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Il y a peu, je me plaignais de ne pas trouver assez de bonnes séries israéliennes disposant de sous-titres. D’où ma satisfaction de découvrir, ces dernières semaines, un fiction de qualité, Shtisel, produite en 12 épisodes par la chaîne de télévision satellite Yes. Écrite par la même scénariste que pour la série Srugim, Ori Elon (en duo avec Yehonatan Indursky), c’est une plongée dans un univers très particulier, celui des juifs ultra-orthodoxes de Jérusalem, connus également sous l’appellation de haredim (ou craignant-Dieu). La série a été bardée de récompenses l’an dernier dans son pays d’origine et présentée à de nombreux festivals de par le monde. Il y a quelques mois, un DVD a même été édité en France (sous le titre Les Shtisel. Une famille à Jérusalem) Comme souvent, c’est la qualité de l’écriture et du casting qui font la réussite de cette fiction proposant une palette de personnages des plus attachants.

La série se caractérise par une grande variété d’intrigues, tour à tour drôles, émouvantes ou d’une grande gravité, impliquant un membre de la famille Shtisel. Le patriarche Shulem Shtisel (Doval’e Glickman), récemment veuf, a des problèmes de santé et craint de passer sous peu devant le jugement dernier. Une de ses filles, qui vit éloignée de lui depuis longtemps, menace de le poursuivre en justice s’il ne pourvoit pas régulièrement à ses besoins matériels: il tente maladroitement de se rapprocher d’elle et lui apporte un rouleau de la Torah ayant appartenu à ses ancêtres pour obtenir son pardon. Il enseigne dans une yeshiva (école religieuse juive) où il fait preuve d’ouverture d’esprit en se montrant favorable à l’enseignement scientifique (montrant par exemple un modèle réduit du système solaire à ses élèves), prouvant ainsi que les haredim ne sont pas forcément d’obscurantistes passéistes. Également, il fréquente la secrétaire de l’école, mais leur relation reste très platonique malgré ses tentatives de rapprochement. Shulem est un personnage très attachant: bien que fermement attaché à des principes religieux stricts, son empathie naturelle l’amène au fil des épisodes à assouplir ses positions et à tenir compte dans une certaine mesure de l’évolution de la société israélienne.

La figure centrale de la série est cependant Akiva (Michael Aloni), le plus jeune fils de Shulem. A la fois rabbin dans une yeshiva et peintre amateur, il doit se marier suivant la tradition haredim après avoir rencontré des partenaires potentielles par l’intermédiaire d’un marieur (nommé shadkhan). Il s’engage à épouser une fille de bonne famille (très émotive, celle-ci pleure pour un rien), mais bientôt renonce à cette relation, ayant constaté un manque de feeling avec sa fiancée (au grand dam de son père qui se brouille avec la future belle famille). Cependant, il s’éprend vite d’Elisheva, la mère d’un de ses élèves (Ayelet Zurer), une femme plus âgée que lui et deux fois veuve, hantée par le souvenir de ses époux décédés. Leur relation s’avère bien compliquée du fait du lourd passé d’Elisheva. L’actrice interprète avec sensibilité cette femme tourmentée qui cherche à s’adapter au monde moderne.

Akiva, qui squatte chez des célibataires en attendant de se marier, trouve un travail d’appoint dans une galerie d’art. Si ce job consistant à peindre des portraits de clients de l’établissement est une diversion bienvenue de son métier d’enseignant où il fait face à des étudiants turbulents, il s’aperçoit bien vite que son employeur est peu scrupuleux et n’hésite pas à s’attribuer la paternité de ses œuvres. Mais Akiva se venge en réalisant un portrait de son patron en clown grotesque. On trouve ainsi au fil des épisodes quelques histoires drôlatiques, comme celle impliquant le frère d’Akiva, étudiant studieux des textes sacrés, aux prises avec une épouse ayant la phobie des souris. Cependant ce personnage très traditionaliste n’occupe qu’une place secondaire dans la série, au contraire de sa sœur Gitti ( interprétée par Neta Riskin).

Gitti est l’enfant la plus âgée de Shulem, mère de plusieurs enfants. Son mari Lippe doit s’expatrier en Argentine pour travailler dans un abattoir, la laissant seule. Mais Lippe quitte son travail et veut abandonner l’existence d’ un haredim: il coupe sa barbe et ses bouclettes, se débarrasse de son schtreimel (chapeau de fourrure emblématique de la communauté) et adopte un mode de vie plus moderne. Il se résout finalement à revenir vivre avec Gitti, mais celle-ci voit d’un mauvais œil son engouement pour les technologies dernier cri (téléphone portable, internet mobile). Gitti est l’un des personnage les mieux développés de Shtisel. Avec elle, la série aborde le thème de l’avortement et du regard porté sur cette pratique par les ultra-orthodoxes, ainsi que le sujet de leur rapport à l’argent (Gitti étant contrainte pour subvenir aux besoins de sa famille de transformer son appartement en bureau de change officieux, prenant ainsi des risques pour sa sécurité).

Le jeune fils de Gitti bénéficie aussi de quelques scènes, qui mettent en avant sa relation affectueuse avec son grand-père Shulem. Mais sa fille, une gamine au caractère bien trempé et qui affecte un comportement adulte, est un personnage nettement plus développé dans la série. Celle-ci voue une détestation farouche envers son père Lippe et ira jusqu’à faire imprimer des tracts incendiaires à son endroit. On aurait aimé que ce protagoniste, qui témoigne de l’impact d’une éducation rigoriste sur les plus jeunes, bénéficie d’intrigues plus fouillées. Néanmoins, un autre personnage de la série est particulièrement soigné et demeure sans doute le plus mémorable: Malka, la grand-mère octogénaire d’Akiva.

Vivant dans une pension pour personnes du troisième âge, Malka (jouée par Hanna Rieber) est une petite vieille encore très alerte. Elle s’émancipe quelque peu des pesants principes de sa religion au contact de ses voisines de maison de retraite: elle se met à fumer et fait installer dans sa chambre un poste de télévision, qui très vite monopolise son attention, au grand dam de Shulem qui n’approuve pas cette concession à la modernité. Malka est un personnage lunaire, qui confond à l’occasion la réalité et la fiction télévisuelle. Son âge avancé l’amène à se détacher de l’idéologie en vigueur au sein de sa communauté: ainsi, malgré la défiance des ultra-orthodoxes à l’égard du sionisme prôné par les autorités d’Israël, elle suit avec enthousiasme une démonstration aérienne de l’armée de l’État hébreux boudée par les haredim les plus conservateurs. Malka apporte une fraîcheur et une fantaisie bienvenue à la série, qui lui réserve un destin émouvant lors de l’épisode final, où elle joue un rôle central.

Shtisel, plus encore que Srugim, est une série hautement recommandable. Montrant un microcosme religieux sous toutes ses facettes, sans faire de prosélytisme ni chercher à le dénigrer, la fiction se caractérise par la subtilité de son écriture, un regard tendre et parfois ironique à l’égard de ses personnages et cherche à restituer fidèlement la vie quotidienne du quartier de Méa Shéarim où évolue la communauté orthodoxe, des centres d’étude rabbinique aux lieux de détente comme une salle de concert dévolue à la musique  klezmer (seule une escapade au lac de Tibériade lors de l’épisode 9 rompt avec ce décor urbain minutieusement dépeint). Traitant en premier lieu du poids des traditions et de leur nécessaire évolution au regard des mutations de la société, Shtisel s’attache en outre à décrire des individus hantés par les blessures d’un passé douloureux ou désireux de prendre leurs distances avec le carcan des traditions. La réalisation très actuelle, dont la mise en scène rappelle parfois certaines séries américaines récentes (comme les scènes où des protagonistes ont la vision de leurs proches défunts dialoguant avec eux) contribue grandement à captiver le téléspectateur. On espère une seconde saison, le final laissant en suspens les destins des membres de cette singulière famille.

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