Étiquettes

, , ,

vlcsnap-2015-12-29-23h37m41s555_zps4euhbjz2

Les séries issues des pays d’Afrique francophone sont pour moi une découverte toute récente, grâce à leur présence accrue sur le web, où les sites permettant de visionner nombre de programmes en provenance du continent noir se sont multipliés ces dernières années, à l’instar de TV5 Monde.

Désireux de découvrir la production télévisuelle du Burkina Faso, j’ai tout d’abord visionné quelques épisodes d’ Affaires publiques, une série humoristique actuellement très populaire au pays des hommes intègres. Mais celle-ci n’étant à ce jour que très partiellement disponible en ligne, j’ai choisi de regarder à la place la série ayant été primée au festival Vues d’Afrique 2010: Le Testament. Écrite et réalisée par Apolline Traoré, diffusée sur la RTB (Radiodiffusion Télévision du Burkina) en 37 épisodes n’excédant pas 25 minutes, c’est l’histoire d’une famille burkinabé de Ouagadougou qui se démène pour remplir les exigeantes conditions édictées dans ses dernières volontés par le père défunt et toucher leur part d’héritage.

vlcsnap-2015-12-29-22h35m55s516_zps64mfhfn4

Sidiki Kam, le patriarche (joué par Gustave Sorgho) vient de construire la maison de ses rêves, pour y loger toute sa famille, lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer à un stade avancé. Devant l’imminence de son décès, il rédige son testament et veut imposer à son épouse Rahmatou (Salimata Ouédraogo) la présence dans leur logis d’Irène, sa maîtresse (Aïssey Laty Traoré) et de sa fille, une jeune adolescente nommée Lili (Ornella Nacro). La cohabitation entre les deux femmes est d’emblée houleuse. Très vite survient la mort inopinée de Sidiki. Peu avant, ce dernier a remis en secret des lettres à Lili, une enfant qu’il affectionne tout particulièrement, missives ne devant être décachetées qu’après son décès. La famille éplorée est convoquée par maître Benoît, leur notaire (Célestin Zongo).

vlcsnap-2015-12-29-22h34m49s215_zpsvytfjxw0

Les termes du testament sont très précis. Les futurs héritiers ne doivent en aucun cas quitter la maison familiale sous peine d’être exclus de la succession. Pour pouvoir toucher 100 millions de francs CFA, Rahmatou et Irène doivent chacune créer un commerce prospère. Si l’une d’elle échoue et fait faillite, l’autre récupère sa part d’héritage. Les enfants de Rahmatou doivent aussi se plier à des directives détaillées.

Raphaël (Issa Kadiyogo), l’ainé, doit épouser une villageoise et avoir un enfant dès sa première année de mariage; Ayaan (Mariam Ouédraogo) a pour obligation de s’engager dans l’armée et d’atteindre le grade de lieutenant; Tijan (Dieudonné Marie Simporé) doit suivre une enseignement d’apothicaire et ouvrir une officine de pharmacopée traditionnelle. Lili est assignée au rôle d’observatrice, elle est chargée d’évaluer les progrès de la famille dans leurs missions respectives. Elle héritera à sa majorité (21 ans) de 75 millions de francs CFA, somme également promise aux autres enfants de la lignée.

vlcsnap-2015-12-29-22h32m47s876_zpsjulah5ho

Rapidement, on se rend compte que la maison Kam est un vrai nid de vipères. Tous les membres de la famille sont enclins au mensonge, à la manipulation et aux activités délictueuses. Seule Lili est honnête et franche, elle représente la pureté et l’innocence de la jeunesse. Lili se lie d’amitié avec une marginale, surnommée « la folle » (Hazéra Doga), une dame au passé mystérieux qui, lorsque la petite vient la consulter dans son abri de fortune, s’exprime par phrases sibyllines et entonne des mélopées incohérentes.

Raphaël est un garçon plutôt paresseux, qui peine à avoir un emploi stable. Il est recruté comme employé dans le secteur bancaire, milieu où il fait la connaissance de personnages douteux, comme Arafate, un homme d’affaires magouilleur qui le pousse à effectuer des détournements d’argent. Guère étouffé par les scrupules et d’un tempérament assez crédule, Raphaël semble aisément manipulable et prompt à s’attirer des ennuis.

vlcsnap-2015-12-29-23h42m10s419_zpskrbgfbb0

L’épouse choisie par Raphaël, Nafissah (Fatoumata Zongo), issue d’une famille campagnarde modeste, se révèle vite être une vraie peste. Apprenant que son mari ne l’a épousée qu’en vue de toucher l’héritage, elle devient odieuse avec lui, lui imposant de lui offrir des cadeaux exorbitants en échange de ses faveurs sexuelles. Elle finit par tomber enceinte, tout en dissimulant à son époux que l’enfant n’est pas de lui, mais de son amant Ali.

Tijan, de son côté, a bien du mal à s’intéresser à ses études de pharmacien et à l’enseignement pointilleux de maître Moussa qui le somme de connaître sur le bout des doigts les plantes médicinales. Il a une idylle avec la fille de ce dernier, Soraya. Fugueuse, celle-ci sera hébergée secrètement par Tijan dans la demeure familiale, situation rendue encore plus compliquée par la grossesse non désirée de Soraya.

vlcsnap-2015-12-29-23h05m36s269_zpsxu9iemae

Tijan est un personnage  assez négatif tout au long de la série: en plus d’être peu courageux, il multiplie les infidélités envers Soraya et s’avère à plusieurs reprises irrésolu et irresponsable. Pire, il participe à un complot avec sa fratrie pour éliminer Lili, à qui aucune turpitude familiale n’échappe, en dérobant une potion létale à l’échoppe de Moussa pour la lui administrer (heureusement, la tentative d’assassinat n’aboutit pas).

Ayaan s’enrôle dans l’armée et suit un entraînement à la dure. Elle doit à contrecœur raser ses cheveux et par conséquent porte une perruque dans la vie civile. Elle intrigue sans cesse pour obtenir de l’avancement, obtenant ses galons en couchant avec ses supérieurs hiérarchiques, voire en les faisant chanter. C’est une jeune femme dénuée de morale et de compassion pour ses semblables. Mais dans la série, elle devient aussi une victime, devant supporter les brutalités de son amoureux Bouba, un individu impulsif et à la jalousie maladive.

vlcsnap-2015-12-29-23h02m59s361_zpsqtc7iip2

Ayaan est sans doute le personnage qui bénéficie de plus d’attention dans la série, où elle est mêlée à des intrigues variées, allant de la franche comédie au drame le plus sordide. Il est intéressant de suivre l’évolution de sa mentalité et de ses aspirations professionnelles, d’autant plus que le scénario réserve une surprise de taille concernant ses liens avec un haut gradé. Malgré ses nombreux défauts, c’est un des protagonistes les plus attachants du feuilleton.

La relation conflictuelle entre Irène et Rahmatou fait l’objet de longs développements. En particulier, les deux femmes sont en concurrence directe sur le plan commercial, pour faire fructifier leurs échoppes respectives. Entre elles se multiplient les coups bas et machinations tortueuses pour couler le business de leur rivale. Irène, pour nier à Rahmatou ses droits à l’héritage, ira jusqu’à falsifier des documents officiels. De toute la série, c’est sans doute le personnage le plus antipathique et le moins ambigu.

vlcsnap-2015-12-29-22h55m09s100_zpsbtqrua5t

Le Testament, on le voit, propose une multiplicité d’intrigues, quitte à compliquer à l’envi le scénario par une profusion de lignes narratrices, dont certaines m’ont paru redondantes. A l’épisode 19, dont l’action se déroule peu après les dramatiques inondations de septembre 2009 au Burkina Faso, on assiste à un curieux rebondissement, où toutes les cartes sont rebattues: l’annonce d’un nouveau testament. Cet apparent artifice scénaristique se trouve justifié par la suite, mais est assez déconcertant sur le moment. De plus, à ce stade, Irène passe à la trappe et est remplacée par sa demi-sœur Carole, un personnage plus conciliant avec la famille Kam. L’arrivée inopinée de la mamie de Lili, une vieille dame machiavélique et sournoise, vient encore pimenter une histoire déjà très touffue et riche en coups de théâtre. Peut-être la série aurait gagné à alléger un peu le scénario et opter pour une trame moins foisonnante.

vlcsnap-2015-12-29-23h15m21s653_zpsvay0ozdc

Cependant, il y a beaucoup à apprécier dans cette série. J’ai aimé la sobriété de la réalisation, même si j’aurai préféré voir plus de scènes tournées en extérieur (on découvre peu, somme toute, la ville de Ouagadougou et son architecture). La musique est agréable et reposante et ponctue l’action avec discrétion. Le générique, composé par Djata Ilébou (une artiste récemment disparue dans un tragique accident) est une mélopée typiquement africaine du plus bel effet, où l’on perçoit les sonorités profondes de la kora.

Les acteurs semblent prendre du plaisir à jouer, leur prestation est globalement satisfaisante, même si certains sont visiblement novices (quelques comédiens exerçaient la profession de mannequin avant d’obtenir leur premier rôle dans la série) et livrent une interprétation manquant parfois de naturel. Un autre élément est, par contre, en tous points remarquable: l’habillement des comédiens. On peut dire que c’est une série qui a de l’étoffe: au long des épisodes, fichus de madras, pagnes en wax et robes de bogolan resplendissent de leurs couleurs chamarrées.

vlcsnap-2015-12-29-23h36m42s161_zpstyen8cbh

Personnellement, j’adore découvrir des expressions de la francophonie. Cependant, ici, les africanismes sont plutôt rares dans les dialogues. J’ai tout de même noté quelques occurrences: un « tradipraticien » (soigneur exerçant la médecine traditionnelle), le verbe « enceinter » (équivalent d' »engrosser ») et les expressions « le premier bureau » (l’épouse légitime) et « le deuxième bureau » (la maîtresse).

Finalement, Le Testament est une fable morale, une histoire de rédemption. Les protagonistes, confrontés à l’adversité, évoluent et finissent par se bonifier et abandonner leurs machinations puériles pour donner un sens positif à leurs vies. La conclusion est résolument optimiste: par les épreuves qu’il a imposé à sa famille, le patriarche Sidiki leur a fait emprunter, peut-être sans le vouloir, une voie initiatique qui a fini par changer pour le mieux leur philosophie de vie. Même si elle s’égare parfois dans des intrigues secondaires inutiles, la série d’Apolline Traoré est en définitive une intéressante découverte. La cinéaste (qui a récemment renoué avec les séries en réalisant Eh les hommes! eh les femmes!) porte un regard sans concessions sur ses contemporains dans ce conte moral révélateur des petites et grandes bassesses des êtres humains (sans leur nier toutefois la possibilité de se racheter).

vlcsnap-2015-12-29-23h52m57s531_zps43isjqao

Advertisements