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Depuis quelques années, on constate un regain d’intérêt pour l’espionnage, qui fait l’objet de moult films et séries télé, alors que des essais paraissent régulièrement sur le sujet (notamment en France, grâce à quelques éditeurs spécialisés). Dans ce contexte, la sortie récente du DVD de cette mini-série n’est guère surprenante. Il s’agit d’un thriller d’espionnage basé sur des faits réels et non encore complètement élucidés: l’affaire du naufrage du FV Gaul (FV pour fishing vessel) survenu en 1972 en mer de Barents, par un jour de tempête. Les recherches initiales échouèrent à retrouver toute trace du navire, à l’exception d’une bouée de sauvetage. Les causes exactes du drame demeurèrent inconnues, mais deux journalistes de la télévision anglaise, Tom Keene et Brian Haynes, affirmèrent qu’en réalité, le navire était engagé dans une opération d’espionnage, sa disparition apparaissant alors hautement suspicieuse (aurait-il été coulé par un sous-marin soviétique, ou bien capturé et dissimulé en URSS?). Les deux investigateurs écrivirent un roman, Spyship, basé sur cette histoire. Si l’épave du vaisseau et des restes de l’équipage ont été retrouvés en 1997, beaucoup de zones d’ombre demeurent à propos de ce qu’il s’est réellement passé.

La mini-série est une adaptation du roman. Elle fut écrite en grande partie par James Michell (scénariste réputé pour sa fameuse série d’espionnage Callan, mais aussi pour When the boat comes in, chronique d’une ville portuaire du nord de l’Angleterre dans l’entre-deux guerres, avec James Bolam dans un rôle mémorable). La réalisation de Michael Cunstance est classique et se veut dans la droite ligne des adaptations télé d’œuvres de John Le Carré. Par rapport au roman, les noms de certains protagonistes ont été changés, de même que l’appellation du navire, rebaptisé Caistor. L’ambiance de la série, sombre et quelque peu paranoïaque, m’a rappelé celle d’Edge of Darkness, fiction de 1985: là aussi, un enquêteur isolé cherche à découvrir la vérité, cette fois concernant les secrets de l’industrie du nucléaire, alors que les autorités font tout pour empêcher la moindre révélation.

Au début de la mini-série, le journaliste Martin Taylor, fils d’un ingénieur embarqué à bord du Caistor (interprété par Tom Wilkinson, que l’on vit notamment dans le rôle de Benjamin Franklin dans John Adams sur HBO) entame un enquête sur les causes du torpillage du navire, épaulé par Suzy (Lesley Nigntingale), une amie d’enfance devenue sa compagne. Une expédition menée par le frère d’un des membres d’équipage n’a permis de retrouver qu’une bouée de sauvetage. Alors que les familles des victimes se manifestent pour réclamer des éclaircissements, n’hésitant pas à intervenir lors des auditions de la commission d’enquête, les autorités cherchent à étouffer l’affaire, en s’évertuant à intimider le scientifique chargé d’examiner la bouée ou en multipliant les menaces à l’encontre de Martin, par l’intermédiaire d’un inquiétant homme de main, Evans (Philip Hynd).

Evans est un thug qui n’hésite pas à s’introduire par effraction au domicile de Martin, à agresser Suzi et qui tente même de supprimer le journaliste lors de ses investigations nocturnes au port d’attache du Caistor. Martin Taylor, blessé, devient un fugitif, après être parvenu à obtenir plusieurs éléments déterminants: un ancien docker, Sam (Joe Holmes) a été témoin de l’embarquement de matériel d’espionnage au sein du Caistor, tandis que l’examen de photos du navire révèle, par la configuration des antennes installées juste avant son dernier voyage, que celui-ci a été dernièrement équipé pour l’interception de signaux en provenance d’engins militaires (probablement soviétiques). Quelques brèves scènes montrent des bureaucrates de la Royal Navy ou des officines de renseignement britanniques préoccupés de l’avancée des recherches du reporter et en désaccord sur la nécessité d’employer la manière forte pour le faire taire. Ces passages suggèrent aussi une collusion entre les officiels anglais et leurs homologues soviétiques pour cacher la vérité aux citoyens.

Martin Taylor, après s’être dissimulé dans un vieux rafiot que lui a indiqué le vieux Sam, part incognito pour la Norvège, poursuivi par Evans (on notera que ce n’est pas la seule fois où une série anglaise des années 80 fut tournée en Norvège, ce fut aussi le cas en 1985, avec Maelstrom, un thriller de Michael J. Bird), où il découvre bientôt le pot aux roses, une réalité bien dérangeante.

J’ai trouvé la série assez intéressante, mais un peu prévisible. Les révélations finales fracassantes ont choqué nombre de téléspectateurs à l’époque, cependant l’identité des responsables du naufrage ne m’a pas surpris (peut-être du fait que cet élément de l’intrigue a été employé depuis dans d’autres récits d’espionnage). Cependant, le mobile ayant conduit au torpillage du Caistor est nettement plus étonnant, révélant les potentialités insoupçonnées des dispositifs d’écoute et d’interception de la marine.

Ce qui m’a surtout intéressé dans ce final, c’est le dilemme qui est exposé: se pose la question de savoir à partir de quand la raison d’État peut justifier le sacrifice d’individus innocents. Les risques considérables encourus en laissant le navire poursuivre ses activités autorisaient-ils ce sacrifice? Dans le cas du Castair, la réponse est loin d’être évidente. Cependant, les autorités finissent par montrer l’étendue de leur cynisme lors du rebondissement final, qui clôt la mini-série sur une note très sombre.  Spyship, à part les questions morales soulevées, constitue un récit de suspense assez efficace et permet de revoir quelques têtes connues des productions britanniques de l’époque (comme Malcolm Tierney, l’inénarrable Charlie Gimbert de Lovejoy, ou encore Jimmy Nail, interprète du fameux Oz d’Auf wiedersehen, pet).

La chanson du générique, A cold wind, interprétée par la chanteuse folk June Tabor, un morceau très mélancolique, est également notable. Néanmoins, je ne placerais pas la série au même niveau que les meilleures fictions d’espionnage de la télé anglaise (Callan, Tinker tailor soldier spy ou encore The sandbaggers constituaient des analyses bien plus approfondies du milieu du renseignement et bénéficiaient de protagonistes à la personnalité plus fouillée). Il n’en reste pas moins que la fiction décrite ici n’est pas très éloignée de la réalité (si l’on songe par exemple à l’opération Ivy Bells dans les années 70, programme d’écoute des communications soviétiques par câble en mer d’Okhotsk, ensuite étendu à la mer de Barents). Spyship est une série sans temps morts, très regardable pour l’amateur de jeux d’espions privilégiant un traitement sérieux du sujet.

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