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Parmi les récentes parutions DVD d’anciens programmes de la BBC, j’ai choisi de présenter cette mini-série en six épisodes présentant les progrès de la microbiologie entre les années 1840 et le début du XXe siècles, période faste où les pionniers de la discipline firent nombre de découvertes aussi bien théoriques que pratiques, posant les bases de l’immunologie moderne et mettant au point des vaccins ayant permis de sauver nombre de vies. La réalisation de la série est similaire à celle de The voyage of Charles Darwin: la fiction met en scène les grandes figures scientifiques du passé, leurs expérimentations sont reconstituées à l’écran, tandis qu’une voix off apporte parfois des précisions sur les recherches évoquées. C’est une formule efficace et on peut regretter le peu de séries récentes traitant d’histoire des sciences, car Microbes and men s’avère être une mine d’informations sur le sujet, n’hésitant pas à aborder en détail les travaux les plus pointus.

Le premier épisode, Invisible ennemy, se déroule vers 1840 et est centré sur un obstétricien d’origine hongroise en poste à l’hôpital de Vienne, Ignace Semmelweis, interprété avec énergie par Robert Lang. A cette époque, deux éminents praticiens, Rokitansky et Skoda, y donnent des cours de dissection à de nombreux carabins. L’établissement est le théâtre de nombreux décès de femmes venant d’accoucher, victimes de fièvres puerpérales. L’application de sangsues ne permet pas de les sauver. Semmelweis recherche la cause de ces décès à répétition et préconise vite des mesures d’hygiène pour le personnel traitant. Cependant, les décès perdurent dans une chambre commune, souvent visitée par les médecins et leurs étudiants, alors qu’une autre chambre, celle où officient les sages-femmes, n’enregistre aucun cas de fièvre mortelle. En définitive, Semmelweis met en évidence une raison toute simple: les étudiants, après avoir manipulés des cadavres disséqués, ont infectés les parturientes qu’ils ont visité ensuite. Ignace part ensuite en croisade pour propager ses vues hygiénistes, mais ses propos sont souvent déformés par ses propres partisans. Résultat: ses préconisations ne sont pas partout prises en compte, surtout à Vienne où il est considéré comme un rebelle magyar hostile à l’Empire. Le savant, précurseur de la prophylaxie moderne, finit par sombrer dans la folie et est interné. L’épisode est une remarquable évocation d’un scientifique en avance sur son temps.

Le second épisode, A germ is life, est le premier consacré à la rivalité entre Louis Pasteur et Robert Koch, respectivement interprétés par Arthur Lowe (très à l’aise dans ce rôle phare, très différent de son interprétation dans la britcom Dad’s army) et par James Grout. Pasteur  est dépeint dans la série comme un chercheur ambitieux, très ingénieux et un peu orgueilleux. Il s’intéresse d’abord à la fermentation et développe une théorie du germe, mettant en évidence l’action des microorganismes présents dans l’air. Il s’oppose à Liebig en considérant que la fermentation opère lorsque les levures présentes croissent et non lorsqu’elles meurent. Hostile à la génération spontanée, il montre en mettant en contact une solution contenue dans des flacons avec différents environnements (ville, campagne, haute montagne) que les échantillons sont bien plus contaminés par des germes en milieu urbain et restent purs près des glaciers. Il invente pour ses expériences de nouveaux récipients, comme un flacon de verre terminé en col de cygne. Parallèlement, on suit les recherches de Koch sur l’anthrax. Celui-ci, souhaitant disposer d’un substrat transparent permettant d’observer des germes en train de croître, a une idée originale: il récupère un œil de bovin chez le boucher et récupère l’humeur aqueuse qui peut alors faire office de milieu de culture observable au microscope. L’épisode montre l’inventivité et le génie du bricolage dont pouvaient faire preuve les savants de cette époque.

Men of little faith traite des épidémies touchant le bétail. Pasteur enquête sur les causes de la vague de choléra qui décime les cheptels. Il remarque que l’affection apparaît seulement sur certaines zones. Il découvre que du bétail mort du choléra a été enterré dans les prés incriminés, où les troupeaux qui l’ont remplacé paissent ensuite. Finalement, c’est l’action des vers de terre, qui font remonter les germes à la surface et infectent le bétail présent sur le pré, qui se révèle déterminante pour comprendre le phénomène. Autre succès de Pasteur, le vaccin contre l’anthrax qui touche les troupeaux ovins. Une négligence d’un de ses assistants, Chamberland, qui omet de faire une inoculation test avant de partir en vacances, est cruciale: à son retour, l’échantillon qu’il utilise donne d’excellents résultats. Le principe d’atténuation, prépondérant en immunologie, est mis en évidence. Pasteur prouve l’efficacité du vaccin en traitant un cheptel complet, mais il utilise pour cela une version de l’antidote mise au point par ses collaborateurs Émile Roux et Chamberland, en se gardant bien de le signaler (c’est le fameux « secret de Pouilly-le-Fort »). Roux (joué par Charles Kay) est un scientifique doté d’un fort tempérament, qui entretient des rapports orageux avec Pasteur, à qui il oppose (parfois avec raison) un scepticisme têtu. Cet épisode très riche présente également les travaux photographiques de Koch, pionnier dans le domaine des clichés de microorganismes, et évoque brièvement l’épidémie de choléra d’Alexandrie, où les équipes de Koch et de Pasteur se rendent et sont en concurrence pour identifier l’agent pathogène de la maladie. A cette occasion, les allemands devancent les français en découvrant le vecteur du choléra.

A certain death développe les recherches de Pasteur concernant la rage. C’est l’aspect le plus connu de sa carrière. Le traitement du jeune Joseph Meister est évoqué, ainsi que le principe du vaccin, consistant pour une part en l’utilisation d’extraits de moelle épinière prélevés sur des animaux morts de la rage. Pasteur et Roux s’opposent sur l’opportunité de l’inoculation du vaccin à des êtres humains. Roux est contre car il trouve cela trop risqué: en cas de décès de patients, c’est toutes les recherches qui seront compromises, car l’opinion rejettera toute vaccination. Des cas suspects d’enfants morts après traitement jettent le doute sur l’innocuité du remède, mais les autopsies révèlent que la cause du décès est autre. Malgré ces succès dans la pratique, le fonctionnement du système immunitaire reste méconnu dans ses principes. Élie Metchnikov (Jacob Witkin) en découvre les bases en étudiant des étoiles de mer au microscope: il a l’intuition géniale de l’action des antigènes et des anticorps. L’épisode montre la diversité des voies que peut prendre la recherche ainsi que la difficulté de faire avancer celle-ci quand des vies peuvent être en jeu.

The tuberculin affair est centré sur la carrière de Koch et ses recherches pour lutter contre la tuberculose. Au congrès international de médecine de 1890 qui se tient à Berlin dans un cadre classieux décoré de statues de style antique, Koch affirme dans son allocution que ses travaux sont en bonne voie, mais la salle, peu sensible aux nuances de son discours, croit comprendre qu’une cure a été trouvée. Ce passage illustre les difficultés de la communication scientifique à l’adresse d’un large public.  L’épisode revient longuement sur le remède mis au point par Koch, la tuberculine. Le médecin refuse de donner des précisions sur la nature du médicament, induisant une certaine suspicion, d’autant plus que des effets secondaires sont constatés et que quelques patients décèdent. Koch teste le produit sur lui-même, tombe malade et note les symptômes. La tuberculine reste la découverte la plus contestée du savant allemand. De plus, il a un détracteur acharné en la personne de Behring, un médecin présenté dans la série comme incompétent et cupide. L’épisode introduit également un personnage excentrique, Paul Ehrlich (Milo O’Shea), aussi bordélique que brillant, qui a l’habitude d’effectuer des notations à la craie sur n’importe quel support. Le sérum contre la diphtérie de Behring s’avérant inefficace, Ehrlich lui conseille d’adopter un procédé relevant de la mithridatisation pour développer le système immunitaire des malades. Testé sur des chevaux, c’est une indéniable réussite. Behring ne souhaite pas partager les gains de la commercialisation du sérum avec Ehrlich et lui confie la direction d’un institut contre le renoncement aux royalties. Cet épisode montre des aspects peu glorieux du milieu scientifique, où la vanité et l’appât du gain sont parfois bien présents.

Enfin, The search for the magic bullet se concentre sur les découverte de Paul Ehrlich au début du XXe siècle, notamment la mise au point du Salvarsan, un traitement contre la syphilis. Cette maladie était alors jugée comme un châtiment pour ceux qui ont péché et l’établissement d’un remède allait pour certains à l’encontre de la morale. Ehrlich, malgré un caractère autoritaire à l’encontre de ses subordonnés (il ne supportait pas la contradiction et leur communiquait chaque jour des ordres stricts par écrit), était un visionnaire dont les recherches ouvrirent la voie à l’élaboration des antibiotiques et à la découverte par Fleming de la pénicilline. il dut faire face à l’adversité (un procès du Salvarsan eut lieu où il fut accusé de charlatanisme, il eut des divergences théoriques avec un autre médecin, Wright) mais obtint le prix Nobel de médecine en 1908 (avec Metchnikov) et son médicament, le Salvarsan, constitua le premier exemple réussi de chimiothérapie.

L’ultime épisode s’achève donc sur une page glorieuse de l’histoire des sciences médicales. Globalement, la mini-série est exemplaire: les axes de recherche des savants présentés sont très détaillés, leurs expériences sont reconstituées avec soin. Il est parfois nécessaire d’avoir une bonne culture scientifique pour comprendre les explications techniques, néanmoins la série est accessible à un large public car elle narre un sujet complexe de façon très vivante, avec des acteurs qui s’investissent à fond dans leur rôle. La bande musicale composée par Dudley Simpson est de bonne tenue bien qu’un peu académique. On peut juste regretter que quelques acteurs de la microbiologie ne soient qu’à peine évoqués, à l’instar d’Alexandre Yersin ou d’Antoine Béchamp. Cette réserve mise à part, la mini-série, qui a plutôt bien vieilli, est à ne pas manquer pour qui s’intéresse de près ou de loin à l’histoire de la médecine occidentale.

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