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Après Vanga présenté il y a quelques mois, j’ai continué de suivre le filon des séries ukrainiennes. Parmi les programmes proposés avec sous-titres anglais, deux fictions ont particulièrement attiré mon attention: Vassili Staline et The Red Queen. Les deux furent d’intéressants visionnages: si la première, à travers le biopic du fils du dictateur, développe une critique féroce du régime stalinien et des privilèges dont bénéficiait alors la nomenklatura (et évoque également le devenir des pontes politiques lors de la  déstalinisation); la seconde, à  travers la description du milieu de la haute couture soviétique et du destin tragique de sa plus emblématique représentante, tourne en dérision les aspects les plus absurdes de l’idéologie communiste de l’URSS. J’ai choisi de présenter cette dernière série (en 12 épisodes), qui se distingue par une réalisation classieuse et l’exploration de thématiques assez originales.

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Dans les années 50/60, la plus célèbre des mannequins de mode soviétiques fut sans doute la personnalité centrale de The Red Queen, Regina Zbarskaya, qui fut surnommée par Pierre Cardin « la Sophia Loren soviétique ». Elle est interprétée par Xenia Lukyanchikova.  Lors du premier épisode, on découvre sa jeunesse dans un milieu très modeste. Sa mère, Kolesnikova Darya peine à subvenir aux besoins de la famille, son mari, handicapé, se déplaçant avec des béquilles de fortune. Cet homme, colérique et violent, fait souffrir le martyre à ses proches.

Un jour, Zoya (le prénom de naissance de la future Regina) est témoin de maltraitances infligées à Darya par son père. Sur une impulsion, elle frappe son géniteur, le tuant par mégarde en voulant seulement défendre sa mère. Celle-ci décide aussitôt de protéger sa fille et endosse la responsabilité de l’homicide. Devant les yeux consternés de Zoya, elle écope de 12 ans de réclusion. Cet évènement traumatisant marquera à vie la future modèle, qui sera toujours poursuivie par un profond sentiment de culpabilité.

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Une seule solution pour fuir ce passé lugubre: changer de vie et d’identité. Elle veut se rendre à Moscou et obtient pour cela un passeport interne (propiska, une sorte de carte d’identité qui visait à contrôler les flux de population en URSS) falsifié en échange d’une somme rondelette, portant le prénom d’emprunt qu’elle a choisi: Regina. Au long de son parcours, elle n’aura de cesse de dissimuler ses origines et fera tout pour refouler le souvenir de la tragédie familiale.

Arrivée dans la capitale, elle trouve un emploi de bureau et rencontre vite une vieille dame, Avgusta Leontievna (Ada Rogovtseva), descendante de la noblesse tsariste, avec qui elle sympathise. Avgusta vit dans un appartement coquet entouré des souvenirs nostalgiques d’un passé révolu, dont une magnifique robe façonnée jadis par la couturière de la tsarine Alexandra, Nadezhda Lamanova.  Hantée par les déportations dont furent victimes ses parents, la doyenne est un personnage attendrissant, presque une mère de substitution pour Regina. Bientôt, la jeune femme rencontre son petit-fils,  Volodenka, pour qui elle s’éprend.

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Volodenka (Anatoly Rudenko), qui entame une carrière au sein de l’appareil d’État comme agent de renseignements, a un père autoritaire, un colonel qui voit d’un très mauvais œil la liaison de son fils avec une provinciale et fait tout pour les séparer. Apprenant qu’elle est enceinte, il contraint Regina à avorter sans prévenir le jeune père. De là naitra un désir de maternité inassouvie qui minera peu à peu le psychisme de Zoya. Séparée de Volodenka, parti durablement en mission à l’ouest, elle poursuit des études et partage une colocation avec des étudiants, tous membres du Komsomol.

Elle noue des amitiés durables: outre James Paterson, un jeune ukrainien à moitié américain, elle se lie avec une jeune fille délurée, Smirnova. La vie dissolue qu’elle mène avec cette dernière aura pour conséquence son renvoi du Komsomol. Si elle obtient finalement un diplôme médical, ses antécédents font qu’elle est affectée à un poste peu enviable à Irkoutsk. Mais c’est alors qu’une rencontre propice va changer sa destinée: elle est repérée par la couturière Aralova Vera Ippolitovna.

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Vera (jouée par Yelena Morozova) persuade Regina de se lancer dans le mannequinat. Elle lui donne des leçons de maintien, affine son style vestimentaire et sa démarche sur les podiums. C’est une créatrice de mode à l’imagination fertile, qui conçoit des vêtement de facture sophistiquée. Elle invente les bottines avec fermeture éclair, qu’elle parvient à imposer dans les défilés malgré les réticences des autorités. Elle est très dirigiste avec ses modèles, mais également protectrice et compréhensive.

Ce n’est pas le cas de la représentante du comité central au sein de la maison de couture, Kalariya Kuzminichna (surnommée KK), une femme autoritaire et qui applique avec intransigeance les directives du parti. Plus sympathique, le fantasque Slava, un jeune employé en charge de l’atelier expérimental de l’établissement, apporte un peu d’humour à la série avec ses défilés décalés (dont une insolite collection anti-mode avec vêtements dépareillés).

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The Red Queen comporte nombre de défilés spectaculaires qui raviront les amateurs de mode. Les costumes d’époque ont été reconstitués minutieusement par la styliste Gala Otenko, tandis que la réalisatrice, Alena Semenova a, à partir de photos et de films d’époque, reproduit à l’identique la scénographie de certains défilés.

Le budget de la série a dû être considérable (le tournage a d’ailleurs subi quelques reports du fait de la situation politique compliquée du pays): les décors sont nombreux et très riches. De plus, c’est une fiction très esthétisante, incluant quelques scènes oniriques du plus bel effet et une mise en scène travaillée. Ce qui frappe surtout, ce sont les couleurs saturées de l’image. On se représente souvent l’URSS comme un pays terne et le voir illustré de cette façon est plutôt inhabituel.  Cependant le propos de la série est très critique à l’égard du pouvoir soviétique, ses représentants étant régulièrement tournés en dérision.

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L’établissement de couture est en réalité une entité bureaucratique rattachée au conseil municipal de Moscou. Les apparatchiks ont donc leur mot à dire sur les choix artistiques de Vera. Pour eux, les robes doivent refléter le mode de vie socialiste. Ainsi, un défilé en costumes de paysannes est organisé, où les mannequins portent des outils agricoles lors de leur passage. Les modèles sont quelquefois réquisitionnés pour effectuer des travaux à la campagne: une scène les montre en train de récolter des patates dans un kolkhoze! D’autre part, pour les pontes du régime, la haute couture est une activité de prestige se devant de concurrencer et même surpasser le standing de la mode des pays capitalistes.  La mode doit pour eux participer au rayonnement culturel de l’URSS, être exposée à travers le monde.

L’idéologie soviétique est ridiculisée à maintes reprises, comme lors du défilé organisé à Paris sur l’invitation de la maison Christian Dior (ce passage a été en réalité tourné à Lviv): on interdit aux mannequins une visite guidée de la capitale et au retour on fouille leurs bagages pour confisquer les marchandises importées de l’ouest (sous prétexte de limiter les contacts avec une société jugée décadente). Les autorités vont jusqu’à s’immiscer dans la vie privée des modèles: lorsqu’une amie de Regina, Marina, rencontre à Paris Edmond Rothschild et veut partir vivre avec lui en Occident, Kuzminichna lui oppose un refus catégorique et l’oblige à retourner en URSS. L’anti-soviétisme de la série se manifeste aussi lors de quelques interludes parodiant des messages de propagande patriotique.

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La relation entre Regina et son époux, Leo Zbarsky, est également intéressante. Leo  est un artiste peintre fantasque, descendant d’un homme qui contribua à momifier la dépouille de Lénine. Interprété par Artem Tkachenko, c’est un personnage complexe et tourmenté. Il mène une vie de patachon, multipliant les beuveries et les excentricités. D’une jalousie maladive et d’humeur cyclothymique, ses relations avec Regina sont houleuses.

Le KGB le suspecte d’activités subversives et menace de le jeter en prison, à moins que Regina n’accepte de travailler pour les services secrets. Un diplomate anglais, Henry Atwood, s’est épris de la jeune femme. Regina doit le séduire pour lui soutirer des renseignements, afin de garantir à Leo sa liberté. Une tâche dont elle s’acquitte à contrecœur et sans l’assentiment de son époux. Le KGB est dépeint dans la série sous un jour particulièrement sordide, violent et manipulateur. On aurait aimé cependant que le volet espionnage de la fiction fasse l’objet de plus amples développements, pour apporter plus de piment et d’action à l’intrigue.

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The Red Queen impressionne visuellement et, si certains épisodes laissent une impression de superficialité (à l’image du milieu de la mode, souvent frivole), constitue au fond une charge contre le régime soviétique et ses dérives totalitaires. C’est en outre l’histoire d’une chute inexorable: celle d’une femme qui fit tout pour effacer son passé sinistre, devenir une icône glamour, ambassadrice du chic russe à travers le monde et qui, confrontée à des difficultés personnelles, à l’étiolement de sa beauté au fil des ans, voit resurgir ses vieux démons et perd pied peu à peu.

A la surface, on pourrait ne voir dans cette fiction que le côté tape-à-l’œil, clinquant et enlevé, souligné par quelques musiques entrainantes (dont la chanson enjouée du générique interprétée par Olga Sanin). Cependant, le destin tragique de ce mannequin, narré de manière romancée en exploitant les zones d’ombre de la biographie de la vraie Regina (à ce titre, la série prend bien plus de libertés que le biopic de Vassili Staline, qui suit scrupuleusement les jalons de l’existence du rejeton turbulent du dictateur), peut être considéré, au vu des derniers épisodes sombres où plane le spectre de la folie,  comme une méditation ironique sur le caractère évanescent de la beauté et les ravages de la vanité humaine.

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