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Seconde étape du cycle d’articles consacrées au XIXe siècle dans les séries, une production française de 1981 en six épisodes de moins d’une heure, réalisée et écrite par Marcel Moussy, d’après son roman éponyme publié en 1954 (que je n’ai pas encore lu à ce jour). Scénariste entre autres de films de François Truffaut et, pour la télévision, des Indes noires de Marcel Bluwal (d’après Jules Verne), Marcel Moussy se penche dans ce feuilleton sur le passé du pays qui l’a vu naître, l’Algérie. Se déroulant peu après la révolution de 1848, la série (tournée en grande partie en Tunisie) retrace l’émigration des premiers colons agricoles parisiens vers l’Algérie (devenue française suite à la reddition d’Abd El-Kader et la proclamation d’une nouvelle Constitution l’intégrant au territoire français) et leur installation dans le bled d’Arcole. La série a dans l’ensemble bien vieilli et propose une reconstitution détaillée de la vie coloniale de ces pionniers. Son auteur se veut également porteur d’un message politique, d’une vive critique des autorités d’alors, comme nous allons le voir.

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Sous la deuxième République, en 1848, on propose aux volontaires d’aller résider dans des bleds algériens récemment créés aux noms de batailles célèbres: Valmy, Marengo, Arcole…La série détaille les conditions offertes: attribution de lots entre deux et dix hectares (les concessions étant incessibles pendant six années), garantie d’être nourri par l’État pendant trois ans (dans la réalité, il n’y aura des rations gratuites que tous les deux jours). Impérativement, le colon ne devait pas avoir participé aux journées de juin 1848 (mais certains se sont embarqués sous des identités d’emprunt pour passer outre). Également, les officiers légitimistes (hostiles au gouvernement provisoire) étaient forcés à l’exil dans les colonies et certains furent assignés dans ces bleds. Le personnage central, Frédéric Dumourier (Pierre Malet), issu d’une famille bourgeoise, quitte Paris suite à un obscur drame passionnel, prend le départ avec les colons en péniche (puis vapeur fluvial) jusqu’à Arles (ensuite, le trajet devait se poursuivre par chemin de fer puis bateau). Les colons qu’il côtoie sont pour la plupart issus d’un milieu modeste (chômeurs, petits commerçants, anciens paysans…). Lors d’une escale, Frédéric se perd dans les bois avec une jeune passagère, Rosine Courtade, avec laquelle il doit passer la nuit dans une masure isolée. Une fois à Arcole, une romance va naître entre les deux jeunes gens, malgré l’hostilité du père Courtade, Benoît. Une fois la colonie rejointe à l’issue d’un trajet laborieux, les colons vont connaître bien des désillusions et de tragiques revers de fortune.

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Première déception: alors que la maquette présentée à Paris leur promettait de belles maisons, il n’y a sur place que quelques tentes dressées. De plus, les infrastructures manquent (pas encore de route reliant les bleds entre eux), la logistique est défaillante (le bois n’a pas été livré, ni les outils pour cultiver la terre), la garnison censée protéger les migrants se réduit à une poignée d’hommes. Peu après leur arrivée, les parisiens en exil participent à l’élection présidentielle de décembre 1848. On trouve dans la colonie toutes les sensibilités politiques, même si beaucoup se rallient à Raspail (celui qui fit admettre le suffrage universel) ou Ledru-Rollin. Comme on le sait, le scrutin fut cependant un plébiscite pour Louis-Napoléon Bonaparte. Mais l’élection fut un fiasco à Arcole car, du fait des lenteurs administratives, certains colons pas encore en règle ont dû être privés de vote. Tous ces éléments montrant l’incompétence du pouvoir en place, sa déconnexion avec la réalité du terrain, sont amplement développés dans la série où est dressé un véritable réquisitoire contre la République conservatrice de l’époque, avec des  citations du Brûlot de la méditerranée à l’appui (seul journal d’opposition publié en Algérie). Les premiers épisodes insistent sur les difficultés matérielles des migrants, confrontés à des administrateurs qui les négligent et accordent un traitement préférentiel aux troupes coloniales.

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La série offre une galerie de portraits de quelques fortes personnalités parmi les colons. Le capitaine Bartafe (Stéphane Bouy), qui a des relations conflictuelles avec Frédéric, est autoritaire et impulsif (il tente de violer Rosine) et est l’objet des moqueries des habitants du bled. Pierre Tornade interprète un irascible Benoît Courtade, à la mentalité étriquée. Le personnage le plus truculent est Médard Moineau, joué par Jean Marc Thibault, un rouge qui cherche à dissimuler sa présence sur les barricades à Paris, quelques mois plus tôt: ancien zouave, il a la manie de pousser la chansonnette, égrenant le répertoire des chants militaires, de La casquette du père Bugeaud au Chasseur d’Orléans. Grand ami de Frédéric, il tente avec lui d’administrer des soins médicaux de fortune dans la colonie, mais ses remèdes empiriques ne sont guère salvateurs. Une épidémie de choléra éclate dans le bled, contre laquelle les autorités se montrent impuissantes, incapables d’acheminer à temps des médicaments à la colonie. Médard pratique la fangothérapie sur une patiente, provoquant sa mort; quant son application d’un fer à friser chauffé sur la plante des pieds d’un autre malade, on peut douter de l’efficience d’un tel traitement.

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Autre aspect de la série montrant l’inadaptation de ces colons à leur milieu, leurs relations difficiles avec les tribus Maures. Une requête du caïd du douar voisin ayant été mal comprise des militaires, les rapports avec la population indigène se détériorent. C’est là que Frédéric joue un rôle positif: ayant appris l’arabe, il engage des pourparlers secrets avec les Maures, parvenant à un accord de paix avec la tribu dont le territoire jouxte Arcole. Cependant, Frédéric est un personnage un peu ambigu: aventurier à l’esprit indépendant, c’est aussi un coureur de jupons invétéré qui délaisse sa fiancée Rosine alors qu’ Arcole est en proie à une épidémie de choléra pour se réfugier à Alger dans les bras de la fille du consul américain. Plus tard, il est incorporé de force dans un régiment, puni par le général de Saint-Arnaud dont il fréquentait assidument la femme (Marina Vlady). C’est l’occasion pou Marcel Moussy de fustiger la conquête du pays par la violence opérée par le général, comme l’illustre le siège du ksar de l’oasis de Zaatcha, défendu par des arabes ayant déclaré la guerre sainte, dont la prise débouche sur le massacre de ses habitants. La série montre ces atrocités, mais très brièvement. Surtout, elle insiste sur la cause première de la révolte des populations: l’augmentation inique de l’impôt sur les palmiers. Le rasage des palmeraies pour affamer les indigènes révoltés est aussi dénoncé. Mais c’est également par la voix du sulfureux prince Pierre Bonaparte, que rencontre opportunément Frédéric, que Marcel Moussy montre du doigt le pouvoir français: cet adversaire de Louis-Napoléon, futur assassin du journaliste Victor Noir, développe des idées gauchisantes qui séduisent le jeune Dumourier, dépité par le durcissement du régime après le coup d’État de décembre 1851.

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Au final, Arcole ou la terre promise est une solide mini-série historique, assez pédagogique et dont les épisodes se déroulent sans temps morts. J’ai trouvé cependant le format en six parties un peu court, certains passages (comme les campagnes militaires ou les élections) auraient mérité de plus amples développements. Cependant, la distribution est de qualité et les dialogues, restituant les expressions d’époque, sont assez enlevés. Le créateur de la série a certes un parti pris politique très tranché, mais il évite de présenter ces migrants de façon simpliste: si certains sont des quarante-huitards dont le pouvoir souhaitait sans doute se débarrasser, leurs profils sont très divers. Il y a aussi des conservateurs, mais aussi des individus peu politisés, de simples démunis qui pensaient trouver de meilleures conditions de vie en Algérie. D’autre part, l’accueil tiède de l’utopie phalanstérienne prônée par un des immigrés d’Arcole montre bien que les idéaux communautaristes n’étaient pas partagés par tous. Contrairement au contexte politique et militaire, le tableau fait de ces migrants de la première heure est donc plus nuancé. Des migrants mal préparés à leur nouvelle vie et qui ont essuyé les plâtres, bien souvent dans la douleur.

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