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Pour débuter cet article, je précise que je suis un pur rationaliste, vraiment pas enclin à accorder foi aux prédictions des voyantes, ni à tout ce qui a trait au paranormal. Cependant, j’ai apprécié cette série, en considérant qu’elle relève pour une large part du domaine du fantastique. Également, ce fut mon premier visionnage d’une fiction télé ukrainienne. Les 12 épisodes peuvent être regardés sur YouTube en haute définition, avec des sous-titres anglais, l’intégralité de la saison ayant été gracieusement mise en ligne par la société de production Film.ua, ainsi que quantité d’autres séries et documentaires en provenance d’Ukraine. Vanga, réalisée par Sergey Bochukov, bénéficie assurément d’un budget conséquent: nombreux décors très détaillés, grande quantité de figurants et, occasionnellement, effets spéciaux spectaculaires. C’est un biopic romancé de Vangelia Pandeva Dimitrova, connue sous le nom de Baba Vanga, une aveugle réputée posséder un don de prophétie, née en 1911 dans une ville de Macédoine bientôt annexée par la Bulgarie et morte à Petrič en 1996.

La série débute en Russie en 1996. Une délégation du gouvernement se rend en Bulgarie, à Petrič, pour rencontrer Vanga, qui jouit alors d’une grande réputation dans les pays slaves. Le président Boris Eltsine souhaite savoir s’il sera réélu et consulter la prophétesse sur des décisions politiques de la plus haute importance pour l’État. Une équipe de télévision joint la délégation, en vue d’interviewer Vanga. C’est à une jeune journaliste, Alisa (jouée par Karina Razumovskaya) qu’échoit la tâche de questionner la voyante. Commence alors un long entretien et une évocation des différentes époques traversées par Vanga et de ses rencontres avec des personnalités du XXe siècle. Au fil de leur dialogue, une complicité s’établit entre Vanga et Alisa, cette dernière devenant une confidente, à même d’apprendre les secrets les plus intimes du passé mystérieux de la voyante. Cinq actrices personnifient Vanga à des âges différents au cours de la série. Le personnage au temps de la vieillesse est joué de façon très convaincante par Elena Yakovleva, mais les autres interprétations sont également de bonne facture.

Durant l’enfance, Vanga a été emportée par une tornade et est restée aveugle depuis (le coût d’une éventuelle opération étant trop élevé pour sa famille pauvre). Victime de cécité, Vanga a développé des dons extraordinaires: capacité de dialoguer avec les esprits des morts, visions du futur des personnes qu’elle côtoie. Bientôt, la jeune voyante est envoyée à Sofia, dans un pensionnat pour élèves aveugles. Elle se lie d’amitié avec une enseignante de 18 ans, une émigrée russe prénommée Olga (Karina Andolenko, deux autres actrices jouent ensuite Olga à des âges plus avancés). Ensuite, elle flirte avec un autre élève, Dimitar, fils d’une famille de riches paysans. Mais bientôt elle doit rejoindre son village natal et abandonner Dimitar, la seconde épouse de son père étant décédée, Vanga doit s’occuper de ses trois frères et sœurs en bas âge. C’est alors qu’elle prédit un violent tremblement de terre: elle évacue sa maison in extremis et est la seule dans les environs qui parvient à sauver sa famille.

Les dons de Vanga ne tardent pas à susciter l’hostilité des villageois superstitieux, encouragés par le prêtre Jonah (Valentin Terekhov), un obscurantiste qui la croit possédée par des démons et veut l’exorciser. Cependant, la réputation de la voyante ne cesse de croître car elle multiplie les prédictions, notamment concernant l’arrivée future des nazis en Bulgarie. Lorsque cette prophétie se réalise, elle reçoit la visite d’Adolf Hitler et lui annonce qu’il sera bientôt vaincu par les soviétiques, provoquant la colère du dictateur. Elle rencontre aussi à cette époque le bon roi Boris III, lui annonçant des risques pour sa vie. Son décès, survenu après un entretien avec Hitler pour éviter la déportation des juifs bulgares, est resté mystérieux, mais, dans la série, il est clairement imputé aux nazis. Plus tard, c’est l’annonce de la mort imminente de Staline qui vaudra à Vanga des ennuis avec les autorités.

La voyante n’est pas non plus avare de prédictions concernant ses proches, aiguisée par l’empathie qu’elle éprouve à leur égard. Très proche d’Olga, elle lui prodigue des conseils avisés qui la sauveront à plusieurs reprises. Lorsqu’elle rencontre Mitko, un simple soldat, elle lui prédit avec justesse qu’il deviendra son époux! Elle ne peut éviter la mort de son frère Vasil, engagé dans une opération de sabotage durant la guerre, en dépit de ses mises en garde répétées. Lors de son entretien avec Alisa, elle est consciente de la date imminente de sa propre mort et s’empresse de prodiguer à la jeune journaliste le plus d’informations sur son parcours. En 1996, les gens font la queue pour la consulter et elle fait encore des vaticinations spectaculaires: le naufrage du sous-marin Koursk (qu’Alisa interprète mal, croyant à une allusion à la disparition sous les eaux de la ville russe de Koursk!) et même les attentats du 11 septembre 2001 (on a droit dans la série à une séquence en images de synthèse avec des oiseaux de fer fondant sur les tours jumelles).

Parallèlement au parcours de Vanga, on suit le destin tumultueux et hautement romanesque d’Olga. Elle s’installe à Sofia où elle devient l’assistance d’un médecin russe, Alexei Neznamov (Anatoly Bely), qui devient son époux. Celui-ci est en réalité un espion soviétique, qui reçoit dans sa clinique des dignitaires nazis: en pratiquant l’hypnose sur l’un d’entre eux, il lui soutire la date de l’opération Barbarossa, mais Beria ne croit pas à ses informations. L’activité secrète d’Alexei est bientôt découverte par les allemands et il est arrêté. Olga le retrouve des années plus tard dans un camp de concentration. Après la guerre, le couple s’installe en Russie et Alexei travaille dans un laboratoire secret visant au contrôle de l’esprit humain. Les conseils de Vanga permettront à Olga et sa famille d’éviter la déportation en Sibérie et, plus tard, de sauver son petit-fils d’une mort par noyade en s’engageant dans l’armée en tant que pilote et non en tant qu’homme-grenouille.

Les passages de la série consacrés à Olga sont souvent très fantaisistes, les rebondissements échevelés montrant que la fiction ne se prend pas vraiment au sérieux. Mais, tout en constituant un divertissement assez réjouissant, Vanga a surtout le mérite de traiter avec intelligence son sujet. La psychologie de la voyante est finement analysée: sa réticence à annoncer des mauvais présages, sa souffrance devant l’impuissance à empêcher le décès de ses proches malgré ses visions prémonitoires, sa relation spéciale avec Olga qui lui permet d’éprouver à distance ce que ressent son amie. Ce don de prophétie s’avère être un véritable fardeau pour Vanga, une source de torture mentale lorsqu’elle est assaillie de prédictions funestes. D’autre part, la voyante rejette la notion de fatalité, confiant à Alisa que le destin n’exclut pas le libre arbitre, que l’on peut faire des choix pour éviter un avenir tragique. Il n’y a pas selon elle de prédestination, seulement certains choix individuels conduisant à un destin inéluctable.

Globalement, c’est une mini-série de qualité, un peu fantasque par moments, qui exploite habilement les données biographiques sur Baba Vanga ainsi que les évènements de l’Histoire contemporaine pour bâtir une trame scénaristique divertissante. Pour peu que l’on accepte dès le début de suspendre son incrédulité, c’est une fiction prenante et plutôt originale. Le dernier épisode, en particulier, centré sur Alisa, réserve quelques rebondissements surprenants. En outre, quelques guests politiques font leur apparition lors de caméos (Kirsan Ilyumzhinov, le président de la Kalmoukie ou encore le porte parole d’Eltsine, Sergei Medvedev, dans leurs propres rôles), même s’ils sont probablement peu connus des occidentaux (de moi en tout cas). En lisant le synopsis de Vanga, j’avoue avoir été dubitatif quant à l’intérêt de la série, mais au final ce fut un visionnage plaisant et qui donne envie de découvrir d’autres fictions télé ukrainiennes.

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