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L’activité du blog a été peu fréquente ces derniers temps, mais il va dès à présent pouvoir retrouver son rythme de croisière. En effet, j’ai un certain nombre de découvertes sérielles à présenter cet automne. Pour l’heure, intéressons nous aux séries québécoises récentes, qui feront l’objet de deux articles consécutifs. Le berceau des anges, pour commencer: réalisée par Ricardo Trogi et scénarisée par Jacques Savoie, cette mini-série se penche sur un fait divers peu connu, un trafic de bébés entre Montréal et les États-Unis, qui s’est déroulé dans les années 1950. Plus de mille nouveaux-nés ont alors été vendus à de riches américains, à des prix pouvant aller jusqu’à 10 000 dollars. L’action de la série se situe en 1954, où une escouade spéciale de la police de Montréal est chargée d’enquêter en vue de démanteler le réseau (avec l’appui de la police new-yorkaise) et mettre à jour ses ramifications tentaculaires.

La fiction, proposée par Séries+, était accompagnée lors de sa première diffusion d’un documentaire sur le sujet, que je n’ai hélas pas été en mesure de visionner. La série, qui se veut didactique, suit en parallèle divers protagonistes. Gabrielle Hébert (jouée par Marianne Fortier) est une fille-mère enceinte qui, devant la réprobation de sa famille, s’enfuit à Montréal pour se rendre à l’Hôpital de la Rédemption, où elle est prise en charge par des religieux très stricts qui l’incitent à abandonner son bébé dès sa naissance. Le père Lefèbvre (Gaston Lepage), qui dirige l’établissement, est un prélat très affairé et aux principes rigides: il refuse d’accorder à Gabrielle la garde de son bébé. Après s’être liée d’amitié avec une autre fille enceinte, cette dernière choisit de s’enfuir. En cherchant un refuge pour mener à terme sa grossesse, elle tombe dans les rets du réseau de trafiquants, en se rendant dans la pension d’ Edith Fisher (Violette Chauveau), accueillante au premier abord mais qui finit par montrer son vrai visage en séquestrant Gabrielle dans sa chambre pour la forcer à signer l’acte d’abandon de son futur enfant. Le personnage de Gabrielle est purement fictif mais son parcours illustre bien la façon dont les filles-mères pouvaient se retrouver piégées par une organisation sans scrupules.

Le reste de la série relate des faits réels, en bousculant parfois la chronologie pour les besoins de la narration. On suit également un couple juif américain désireux d’acheter un bébé, qui se rend à Montréal pour entrer en contact avec Sara Weiman (Sandrine Bisson), une femme sans scrupules qui dirige une maison clandestine où elle propose à ses clients des nouveaux nés contre des sommes conséquentes. C’est un personnage sordide et sans grandes nuances, attiré uniquement par l’appât du gain. On aurait aimé qu’elle soit dépeinte avec plus de subtilité, mais la série ne cherche pas à apporter une réelle complexité psychologique à la plupart de ses protagonistes. Le couple d’adoptants va être approché par les enquêteurs, qui vont le forcer à collaborer avec les autorités pour prendre sur le fait les trafiquants. La demeure de Sara Weiman est mise sur écoute, mais piéger les malfrats s’avère vite difficile, d’autant plus que le couple américain se montre au final peu fiable.

Une autre storyline, juste ébauchée, concerne l’un des enquêteurs, Edgar McCoy (Sébastien Delorme) et son épouse Alice, qui souhaitent adopter un enfant par des moyens légaux. Leurs démarches sont infructueuses, le couple étant constitué d’un protestant et d’une catholique, union jugée peu convenable dans la société très conservatrice d’alors. Les scénaristes préfèrent se focaliser sur l’enquête, où l’escouade simule l’achat d’un bébé en vue de recueillir des preuves décisives. Mais le réseau de trafiquants se révèle être plus étendu que soupçonné initialement, différents groupes étant en concurrence pour le marché juteux des ventes de bébés. La série parvient à donner une vision globale de la situation et est sur ce plan probablement bien documentée.

La réalisation est très classique, mais Le berceau des anges parvient à maintenir le suspense au long des épisodes, les rebondissements scénaristiques permettant de relancer régulièrement l’intrigue. Globalement, le déroulement de l’enquête n’est pas surprenant mais son issue constitue une cruelle désillusion pour les détectives. En effet, à l’époque, aucune loi n’interdisait de vendre des bébés au Québec (ce ne fut le cas qu’à partir de 1969). L’ultime épisode montre des enquêteur en butte aux autorités et un procès houleux des dirigeants du réseau à l’issue plus qu’incertaine, d’autant plus que la charge d’enlèvement d’enfant peut difficilement leur être imputée (du fait des actes d’abandon qu’ils prennent bien soin de faire signer à des filles-mères souvent bien naïves).

En définitive, c’est un tableau bien sombre qui est dressé ici. Malgré un déroulement assez convenu, la mini-série met bien en évidence les limites du système légal d’adoption et la capacité qu’ont certains d’exploiter les carences juridiques pour se livrer à un trafic moralement répréhensible. En filigrane, c’est  le régime politique en vigueur lors de la Grande noirceur (de 1944 à 1959) et la ligne ultra conservatrice de Maurice Duplessis, alors premier ministre du Québec, que la fiction dénonce dans une certaine mesure. Personnellement, je regrette que les épisodes n’incluent dans les dialogues que très peu de québécismes (je suis très friand de ces expressions insolites d’outre Atlantique qui font pour moi en partie l’intérêt des séries québécoises). Cependant, il s’agit d’une télésuite honnête, cherchant pour une bonne part à coller à la réalité et avec des décors (et des véhicules) d’époque qui témoignent d’une reconstitution soignée. A voir pour prendre conscience de l’évolution d’une société en seulement quelques décennies.

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