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La télévision anglaise a produit dans les années 70 quelques séries pour adolescents bien singulières et intelligemment écrites. Je présenterai deux de ces programmes qui, bien que destinés aux jeunes téléspectateurs, sont susceptibles d’intéresser un public adulte amateur de science-fiction insolite. The changes, une mini-série en 10 courts épisodes diffusée par la BBC durant l’hiver 1975, était un peu oubliée depuis sa première diffusion (malgré de rares rediffusions) avant l’édition d’un DVD en 2014 qui favorisa sa redécouverte par de nouvelles générations. L’histoire est une adaptation d’une œuvre d’anticipation de Peter Dickinson, une trilogie composée de The weathermonger, Heartsease et The devil’s children et non encore publiée en France.

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Peter Dickinson est un auteur éclectique ayant écrit à la fois des romans historiques, de la SF et des polars. Peu traduit dans notre pays, il est surtout connu pour ses créations policières, grâce à quelques titres parus aux éditions Rivages., notamment Retour chez les vivants (One foot in the grave, 1979) et surtout L’oracle empoisonné (The poison oracle, 1974) qui traite d’un sujet fascinant (outre un intéressant problème de chambre close): l’intelligence des primates et les expériences visant à l’acquisition du langage chez les chimpanzés. The changes permet de découvrir une autre facette de la production diversifiée de Dickinson, une science-fiction apocalyptique teintée de fantastique.

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Le début du premier épisode montre une famille anglaise ordinaire, celle de Nicky Gore (Victoria Williams), une adolescente studieuse. Soudain, alors qu’un étrange bruit remplit l’air partout dans le pays, les gens ont soudain un comportement irrationnel, destructeur envers les machines et autres objets technologiques. Les parents de Nicky se mettent à détruire leur téléviseur et leurs appareils ménagers. Dans les rues, la population démolit les voitures et dynamite les trains. Cette folie collective amène certains sujets britanniques à s’expatrier, ainsi les parents de Nicky choisissent de se rendre en France. Dans le chaos ambiant, Nicky les perd de vue et cherche désespérément à les retrouver, errant dans un paysage urbain saccagé. Bientôt, elle rejoint un groupe de Sikhs partant sur les routes. Ceux-ci sont victimes du comportement xénophobe de certains anglais, qui les appellent « fils du démon ». Ils finissent par s’installer près d’un village où les habitants leur sont initialement hostiles. Cependant, étant capable de forger des outils utiles aux villageois et ayant aidé ceux-ci dans une affaire de kidnapping d’un de leurs enfants par une bande de voleurs, leur présence finit par être tolérée.

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Mais les choses se compliquent pour Nicky qui, après avoir accidentellement mis en marche un tracteur dans une remise, est détenue par les villageois, ceux-ci ayant pour leader un chasseur de sorcières autoproclamé, le véhément et intraitable Davy Gordon (David Garfield), qui instruit un procès à charge à son endroit. Heureusement, Nicky parvient ensuite à s’enfuir avec un adolescent du village, Jonathon (Keith Ashton). Le duo choisit d’échapper à la vindicte des hommes de Gordon par la voie fluviale, en empruntant une péniche. Après quelques péripéties qui les amènent à trouver refuge dans la ferme de Mary et Michael, un couple vivant à l’écart du monde moderne (on qualifierait aujourd’hui leur mode de vie de décroissant), Nicky et Jonathon se fixent pour objectif de remonter à la source du phénomène affectant la population qui serait située dans une caverne d’une zone montagneuse reculée. Mais une surprise de taille les y attend.

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The changes est une mini-série assez marquante et qui bénéficie d’une idée de départ très forte (on parlerait de « high concept » pour une série actuelle). Cependant, le budget limité de la production se voit à l’écran et l’on a parfois du mal à réaliser l’ampleur du phénomène de destructions volontaires qui affecte la population. De plus, la distribution est de qualité assez inégale, le jeu de certains comédiens apparaissant un peu limité (cependant, les rôles principaux sont campés avec justesse). Mais la série est originale et, par bien des aspects, typiquement britannique. L’intrigue trouve un écho dans l’histoire sociale anglaise, les destructions étant des réminiscences du mouvement luddite ayant opposé artisans et industriels au début du dix-neuvième siècle et marqué par la mise hors d’état de nombreuses machines de l’industrie textile. Les références au luddisme ne sont cependant pas uniquement propres à la SF britannique et se retrouvent dans la production d’auteurs d’anticipation de toutes provenances (par exemple, voir la récente nouvelle d’un écrivain français, Francis Mizio, intitulée Les robots ne crient jamais).

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D’autres aspects de cette production en font un produit typiquement british. Ainsi, le rôle central joué par les Sikhs, une communauté particulièrement présente dans la société anglaise, présentée ici sous un jour favorable au travers de personnages bienveillants, comme le sage Kewal (Marc Zuber) ou la petite Ajeet (Rebecca Mascarenhas). Également, autre élément symptomatique de l’anglitude du récit: plusieurs épisodes se déroulent sur les canaux ponctués d’écluses, alors que les années 70 furent marquées en Grande-Bretagne par la mode des « gongoozlers », activité paisible consistant à observer l’activité fluviale en bordure des canaux. Enfin, sans dévoiler la fin, l’épisode final fait intervenir une figure mythique très présente dans l’imaginaire britannique au fil des siècles, et lui attribue un rôle prépondérant en accord avec les légendes ancestrales le concernant (à vous de découvrir à quoi je fais allusion).

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The changes est certainement un OTNI à même d’intriguer le téléspectateur curieux. Toutefois, la mini-série s’adresse en priorité à un public adolescent: le matériau de la fiction de Peter Dickinson a été quelque peu simplifié et la fiction présente généralement les enfants comme étant beaucoup plus malins et clairvoyants que les adultes (certains ados ne sont pas touchés par les pulsions destructrices de leurs ainés, les adultes du village sont pour la plupart bornés, voire obscurantistes…). La série a en commun avec The leftovers un phénomène d’apparence irrationnelle pris pour point de départ et le fait de détailler les conséquences sur la population de cet évènement singulier. Cependant, il n’est pas certains que les spectateurs assidus de la série d’HBO soient tous intéressés par The changes: si cette dernière aborde des sujets de société avec une certaine maturité, la réalisation datée et le rythme nonchalant de l’intrigue peuvent ne pas convenir à un public accoutumé à des productions modernes. Il n’en reste pas moins que c’est un programme de qualité, une œuvre dérangeante invitant à la réflexion qui change des divertissements puérils souvent proposés au jeune public.

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