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L’histoire des sciences est une discipline passionnante, mais trop rarement exploitée par les séries historiques, contrairement à l’histoire politique ou militaire. Cette mini-série de 1978 en 7 épisodes est un exemple réussi de reconstitution d’un grand moment de l’histoire des sciences naturelles: le second voyage du HMS Beagle, qui eut lieu entre 1831 et 1836. Cinq années qui contribuèrent à bouleverser les conceptions de l’époque en matière de biologie, grâce aux découvertes du jeune Charles Darwin et de son assistant. Certes dotée d’une réalisation (et d’une bande musicale) un peu académique, parfois limitée par les moyens techniques de la BBC dans les seventies, c’est néanmoins une fiction sérieuse et solidement documentée, dont certains passages relèvent du documentaire. Le voyage en lui-même est relaté entre le second et le sixième épisode, après un épisode inaugural montrant la vie estudiantine de Darwin et le premier voyage du Beagle. Le dernier épisode développe les travaux théoriques de Darwin durant les décennies suivant son retour en Angleterre et les polémiques dont ils firent l’objet.

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Charles Darwin (interprété par Malcolm Stoddard) est, au début de la série, un étudiant en théologie à Cambridge qui s’ennuie ferme dans l’atmosphère compassée des lieux. Son père le pousse à s’orienter vers la médecine, mais ses débuts en tant que carabin, où il tourne de l’œil en assistant à une autopsie, ne sont guère concluants. C’est donc un jeune homme qui cherche encore sa voie. Une rencontre décisive aux jardin botaniques de Kew va décider de sa vocation: la conférence du botaniste Henslow (Keith Smith) sur les stratégies carnivores des népenthès le fascine, celui-ci devient son mentor et lui fait entrevoir la prodigieuse diversité du vivant. Poussé par Henslow, Darwin décide de s’embarquer dans la seconde expédition du HMS Beagle, soutenu par son oncle  Josiah Wedgewood, un influent parlementaire (George Cole, peu avant d’inaugurer avec la première saison de Minder son fameux rôle d’Arthur Daley) et malgré les réticences de son père. Auparavant, lors de son premier périple, le Beagle commandé par le capitaine FitzRoy (joué avec conviction par Andrew Burt) avait ramené de Terre de Feu quelques fuégiens pris en otages qui furent rebaptisés et christianisés lors de leur séjour en Europe. Les fuégiens sont embarqués pour cette seconde expédition, dont le but principal est le relevé des côtes d’Amérique du Sud, tâche qui échoit à FitzRoy, outre la réalisation d’une circumnavigation d’ouest en est.

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Les premiers mois du voyage ne font pas l’objet de longs développements: le passage au Cap Vert est escamoté, mais on découvre les différents passagers, parmi lesquels le peintre Conrad Martens, un artiste qui sympathise très vite avec Darwin. Le traditionnel rite du passage de la ligne de l’équateur est montré lors d’une scène comique comprenant une cérémonie d’immersion et des membres de l’équipage déguisés en dieu Neptune.  Darwin fait alors ses premières observations scientifiques: des micro-organismes découverts dans la poussière de l’air collectée semblent attester de leur provenance du continent africain. Cependant, c’est à partir de la longue escale au Brésil que le récit d’expédition devient bien plus détaillé. Darwin observe la faune, des colibris aux coatis en passant par des batraciens nains et l’étonnant poisson lune, étudie en particulier le comportement des insectes sociaux et collecte de nombreux végétaux, aidé de son assistant Syms Covington (Andrew Dunford). Témoin offusqué du rude traitement des esclaves, Darwin s’oppose violemment à ce sujet avec FitzRoy, partisan convaincu de la traite des noirs.  Cette confrontation sert à mettre en évidence les contradictions de FitzRoy, sa position sur l’esclavagisme semblant aller à l’encontre de ses convictions morales chrétiennes.

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Mais c’est lors du passage en Argentine que l’opposition entre Darwin et le très conservateur capitaine sera la plus marquée. A Punta Alta, Darwin, parti observer les lions de mer, décide de sonder les falaises du littoral. Il découvre de nombreux fossiles et des ossements qui lui permettent de reconstituer le squelette d’un mégathérium. Ces reliques témoignent d’un développement du vivant semblant en désaccord avec la chronologie biblique, mais FitzRoy ne veut pas l’admettre campe sur ses positions religieuses. Ces vifs débats permettent de restituer de façon plus vivante que ne le ferait un documentaire les relations entre les deux membres éminents de l’expédition. Outre ces passages fictionnels, la série présente des mini documentaires animaliers très bien conçus montrant ce que Darwin a pu observer lors de ses exploration sud-américaines, avec en voix off les commentaires de Darwin. Ses réflexions nous montrent le cheminement de sa pensée, le développement de son sens de l’observation conduisant à l’élaboration d’une pensée scientifique.

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L’épisode se déroulant en Terre de Feu, outre l’observation des glaciers, consiste principalement en une tragique expérience: la réintégration des fuégiens occidentalisés au sein de leur peuple d’origine et la tentative de civiliser ceux-ci, avec pour objectif irréaliste de les christianiser. Le jeune missionnaire du bord, Richard Matthews (David Sibley) se dévoue pour rester sur place en compagnie des fuégiens. Cette expérience fut un échec complet, Matthews étant vite victime d’agression, son campement dévasté et les fuégiens de retour à leur mode de vie sauvage. Ce passage montre le manque de lucidité de l’équipage anglais, qui pensait naïvement pouvoir apporter les bienfaits de la civilisation à une peuplade jugée primitive. L’autre volet du passage de l’expédition en Argentine est la traversée de la Pampa par Darwin, où le naturaliste découvre avec consternation les agissements d’un potentat local, le général Rosas, qui organise la répression des indiens natifs. Si le général est peu présent dans la série, son bouffon, don Octavio, personnage pittoresque interprété avec exubérance par David Llewellyn, est mis au premier plan, soulignant le ridicule de ce seigneur d’opérette.

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Un autre passage remarquable de la série est celui de la traversée des Andes, offrant des paysages somptueux. Surtout, ce fut le théâtre d’une découverte enthousiasmante de Darwin. Des coquillages collectés en altitude furent pour lui la preuve de l’élévation du continent, processus orogénique apportant une fois de plus de l’eau au moulin à sa controverse biblique avec FitzRoy, qui s’entête à rejeter les idées du botaniste. Le capitaine est le personnage secondaire le plus développé de la série: en proie à l’obsession maniaque du relevé cartographique méticuleux des côtes, il alterne sautes d’humeur et phases dépressives. Il incarne par ailleurs les idées dépassées encore en vigueur à son époque. Mais d’autres protagonistes ne sont pas aussi fouillés: ainsi, l’assistant de Darwin, Covington se contente de faire de la figuration. Son rôle est même minimisé, comme lors du fameux passage aux îles Galapagos: Darwin y observe les tortues géantes, les iguanes et les oiseaux (moqueurs et pinsons) qui lui serviront à établir sa théorie de l’évolution. Mais la série omet de montrer que c’est Covington qui s’est intéressé aux fameux pinsons des Galapagos et les a capturé, et non Darwin, manquant l’occasion de souligner sa contribution à la science.

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Après les Galapagos, la série ne relate pas la suite du périple du Beagle, escamotant la visite de Tahiti, de l’Australie et de l’île Maurice, entre autres. En lieu et place, on fait un bond dans le temps pour vite se retrouver aux alentours de 1860. Les travaux d’ Alfred Russel Wallace sont abordés: ce naturaliste publia un essai développant des idées semblables à celles du livre de Darwin (mais auxquelles il parvient par un raisonnement différent), De l’origine des espèces, alors en voie d’être publié. Cependant Wallace n’est ici pas montré à l’écran (si ses recherches vous intéressent, je vous recommande un passionnant téléfilm diffusé en 1983 par la BBC, The forgotten voyage, qui narre son expédition de 1848 à bord du Mischief et surtout son périple en Indonésie et en Malaisie à partir de 1854). L’évènement principal du dernier épisode est le débat public entre Huxley et Wilberforce à Oxford en 1860 à propos de la pertinence des théories de Darwin (auquel le principal intéressé n’assista pas). Wilberforce, évêque d’Oxford, y est présenté comme un traditionnaliste borné traitant par la dérision les idées du naturaliste, tandis que le sémillant professeur Huxley ridiculise avec brio son argumentaire. Il n’y a aucune certitude que le débat se soit déroulé ainsi, car il n’est connu que de témoignages de seconde main qui ont peut-être enjolivé les faits, mais la mini-série se termine par cette mise en scène consacrant le triomphe des théories darwiniennes.

Au final, The voyage of Charles Darwin est une mini-série riche en informations, qui a le mérite de se concentrer avec sérieux sur l’apport scientifique du voyage du Beagle. Certes, nombre de documentaires et de sites encyclopédiques en ligne permettent d’obtenir des précisions sur le sujet, mais la série est très détaillée et bénéficie de dialogues travaillés étoffant son propos. Malgré quelques lacunes mineures et le passage à l’as de la dernière partie du voyage (entre 1835 et 1836), c’est un programme intelligent et encore aujourd’hui très regardable pour qui s’intéresse à l’histoire de la géologie et des sciences du vivant.

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