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Encore une série de mystère française au programme de Tant de saisons. Celle-ci,comprenant six épisodes, date de la fin des années 1980, époque où la fiction télé française était en train de changer (pour le pire) et constitue une réminiscence des séries de qualité dotées d’une atmosphère fantastique travaillée qui furent produites essentiellement jusqu’au milieu des années 80. Le feuilleton se penche sur l’énigme fameuse de Rennes-le-Château, de son légendaire trésor et du parcours singulier de l’abbé Bérenger Saunière. Cette mini-série a été réalisée par Jean-Louis Fournier (connu entre autres pour La minute nécessaire de monsieur Cyclopède), produite par FR3 (avec une participation de la Sept et de la RTBF) et s’inspire des romans de Jean-Michel Thibaux sur ce sujet ô combien sulfureux.

Parmi les multiples fictions inspirées par ce mystère languedocien, j’ai particulièrement en mémoire un jeu vidéo, Gabriel Knight 3: énigme en pays Cathare, doté d’un passionnant scénario et qui proposait notamment une reconstitution en 3D très détaillée de l’église restaurée par les soins de l’abbé Saunière à Rennes-le-Château (sans compter l’énigme du serpent rouge, particulièrement retorse, qu’il faillait résoudre pour trouver l’emplacement du trésor). L’or du diable développe une intrigue de facture plus classique, brodant sur les faits connus et prenant quelques libertés romanesques. Si le rythme est parfois lymphatique, la réalisation distille de façon diffuse une ambiance inquiétante, lourde des secrets du passé. La distribution est de qualité pour ce qui est des rôles principaux. jean-François Balmer interprète un Bérenger Saunière suave et ambitieux et parvient à restituer la complexité psychologique du personnage, tandis que Michel Aumont (l’abbé de Rennes-les-Bains Henri Boudet), Laura Favali (la servante Marie Denarnaud) et Arielle Dombasle (dans le rôle de la cantatrice Emma Calvé) livrent des prestations convaincantes.

Au niveau des personnages secondaires, le jeu d’acteur est plus inégal et manque parfois de conviction. En particulier, chaque épisode débute par quelques scènes se déroulant à notre époque et montrant un duo enquêtant sur le mystère de Rennes-le-Château, scènes peu réussies car les comédiens s’expriment souvent d’une voix monocorde. En fait, ces courts passages servent essentiellement à résumer les épisodes précédents et ces personnages falots ne bénéficient d’aucun développement au fil de la série. Cependant, parmi le casting secondaire, quelques acteurs se distinguent: Bruno Devoldère fait une courte mais remarquée apparition dans le rôle de Claude Debussy et Clément Harari interprète avec justesse un singulier juif occultiste, Elie Yessolot (je me souviens avoir découvert ce comédien dans la mini-série excentrique de Jacques Champreux et Georges Franju, L’homme sans visage, où il jouait un savant fou démoniaque).

Lors du premier épisode, l’abbé Saunière prend ses fonctions à Rennes-le-Château en 1885. L’église est délabrée et il doit affronter l’hostilité de la population, pour la plupart des laïcards convaincus qui n’aiment rien tant que bouffer du curé. Ce prêtre d’apparence paisible et bonhomme se montre alors capable d’un comportement impulsif et violent envers ses adversaires. La série montre l’ambigüité du personnage, qui cède à l’avidité (il reçoit secrètement des fonds du prieuré de Sion) et au désir charnel (il couche avec sa servante Marie). Une visite chez l’abbé Boudet va stimuler en lui l’appât du gain lorsqu’il y découvre des vestiges archéologiques datant des Wisigoths et qu’il entrevoit l’existence possible d’un trésor enfoui. Le feuilleton a indiscutablement une dimension morale, présentant un Saunière tiraillé entre son sacerdoce et ses aspirations personnelles, le remord le poussant par moments à faire pénitence. C’est un personnage très humain qui est décrit ici, un Bérenger Saunière charismatique et en proie à des rêves de grandeur, loin du mesquin pilleur des biens de l’église présenté dans les descriptions les plus iconoclastes du mystérieux abbé.

L’épisode 3 est celui qui prend le plus de libertés avec les faits avérés: lors d’un séjour à Paris, Saunière fréquente les milieux occultistes et a une liaison avec Emma Calvé (aucun élément ne l’atteste dans la réalité), qu’il rencontre après avoir assisté à sa prestation dans Carmen (où Arielle Dombasle est doublée par Régine Crespin). Les scénaristes ont cédé à l’attrait du romanesque. L’épisode 4 est sans doute le plus passionnant, car il montre les recherches entreprises par Saunière et Boudet pour localiser le trésor, à partir des textes en latin dont ils disposent, d’un médaillon retrouvé dans une tombe et de mentions  se référant à un tableau de Nicolas Poussin. Voir l’énigme résolue pas à pas est captivant, cependant la découverte du trésor dans une grotte donne lieu à des développements hautement spéculatifs, comme la présence sur les lieux d’une effrayante statue d’Asmodée, celle-là même qui ornera l’église restaurée par l’abbé.

Le cinquième épisode montre un Saunière menant grand train, témoignant d’ un égo démesuré mais en proie au doute quant à la justesse de ses actions. On y assiste à la chute de l’abbé, qui sera suspendu de ses fonctions suite à une accusation de simonie, ayant auparavant perdu ses appui au sein de la hiérarchie ecclésiastique. Si cet épisode, qui épaissit le portrait psychologique de Saunière, est réussi, on ne peut en dire autant du dernier épisode. La fin de vie de Saunière est nimbée de mystère: l’origine mystérieuse des richesses dont il dispose à nouveau, sa disparition pendant quelques mois lors de la première guerre mondiale, les secrets dont  sa servante Marie semble être la dépositaire…Tout celà ne fait l’objet d’aucune véritable tentative d’explication dans la série, qui se montre à ce stade bien timorée, laissant au final le téléspectateur avec plus de questions que de réponses.

Dans l’ensemble, le feuilleton constitue une intéressante variation autour de l’énigme de Rennes-le-Château, prenant parti pour l’hypothèse wisigothique à l’instar des théories développées dans l’œuvre de Jean-Michel Thibaux. Cependant, L’or du diable vaut surtout pour la tentative de cerner avec finesse la personnalité complexe de Bérenger Saunière. On regrette juste un épisode final mollasson et un peu frustrant sur le plan dramatique, ainsi que le fait que la série n’a pu être tournée sur les lieux mêmes des évènements relatés, le village de Pégairolles-de-Buègues ayant été choisi pour décor naturel. Mais les amateurs de spéculations ésotérico-historiques et de feuilletons à l’ancienne trouveront sans doute dans cette mini-série de quoi assouvir leur soif de mystère.

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