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Retour en France cette  semaine avec une série un peu oubliée qui se déroule intégralement en Alsace et comprend une distribution essentiellement composée de comédiens du cru, à l’instar de l’auteur du scénario. C’est une de ces fictions feuilletonnantes diffusées dans les années 70 en access prime-time, en courts épisodes d’une quinzaine de minutes (une tradition hélas délaissée au profit des shortcoms). Le pèlerinage, programmé au printemps 1975, comportait 24 épisodes, mais aurait pu, découpée autrement, constituer une minisérie en 6 épisodes d’une heure environ.

C’est un polar imaginé par Gérard Buhr, romancier et acteur, qui écrivit sous le pseudonyme de Victor Harter quelques récits policiers aux éditions Fleuve Noir, parmi lesquels Choucroute au sang dont Le pèlerinage constitue l’adaptation télévisuelle. Si l’on sent l’influence des histoires de gangsters et du roman noir américain, le feuilleton (réalisé par Henri Colpi, connu surtout au petit écran pour Noële aux quatre vents), qui se déroule dans le milieu des exploitants forestiers jurassiens, est un exemple réussi d’acclimatation des codes du polar à un contexte régional très typé.

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Le protagoniste central est interprété par Jean-Claude Bouillon, qui vient alors de jouer dans la première saison des Brigades du Tigre. L’acteur célèbre pour son rôle du commissaire Valentin incarne ici Raymond Colbi, un transporteur routier de passage en Alsace après son retour du Mozambique où il acheminait un bois précieux, l’okoumé. Arrivé à Obernai, il rencontre son ami Christiani (Jean-Claude Bercq) avec qui il projette un temps de se rendre au Brésil pour travailler sur la transamazonienne.

Colbi, qui a grandi à Nice, est originaire d’Alsace (son nom de naissance est Colb) où ses parents géraient une scierie et ont été acculés à la faillite par une riche famille, les Burckhardt. En revenant sur place après bien des années, Raymond apprend que l’exploitation paternelle a été reprise par les Keller. Le propriétaire actuel, Lucien Keller, vient de mourir dans un accident de camion, après que l’engin ait basculé dans un ravin. Sa veuve, Simone (Marion Loran) suspecte un coup tordu des Burckhardt et demande à la police une contre-enquête.

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Simone Keller est une femme frêle mais décidée à faire valoir ses droits. La veuve s’occupe de gérer la scierie, une exploitation de taille modeste qui peine à générer des bénéfices. Les établissements Keller sont les seuls à résister à la mainmise des Burckhardt sur la filière bois de la région. Charles Burckhardt, le père (Fernand Fabre), un vieil homme en fauteuil roulant, désire avec obstination avoir le monopole du commerce sylvicole et est prêt à user des moyens les plus inavouables pour y parvenir. Il est secondé par son fils André (François Patrice) avec qui il forme un duo machiavélique.

Les Burckhardt, qui firent fortune dans le domaine de la viticulture, forment une famille que l’on peut qualifier de mafieuse: ils pratiquent envers les habitants du coin le racket, l’intimidation et prélèvent des commissions sur toutes les transactions commerciales. Ils sont liés à la mutuelle fédéraliste d’Alsace-Lorraine, dirigée avec une main de fer par le très intimidant Boehm (André Pomarat), qui impose à tous ceux qui transportent du bois dans la région de s’affilier et de verser de coûteuses cotisations. Boehm et ses sbires semblent tous droit issus de la pègre.

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Lorsque Raymond Colbi obtient un poste de chauffeur dans la scierie Keller, il se garde de révéler d’emblée à Simone son passé. Le personnage est de prime abord ambigu, le doute plane sur ses intentions, même si des détails sur ses origines sont fournis dès les premiers épisodes. Simone Keller doit faire face aux menaces à peine voilées de Boehm et d’André Burckhardt. De plus, son entreprise est noyautée par des partisans de ces derniers. Kuirin (Jacques Marin) est un employé perfide d’origine mosellane, délégué de la mutuelle dans la scierie Keller est l’espion de service sur place. Il n’hésite pas à saboter des camions transporteurs de grumes pour pénaliser la petite scierie. De plus, il se livre à la contrebande d’alcool de quetsche, un commerce fructueux qui transite sur les gros culs de la firme Keller. Ses récurrentes douleurs dentaires lui servent de prétexte pour ne pas effectuer son travail dans les temps. Il a pour acolyte malfaisant un autre chauffeur, Lutz, aussi flemmard que râleur.

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Heureusement, Simone peut compter sur Metzger, le contremaître, un vieux de la vieille qui a connu l’époque des charrettes à bois mais ne conduit plus souvent les poids lourds vu son grand âge. Elle a aussi pour allié le commissaire Vogel (Gérard Buhr), un limier strasbourgeois tenace qui cherche depuis longtemps à coincer les Burckhardt, mais n’a pas réussi à prouver que les mari de Simone avait été assassiné. Un autre soutien inattendu viendra de l’épouse d’André, Jeanne (Dinah Faust), horrifiée par le cynisme de son mari. Enfin, la veuve Keller reçoit quelques informations sur ses concurrents de la part de Pierre Fritsch, le gérant d’une winstub (bar à vins) dont les Burckhardt ont la propriété. Fritsch est un ancien militaire, compagnon de régiment de Christiani et, par conséquent, allié de Raymond Colbi.

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Le nœud de l’intrigue est constitué par le projet d’assassinat de Metzger, déguisé en accident de camion, où Kuirin est impliqué. André Burckhardt utilise à cette occasion pour faire diversion Sonia Weiss (un des derniers rôles d’Élizabeth Teissier, avant de débuter sa carrière d’astrologue médiatique), un rousse flamboyante, antiquaire de profession, chargée de retenir Raymond en forêt et de l’empêcher de porter assistance à Metzger. Sonia est un personnage ambivalent, victime du chantage des Burckhardt qui menacent de révéler des acquisitions douteuses d’objets anciens et soucieuse de s’occuper de sa mère gravement malade. L’évolution de ses relations avec Colbi se suit avec intérêt.

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La lutte sans merci entre Simone Keller et les Burckhardt est un peu le pot de fer contre le pot de terre. Raymond suggère de recourir au bluff pour décourager les adversaires en prétendant que la scierie est sur le point d’être reprise par un acheteur suisse. Dans l’autre camp, les manœuvres se multiplient, dont une machination téléphonée pour faire coffrer Colbi.

Quelques remarques en vrac sur la série: elle n’est pas avare de rebondissements, même si l’issue de l’histoire n’est pas très surprenante. C’est une fiction grand public, mais certains passages sont assez violents (dont une scène assez gore dans le dernier épisode). Il n’y a pas vraiment de longueurs mais le rythme de l’intrigue est parfois assez lent. On remarque dans la distribution des comédiens qui se sont ensuite  spécialisés dans le doublage (leur voix nous est familière, en particulier celle d’André Pomarat).  Les relations entre les personnages principaux bénéficient d’un bon travail d’écriture: en particulier, la romance qui se développe entre la veuve Keller et Colbi est très bien amenée. Cependant, parmi les protagonistes secondaires, les malfrats au service des Burckhardt n’ont que peu d’épaisseur (à cet égard, une sous-intrigue faisant intervenir la pègre niçoise n’est évoquée que succinctement).

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Le pèlerinage a aussi pour intérêt de multiplier les références à la culture alsacienne. Des spécialités culinaires de la région sont citées à de multiples reprises, dont les spaetzles (quenelles à la souabe) et les kasknepfle (quenelles de fromage blanc). Le poids local des autorités religieuses  est souligné par le rôle important joué  par l’abbé Schmidt et par  un évêque dans l’intrigue (où ils mettent le commissaire Vogel sur une piste prometteuse). Tous deux ont une place centrale dans la société et sont au courant de bien des détails sur leurs paroissiens, certains remontant à l’occupation allemande. Quant à la toute puissante mutuelle de Boehm, son caractère obligatoire rappelle les dispositions du régime spécifique de sécurité sociale de l’Alsace, qui découle de la réglementation teutonne de la Reichsversicherungsordnung (à vos souhaits!). Tous ces éléments contribuent à faire de la série une fiction régionaliste affirmée.

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En définitive, on a là un petit polar bien agencé, s’inscrivant dans la tradition de la fiction noire à la française, un série à l’ancienne tout à fait regardable encore de nos jours. J’aurai aimé qu’un peu plus de mystère concernant la personnalité de Colbi demeure au fil des épisodes (on peut assez vite deviner ses probables intentions) et que les scènes finales réservent un twist supplémentaire, mais l’intrigue possède suffisamment de ramifications et de retournements de situation pour garantir l’assiduité du téléspectateur. A ma connaissance, peu de séries hexagonales ont été consacrées spécialement à l’Alsace: je me souviens surtout des Alsaciens ou les Deux Mathilde, une minisérie de 1996 évoquant l’Alsace-Moselle depuis 1870 et le destin contrarié des Malgré-Nous. Ce « polar choucroute » d’un éphémère auteur  de littérature populaire est donc une curiosité divertissante, originale surtout de par le cadre et le milieu professionnel évoqué.

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