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Cette semaine, nous restons dans les années 70, avec cet article et le suivant, consacrés à la télévision britannique d’antan, qui recèle de nombreuses perles hélas trop souvent méconnue en France. Doomwatch est une série d’anticipation intelligente, créée par Gerry Davis et Kit Pedler (connus pour avoir contribué aux scénarios de Doctor Who il y a des lustres), qui dura 3 saisons entre 1970 et 1972. A cette époque reculée, les moyens de production étaient le plus souvent on ne peut plus limités, mais la qualité des scripts et les idées scénaristiques originales tendaient à compenser le manque de ressources financières.

Malheureusement, pour une bonne part, les épisodes de Doomwatch ont été détruits par la BBC, une déplorable pratique de cette période qui toucha de nombreuses fictions. Il ne reste que 8 épisodes de la saison 1 (dont, parmi les meilleurs, Tomorrow the rats et The red sky) et seule une poignée d’épisodes de la saison 3 a survécu. Cependant, la saison 2 est visible en intégralité, d’où mon choix de lui consacrer cet article. Un coffret DVD de la série doit sortir outre-Manche au mois d’avril, avec je l’espère une qualité d’image optimisée, mais pas de miracle: aucun enregistrement des épisodes manquants n’a été à ce jour retrouvé.

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Doomwatch est une officine gouvernementale, un département administratif chargé de surveiller les progrès scientifiques et techniques et d’examiner leur validité du point de vue de l’éthique: risques de pollution, de sécurité pour les populations, questionnement sur la pertinence de recherches visant à la manipulation du vivant, mais aussi questions sociétales diverses…Les domaines d’intervention de cette institution, véritable autorité morale, sont multiples. A sa tête, un scientifique nobélisé, le docteur Spencer Quist (interprété par John Paul), qui a participé à l’élaboration de la bombe nucléaire: Quist est un personnage constamment soucieux, hanté par les morts causées par les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, dont il s’estime indirectement responsable, un sentiment de culpabilité qui le poursuit et l’amène à prendre très à cœur son travail de veille technologique. Dans la saison 2, il est secondé par le docteur John Ridge (Simon Oates), enquêteur au dandysme affecté et à l’humour décontracté; par un jeune agent efficace, Geoff Hardcastle (John Nolan); ainsi que par Fay Chantry (Jean Trend), une charmante investigatrice souvent chargée de missions risquées d’infiltration.

Le premier épisode de la saison, You Killed Toby Wren, est une suite directe de Survival code, le final (disparu) de la saison 1. L’équipe a été chargée de désamorcer un engin explosif retrouvé à la jetée de Byfield Regis et l’agent envoyé par Quist pour le faire meurt dans l’explosion accidentelle de l’artefact. Toby Wren était une figure prépondérante de la saison initiale et sa disparition cause un choc parmi ses collègues. Des tensions apparaissent vite au sein de l’équipe et Quist est rongé par le remord: il envisageait la possibilité que l’engin était une bombe nucléaire et a choisi, à tort, de prendre le risque d’une intervention préventive. La conscience torturée de Spencer joue ici un rôle moteur dans ses décisions, comme le révèle l’entretien poussé qu’il a avec une psychologue. Une commission d’enquête est mise en place, devant laquelle comparaissent Quist et ses employés, face à un aréopage de scientifiques de renom et de pontes du gouvernement. La question de la difficulté d’évaluer la nature du risque dans l’urgence, bien que rentrant dans des détails techniques, donne lieu à un débat prenant entre Quist et ses contradicteurs. Malgré une intrigue secondaire à peine développée (à propos d’ingénierie génétique et d’expériences d’hybridations animales dans un laboratoire), c’est un remarquable épisode qui propose une fine analyse psychologique du docteur Spencer Quist.

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Invasion est une curieuse histoire située dans un village du Yorkshire, qui se trouve à proximité d’une zone militaire classée secret défense où ont eu lieu des expérimentations  d’armes chimiques. Doomwatch suspecte l’infiltration des nappes phréatiques des environs par des produits toxiques et procède à des analyses. Deux adolescents du village s’infiltrent dans le périmètre de la zone interdite et disparaissent. Une mission en combinaison de protection permet de les retrouver et d’établir la source des émanations néfastes. Mais, une fois de retour chez eux, les deux jeunes gens sont atteints de troubles physiques graves qui laisse penser à leur contamination. Les militaires imposent alors l’évacuation immédiate des habitants et incluent le village dans la zone prohibée.  Plus que l’aspect scientifique, c’est ici l’examen d’une communauté confrontée à la psychose du risque chimique qui intéresse les scénaristes, ainsi que l’opacité des agissements des militaires, au nom de la raison d’État. La confrontation musclée entre Quist et le major Sims (Geoffrey Palmer) est à cet égard un temps fort de l’épisode, qui a par ailleurs l’avantage de mettre en évidence le désarroi des villageois, unis dans le malheur face aux mesures  aussi pragmatiques que brutales prises par les autorités. Où l’on voit que, même en démocratie, la loi du plus fort prévaut parfois.

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The islanders est, comme le précédent épisode, l’étude d’une petite communauté: ici, il s’agit d’iliens ayant longtemps vécus en autarcie dans le Pacifique, sur l’île de St Simon. le gouvernement britannique, pressentant un risque de tremblements de terre, décide d’évacuer la population insulaire. Auparavant, l’équipe de Doomwatch a procédé à un examen approfondi des iliens, réalisant des prélèvements génétiques pour tenter de déterminer dans quelle mesure les individus isolés ont évolué différemment du reste de la population anglaise au fil des générations. L’épisode montre bien la méfiance des autochtones à l’égard des autorités, leur sentiment d’appartenance à une micro-société  à part. Les difficultés d’intégration des iliens déracinés dans la société urbaine de la mère patrie sont aussi abordés, en particulier leur sentiment de perte de liberté. Surtout, ils se trouvent fragilisés face à des microbes inconnus dans leur contrée d’origine et face auxquels leur système immunitaire est impuissant. S’ajoute à cela une contamination au mercure, résultat de l’échouage d’un cargo, qui empoisonne sournoisement l’organisme des iliens depuis des décennies et n’a été que récemment détectée. Au cœur de l’intrigue se pose pour eux un dilemme: choisir de rester malgré tout dans leur île natale au risque de mourir à petit feu ou partir et s’exposer à des problèmes de santé inédits pour eux. C’est un bon épisode, qui pose d’épineuses questions qui ne trouvent pas de solutions simples.

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No room for error est un peu moins réussi, mais a le mérite de mettre en avant Fay, dont c’est ici la première apparition dans la série. Fay, qui travaillait dans une société pharmaceutique, est recrutée par Doomwatch pour enquêter sur un produit contre la fièvre typhoïde dont les tests ont montré une efficacité à 100 % mais qui s’avère étrangement inefficace, voire létal, pour quelques cas localisés, des écoliers fréquentant les mêmes établissements. L’épisode soulève la question de la résistance aux antibiotiques, des précautions à prendre avant une mise sur le marché, de l’évaluation des risques face aux bénéfices attendus. Des sujets toujours d’actualité, abordés ici de façon convaincante, même si l’intrigue est parfois un peu brouillonne et la prestation de certains acteurs secondaire inutilement surjouée. C’est aussi, comme nombre d’autres épisodes de la série, une charge contre la bureaucratie, prête ici à interdire préventivement la diffusion d’un remède alors que sa nocivité été scientifiquement écartée.

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By the pricking of my thumbs est centré sur un adolescent atteint d’une anomalie génétique (un chromosome Y surnuméraire), ce qui affecte son comportement. Lorsqu’un de ses camarades de lycée joue un mauvais tour à un élève lors d’une expérience de chimie, le blessant gravement, il est renvoyé injustement par la direction de l’établissement. Le recteur, Bottling (Colin Jeavons), a établi le profil génétique des étudiants à l’aide de prélèvements de tissus sur chacun d’eux. Il décide d’expulser le malheureux Franklin sur la base de son génome atypique, à l’origine selon lui d’un comportement asocial et violent. Le père de Franklin, Oscar (joué par  Bernard Hepton) est un journaliste qui a plaidé autrefois en faveur de la détection du gène de la criminalité dans un article retentissant, mais la situation de son fils l’amène à présent à renier ses opinions passées. Quist démontre statistiquement l’inanité des théories de Bottling, mettant en évidence ses contradictions. La scène finale à l’aéroport de Gatwick est un peu trop mélodramatique. Cependant, l’histoire, qui présente un cas extrême d’exploitation inappropriée de données scientifiques, reste pertinente à l’heure actuelle, où l’on a tendance à vouloir tout expliquer par la génomique.

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The iron doctor est l’un des épisodes les plus provocants de la saison. Le scénario traite d’un projet ambitieux mené par un médecin chercheur dans un hôpital gériatrique, avec l’appui du gouvernement: automatiser l’euthanasie. Une machine contrôle en permanence les paramètres vitaux de patients dont le pronostic vital est engagé et décide, selon des critères précis implantés dans sa programmation, de la vie ou de la mort des malades. L’épisode pose la question fondamentale du degré de confiance à accorder à une machine (que faire lorsque celle-ci se met à bugger?). Sur le plan philosophique, n’y a t-il pas ici un cas de déshumanisation? Cette pratique est-elle conforme à la déontologie médicale? L’intrigue peut ici être un support de réflexion pour le téléspectateur. D’autre part, il y a une dimension morale, énoncée par Quist lorsqu’il souligne que la responsabilité du dysfonctionnement d’une machine incombe toujours à celui qui l’a programmée. L’épisode est très statique, mais donne beaucoup de grain à moudre.

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Flight into yesterday est un épisode mineur mais amusant, entièrement consacré au phénomène de jetlag. Quist est temporairement relevé de ses fonctions, après s’être présenté auprès du premier ministre passablement confus à la suite d’un voyage aérien (sa mise au placard est un prétexte dû à des désaccords d’ordre politique). Il est remplacé au pied levé par John Ridge, très fier de sa promotion. Plus tard, le ministre  se rend aux USA, où un service équivalent à Doomwatch doit être mis en place, pour y prononcer un discours.  Mais ses adversaires politiques ont un plan pour le discréditer. Ils veulent exploiter les perturbations psychiques engendrées par le décalage horaire pour lui faire perdre ses moyens et modifier la teneur de son allocution et font tout pour le désorienter et accentuer sa fatigue lors du trajet. Quist, remonté à bloc lors de son retour à Doomwatch, fera son possible pour déjouer la conspiration. Un des rares épisodes relevant de la comédie. Le sujet est original, mais j’ai trouvé le scénar un peu capillotracté  et les effets du jetlag par trop exagérés à l’écran. Un bon divertissement, tout de même.

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The web of fear traite à nouveau d’une question médicale. Les iles Scilly sont mises en quarantaine suite à une épidémie de fièvre jaune. Quist suspecte que des expérimentations scientifiques hasardeuses en seraient la cause. Un savant, Griffith (Glyn Owen), a conçu un virus destiné à infecter les insectes pour juguler leur prolifération: le but est de pouvoir se passer d’insecticides. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions: le virus a été transmis à des araignées et a muté dans leur organisme, devenant mortel pour les humains en cas de contact avec la toile des arachnides. Une expédition de Griffith et de son épouse Janine dans les îles infectées va se révéler périlleuse, mais Ridge ne tardera pas à venir à sa rescousse. Un épisode riche en suspense, où l’on regrette juste que Fay, spécialiste des questions médicales, demeure en retrait. On voit bien par cette histoire combien il est difficile d’anticiper toutes les conséquences d’une expérience scientifique et combien la soif de reconnaissance peut pousser certains chercheurs à oublier toute prudence pour obtenir rapidement des résultats.

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In the dark est selon moi le meilleur épisode de la saison, avec un excellent scénario de science-fiction spéculative. Au début, Quist se rend dans une zone côtière pour enquêter sur la présence de gaz moutarde jeté en pleine mer lors de la dernière guerre. C’est alors que l’intrigue dévie: Spencer apprend une fois sur place qu’un de ses collègues, McArthur, réside dans les environs. Mais il découvre que celui-ci est mal en point: alité, il est maintenu en vie par une machinerie complexe. Il a un cœur artificiel (une grosse machine qui paraît bien anachronique aujourd’hui). McArthur confie à Quist qu’il souhaite devenir un pur esprit, un cerveau apaisé, libéré de toute souffrance physique. L’équipe de médecins à son chevet essaie de substituer aux parties déficientes de son corps des prothèses artificielles, mais cette vaine course contre la mort apparaît vite vouée à l’échec. En filigrane du récit, on peut deviner la question de la nature de la vie humaine: à quel moment n’est-on plus un humain à part entière, mais un cyborg? Le fait d’être humain peut-il se réduire à une activité purement cérébrale? J’ai trouvé cet épisode, très austère dans sa présentation, d’une grande profondeur.

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The human time bomb aborde une problématique plus sociale que scientifique: l’impact de la rationalisation urbanistique sur le psychisme des habitants. L’épisode est assez anxiogène, glauque et déprimant. Un quartier de Londres enregistre une hausse du nombre de suicidés, d’agressions, de dépressions chez les locataires de nouveaux immeubles. L’architecte a conçu les appartements selon des principes strictement utilitaristes d’optimisation de l’espace disponible. Le cadre est déshumanisé, même si tout est prévu pour les besoins courants des habitants. Fay est envoyée sur place et emménage dans un de ces foyers. Son état empire alors de plus en plus, elle devient déprimée et névrosée, réagissant parfois avec violence à des agressions supposées. On peut trouver que son comportement à l’écran est un peu exagéré, cependant des études ont démontré l’impact de la politique urbaine sur la psychologie des citadins (même si cela apparaît de façon outrée dans la série). A cet égard, je me souviens d’avoir vu un documentaire, Bogota Change, qui montrait que des changements dans la configuration de l’espace urbain pouvaient conduire à une réduction spectaculaire de la criminalité. Cet épisode développe une idée comparable de façon relativement convaincante, malgré une tendance au sensationnalisme.

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The inquest est un épisode qui questionne notre rapport aux animaux domestiques. Lorsqu’une petite fille meurt de la rage, la question de savoir comment elle a pu contracter la maladie se pose. On suspecte un laboratoire des environs qui pratique des expérimentations sur des animaux d’avoir modifié le génome de mouches, les transformant en vecteurs du virus. Par mesure de sécurité, tous les chiens vivant dans un périmètre de quelques kilomètres doivent être exterminés. Cela soulève l’indignation de quelques habitants, en particulier Miss Lincoln (Judith Furse, excellente dans son rôle de passionaria), une amoureuse des chiens très hostile aux travaux du laboratoire, qu’elle voit comme de la maltraitance insupportable envers les animaux. Une commission d’enquête est créée, des auditions ont lieu pour déterminer les responsabilités. La majeure partie de l’épisode est un huis clos où s’affrontent devant les autorités les responsables du labo et les défenseurs de la cause animale. La question du trafic de bêtes de laboratoire est abordée, ainsi que la part d’irrationnel existant dans notre affection pour nos compagnons à quatre pattes. L’ensemble est très statique et l’issue du scénario m’a parue bien tarabiscotée, mais le but de la série (inciter les téléspectateurs à la réflexion) est encore une fois atteint.

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The logicians n’est pas l’épisode le plus marquant du lot. Cependant, il ne manque pas d’humour et véhicule un message toujours pertinent. Il met en scène un groupe de brillants étudiants en mathématique, qui suivent leur cursus par ordinateurs interposés. Ils montent un plan sophistiqué pour dérober la formule d’un antibiotique révolutionnaire dans les locaux d’une entreprise pharmaceutique. Minutieusement mis en œuvre, leur projet est une réussite et débouche sur une demande de rançon. Leur but est d’aider financièrement leur institut sous doté, mais le moyen employé est moralement  discutable. Quist parvient à les démasquer et prononce un discours déplorant l’absence de l’éthique dans le programme de formation de certains aspirants scientifiques. Le but de l’épisode était sans doute de parvenir à ce constat, auquel j’adhère personnellement, mais j’ai trouvé que l’intrigue, divertissante au demeurant, n’illustrait pas vraiment le problème évoqué par Quist, les actions des étudiants cambrioleurs étant, dans une certaine mesure, justifiées par l’urgence de trouver des ressources financières.

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Enfin, Public ennemy pose un dilemme très actuel, en cette époque de crise économique: la santé publique doit-elle prévaloir sur l’emploi? Une usine qui fabrique des alliages implantée en milieu urbain est suspectée d’émettre des particules polluantes dans les environs, son infrastructure s’avérant défaillante sur le plan sanitaire. Le taux de décès par affections pulmonaires aux alentours est alarmant. Décision est prise de fermer l’usine, ce qui soulève des protestations de la part des ouvriers, soutenus par des politiciens locaux, opposés à une délocalisation de l’entreprise à Leicester. Quist, qui a pour difficile tâche de persuader les responsables locaux de l’importance des enjeux environnementaux, prononce à la fin un plaidoyer pour une prise de conscience de l’importance de la qualité de vie et de son financement et contre les calculs économiques à courte vue. La saison s’achève sur un épisode très démonstratif, qui fait écho à des problématiques très récentes. Globalement, la série, même si elle est parfois très datée visuellement, mérite indiscutablement d’être redécouverte pour qui recherche une fiction télé sérieuse et réflexive.

Pour des commentaires très détaillés à propos chaque saison (et les synopsis des épisodes manquants!), vous pouvez consulter ce site très complet.

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