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Retour aux pépites de la télévision pakistanaise avec une étonnante série datant de la fin des années 90, produite par PTV en partenariat avec Sharjah TV, une grosse chaîne de télévision émiratie. En combien d’épisodes? J’avoue avoir un doute, l’ayant visionnée l’an dernier en DVD, découpée en quatre vidéos d’une durée de 3 à 4 heures. Un site mentionne une diffusion en 20 épisodes, mais la série est récemment visible sur YouTube, en 36 épisodes de près d’une demi heure en moyenne. Quoi qu’il en soit, c’est une fiction fleuve aux multiples rebondissements racontant l’existence de migrants pakistanais aux  Émirats Arabes Unis, dans la ville de Dubaï, venus chercher fortune et profiter de l’essor économique fulgurant que connut alors (et encore aujourd’hui) cet État fédéral de la péninsule arabique. On parle beaucoup actuellement des tragédies vécues par les migrants vers l’Europe. A mille lieues, Doosra Aasman montre souvent une émigration heureuse, particulièrement pour ceux qui sont doués pour les affaires et suffisamment opportunistes. La série a été écrite par Mirza Athar Baig, un universitaire de Lahore, également scénariste réputé et romancier à succès. Également, la bande musicale est haut de gamme avec d’excellents morceaux de Wajid Ali Naushad et des chansons écrites par le poète urdu Amjad Islam Amjad.

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Au centre de la série, un personnage hors du commun: Hashim Ali, interprété avec truculence par Abid Ali. Obscur employé au Pakistan, vivant chichement, il nourrit de grandes ambitions. Il épouse Maqsooda, un fille issue d’une riche famille, par appât du gain. Il trahit son ami Ekram en lui dérobant une grosse somme et embarque sur un rafiot en migrant clandestin vers les émirats. Sur le bateau, il rencontre Jabar (joué par Aslam Later), un barbu à la carrure imposante qui deviendra par la suite son bras droit. Il débute à Dubaï en tant qu’ouvrier dans le bâtiment mais s’oriente bientôt vers l’import/export, dont il ne tarde pas à diriger une entreprise florissante. C’est alors que sa carrière débute par un grave péché originel. Par ses entrepôts, en plus de produits respectables, transite illégalement de la drogue. Incidemment, un de ses employés s’en aperçoit et veut le dénoncer. Hashim Ali se résout à l’éliminer, en faisant passer le meurtre pour un accident causé par un engin de manutention (manipulé par Jabar) dont le chargement s’écrase sur le malheureux alors que ce dernier s’entretenait avec Hashim sur les docks. Ce terrible secret aura d’importantes répercussions, une fois révélé beaucoup plus tard.

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En dépit de ces aspects sombres de la personnalité d’Hashim Ali, celui-ci se révèle un individu avenant et plein d’humour, loyal envers ses amis et ne considérant pas l’argent comme une fin en soi. Doué pour saisir les opportunités, cet homme d’affaires intelligent fait très vite fortune. Cependant, il a un talon d’Achille: une addiction déraisonnable au risque. Véritable trompe-la-mort, il est capable de porter à sa bouche des fils électriques dénudés où circule un fort courant, de jouer à la roulette russe devant témoins, de puiser chaque matin une sucrerie dans une réserve de bonbons en sachant que l’un d’eux a été empoisonné par ses soins.  Ces habitudes morbides donnent du piment à son existence, marquée par l’attrait du danger. Un passage étonnant le montre demandant à un fossoyeur de l’enterrer dans un cimetière pour une nuit. Lors d’une scène mémorable, on le voit enseveli, en train de gamberger, luttant contre un début de panique le poussant à s’extraire de sa tombe. Hashim Ali est vraiment un joueur de l’extrême, le personnage le plus singulier de la série.

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Ekram, qui rejoint bientôt Dubaï de façon légale, devient vite son rival en affaires et cherche à lui nuire, poussé par un esprit de vengeance. Individu sournois et plutôt mesquin, il n’hésite pas à dérober les biens détenus par l’épouse d’Hashim. Il peut recourir à des coups bas contre ses concurrents. Son frère, droit et pondéré, voit d’un mauvais œil ses pratiques délictueuses. Cependant, le fils d’Ekram, Babar (joué par Asad) est un personnage encore beaucoup plus négatif, dépassant son père en rouerie, capable de tout pour satisfaire ses ambitions. Admiratif de la réussite d’Hashim, il le prend pour modèle et cherche à calquer son comportement sur lui. Cependant, il n’est pas de la même étoffe et ses manigances s’avèrent souvent bien plus répréhensibles moralement. Babar a pour rival dans l’entreprise de son père un employé modèle, un modeste fils d’électricien du nom de Fiaz, qu’il parvient à évincer grâce à une odieuse machination. Fiaz rejoint alors Hashim et lui restera dorénavant loyal. Il devient l’associé de Mizra, la fille d’Hashim, dans un entreprise de construction d’hôtels de luxe, avec pour projet l’édification de palaces dans le désert. Mizra est une femme de tête et la liaison qu’elle entame avec Fiaz devient vite houleuse.

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La série présente également une galerie de migrants aux parcours plus modestes, réunis dans une colocation et formant une communauté fraternelle. On découvre ainsi Jeera, le cuisinier du groupe, un passionné de cinéma qui rêve de percer dans le septième art. Individu fantasque s’identifiant à un grand réalisateur de films, son exubérance et ses maladresses en font le protagoniste le plus comique de la série. Alla Baba est un vieux jardinier qui a la nostalgie de sa vie au Pakistan. Il pourvoit aux besoins financiers de sa famille pakistanaise, mais celle-ci le méprise, ne le percevant que comme un distributeur de billets. Il mourra de chagrin devant tant d’ingratitude. Le destin d’Ali Murad, un ouvrier émigré, est également peu enviable. Ayant convoyé le magot de membres de la pègre, il a eu la mauvaise idée de s’en emparer et de le dissimuler dans le désert. Il vit dans la peur de représailles et ses actions auront de graves conséquences pour lui et pour ses amis colocataires.

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Toutes ces storylines montrent à quel point Doosra Aasman est une série touffue. En plus, je n’ai pas évoqué le fait que l’on suit l’existence de la famille restée au Pakistan de chaque protagoniste émigré! Il y a donc une kyrielle de personnages n’apparaissant que brièvement, chacun ayant cependant sa propre histoire, allant de l’imbroglio sentimental à la vendetta entre clans. Malheureusement, c’est un point faible de la série, ces intrigues secondaires tendant à surcharger inutilement un récit déjà très dense. Cependant, les relations d’un protagoniste avec sa famille sont particulièrement bien dépeintes: Jamal Khan, un jeune émigré employé sur les docks par Hashim. Toujours le cœur sur la main, trop gentil pour son bien, ses amis ont tendance à profiter de son caractère généreux. Il est prêt à se saigner pour payer la caution d’un membre de sa famille en délicatesse avec la justice et se trouve très affecté quand il apprend le décès de son frère. Jamal est l’un des personnages les plus attachants de la série, d’une candeur touchante.

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Doosra Aasman permet de découvrir le Dubaï en plein essor économique des années 90, une ville dont la physionomie changea grandement ensuite dans les années 2000 avec le boom de l’immobilier haut de gamme. La série présente l’émigration dans les émirats comme une grande chance de réussite économique et sociale pour les pakistanais, sans occulter les limitations inhérentes au statut des migrants dans ce pays (exemples: possibilité pour l’État de les expulser de leur logement à tout moment, obligation du sponsoring, ou kafala, de la part des employeurs pour obtenir un visa). Si on se perd dans les méandres des intrigues secondaires, la trame principale est palpitante et assez inventive. Surtout, à l’instar des précédentes productions de PTV que j’ai présenté, la série nous gratifie d’une galerie de personnages mémorables de par leur singularité. Malgré une réalisation un peu inégale et manquant parfois de finition (et des sous-titres anglais qui ont la fâcheuse tendance de sauter certaines répliques), c’est une fiction originale qui vaut le détour pour qui a la patience de se plonger dans sa structure complexe.

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