos trois compères, au creux de la vague et peu investis dans leur métier, décident de commettre un hold-up dans une banque. Celui-ci se déroule sans anicroche, mais les sommes récoltées s’avèrent insuffisantes pour éponger leurs dettes  envers des prêteurs du genre maffieux  et un brin menaçants.  Ils opèrent alors un autre hold-up, tout aussi réussi, leur permettant de mener un train de vie dispendieux. Gagnant en confiance, ils s’en prennent bientôt à des convoyeurs de fonds…Le casse de trop.

Je dois dire que j’ai trouvé que les trois acolytes avaient, lors de cette première saison, une réussite insolente lors de leurs premières entreprises criminelles. On ne suit pratiquement pas l’enquête de police, qui semble longtemps patiner. Tusenbröder n’est pas une série recherchant le réalisme à  tout prix, certains des exploits d’Hoffa dénotent des facilités scénaristiques. Cependant, on est facilement pris par l’histoire, d’autant plus que les personnages principaux sont bien campés. Si Hoffa peut être considéré comme le cerveau de la bande, celui qui a le plus la tête sur les épaules, Hamid a une propension à vouloir n’en faire qu’à sa tête, à agir sans concertation avec ses complices, par exemple en faisant appel à un malfrat chelou pour épauler les casseurs. Cependant, il m’a semblé que Niklas était le personnage le plus intéressant du trio: d’un naturel anxieux, hanté aussi bien par des problèmes familiaux que par le remord de ses actes délictueux, il bascule dans une paranoïa obsessionnelle. Maillon faible du groupe, il en est l’élément le plus imprévisible, entre tendances suicidaires et pulsions homicides. Il contribue grandement à rendre captivante cette première saison, faisant quelque peu oublier ses défauts d’écriture.

Si la première saison est un buddy-show doublé d’un polar noir efficace, la seconde saison se révèle encore bien plus sombre. Je vais devoir rester quelque peu évasif pour ne pas déflorer l’intrigue, mais précise tout de même que l’action se situe en grande partie dans l’univers carcéral et est essentiellement centrée sur Hoffa. La prison suédoise telle qu’elle apparaît dans la série n’offre pas les conditions de détention les plus rudes qui soient. Le personnel est aux petits soins pour les prisonniers, leur proposant un soutien psychologique ainsi que la possibilité, en cas de bonne conduite, de recevoir leurs familles pour quelques heures dans des cellules dotées d’un confort des plus cosy, presque un second chez-soi. On est loin de l’emprisonnement à la dure vu par exemple dans la série Capadocia! Les compagnons de détention d’Hoffa ont pour beaucoup un comportement sans excès de violence, la fiction évitant heureusement tout sensationnalisme. Des thèmes classiques comme le trafic de drogue et la pratique clandestine du jeu sont également abordés.

La deuxième saison introduit le personnage de Petter (interprété de façon convaincante par Jakob Eklund), un détenu qui sympathise avec Hoffa, avec qui il projette des coups tordus, comme de truquer les parties de cartes entre codétenus ou encore d’établir un plan d’évasion. Petter est présenté au départ comme un personnage chaleureux, source de péripéties drôlatiques, mais va se révéler peu à peu bien plus inquiétant et le protagoniste le plus mémorable de toute la série, entraînant Hoffa dans un véritable cauchemar éveillé. L’autre volet de cette saison est l’évolution des relations entre Hoffa et son épouse Annelie (Anja Lundkvist): celle-ci s’éloigne peu à peu de son mari et se rapproche de son voisin Patrick, attentionné et serviable. Le comportement suspicieux d’Hoffa quant à sa relation initialement purement amicale avec ce voisin contribue à une rapide détérioration de leur vie de couple à distance. Cet aspect est plutôt bien développé au cours des épisodes.

Je considère que cette seconde saison est le point culminant de la série, habilement scénarisé et plongeant toujours plus Hoffa dans la spirale de la criminalité. L’intensité du récit va crescendo, laissant difficilement espérer une issue autre que tragique. Néanmoins, il y a toujours quelques rebondissements un peu faciles, quelques ficelles scénaristiques dans les tribulations d’Hoffa et de son nouveau « buddy » Petter, mais au service d’un thriller efficace.

La dernière saison a été diffusée après un hiatus de trois ans, en 2006. L’action est située (lors du premier épisode) essentiellement en Estonie. Je révélerai seulement à propos de l’histoire que le personnage de Patrick prend ici plus d’épaisseur et apparait sous un jour nouveau. D’autre part, le fils d’Hoffa, Max, y a un rôle central, étant atteint d’une maladie incurable nécessitant une greffe de rein. Là  encore, on a droit à un excellent suspense, même si c’est sans doute la saison qui prend le plus de libertés avec la vraisemblance des situations, recourant même parfois à des coïncidences par trop arrangeantes.

A l’issue du visionnage, on comprend parfaitement pourquoi cette série a été un hit en Suède: le scénario est diabolique et plonge le spectateur dans des abimes de noirceur; les personnages, à défaut d’être attachants, ont souvent un comportement borderline source de scènes intenses; la bande originale est superbe et colle bien à l’ambiance de la série. Il convient cependant de ne pas être trop pointilleux pour l’apprécier pleinement, certaines pirouettes narratives étant assez flagrantes. Tusenbröder devrait plaire aux amateurs de Breaking bad, série avec laquelle elle partage l’exploration des aspects les plus sombres de l’âme humaine, néanmoins sans atteindre la sophistication de la série de Vince Gilligan, aussi bien concernant l’écriture que sur le plan visuel. Cela reste un  bon polar, permettant aux aficionados d’Äkta Människor de découvrir une autre facette, addictive et parfois dérangeante, de la production de Lars Lundström.

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