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Il y a quelques mois, j’ai présenté une série à propos du parti communiste portugais, Até amanhã, camaradas. Voici à nouveau une mini-série politique très ancrée à gauche, un biopic retraçant l’existence de Guiseppe Di Vittorio, fameux syndicaliste, défenseur des ouvriers agricoles de sa région natale (les Pouilles) avant d’être élu député communiste et de devenir secrétaire d’une confédération intersyndicale qui ne fit pas long feu. En deux longs épisodes, c’est un programme diffusé sur la Rai Uno, réalisé avec un soutien financier du conseil régional apulien. Cette fiction grand public expose les faits historiques dans leurs grandes lignes et dresse un portrait très élogieux de Di Vittorio (qui bénéficie de l’interprétation pleine de fougue de Pierfrancesco Favino, vu récemment dans la série de Netflix Marco Polo), tout en permettant de mesurer les bouleversements de la société italienne lors du siècle passé.

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La première partie de la série aborde l’enfance et les jeunes années de di Vittorio, natif de Cerignola, petite ville typique des Pouilles, dans la province de Foggia. Sa famille est très pauvre et son père travaille comme ouvrier pour les notables locaux, le clan du baron Rubino, dont les paysans travaillant durement sur ses terres reçoivent un salaire de misère. A huit ans, Guiseppe (surnommé Peppino par ses camarades) est témoins de la mort de son père, piétiné par un cheval de l’écurie du baron. Sa mère n’a pas les moyens de financer ses études et il doit à son tour se mettre au service des Rubino, avec pour pitance habituelle un quignon de pain arrosé d’huile. Il achète un dictionnaire à un marchand ambulant, parvenant ainsi à s’instruire quelque peu lors des veillées. Bientôt, son ami d’enfance, Ambrogio, décède à son tour, battu à mort par un contremaitre cruel. La première heure de la série développe une intrigue assez manichéenne, opposant la noblesse autoritaire d’un côté (épaulée par le clergé) et les ouvriers de l’autre, qui luttent pour faire valoir leurs droits et vivre plus décemment. Peppino, devenu jeune adulte, n’a qu’un but: se dresser contre l’injustice sociale.

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S’il échoue à fonder une école pour les pauvres dans sa commune, son talent d’orateur lui permet vite de devenir un leader pour les ouvriers agricoles. Il organise leur première grève, mais durant un sit-in, le baron fait intervenir l’armée: les soldats à cheval chargent les manifestants et provoquent la panique en tirant des coups de feu. Cependant, le mouvement parviendra finalement à obtenir quelques concessions de la part de Rubino, dont la journée de travail limitée à neuf heures et l’augmentation des rations pour les travailleurs. Peu après, Guiseppe est enrôlé comme soldat de la grande guerre en tant que conscrit, mais il est mal vu de ses supérieurs car il a écrit un manifeste enjoignant les combattants du milieu ouvrier à éviter de tirer sur les travailleurs des nations étrangères. La série passe rapidement sur ses années passées sur le front, préférant s’attarder sur sa liaison et son mariage avec Carolina (jouée par Raffaella Rea), qu’il promène sur son nouveau joujou, un side-car flambant neuf qui lui vaudra son surnom de « syndicaliste à la moto rouge ». C’est à partir de cette époque que Di Vittorio trouve un farouche opposant en la personne d’Orlando, le fils de la famille Rubino (Guiseppe Zeno), un jeune ambitieux qui soutient dès son avènement le régime de Mussolini.

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Dans un climat social délétère, Peppino est victime d’une tentative d’assassinat et même sa femme enceinte est menacée. Il fait un séjour en prison avant de prendre part à la défense du siège de la chambre de travail de Bari, dans une ville en pleine guerre civile, un bras de fer très dramatisé dans la série dont il sort victorieux, soutenu par les anarchistes. Surtout, c’est lors de ces années qu’il s’engage au parti communiste et est élu à la chambre des députés, où il rencontre Giacomo Matteoti peu avant son assassinat, ainsi que Bruno Buozzi, un syndicaliste qui participa au mouvement de grève des usines Fiat et devient un ami proche de Di Vittorio (Buozzi est interprété par Francesco Salvi). Dans l’hémicycle, Guiseppe s’avère un remarquable tribun, prônant l’unité entre les travailleurs. Ce premier épisode se suit avec intérêt mais est parfois pétri de bons sentiments, certains passages riches en émotions étant soulignés par une musique un peu trop présente. Le compositeur n’est autre qu’Ennio Morricone: la bande originale est de qualité, un peu dans le style de celle qu’il réalisa pour Novecento de Bertolucci, mais ce n’est pas une des plus mémorables produites par le maestro (notamment, les morceaux crées pour La Piovra étaient autrement plus marquants et originaux).

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Le second épisode est selon moi le plus captivant, car il montre les divergences entre les vues de Di Vittorio et celles des dirigeants de son parti, tout en abordant les difficultés d’une tentative d’union des syndicats. Lors de son séjour en URSS, Peppino rencontre Staline (joué par un acteur pas très ressemblant, ce qui est rare car les sosies du petit père des peuples abondent dans les films et séries) en tant que membre de l’internationale des syndicats « rouges ». Il s’offusque que les soviétiques nomment les socialistes « social-fascistes ». Plus tard, des désaccords plus graves avec son parti voient le jour: il s’oppose farouchement au pacte Molotov-Ribentropp dont il perçoit la dangerosité et, en 1956, lors de l’insurrection de Budapest, il s’indigne de voir que la répression des autorités hongroises contre le peuple ne suscite aucune protestation de la part du PCI. Ces divergences débouchent sur quelques scènes houleuses avec le leader des communistes italiens, Palmiro Togliatti (Massimo Wertmüller), dont le pragmatisme parfois cynique tranche avec l’idéalisme de Guiseppe. Ces passages donnent une certaine profondeur à un récit qui n’est pas exempt de simplifications.

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La série ne fait que survoler certaines périodes: ainsi, la guerre civile espagnole (où les fascistes envoient des combattants soutenir Franco contre rémunération et où Di Vittorio dirige un journal contestataire et harangue le peuple pour dénoncer cette alliance); la seconde guerre mondiale et son engagement dans la résistance ne font l’objet que de quelques scènes ne parvenant pas à créer une réelle tension dramatique. Un format moins resserré aurait permis de mieux développer certaines étapes marquantes du parcours du syndicaliste. Un autre aspect, qui concerne la carrière après guerre de Di Vittorio, est un peu simplificateur dans la série: l’alliance entre les syndicats  communistes, socialistes et catholiques (démocrates-chrétiens) au sein de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro (CGIL). Une scène montre les négociations entre syndicats aboutissant à la confédération, qui se tiennent au Vatican. Les tractations sont réglées en quelques minutes, ce qui semble peu probable. De même, les dissensions au sein de la CGIL ne sont qu’effleurées. Malgré ces quelques raccourcis, la série réserve quelques moments forts dans ce second épisode.

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La tendresse du syndicaliste pour son fils Silvio, blessé au combat pendant la seconde guerre mondiale, donne lieu à un scène émouvante prenant place à l’hôpital de Saint Gaudens. La mort de Bruno Buozzi (un passage dur et poignant montre son exécution lors du massacre de la Storta, fusillé par des allemands fuyant l’Italie), le décès de la première épouse de Guiseppe ainsi que celui de sa mère sont aussi évoqués avec sensibilité.  Également, dans cette seconde partie, Pierfrancesco Favino livre une prestation très convaincante lors des discours enflammés que prononce Di Vittorio vers la fin de sa carrière. Son plaidoyer au siège de l’ONU pour l’union des travailleurs de tous pays en faveur du progrès social ne manque pas de souffle. Il fait un discours vibrant, en visite dans une usine automobile, où il présente la Fiat Topolino comme un symbole de l’amélioration des conditions de vie du peuple. Surtout, il s’oppose violemment au président du conseil, Alcide de Gasperi, lorsque celui-ci réprime l’agitation sociale dans l’Italie ruinée de l’après-guerre, prononçant un discours accusateur à l’assemblée qui constitue un temps fort de la série.

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On le voit, ce second épisode est plus intense et témoigne avec âpreté des tensions politiques et sociales de l’Italie à cette époque (à noter qu’une autre série transalpine, Il commissario de Luca, décrit avec acuité la période post mussolinienne dans ses deux derniers épisodes). Même si la fiction s’attarde à mon goût trop longuement sur la vie personnelle de Di Vittorio (et en particulier sur son second mariage avec une femme beaucoup plus jeune que lui), le parcours mouvementé du syndicaliste est retranscrit de manière prenante. Cependant, on n’est pas loin d’un portrait hagiographique: Peppino apparaît du début à la fin comme un individu à la rigueur morale exemplaire, un humaniste volontiers héroïque. Je me demande si ce n’est pas une vision idéalisée du syndicaliste. Etait-il réellement aussi irréprochable? Je ne connaît pas suffisamment cette figure emblématique de la gauche italienne pour émettre des réserves sur l’image qu’en donne la série. A cet égard, le côté édifiant de certaines scènes peut irriter. Néanmoins, doté d’une réalisation inspirée bien que classique (d’Alberto Negrin, réputé surtout pour une autre mini-série, Le secret du Sahara), Pane e Libertà est un programme clairement partisan mais qui donne au téléspectateur une vision claire de l’Histoire contemporaine de la botte ainsi que des tensions idéologiques qui l’ont traversée. Ce qui n’est déjà pas si mal.

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