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Diffusée sur EBS en 2004, cette série unique est un exemple particulièrement réussi de mélange entre le documentaire historique et la fiction inspirée du réel. Ce docu-drama en 24 épisodes dépeint la vie dans le quartier séoulien de Myeongdong, entre 1953 et le début des années 60. Comparable au quartier parisien de Montmartre à la même époque, Myeongdong fut alors un haut lieu de la culture coréenne, le creuset d’un foisonnement créatif: poètes, dramaturges, peintres, cinéastes ou encore troupes de danse s’y côtoyèrent, chacun recherchant l’innovation dans son domaine artistique. Proposant une galerie de portraits de figures emblématiques du quartier, la série alterne les séquences documentaires (avec images d’archives et témoignages d’historiens ou de personnes ayant vécu l’effervescence du Myeongdong de l’après guerre de Corée) et des scènes de fiction faisant intervenir un large casting pour dramatiser les évènements (le ratio est environ 2/3 de scènes jouées pour 1/3 de documentaire). Du fait d’un budget limité, les lieux de tournage sont essentiellement des décors de studios, avec une poignée de rues reconstituées, mais suffisent à établir un cadre crédible à l’action. Régulièrement, le narrateur intervient (Jung Bo Suk, l’inoubliable King Gong Min de Shin Don), dans les décors du drama ou bien en voix off: il apporte une foule de détails sur les protagonistes ainsi que sur le contexte historique. The Count of Myeongdong demeure un de mes kdramas favoris, atypique, à la fois drôle et tragique et surtout très enrichissant.

Les nombreux artistes de l’époque qui nous sont présentés sont joués de façon très vivante par des acteurs investis dans leur rôle. Passons en revue les principales personnalités mises en avant au long des épisodes. Lee Bong Goo est le fameux comte de Myeongdong, un ami des artistes qui fut l’initiateur de la renaissance du quartier après la guerre. Il est le liant de cette communauté, celui qui impulse son développement. Néanmoins, la figure centrale de la série est Kim Soo Young, un poète tourmenté et ancien prisonnier de guerre qui souffrira jusqu’à sa mort d’être suspecté de sympathies communistes. Idéaliste et épris de démocratie, il est épaulé par sa sœur, rédactrice d’un journal littéraire et mène une vie miséreuse dans une ferme délabrée. Il symbolise les aspirations sociales et politiques de son pays à cette époque. Kim Gwan Shik est un poète et professeur de littérature excentrique (par exemple, il insulte les lampadaires quand il est bourré). Tardivement, il se lance (sans succès) dans une carrière politique. C’est le personnage le plus comique, mais il est bon pédagogue avec ses étudiants. « Gongcho » est le surnom de Oh Sang Soon, patriarche ayant toujours une clope au bec, inlassable dispensateur de conseils et auteur d’une imposante compilation des œuvres poétiques de Myeongdong. Son fameux poème Révolution, source d’inspiration des démocrates, tient en seulement quatre mots: « ciel, pays, peuple, feu ». Park In Hwan est le plus dandy des poètes. Son style littéraire difficile est pour lui un handicap. Il noie sa souffrance dans l’alcool et mourra prématurément. Bien qu’opposé idéologiquement à Kim Soo Young, une grande amitié se noue entre eux deux. Ces poètes sont souvent des adeptes de la picole: l’un d’eux, le complice favori de Gongcho, Byeon Yeong No, écrira  même un recueil de textes sur sa relation avec la bouteille.

La série met aussi en avant quelques figures féminines. Outre la poétesse Noh Cheon Myeong, très stricte et au caractère de cochon et Kim Su Myeong, la très studieuse sœur de Kim Soo Young, le drama accorde une attention particulière à Jeon Hye Rin. Dotée d’un fort tempérament, cette traductrice de grands auteurs occidentaux (notamment Hermann Hesse) est surtout une ardente militante féministe, prête à bondir devant la moindre manifestation de machisme. L’émancipation du sexe faible est d’ailleurs abordé longuement dans la série: on découvre une association féminine d’opéra (troupe composée entièrement de femmes qui rencontra alors un grand succès), des chanteuses de pansori devenues artistes de premier plan ainsi que la danseuse Choi Seung Hee qui modernisa la danse traditionnelle avant de s’exiler en Corée du Nord. Surtout, le film Jayu Buin (Madame liberté) est évoqué: comparable à Une maison de poupée d’Ibsen, cette fiction (initialement un roman paru sous forme de feuilleton dans la presse) racontant l’histoire d’une femme au foyer qui trompe un mari lui même infidèle fut jugée scandaleuse, amorale et antisociale. Ses créateurs firent l’objet d’une enquête des services de sécurité. D’après le narrateur, son impact fut durable en Corée et participa à la libéralisation des mœurs.

Un artiste dont le parcours est spécialement développé dans la série est le peintre Lee Jung Seob. Écorché à l’esprit torturé, mais génie de l’art pictural, ses œuvres inspirées du fauvisme eurent une renommée internationale (il fut entre autres exposé au MoMA de New York). Capable de créer sur n’importe quelle surface, il puise son inspiration aussi bien dans une imagination féconde que dans un passé douloureux: il fut marié à une japonaise qui prit un nom coréen pour l’épouser mais, à cause de la pauvreté frappant sa famille, il dut se résigner à la renvoyer dans son pays natal. Le drama montre sa plongée progressive dans la démence schizophrène, malgré le support affectueux prodigué par le comte de Myeongdong. C’est le personnage le plus émouvant de la série. Ses différentes peintures sont commentées de façon extensive par le narrateur. Si ces passages explicatifs sont riches d’enseignements, ils comprennent parfois une foule de détails superflus rendant l’ensemble assez touffu. De plus, on s’appesantit quelquefois sur certains points, par exemple les scène de beuveries reviennent avec une fréquence qui finit par lasser. Également, on peut regretter que l’histoire du cinéma coréen ( au demeurant très bien documentée) ne soit évoquée en détail que dans le volet documentaire de la série.  Ce sont à mon sens les seuls reproches que l’on peut formuler à l’encontre d’un docu-drama par ailleurs flamboyant.

Un élément contribue en particulier à me rendre cette série très sympathique: ce milieu d’artistes bohèmes baigne dans la francophilie. On voit ainsi un poète déclamer des vers de Mallarmé traduits en coréen. On entend en fond sonore dans un café L’hymne à l’amour de Piaf dans sa langue d’origine (et aussi d’autres chansons en langue française, par exemple des morceaux de Jacques Brel). Un des bars les plus fréquentés porte le nom français Le bronze. On découvre la librairie Marie, établissement très populaire qui octroie une large place à la littérature française, proposant des ouvrages de Camus, André Breton, Cocteau et même des poésies illustrées de Marie Laurencin. Il y avait visiblement à Myeongdong une grande curiosité pour la culture hexagonale.

Cependant, le drama ne passe pas sous silence des aspects moins reluisants du quartier, en particulier la mainmise des gangsters sur l’économie locale. Myeongdong est par exemple le théâtre d’une violente guerre des gangs, Shin Sang Hyeon, alias « Boss Shin », voyant son statut de patron du quartier menacé par un rival. Néanmoins, un personnage vient tempérer la noirceur de cette évocation de la pègre: Lee Hwa Ryong, un homme d’affaires fricotant avec les malfrats mais ayant un penchant pour les milieux artistiques. Après avoir joué un rôle de mécène en leur faveur, il finira par se reconvertir en producteur de cinéma.

L’autre facette la moins souriante de The Count of Myeongdong est l’analyse de l’évolution politique de la Corée dans les années 50/60. Outre la partie documentaire, ce sujet est abordé lors de scènes de rue montrant des gens du peuple commentant les nouvelles fraiches issues des derniers journaux reçus. Un procédé un peu artificiel mais qui permet d’avoir quelques points de repères historiques. Bien que tendant vers un système bipartisan, la vie politique coréenne est dominée alors par Syngman Rhee, président à poigne et farouchement anticommuniste. Le drama insiste sur les élections de 1956 où il fut réélu avant que son opposant ne soit exécuté l’année suivante. Des aspects déplaisants du régime sont mis en évidence: imposition d’un couvre-feu, chasse au sorcières à l’encontre des gauchistes, fraudes électorales à répétition, État répressif alors que les citoyens les plus désargentés souffrent de privations. La révolution du 19 avril 1960, qui renversa Syngman Rhee, est évoquée pour souligner la brièveté de cette embellie démocratique avant le coup d’État militaire de l’année suivante. La série se montre cependant très critique à l’encontre de l’éphémère deuxième République, soulignant la faiblesse du pouvoir et les divisions en son sein.

Mais The Count of Myeongdong, par la voix de son narrateur, n’exonère pas non plus le peuple du pays du matin calme, lui reprochant de n’avoir pas été assez résolu dans son soutien aux idées démocratiques. La fin de la série développe un discours plein d’amertume et assez culpabilisant pour les coréens de cette époque. C’est d’ailleurs une conclusion bien désenchantée: le comte de Myeongdong, à l’orée des années 80, interviewé par un journaliste, évoque la mémoire des artistes du quartier disparus, le désappointement  face à leur triste destin et surtout le rêve brisé de la réunification des deux Corées que défendait Kim Soo Young et ses amis politiques. Malgré cet épilogue un peu plombant, The Count of Myeongdong demeure un drama enthousiasmant malgré une légère tendance au didactisme, faisant la part belle aussi bien aux déclamations poétiques qu’à l’évocation colorée de vies d’artistes aux fortes personnalités. La série restitue à merveille l’âme d’un quartier et son foisonnant rayonnement culturel, montrant (malgré une faible audience télévisée due sans doute à une programmation tardive) que le mélange de la fiction et du documentaire peut être fructueux. On ne peut que souhaiter que l’expérience de ce type de série hybride soit renouvelée.

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