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Cet article, le second d’un cycle consacré aux séries françaises, est le premier d’un suite de billets à propos de séries se déroulant au XIXe siècle. Pour commencer, j’ai choisi d’évoquer un grand classique, une adaptation d’un roman régionaliste d’Henri Pourrat par le réalisateur Jean-Pierre Decourt, en deux « veillées » (dénomination à l’ancienne des épisodes): La nuit terrible et L’enfant de l’ombre. La mini-série parvient à restituer l’atmosphère du long roman, un récit d’aventure teinté d’une ambiance fantastique. Tournée in situ dans les monts d’Auvergne, dans les forêts du Livradois près de la Chaise-Dieu et bénéficiant d’une solide distribution, la fiction parvient encore aujourd’hui à captiver, même si la réalisation a pris un petit coup de vieux. Il faut dire que l’ouvrage d’Henri Pourrat exploitait avec habileté les contes populaires auvergnats, l’auteur ayant collecté sans relâche au cours de son existence nombre de récits transmis oralement, comme ce Conte de la main coupée qui inspira le roman dont il est ici question.

L’action se situe en 1814: dans une maison isolée près de la forêt de Chênerailles vivent le père Grange et sa fille Anne-Marie. Le père convoite un trésor qu’un vieil oncle, Jérôme, aurait rapporté de Guadeloupe et caché quelque part dans la région, butin dont l’emplacement serait indiqué sur un plan dont une partie n’a jamais été retrouvée. Une nuit, la bâtisse est fouillée par un voleur à la recherche du fameux plan. Anne-Marie, réveillée par l’intrus, prend peur et se réfugie dans l’écurie, non sans avoir récupéré un couteau oublié par le malfaiteur. Ce dernier, en voulant le reprendre en passant sa main sous la porte de l’écurie se fait trancher deux doigts par Anne-Marie et, furieux, lui annonce son intention de se venger. Le cousin et ami de la fille, l’aubergiste Gaspard, est peu après enrôlé dans la Grande Armée, ayant « gagné » au tirage au sort des conscrits (comme c’était l’usage à l’époque, ceux ayant tirés les numéros les plus bas étant bons pour devenir troufions). En son absence, un certain monsieur Robert, homme mystérieux vêtu de sombre et ganté, courtise Anne-Marie. Après qu’il l’ait sauvée d’un guet-apens arrangé par ses soins, le père Grange reconnaissant lui accorde d’épouser sa fille. Après le départ du père pour la Guadeloupe, Robert montre son vrai visage, se révélant être le voleur aux doigts coupés et cherchant à forcer Anne-Marie à lui révéler où est le plan du trésor, avant de s’enfuir. De retour de l’armée, Gaspard se voue à protéger Anne-Marie de Robert et de ses acolytes et entreprend de retrouver le fils kidnappé de son amie ainsi que de sauver de la ruine le père Grange.

Les premières vingt minutes, prenant place dans la maison des Grange, sont marquées par une atmosphère soignée, assez inquiétante, soin pour l’ambiance que l’on retrouvera dans la suite de la fiction. S’il ne s’agit nullement d’une histoire surnaturelle, le fantastique est bien présent en arrière-plan, par des allusions aux légendes locales: farfadets, esprits des sources ou encore la malfaisante et protéiforme galipote. La voix off, récitant des extraits de l’œuvre de Pourrat, vient ponctuer le récit de descriptions littéraires contribuant également à l’envoûtement du téléspectateur. La culture du terroir est aussi mise en avant, par exemple la traditionnelle bourrée auvergnate, dans des scènes villageoises au parfum authentique. Le contexte historique est très présent et bien inséré dans l’action. Ainsi, la série montre la fête des conscrits, où défilent les « heureux gagnants » du tirage dans les rues de la préfecture, en entonnant des chants napoléoniens. Plus tard, Gaspard, de retour de garnison avec le grade de maréchal des logis, voit sa région natale occupée par les troupes autrichiennes et russes: il se rebelle et se bat en duel au sabre avec un bretteur étranger après l’avoir provoqué, avant de prendre le maquis.

Bernard Noël est formidable dans le rôle de Gaspard, jouant avec énergie un personnage plein de fougue, gouailleur, moqueur envers les notables et aussi irrespectueux des conventions que facétieux (le passage où il dissimule une grenouille dans une tête de cochon pour effrayer un bourgeois est à cet égard très drôle). Il est très bien servi par les dialogues pleins de verve de Claude Santelli. Parmi la distribution, on remarque aussi un Jean Topart très convaincant dans le rôle du diabolique Robert, alternant courtoisie feinte et comportement menaçant. Également, Gabriel Jabbour interprète fort bien le tailleur Gervais, individu qui dissimule sa cupidité derrière un ton patelin. Marianne Girard, quant à elle, se remarque aussi par sa personnification marquante d’Elmire, inquiétante intrigante secrètement amoureuse de Gaspard. Si, dans l’ensemble, le casting est de qualité (malgré parfois une diction un peu raide typique des fictions de l’ORTF), j’avoue n’avoir pas trouvé la prestation de Francine Bergé en tant qu’Anne-Marie toujours satisfaisante, la jugeant dans certaines scènes un peu inexpressive et pas assez investie dans son personnage, une femme au cœur pur et à la fragilité émouvante.

A part ce bémol, on peut aussi trouver quelques faiblesses à la réalisation, parfois désuète et par trop mélodramatique (pour le téléspectateur moderne, du moins). Cependant, l’intrigue est très bien agencée et riche en rebondissements. Le matériau littéraire du roman d’Henri Pourrat est exploité judicieusement (à part la fin, qui a été modifiée à l’écran, où elle est d’une tonalité nettement plus optimiste, ce changement n’étant selon moi pas pleinement justifié). La mini-série a le charme d’un conte des temps anciens, plein de mystère et d’un romantisme échevelé. Gaspard des montagnes dresse aussi le portrait de la France rurale de la fin de l’Empire, subissant les conflits et les invasions, marquée par une grande piété n’empêchant pas la survivance des croyances superstitieuses. Un récit empreint d’une poésie campagnarde nostalgique et un brin surannée, qui lui donne une identité singulière et le rend encore de nos jours hautement recommandable pour qui apprécie la télévision d’autrefois.

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