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Adaptation d’un roman de Victoria Hislop, To Nisi est sans doute la plus ambitieuse série produite par la télévision grecque, une création haut de gamme de la chaîne Mega, réalisée par Thodoris Papadoulakis et scénarisée par Mirella Papaeconomou. En 26 épisodes de durée variable, la série dépeint la vie dans la léproserie de l’ilot de Spinalonga, en Crète (face au village de Plaka, non loin d’Elounda), entre 1939 et 1957. Il y a peu d’exemples de fictions télé se déroulant en Crète: à ma connaissance, seulement deux mini-séries de Michael J. Bird datant des années 70, The lotus eaters et surtout Who pays the ferryman?, excellente intrigue dramatique évoquant une tragédie grecque. Au cinéma, je me souviens avoir vu Dernières paroles, de Werner Herzog, où Spinalonga était  magnifiquement filmé. To Nisi est une fiction chorale narrant le destin souvent poignant des lépreux et de leurs familles sur plusieurs générations, ainsi que les difficiles avancées du traitement de la maladie.

Le premier épisode débute à Londres en 2010. La jeune Alexis Fielding décide d’enquêter sur les racines grecques de sa famille, sa mère refusant de se confier à ce sujet. Muni d’une photographie ancienne, elle se rend en Crète, au village touristique de Plaka. Là, elle rencontre Fotini, une vieille dame proche de la famille Petrakis, dont Alexis est la dernière descendante. Commence alors l’évocation par Fotini d’un passé douloureux, qui la conduira à révéler de lourds secrets familiaux. Son récit débute en 1939, où Giorgis Petrakis (joué par Stelios Mainas), un pêcheur, a l’habitude de transporter dans sa barque les victimes de la lèpre jusqu’à la colonie de Spinalonga, ilot où elles furent exilées, dans les vestiges des fortifications ottomanes, avec interdiction formelle de quitter ce lieu de réclusion. Une vie communautaire s’est vite établie à Spinalonga, avec tous les commerces et services que l’on trouve dans un village grec, y compris une église orthodoxe et une mairie officieuse. Eleni, l’épouse de Giorgis (Katerina Lehou), institutrice à Plaka, découvre qu’elle est atteinte des symptômes de la lèpre et Giorgis, meurtri par cette révélation, est contraint la mort dans l’âme de la conduire à Spinalonga.

Eleni continue d’enseigner sur l’île, à l’école des enfants lépreux. Elle fait connaissance avec les résidents et se lie bientôt d’amitié avec Elpida, l’épouse du maire de Spinalonga, Petros (un brave homme qui tente d’améliorer les conditions de vie de la communauté, mais dont la santé se détériore rapidement), ainsi qu’avec Evgenia, ancienne boulangère de Plaka. Eleni rencontre aussi Kristina, une autre enseignante de Spinalonga, une femme dure et très sévère avec ses élèves, rendue aigrie et dépourvue d’humanité par la maladie.  Eleni, malgré son courage et sa nature optimiste, succombe à son affection quelques années plus tard, pendant la guerre. Les nazis ont alors envahi la Crète et l’île se trouve isolée, les allemands interdisant tout lien entre Plaka et Spinalonga. La dernière lettre d’Eleni à Giorgis est convoyée par un nageur, au péril de sa vie. Celui-ci parvient à transmettre la missive à Giorgis et à voir sa famille en Crète, mais est abattu au retour par des tirs ennemis. Peu de temps après, Giorgis arrive au quai de Spinalonga et apprend avec désespoir que le décès de sa femme vient d’avoir lieu.

La série montre en détail la vie à Spinalonga et ses difficultés quotidiennes. Un nouveau leader, NIkos Papadimitriou (Tasos Nousias) succède à Petros. Originaire d’Athènes, ce juriste dynamique fait beaucoup pour améliorer le sort des exilés, parvenant par exemple à établir un réseau électrique dans l’île et à résoudre le problème de la pénurie d’eau potable. Il use de son influence pour obtenir des subsides de l’État et n’hésite pas à instaurer un embargo pour faire pression sur le gouvernement et obtenir plus de financement, mais se heurte au mécontentement croissant des résidents, touchés par les privations. Parmi les autres personnages qui peuplent To Nisi, certaines figures sont particulièrement marquantes. Ainsi, Dimitris, un ancien élève d’Eleni devenu à son tour professeur, devient le compagnon d’Electra, une jeune lépreuse aveugle. Il apprend lors d’une consultation médicale qu’il a été victime pendant des années d’une erreur de diagnostic et qu’en fait il est atteint de psoriasis et non de lèpre. Il refuse cependant de quitter l’île, par amour pour Electra. Mais celle-ci, apprenant le sacrifice de Dimitris, fait une tentative de suicide.

Il y a aussi l’histoire de Stavros et Kalliopi, un couple avec bébé. Bravant l’interdiction pour les femmes lépreuses de donner le sein à leur enfant, Kalliopi parvient à convaincre son médecin de garder le secret et de ne pas confier le bébé à l’adoption. Mais plus tard, un autre docteur découvre les faits et le couple est contraint de quitter Spinalonga clandestinement, en emportant leur progéniture. La série raconte aussi le destin de prisonniers politiques atteints de lèpre et transférés sur l’ilot depuis les prisons d’Athènes et leur difficile intégration au sein de la communauté, en partie hostile à l’égard de ces nouveaux résidents selon eux sources de désordre. Autre rejet, celui d’une part de la population saine de Crète à l’égard des familles touchées par la lèpre, maladie jugée honteuse dans l’esprit étroit de certains iliens. Ce point est abordé dans ce qui constitue le plus long développement de la série, le destin des filles d’Eleni, Maria et Anna.

Les personnalités des deux filles sont très dissemblables. Maria Petrakis (interprétée à l’âge adulte par Youlika Skafida) est une femme discrète et dévouée à sa famille. Elle tombe amoureuse de Manoli Vandoulakis, fils d’un riche propriétaire terrien qui vécut une jeunesse aventureuse. Mais découvrant les symptômes de la lèpre, elle doit rejoindre Spinalonga et se séparer de Manoli. Anna est une fille capricieuse et rebelle. Après avoir été fiancée à Antonis, ancien résistant à l’occupation allemande issu d’une famille modeste, elle épouse le frère de Manoli, Andreas (Yannis Stankoglou), en dissimulant à sa belle-famille le fait que sa mère était lépreuse. Mais cette union va rapidement s’avérer funeste, lorsqu’ Anna s’éprend de Manoli et cherche à le séduire. Cette intrigue sentimentale, qui s’étire sur de nombreux épisodes, est largement détachée du reste des intrigues, centrées sur les protagonistes de Spinalonga. Elle débouche sur une tragédie au cœur des secrets enfouis de la famille Petrakis.

Cependant, plus que cette histoire de triangle amoureux qui s’éternise quelque peu, c’est l’évocation des recherches médicales sur Spinalonga qui constitue selon moi l’un des principaux atouts de la série, montrant les tâtonnements et les obstacles rencontrés dans cette quête de longue haleine. Parmi le personnel médical de l’ilot, la figure de Nikolaos Kyritsis se détache. Interprété par Alexandros Logothetis, ce médecin d’Héraklion s’installe parmi les lépreux pour trouver une cure à l’infection. Les premières moutures du vaccin semblent encourageantes et les résidents veulent tous faire partie des patients désignés pour tester le remède, mais bientôt de graves effets secondaires apparaissent, décimant nombre de volontaires. Malgré les risques et les réserves de Nikolaos, son collègue Christos Lapakis choisit de poursuivre les essais thérapeutiques coûte que coûte, une fuite en avant désapprouvée par Nikos, le leader de la communauté. Les recherches finissent par être suspendues. Cependant, quelques années plus tard, Nikolaos revient en sauveur à Spinalonga, détenteur d’une médication efficace en provenance des USA. Les résidents de l’ilot, guéris pour la plupart, peuvent enfin quitter la léproserie. Mais leur retour s’avère souvent difficile: victimes des préjugés envers les lépreux, certains sont ostracisés ou subissent des discriminations.

To Nisi est certainement une série de premier ordre. La réalisation est d’une grande élégance, avec une attention particulière portée à la mise en scène. Les créateurs de la série ont choisi de filmer Spinalonga dans des couleurs passées, des teintes sombres qui soulignent le caractère funeste des lieux. La réalisation joue aussi beaucoup sur les contrastes de luminosité, proposant quelques plans en extérieur d’une vive clarté tranchant avec le reste des scènes. L’excellent casting et l’emploi du dialecte crétois dans les dialogues assurent un air d’authenticité à l’ensemble, de même que la bande musicale de Minos Matsas, typiquement hellène. Les chansons du générique de fin, en particulier, sont magnifiques, que ce soit Eisi esi o anthropos mou (interprétée par Andriana Babali) ou Tragouda giannis haroulis (par Mavri Petalouda). La série joue beaucoup sur le registre de l’émotion et réserve des scènes fortes, même si l’action a tendance à s’étirer dans le dernier tiers des épisodes. Le canevas dramatique, un ilot peuplé de morts en sursis faisant face à l’île des vivants, à laquelle il n’est relié que par le passage journalier d’une barque, évoque quelque peu la mythologie grecque des Enfers. Cependant, en dépit de la désespérance de ce mouroir insulaire, c’est au final un message d’espoir qui est délivré: la persévérance peut avoir raison des pires difficultés.

Ci-dessous en bonus: une interprétation du générique par Andriana Babli, en vidéo.

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