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Pour commencer, je vous souhaite une bonne année 2016, pleine de  belles découvertes sérielles. Je vous propose aujourd’hui de nous pencher sur un classique de la télévision indienne, une minisérie d’une durée totale de 4h30, réalisée par Govind Nihalani pour Doordarshan en 1986. Ayant déjà pu me rendre compte de la qualité des productions indiennes de cette époque, je n’ai pas hésité à me plonger dans cette production historique évoquant la difficile partition du sous-continent en 1947 et les violences inter-communautaires qui l’ont marquée.

La série fut, après sa diffusion sur le petit écran (découpée en quatre épisodes de durée variable), projetée au cinéma sous la forme d’un très long-métrage. C’est l’adaptation d’un roman en Hindi de Bhisham Sahni, publié en France il y a quelques années par les éditions Gallimard. C’est une histoire forte, avec quelques passages d’une grande intensité dramatique et qui véhicule un message en faveur de l’unité nationale indienne.

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La série fait intervenir une multitude de personnages, la plupart n’apparaissant que durant quelques scènes. Cependant, il y a un protagoniste central, dont le destin constitue le fil rouge de l’intrigue: Nathu, un intouchable joué par Om Puri. Au début de la fiction, celui-ci travaille dans une porcherie. Il est approché par un mystérieux individu d’une classe manifestement supérieure qui le paie grassement pour tuer un porc et le lui livrer, soi disant pour les recherches médicales d’un vétérinaire. Les premières scènes montrent Nathu poursuivant l’animal dans l’enclos, luttant contre un adversaire vigoureux et coriace, qu’il finit par occire d’un coup de pierre. Son soulagement d’avoir exécuté sa tâche sera de courte durée: le lendemain, il apprend que la carcasse de la bête a été déposée devant une mosquée, une provocation pour les musulmans et un évènement qui va provoquer une réaction en chaîne.

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Plus tard, c’est un bovin qui est retrouvé démembré devant un temple hindou. Lorsqu’un groupe de membres du parti du Congrès dirigé par Bakshiji (Avtar Kishan Hangal) se rend dans un quartier musulman pour nettoyer les rues, geste d’entraide entre communautés, on leur conseille vite de déguerpir et bientôt, ils sont caillassés par les habitants alentours. Dans les jours qui suivent, les incidents se multiplient entre communautés. bakshiji se rend  en compagnie du porte parole de la ligue musulmane, Hayat Baksh (joué par Manohar Singh), chez l’administrateur britannique, un certain Richard, pour réclamer un renforcement des patrouilles de l’armée et l’instauration d’un couvre-feu. Mais Richard refuse d’agir et demande aux partis politiques indiens de se charger eux-mêmes de maintenir la paix.

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Richard est un gentleman passionné de culture indienne. Il effectue des fouilles archéologiques en vue d’excaver une cité antique établie par Alexandre le Grand. Il collectionne les statues découvertes lors de ses fouilles et étudie les textes anciens. Focalisé sur le passé, il manifeste un grand détachement envers les évènements présents et a tendance à minimiser la gravité de la situation. Son épouse Lisa est bien plus consciente de ce qu’endure la population et est volontaire pour participer à l’action humanitaire, son comportement contrastant de manière frappante avec celui de son mari.

Devant l’impavidité des autorités anglaises, les membres des communautés se doivent de pratiquer l’autodéfense. Ainsi, les hindous stockent de l’huile pour la jeter bouillante sur d’éventuels assaillants et s’entraînent au maniement du lathi, un bâton de combat en bambou.

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La fiction s’attarde sur le vécu de quelques individus pendant cette période de troubles, évoquant en particulier une nuit d’émeutes où la tension est à son point culminant. On découvre un intellectuel plongé dans ses travaux installé dans sa bibliothèque, qui tente de faire abstraction de la rumeur menaçante qui enfle au dehors, avant que des émeutiers ne pénètrent par effraction chez lui, renversent les rayonnages et fassent un autodafé, brûlant ses précieux ouvrages devant ses yeux horrifiés.

Quelques autres scènes montrent également l’irruption de la barbarie et son aspect irrationnel.  La plus grande confusion règne pendant cette nuit, alors qu’on ne sait pas avec certitude qui a initialement déposé le porc devant la mosquée (certains prétendent que ce serait des chrétiens, d’autres des musulmans en vue de provoquer l’affrontement avec les hindous, ce point ne sera jamais éclairci).

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Le second épisode suit assez longuement les tribulations d’une famille aisée qui choisit de quitter précipitamment la ville incendiée pour se réfugier dans leur résidence secondaire, laissant leur maison à la convoitise des pillards, malgré la surveillance d’un serviteur simple d’esprit et éclopé, Rangu, qu’ils ont laissé sur place sans se soucier des dangers mortels qu’il encourt. Les victimes des émeutes furent bien, sans surprise, les plus démunis. Ceux-ci ne peuvent compter sur aucune aide de la part des plus fortunés, leur impuissance étant symbolisée par le tintement incessant d’une grosse cloche de beffroi, sonnant bien inutilement l’alarme dans une ville en proie aux pillages et à la destruction.

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On suit aussi le parcours du fils de cette famille bourgeoise, Rambir, qui s’engage dans un mouvement prônant la lutte armée contre les autres communautés et qui bascule progressivement dans le fanatisme. Ses supérieurs lui demandent d’abord, en vue de l’endurcir, d’égorger un poulet, acte qui l’horrifie mais qu’il finit par réaliser, avant de se voir appliquer un tikka sur le front avec le sang du volatile décapité. Puis on lui tient un discours guerrier comprenant des allusions mythologiques, comme celle d’une flèche de feu surnaturelle devant terrasser l’ennemi. Plus tard, il a pour mission de récupérer une grande poêle chez un commerçant pour stocker de l’huile bouillante: il agresse l’homme pour s’en emparer par la force. Enfin, il bascule dans la sauvagerie en poignardant un supposé ennemi, voulant montrer sa bravoure aux autres membres de l’organisation. Cette description de la dérive extrémiste d’un fils de bonne famille est particulièrement glaçante.

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Sur le plan politique, on assiste aux tractations en vue de déterminer la meilleure façon d’appeler la population à la paix. Les communistes sous-estiment le poids de la religion dans la société indienne et sont en faveur d’un appel provenant des différents partis, mais les dirigeants politiques préfèrent intervenir à titre individuel, au nom de leurs religions respectives. Si ces derniers pensent que la partition est inévitable, les hindous les plus virulents s’y opposent farouchement, à l’exemple d’un personnage emblématique de la série, Jarnail Singh, que l’on voit haranguant la foule avec passion avant d’être assommé par une main inconnue. Cet individu incarne le nationalisme exacerbé propre à certains activistes hindous, mais, à l’instar de la plupart des autres personnages, il est peu développé: sa présence dans la fiction a surtout une visée démonstrative.

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Cependant, s’il est difficile de s’attacher à la majorité des protagonistes, il y a quelques exceptions. Ainsi, le parcours poignant de Nathu et de son épouse Kammo (Deepa Sahi) est au centre de l’histoire. Nathu culpabilise car il pense que le porc placé devant la mosquée est celui qu’il a abattu la veille. Il erre dans les rues de la ville, désespéré, avant de rentrer chez lui et de confier ses remords à sa femme enceinte (dans une belle scène où le couple observe se multiplier au loin les foyers d’incendies, vus par Nathu comme les conséquences néfastes de ses actes). Cette culpabilité sera portée comme un fardeau par l’intouchable tout au long des épisodes. Plus tard, lorsque le couple fuit la ville accompagné par la mère impotente de Nathu, le voyage tourne au calvaire et Nathu, obnubilé par la volonté d’expier ses prétendues fautes (alors qu’il n’est sans doute qu’une victime parmi d’autres), finira par connaître un destin tragique.

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L’autre parcours, que l’on suit dans le troisième épisode, est celui d’un couple de villageois sikh, Harnam Singh et sa femme Banto: ils doivent fuir en vitesse leur habitation, devant l’arrivée d’émeutiers musulmans et assistent à distance au pillage de leur demeure, qui sera réduite en cendre. Ensuite, ils trouvent refuge chez Ehsan Ali, un musulman et ami de longue date d’Harnam. Mais ils doivent faire face à l’hostilité du fils de famille et s’aperçoivent que leur maison a été pillée par les amis d’Ehsan Ali, qui apportent leur butin chez celui-ci, devant leurs yeux effarés. Harnam et Banto doivent fuir à nouveau et finissent par se réfugier dans un gurdwara (temple Sikh). Individus simples et pacifiques, ce sont eux aussi des victimes, ballottées par les évènements politiques.

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Le dernier épisode constitue le point culminant du drame, celui où les destins se jouent. Il comporte des scènes frappantes, comme celui du suicide collectif des femmes réfugiées dans le gurdwara qui sortent, guidées par les mélopées et le son du chimta (instrument à percussion composés de longues pinces garnies de grelots) qu’égrène une vieille femme, avant d’aller se jeter avec leurs bébés dans un puits, une par une. Une scène sacrificielle particulièrement choquante, montrant les conséquences tragiques d’un accès de désespoir contagieux.

Ressort également dans cet ultime épisode la volonté de renvoyer dos à dos les différents camps: une scène de bataille est évoquée, sans être montrée, au travers des cris entendus par la population civile terrée dans le gurdwara, les imprécations des belligérants finissant par se mêler en un brouhaha indistinct. Ce souci de neutralité se manifeste également par le soin que prend le réalisateur de faire s’exprimer les faucons et les colombes de chaque faction, démontrant qu’existaient des hommes de bonne volonté au sein de toutes les confessions en conflit.

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Tamas est une fiction très démonstrative mais pouvant être par moments profondément humaine. C’est un manifeste du nationalisme panindien, qui prend fait et cause pour le peuple, présenté comme étant naturellement enclin à fraterniser avec son prochain, en dépit des clivages politiques et religieux, mais comme pouvant basculer dans la violence lorsqu’il se trouve être manipulé pour des raisons politiques par les puissants. La série s’achève par des plans montrant un bus de la paix convoyant les dirigeants des différents partis, mais où le porte-parole muni d’un mégaphone est le même individu qui a payé Nathu pour tuer un porc lors du premier épisode: la duplicité des faiseurs d’opinion est ainsi mise en évidence.  Que l’on souscrive ou non à cette vision des faits, Tamas, à l’instar de certains épisodes de la minisérie britannique The Jewel in the Crown, montre dans toute sa crudité, mais sans se départir d’un certain humanisme, une période douloureuse de l’Histoire contemporaine indo-pakistanaise. En ce sens, c’est une œuvre accomplie.

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