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Produite par Radio-Canada et composée de 12 épisodes, la première saison de cette série québécoise a eu un grand succès critique et fut multi récompensée à la cérémonie des Gémeaux 2014. Malgré des audiences moyennes, elle a été reconduite, une seconde saison devant être diffusée début 2016. C’est une très bonne nouvelle, car Série noire est une fiction réjouissante, assez originale et au scénario policier bien construit. Réalisée par Jean-François Rivard, c’est une comédie qui joue sur plusieurs registres: humour absurde, comique de situation, satire du milieu télévisuel; comédie noire. La série, qui adopte souvent un ton provocateur et grivois, cherche sans doute à se démarquer de la plupart des autres séries québécoises. Malgré quelques petits problèmes de rythme, c’est globalement une réussite.

Les protagonistes principaux sont Denis Rondeau et Patrick Bouchard (respectivement interprétés par François Létourneau et Vincent-Guillaume Otis), deux scénaristes d’une série télé éreintée par la critique, La loi de la justice, à qui la productrice, Louise Talbot (Louise Bombardier), une femme énergique et autoritaire, vient de confier l’écriture d’une deuxième saison. Les quelques extraits de la saison initiale de cette « série dans la série » laissent entrevoir un synopsis foutraque, aux nombreux rebondissements invraisemblables. Nos deux scénaristes sont en panne d’inspiration, mais Denis a l’idée de se placer dans les situations de la série pour bâtir une intrigue plausible, n’hésitant pas pour cela à enfreindre la loi le cas échéant. Muni d’un dictaphone lui permettant d’enregistrer les trouvailles scénaristiques qui lui viennent à l’esprit, il entraine son acolyte Patrick dans une succession de mésaventures: après un séjour en prison, ils se trouvent mêlés à une affaire de meurtre, doivent faire face à un fan légèrement psycho, sont kidnappés par une organisation criminelle…Bref, tout va de mal en pis pour eux.

Malgré les tuiles qui s’accumulent, Denis et Patrick parviennent à pondre une première mouture du scénario de la saison 2, mais en dépit de l’aide d’un consultant chevronné, un jeune avocat enthousiaste (maître Marlin, joué par Sébastien René), leurs idées vaseuses ne convainquent guère la productrice.  Bientôt, Patrick est viré par la productrice, qui ne conserve à son poste de scénariste que Denis, mettant à mal l’amitié des deux compères. Dans la seconde moitié de la saison, les deux ex-associés doivent prouver leur innocence dans l’affaire du meurtre d’un gynécologue-proxénète, l’arme du crime étant le trophée qu’ils viennent de remporter lors de la remise des prix d’un gala médiatique, le « carrefour de la pub » (récompense obtenue dans la catégorie du meilleur placement de produit dans une série télé!).  L’enquête est mouvementée, différents protagonistes étant tour à tour suspectés, sans compter les interventions répétées de Claudio, l’associé et amant de la victime (interprété par bruno Dubé), leader d’une organisation criminelle composée exclusivement d’ homosexuels, un individu susceptible n’hésitant pas à employer des méthodes expéditives pour parvenir à ses fins.

L’intrigue de la série semble par moments un peu embrouillée et loufoque, mais au final l’explication du meurtre s’avère parfaitement cohérente, les auteurs ayant pris soin de disséminer quelques indices déterminants dans différentes scènes. A cet égard, Série noire est assez fairplay avec le téléspectateur, la construction de l’ensemble du récit s’avérant, contre toute attente, solide. Mais à part les qualités du scénario, c’est la galerie des personnages secondaires qui rend la fiction particulièrement savoureuse. Guy Nadon s’en donne à cœur joie dans le rôle de  Jean-Guy Boissonneau, acteur de La loi de la justice, soulographe et obsédé sexuel, qui fréquente assidument les salons de massage érotiques et livre quelques tirades salaces au cours des épisodes. une autre actrice, Caroline Michaud, qui menace de renoncer à jouer la saison 2 de la série, est aussi quelque peu tournée en ridicule. Charlène (Anne-Elisabeth Bossé) est une prostituée au tempérament bien trempé et au passé mystérieux. Devenue la compagne de Patrick, elle participe activement à l’enquête criminelle. Judith (Edith Cochrane), l’épouse de Denis, joue aussi un rôle prépondérant dans l’intrigue. Son mariage bat de l’aile lorsque Denis la surprend en pleins ébats avec une amie du couple, révélant ainsi une bisexualité jusqu’alors tenue secrète. Néanmoins, ce personnage apparaît en définitive assez raisonnable, comparé aux doux dingues qui peuplent la série.

On pourrait aussi citer (outre le malfrat gay brut de décoffrage évoqué plus haut, Claudio), Anne-Sophie Laverdière, critique de télévision mal embouchée, une garce qui dégomme les séries télé à longueur d’articles (il est vrai qu’un certain nombre le méritent). Cependant le personnage le plus mémorable reste celui joué par Marc Beaupré: l’inénarrable Marc Arcand. Par le fait du hasard, un des protagonistes de la saison 1 de La loi de la justice porte son nom. Marc, fidèle téléspectateur de la série, s’identifie à lui, il pense que son homonyme fictif est inspiré de sa propre vie. Adepte des arts martiaux et du nunchaku qu’il manie avec une redoutable dextérité, c’est un individu imprévisible, vaguement psychotique mais néanmoins attachant, distillant au fil de la série des répliques hilarantes. Son obsession est de persuader les scénaristes de sa série favorite de réemployer le personnage de Marc Arcand lors de la saison 2, n’hésitant pas pour cela à recourir à la menace et au chantage. Juliette, la fille de Denis et Judith, le vénère et imite toutes ses attitudes, ce qui contribue à rendre Marc sympathique. Je verrais bien un spin-off consacré à Marc Arcand, car il finit par voler la vedette aux protagonistes principaux de la série.

Cette première saison accuse bien par moments quelques coups de mou dans la conduite de l’intrigue, mais globalement ce fut un visionnage très satisfaisant. Tournée en plein hiver par des températures glaciales, la série se révèle assez atmosphérique et bénéficie en outre des commentaires sporadiques d’une voix off, souvent d’un humour décalé. La musique originale est très réussie et on a droit par moments à des ponts musicaux permettant de se remémorer d’anciens tubes pop ou électro, comme All the things she said du groupe t.A.T.u ou encore Destroy everything you touch de Ladytron. Également, cette saison est très riche en québécismes, à ma grande joie. Quelques exemples glanés au cours des épisodes: décalisser (partir sur un coup de colère), flusher (dans le sens de renvoyer quelqu’un), se mettre en bedaine ( être torse nu) et surtout le désormais fameux crosse-tette (également connu sous le nom de masturbanichon, et plus couramment sous l’appellation de cravate de notaire).

Tous ces éléments font de Série noire une fiction à ne pas manquer, tour à tour baroque, licencieuse, déconcertante, parodique ou satirique. Je suis curieux de voir la saison 2, en tout cas. Avec Marc Arcand, cela va sans dire, sinon ça va barder!  🙂

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