Étiquettes

, , , , ,

smaak3

Il n’est pas évident de trouver des séries de Belgique flamande disposant de sous-titres anglais (sans parler des sous-titres français). Les fictions télévisées de ce pays semblent s’exporter difficilement pour la plupart, pourtant j’ai déjà pu visionner quelques productions de qualité (à l’instar de Quiz Me Quick, présenté l’an dernier sur ce blog). De smaak van De Keyser a été primé à plusieurs reprises dans des festivals, obtenant par exemple un FIPA d’or à Biarritz. La série semble cependant n’être populaire auprès du public que dans sa contrée d’origine: une diffusion à la RTBF n’obtint qu’un succès d’estime et aucune chaîne française ne l’a diffusée à ce jour.

Selon moi, malgré quelques détails qui posent problème, c’est un feuilleton assez intéressant aussi bien sur le plan historique que pour ce qui concerne l’étude psychologique des protagonistes. En 10 épisodes, réalisé par  Frank Van Passel et Jan Matthys (qui se partagèrent le tournage des scènes de chaque épisode), c’est l’histoire mouvementée d’une famille de distillateurs spécialisés dans la fabrication de genièvre (une eau-de-vie typique des régions nordiques appelée également peket), les De Keyser, entre 1939 et l’époque actuelle.

smaak4

La série jongle entre trois époques: les années 2000, la seconde guerre mondiale et le début des années 60. Les incessants va-et-vient démontrent le poids du vécu des protagonistes dans leurs choix de vie ultérieurs. Personnage central du récit, Helena de Keyser est, à notre époque, une vieille dame atteinte d’un cancer, qui vient de perdre son époux George et dirige d’une poigne de fer la distillerie familiale basée à Hasselt, refusant obstinément les offres de sociétés du secteur agroalimentaire qui souhaitent acquérir une part du capital de l’entreprise et des droits de distribution à l’étranger des produits de la marque.

Helena a des aptitudes olfactives hors normes, elle est de plus douée de synesthésie. Elle travaille sans relâche à l’élaboration de recettes de genièvre toujours plus parfaites, grâce à son expertise des arômes épicés qui composent le précieux breuvage. C’est aussi une femme secrète, qui dissimule à ses proches un lourd passé. Sa petite fille, Alessandra (jouée par Laura Verlinden), s’intéresse de près à l’histoire familiale, parcourant les albums de photos jaunies de ses ancêtres.  Helena évoque avec elle le passé de George, qui comporte bien des zones d’ombre, en particulier concernant son engagement en tant que militaire lors de la seconde guerre mondiale: elle l’incite vivement à enquêter à ce propos.

smaak11

A la fin des années 30, Helena (jouée dans ses jeunes années par Marieke Dilles et par Katelijne Damen à un âge plus avancé) est une adolescente pétillante, bien décidée à faire carrière dans l’entreprise familiale. Charles, un employé des de Keyser sérieux et effacé, lui fait des avances discrètes et reste pour elle un soutien indéfectible. De plus, elle est courtisée par deux garçons inséparables, Alfred Lenaerts (Matthias  Schoenaerts) et George Reeckmans (Mathijs Scheepers). Sa préférence va à Alfred, un jeune homme sensible, amateur de botanique et de littérature. George, une garçon d’une nature bien plus extravertie, joueur de trompette à ses heures perdues, développe une jalousie maladive à l’encontre de son ami.

La rivalité entre les deux prétendants prendra une tournure dramatique en 1940, lors de leur enrôlement dans l’armée au moment de l’invasion allemande. George et Alfred sont affectés au fort d’Ében-Émael, près de Liège, un imposant complexe en grande partie souterrain, poste de défense stratégique sensé contenir l’avancée des troupes nazies. Ils retrouvent au sein de leur unité quelques vieilles connaissances: Thieu Verdin, un ami de George, un sympathique érudit qui ne peut s’empêcher d’étaler sa science à toute occasion; ainsi que Jacques Marchoul, le rejeton d’une famille de distillateurs concurrente des de Keyser, un individu distant et à priori peu sympathique.

smaak10

Au fort, George ne tarde pas à bien se faire voir de ses supérieurs et à obtenir un poste d’encadrement des soldats. Il fait souffrir Alfred, lui imposant des travaux humiliants à la moindre incartade. S’il apparait vite comme un personnage déplaisant, il est aussi capable d’actes de courage, comme lors de la prise éclair du fort par les allemands (un passage très bien retranscrit dans la série), où il sauve des flammes Louise, la petite fille de l’officier en charge de la défense des lieux. Cependant, lorsque les soldats survivants sont ensuite transférés au stalag XIB de Fallingbostel en tant que prisonniers de guerre, George révèle sa nature cynique et profondément amorale: il choisit de collaborer avec les nazis et n’hésite pas à dénoncer ses compagnons en échange de privilèges.

Alors qu’il est en charge du courrier, il intercepte les missives adressées par Helena à George et les brûle, plongeant ce dernier dans le désarroi de n’avoir aucune nouvelle de sa fiancée, lui qui n’hésite pas à s’aventurer sur un champ de mine pour cueillir une plante aromatique afin de la lui envoyer. Les épisodes se déroulant au stalag sont les plus prenants de la série, selon moi. ils mettent bien en évidence la Flamenpolitik  d’Hitler, déjà mise en œuvre lors de la première guerre  mondiale. Celle-ci consistait à accorder un traitement de faveur à la population belge flamande, au détriment des wallons, afin de diviser pour mieux régner. En l’occurrence, suivant cette doctrine, les soldats flamands séquestrés au stalag devaient être rendus à la liberté en priorité.

smaak9

C’est au stalag que deux événements centraux dans l’intrigue du feuilleton se déroulent. Jacques Marchoul, qui cherche à se faire passer pour un flamand auprès des militaires allemands, voit son subterfuge éventé par George qui en informe les nazis. Il en conçoit une rancune tenace à son encontre. Peu après, Alfred meurt dans des circonstances mystérieuses. Que savaient George et Thieu, seuls membres survivants du quatuor à revenir à Hasselt suite à leur libération anticipée, à propos de cette disparition? C’est la grande question que se pose Alessandra, dont les recherches finiront par révéler une sombre réalité.

De plus, Alessandra cherche à dissiper les mystères entourant le passé d’Helena, en particulier ses agissements lors de l’occupation, où les de Keyser ont dû héberger des militaires nazis. Alors qu’Anna, une amie d’Helena, a alors une liaison avec un officier allemand et ne s’en cache pas, quels ont été les rapports entre la jeune distillatrice et Klaus Brück, un soldat qui la courtisait et fut retrouvé assassiné à bout portant peu après?

smaak8

La série parvient à entretenir le suspense en distillant peu à peu des révélations sur le passé des protagonistes. L’enquête d’Alessandra constitue le fil rouge du récit: elle est secondée dans ses investigations par Ruben, un descendant d’Alfred, passionné d’Histoire et de généalogie, qui a bientôt une liaison avec elle, sous l’œil désapprobateur d’Helena. Un autre arc narratif digne d’intérêt est  l’évolution des relations entre George et Helena en tant qu’époux, au cours des décennies suivant la deuxième guerre mondiale.

George (incarné à l’âge mûr par Vic de Wachter) s’avère vite posséder bien des travers: non seulement il ment effrontément à propos de ses agissements lors du conflit et trompe sa femme, mais en plus il se livre à toutes sortes de malversations (dont la contrebande d’alcool frelaté) et menace de ruiner la réputation de la maison de Keyser par des projets commerciaux aventureux. On peut regretter que ce personnage, essentiellement négatif, ne bénéficie pas d’une personnalité au développement plus nuancé. En fait, dans la série, seule Helena est dotée d’une psychologie complexe et ambiguë, même si, j’en conviens, Jacques Marchoul et Thieu Verdin sont dépeints avec une certaine finesse.

smaak17

Thieu est un personnage intrigant, qui aurait mérité d’avoir un rôle plus prépondérant dans la fiction. A l’époque actuelle, c’est un vieil homme hanté par les traumatismes de la guerre, dont il ne s’est jamais vraiment remis. Il construit de manière obsessionnelle des maquettes reconstituant les champs de bataille de 39-45 et a un comportement social excentrique, en plus d’être en proie à des accès de délire paranoïaque.  Jacques Marchoul, autre protagoniste masculin intéressant, est un filou patenté doublé d’un manipulateur retors, mais dans le fond pas franchement antipathique. Ses relations ambivalentes avec Helena pimentent la seconde moitié de la série.

Cependant, à côté de cela, il y a quelques intrigues secondaires moins réussies: par exemple, on suit le parcours de Martine, la fille d’Helena, dont les mésaventures sentimentales peinent à captiver. Martine est souvent en conflit avec sa mère, dont elle ne partage pas les vues conservatrices quant à la gestion de la distillerie familiale. De surcroît, il y a un problème à l’écran concernant l’aspect physique du personnage à l’époque actuelle: l’actrice est visiblement trop jeune pour le rôle, nuisant à la crédibilité de sa prestation.

smaak12

En définitive, De smaak van De Keyser est une série qui brasse suffisamment de thématiques pour demeurer prenante de bout en bout. J’ai trouvé que la première moitié des épisodes était quand même plus passionnante que la seconde, surtout grâce à l’évocation des années de guerre, propices à des développements palpitants et à des scènes d’une grande intensité dramatique. Le choix de naviguer constamment entre diverses périodes permet de montrer comment des comportements présents peuvent faire écho aux évènements passés et d’établir un mode narratif non linéaire, cependant les transitions entre époques ne sont pas toujours opérées avec subtilité. Néanmoins, la distribution est de bonne tenue et la réalisation, sans être exceptionnelle, est de qualité honorable, le budget étant suffisant pour proposer des décors variés et détaillés. Il est à noter que le dernier épisode est assez intense et réserve un rebondissement final peu prévisible, jetant une lumière nouvelle sur un passé tragique. Malgré quelques réserves quant à la conduite du scénario, ce fut pour moi un visionnage agréable et riche d’enseignements sur l’Histoire récente de nos voisins d’outre-Quiévrain.

smaak16

Advertisements