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Aujourd’hui, j’aborde un des évènements les plus tragiques du XIXe siècle, la grande famine irlandaise, par le biais d’une mini-série en quatre épisodes produite par BBC Northern Ireland en 1995 et diffusée initialement sur RTÉ . The hanging gale est, à ma connaissance, la seule série traitant à ce jour de ce sujet douloureux ( par contre, il existe un projet de film, encore vague, intitulé The scattering). Mettant en évidence le contexte socio-économique à l’origine de l’ampleur prise par la crise alimentaire, montrant sans les édulcorer toutes les difficultés rencontrées par les irlandais d’alors pour subvenir à leurs besoins ainsi que leur ressentiment croissant à l’égard des anglais, la série est aussi un exemple réussi d’exploitation de faits historiques au service d’une histoire particulièrement poignante. Les décors verdoyants du comté de Donegal et les musiques typiques de l’Erin (certes pas franchement originales, mais de qualité) contribuent à plonger le téléspectateur dans une ambiance irlandaise qui serait bucolique sans l’implacable dureté de l’intrigue.

Au centre de la mini-série, le destin des quatre frères Phelan qui tentent de sauver la modeste ferme familiale lors de la grande famine (l’action se situe entre 1845 et 1846), le mildiou ayant fait des ravages dans les plantations de pommes de terre, culture alors largement dominante parmi la paysannerie irlandaise. Cette famine a été précédée d’une crise des loyers: la plupart des paysans n’étaient pas propriétaires de leurs terres et devaient verser un loyer à un landlord britannique, mais la décision d’augmenter le prix de la location dans les années 1840 a contribué à l’appauvrissement de ces paysans, voire à l’expulsion de ceux qui n’étaient pas en mesure de payer. La révolte grondait déjà lorsque l’infestation de mildiou a débuté, mais l’intransigeance des tenanciers anglais à récupérer leur dû malgré la misère noire dans laquelle se retrouvèrent plongés les petits exploitants mit le feu aux poudres.  Chacun des frères réagit à sa manière: Liam, le prêtre, choisit la voie de la concertation avec les anglais; Daniel opte pour la vendetta et le terrorisme; Sean est plus modéré et est partisan de la défense passive; Conor enfin cherche à gagner de l’argent par tous les moyens, y compris en risquant sa vie dans des combats organisés chichement rémunérés.

Un émissaire des anglais envoyé sur place, le capitaine William Townsend, un homme droit et épris de justice est chargé de faire respecter la loi et obliger les exploitants à payer leur loyer. Il tente une médiation avec les landlords pour les amener à renoncer à l’augmentation des loyers, sans succès. Face à des individus dans des situations désespérées, comme Maeve Phelan qui a successivement perdu tous ses proches, ainsi que sa maison, il fait preuve d’une certaine souplesse. Cependant, il est perçu par les irlandais les plus virulents comme la source de leurs malheurs. Après avoir failli être lynché et avoir échappé à une embuscade mortelle, il organise une dure répression et prend rapidement en grippe la famille Phelan. Il embauche comme servante la jeune Mary Dolan, mais celle-ci est une espionne dans la maisonnée du capitaine, pour le compte des frères Phelan.

The hanging gale a des accents shakespeariens: c’est une histoire tragique résultant d’une méprise. Le capitaine Townsend cherche à trouver un juste milieu, un modus vivendi impossible entre les exigences britanniques et la volonté de survie des pauvres irlandais. Pris entre deux feux, il est une cible toute désignée. Par principe, il applique la loi coûte que coûte, même après avoir vainement intercédé pour qu’elle soit assouplie. Il est amené à prendre des mesures d’une grande sévérité qu’au fond de lui-même il n’approuve pas. Ce personnage complexe, interprété avec sa sobriété coutumière par Michael Kitchen, permet de nuancer un peu le propos d’une série qui accable par ailleurs la politique anglaise à l’égard de l’Irlande. Le terme « hanging gale » fait référence au système qui autorisait les exploitants à différer le payement de leurs loyers pour six mois, avec pour conséquence leur endettement chronique. D’autre part, la série montre bien que, pendant la famine, les anglais ont continué d’importer nombre de produits alimentaires depuis le sol irlandais et dénonce la politique de laisser-faire des britanniques, leur incapacité à prendre les mesures financières qui s’imposent pour juguler la crise (en définitive, leur plus importante contribution sera d’organiser l’exil des populations ruinées vers l’ Amérique).

En plus d’analyser avec acuité les tenants et les aboutissants de la grande famine, la série bénéficie d’un casting très intéressant. Les rôles des frères Phelan sont tenus par les quatre frère McGann, fratrie de comédiens dont le plus connu est sans doute Paul McGann, grâce à Doctor Who. Outre Michael Kitchen dans une de ses meilleures interprétations d’avant Foyle’s war, la particularité de la mini-série est de présenter quelques têtes connues des aficionados de Ballykissangel. Chronique de la vie des habitants d’un petit village irlandais, délicieusement cosy, Ballyk fut une série très populaire à la fin des années 90 (j’y reviendrais peut-être dans un prochain article). The hanging gale permet de retrouver Tina Kellegher (dans le rôle de Mary Dolan), Maire Ni Ghrainne (Sarah Dolan), Peter Caffrey (qui joue le docteur Davis, confident du capitaine Townsend) et même Birdy Sweeney (interprète ici de Patrick Dolan, il décéda ultérieurement avant la fin du tournage de BallyK). On peut ici voir ces comédiens dans un registre nettement plus grave, quelques mois avant les débuts de la fameuse série de Kieran Prendiville.

The hanging gale est en définitive une série très âpre qui n’épargne au téléspectateur aucune des conséquences terribles de cette catastrophe majeure. Le scénario d’Allan Cubitt (sur une idée de Stephen et Joe McGann), à la fois dénonciateur et d’une grandeur tragique empreinte de fatalisme, est d’une totale noirceur. Il va sans dire que les amateurs de happy end peuvent passer leur chemin. On pourra objecter que la série ne souligne pas le fait qu’en ne privilégiant la culture que d’une seule variété de pomme de terre, les paysans ont contribué à favoriser la propagation du mildiou à travers l’Irlande. Ou encore que les choix politiques du gouvernement anglais de Robert Peel ne soient que brièvement évoqués. Cependant cette fiction, servie par une réalisation soignée, dresse un tableau édifiant d’un désastre d’autant plus révoltant qu’il pouvait en grande partie avoir été évité.

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