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Cette série en 60 épisodes est assurément l’une des créations les plus ambitieuses produites par la télévision chinoise. Il s’agit d’une grande fresque historique décrivant une période cruciale de l’Histoire contemporaine de la Chine, entre 1890 et 1917: les dernières années de la dynastie Qing et la fin de règne de l’impératrice douairière Cixi, la première guerre sino-japonaise, la réforme des Cent Jours, la révolte des Boxers ainsi que le difficile cheminement vers l’instauration d’une République de Chine sont autant de sujets abordés avec un luxe de détails. Outre ces développements politiques, la série dresse les portraits des figures marquantes de l’époque, en les montrant parfois sous un jour sensiblement différent de la façon dont ils sont habituellement décrits, privilégiant la vision personnelle qu’ont les concepteurs de la série de ces personnalités de premier plan. Towards the Republic est tellement imposant que j’ai choisi de lui consacrer deux articles. Le second, à propos de la dernière moitié du drama, paraîtra sur ce blog dans quelques semaines, lorsque j’aurai complété le visionnage.

Tout d’abord, il convient de souligner la remarquable réalisation de Zhang Li. La série a bénéficié d’un gros budget et les nombreux décors sont très variés. Chaque séquence bénéficie d’une mise en scène travaillée, parfois de plans surprenants. Cet aspect permet au drama de se démarquer des fictions historiques les plus traditionnelles, d’être visuellement très moderne. La distribution, pour ce qui est des rôles principaux, ne déçoit pas, les acteurs ayant visiblement étudié avec soin leur personnage.  En particulier, Lü Zhong incarne avec conviction une impératrice Cixi ambivalente, à la fois autoritaire et émouvante. Quant à Ma Shaohua, il personnifie avec justesse un Sun Yat-sen résolu, charismatique et soucieux avant tout du bien commun mais qui reste un homme ordinaire, manquant parfois d’assurance et au tempérament angoissé.

La série aborde de nombreuses thématiques: politique chinoise, économie, relations internationales, intrigues de cour, développements des sciences et techniques…Un simple article ne saurait faire le tour de l’ensemble des faits exploités par le drama. Voyons donc, dans les grandes lignes, en quoi consistent ces 30 premiers épisodes. Bon nombre sont consacrés à la guerre sino-japonaise et aux causes de l’échec de la Chine dans ce conflit. Le manque de financement constitua alors un problème majeur pour l’armée chinoise. L’État, engagé dans de couteux projets architecturaux, en particulier celui de la reconstruction du Palais d’Été (de plus, de l’argent fut détourné pour l’achat de matériaux de construction), les dispendieux rituels de la cour (à l’instar du repas traditionnel servi à l’impératrice et constitué de pas moins de 118 plats!), ainsi que les affaires de corruption impliquant des officiels: tout cela fut aux dépens de la constitution d’une armée florissante. Par contraste, la force de frappe navale du Japon était alors impressionnante.

La série montre bien les qualités de communicant de l’empereur du Japon, ainsi que son sens du sacrifice: il décrète qu’il ne prendra plus qu’un repas par jour jusqu’à la fin du conflit, pour aider au financement de la guerre. Celle-ci fut déclenchée de manière indirecte, par l’envoi de troupes japonaises en Corée suivie de l’intervention de la Chine pour protéger ses intérêts au pays du matin calme. La supériorité de la flotte nipponne ayant conduit au fiasco des forces chinoises, Li Hongzhang est chargé de conduire les difficiles négociations du traité de Shimonoseki, qui au final contribuera à affaiblir la Chine en lui imposant le versement d’un lourd tribut aux vainqueurs. La série s’attarde sur la recherche de financement extérieur par Li, qui entame des négociations avec les pays occidentaux (surtout les USA) pour l’obtention d’un prêt au meilleur taux en vue de renflouer les caisses de l’État.

Li Hongzhang devait faire face à un rival de poids à la cour: Weng Tonghe, un intrigant tuteur impérial, également opposé au général Yuan Shikai. Ce dernier remplace Li au commandement de l’armée après la guerre. Interprété par Sun Chun, ce personnage controversé bénéficie dans la série d’un traitement plutôt favorable, le présentant comme un politicien habile, adepte de la realpolitik et grand patriote, très populaire au sein de l’armée. Il prit ses fonctions lors d’une période troublée, marquée par des émeutes provoquées par la famine et par une importante vague de protestation suite à la défaite cuisante subie par l’empire, période au cours de laquelle Weng Tonghe et d’autres dignitaires sont démis de leurs fonctions.

L’un des éléments les plus intéressants du drama est constitué par les débats des penseurs politiques à propos de la nécessaire évolution du système étatique chinois. En particulier, les échanges de vues entre Kang Youwei et Sun Yat-sen mettent en évidence de profondes divergences: le premier se prononce en faveur de l’instauration d’une monarchie constitutionnelle (par une évolution des structures étatiques en place) alors que le second est pour la création d’une République, suite à une révolution par les armes. Sun Yat-sen se pose en défenseur du droit du peuple et du droit de vote de l’ensemble des citoyens. Sa fougue et son idéalisme tranchent avec le pragmatisme prudent de Kang. Quelques scènes montrent ce dernier discutant avec ses partisans des mérites respectifs des constitutions de divers pays (Angleterre, Russie, Japon), ainsi que des prérogatives que devrait avoir un parlement, institution indispensable dans le nouvel État qu’il souhaite ardemment voir le jour. Ces développements sont à même de passionner les téléspectateurs intéressés par le droit constitutionnel.

Kang Youwei ne refuse cependant pas l’action violente. Il souhaite que les officiels du régime en place soient exécutés et incite ses étudiants à se révolter pour l’obtention des réformes. Alors qu’une tentative de rébellion de Sun Yat-sen est durement réprimée en 1895, l’empereur du Guangxu, émancipé de la tutelle de l’impératrice douairière, choisit de suivre la voie préconisée par Kang et commence à transformer le pays, lors de la réforme des Cent Jours (surtout dans les domaines de l’éducation et des transports). Néanmoins, il est influencé par Zhang Zhidong, un éminent conseiller qui prône la préservation de la culture chinoise, tout en utilisant des éléments de la culture politique occidentale pour améliorer les structures étatiques. C’est alors qu’un antagonisme s’établit entre l’empereur et l’impératrice Cixi, cette dernière voulant mettre un frein aux réformes. La série consacre un bon nombre d’épisodes à ce bras de fer à la tête de l’État. Alors que Yuan Shikai, rallié à l’empereur, doit abandonner l’idée de prendre de force le Palais d’Été, une tentative de coup d’État contre Cixi impliquant l’empereur est déjouée: les réformistes sont pourchassés et Kang forcé à l’exil. Les diplomates étrangers (choqués par l’assassinat en pleine rue de l’ambassadeur allemand) soutiennent l’empereur et veulent le voir à la tête du pays. L’impératrice, de son côté, encourage la révolte des Boxers contre les étrangers, mais leur mouvement est durement réprimé.

Le drama montre une impératrice Cixi déconnectée de toute réalité politique, ce que montre bien l’épisode 23, où, devant l’hostilité à son égard du corps diplomatique, elle déclare la guerre à la Grande-Bretagne, la France, les USA, l’Allemagne, la Russie, l’Italie, l’Autriche, la Hongrie et le Japon! Li Hongzhang refusera de reconnaitre cet édit impérial délirant, qui débouchera sur une rapide débâcle des troupes chinoises face une imposante coalition et par la fuite précipitée de l’impératrice. Les scènes montrant l’occupation de la cité interdite par les coalisés accordent un rôle prépondérant aux militaires allemands, sans doute exagéré par souci de simplification. Mais les négociations de paix avec les forces étrangères sont abordées en détail dans la série, qui montre le revirement des coalisés: d’abord ceux-ci exigent que Cixi soit exécutée, puis ils assouplissent leurs positions, demandent un montant des réparations fixé au minimum et permettent à l’impératrice de revenir à Pékin. Ce retour a lieu dans un train luxueux, avec un accueil en fanfare sur le quai de la gare (par un orchestre jouant la Marseillaise!). D’autre part, si l’accord interdit le stationnement de troupes chinoises dans la capitale, Yuan Shikai trouve une parade en les remplaçant par des policiers, à propos desquels rien n’est spécifié. La série met en évidence une certaine indulgence des coalisés à l’encontre des autorités chinoises.

Outre ces nombreux développements politiques et la description minutieuse d’une période cruciale et de ses nombreux soubresauts, la série regorge de scènes permettant de découvrir la vie quotidienne, des scènes de rue aux réceptions diplomatiques, en passant par les représentations théâtrales (œuvrant souvent pour la propagande des diverses factions politiques) et montre l’irruption du progrès technique dans l’existence des protagonistes: l’impératrice découvre le microscope, pose déguisée en bodhisattva pour un photographe, voit pour la première fois un film où elle figure, tandis que ses conseillers testent des appareils téléphoniques à  la technologie encore balbutiante. Tout cela contribue à faire de Towards the Republic une fiction historique foisonnante qui, bien que prenant parfois quelques libertés scénaristiques avec les faits et adoptant un parti pris dans la description de personnalités controversées, permet de suivre en détail le parcours tumultueux de la Chine vers un régime républicain. Il y a bien quelques longueurs et on se perd parfois dans les méandres d’intrigues où interviennent moult protagonistes, mais la série est réussie tant sur le fond que sur la forme. Espérons que la seconde moitié du drama confirme cette impression favorable.

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