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En 2016, il y aura un fil rouge sur ce blog: quelques articles évoquant des téléfilms mémorables diffusés dans le cadre de ce programme de la BBC, emblématique d’une télévision de qualité, privilégiant la fiction d’auteur ambitieuse. Certes, il n’y eut pas que des réussites, mais bon nombre de ces téléfilms (méconnus en France comme tant de productions anglaises) méritent d’être vus aujourd’hui encore, aussi bien pour leurs scripts originaux que pour leur interprétation brillante. Play for Today, débuté en 1970, dura une quinzaine d’années et succéda au Wednesday Play, un programme similaire des années 1960. Bien sûr, nombre de ces téléfilms du début des années 70 ont disparu, effacés par le diffuseur selon l’habitude (mauvaise)  de l’époque. D’autre part, je n’ai pas pu visionner tous les épisodes existant, seulement ceux que j’ai trouvé sur le web ou en édition DVD (pour ces trois premières saisons, une vingtaine en tout). Parmi ceux-là, j’ai sélectionné (choix bien entendu subjectif) les quelques fictions qui m’ont le plus marqué, présentées ici par ordre chronologique.

Robin Redbreast

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Norah Palmer (jouée par Anna Cropper) est une femme de 35 ans qui travaille en tant que showrunner à la télévision. Après une rupture sentimentale difficile, elle décide d’emménager à la campagne pour trouver une certaine quiétude. Elle loue un cottage dans un petit village isolé au milieu d’une zone forestière. D’emblée, les habitants du patelin lui semblent étranges. Le voisin, Fisher (Bernard Hepton), un élégant quinquagénaire chaussé d’épaisses lunettes qui se présente comme un historien local, s’exprime de façon énigmatique, multipliant les allusions ésotériques. La bonne, miss Vigo, est revêche et vaguement inquiétante. Norah rencontre bientôt Rob (Andy Bradford), un garçon adepte de karaté. Une attraction sexuelle mutuelle nait bientôt entre eux. Norah finit par tomber enceinte de Rob, après que ses moyens contraceptifs lui aient été dérobés. Elle veut retourner en ville pour avorter, mais il s’avère que les villageois font tout pour l’empêcher de quitter son cottage et pour qu’elle renonce à son projet abortif. Le mystérieux complot trouvera finalement une explication dérangeante.

Un récit d’atmosphère, écrit par John Griffith Bowen, qui installe peu à peu une ambiance malsaine à la tonalité macabre. La menace semble émaner de la nature: les mugissements du vent, les oiseaux qui s’engouffrent par la cheminée du cottage (une scène en caméra subjective montrant un volatile vibrionnant frénétiquement dans la maison de Norah est particulièrement efficace) ou encore les formes minérales étranges du paysage concourent à distiller une atmosphère irréelle. C’est une histoire qui traite de la survivance du paganisme dans les campagnes reculées, où l’épouvante est suggérée de façon insidieuse par une succession de détails inquiétants. Ambigu, d’une tension dramatique allant crescendo, Robin Redbreast est, dans le genre du fantastique horrifique, une réussite, parvenant à ses fins avec une remarquable économie de moyens.

The Hallelujah Handshake

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Je dois dire qu’en lisant le synopsis, j’étais un peu sceptique, mais ce téléfilm s’est révélé excellent. Il s’agit d’une étude très pertinente de l’attitude de la société à l’encontre des individus dans la marge. Écrite par Colin Welland et réalisée par Alan Clarke, cette histoire est centrée sur David Williams (remarquable interprétation de Tony Calvin), un individu au passé mystérieux, grand mythomane et notoirement extraverti. Au début, il s’engage au sein d’une congrégation protestante et est désireux d’œuvrer bénévolement à son développement. Il s’occupe de diriger la chorale, d’organiser des ventes de bienfaisance et d’animer les activités dominicales pour les enfants du quartier en montrant un entrain quelque peu excessif. Il apparaît vite évident qu’il s’est inventé une vie passée et qu’il dissimule sa véritable identité. Les pires rumeurs commencent à circuler sur son compte: on le soupçonne d’être un pédophile ou d’être dérangé mentalement, on s’interroge à propos des cadeaux de valeurs qu’il distribue généreusement aux ouailles les plus fidèles. Devant ces doutes, la communauté finit par l’exclure, malgré les réticences du révérend Howard Whithead (joué par John Philips). Plus tard, David s’investit avec autant de ferveur au sein d’une paroisse catholique, avant d’intégrer l’armée du salut.

The Hallelujah Handshake dresse le portrait d’un homme isolé qui cherche par tous les moyens à obtenir une reconnaissance sociale. Mais son comportement expansif et souvent hors normes suscite plus de méfiance que de compassion. La réalisation met en valeur, par des plans rapprochés de David Williams, combien son attitude passionnée tranche avec la placidité ordinaire de ceux qui l’entourent. Quelques bribes de sa vraie personnalité se révèlent peu à peu, dévoilant à la fin sa nature profonde: celle d’ un original excentrique, avide de compagnie et de chaleur humaine. Un conte désabusé sur la difficulté de s’extraire de la solitude pour ceux qui ne rentrent pas dans le moule de la société.

Edna, the Inebriate Woman

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Sans doute l’un des épisodes les plus célèbres de Play for Today, écrit par Jeremy Sandford (également connu pour Cathy Come Home). Patricia Hayes est formidable dans le rôle d’Edna O’Casey, donnant beaucoup de crédibilité à son personnage de SDF exubérante et caractérielle. Edna erre sans cesse, à la recherche d’un lieu où  se fixer. Portée sur la bouteille, souvent en proie à des divagations éthyliques, c’est pourtant une femme qui a un bon fond, capable de générosité et pouvant s’avérer d’une compagnie agréable pour ceux qui l’acceptent tel qu’elle est. La fiction se regarde comme un documentaire sur l’univers des vagabonds: on suit le parcours chaotique d’Edna, ses démêlés constants avec les autorités: elle hante les refuges insalubres des sans abris, les cantines de la soupe populaire, elle est brièvement internée dans un hôpital psychiatrique, elle fait même un séjour en prison, avant d’échouer dans une hôtellerie de charité. L’établissement illégal, tenu par une militante du milieu caritatif, Josie (jouée par Barbara Jefford) se révèle être un marchepied vers la réinsertion pour ses pensionnaires démunis, jusqu’à ce que les autorités imposent sa fermeture.

J’ai apprécie dans ce téléfilm le regard sans concessions porté sur la société, qui semble ne pas savoir quoi faire de ses éléments marginaux et n’offre que des solutions inadaptées. De plus, il s’agit d’un portrait poignant d’Edna, qui souffre de son inaptitude à se conformer aux usages sociaux, héritage d’un lourd passé familial (un flashback montre que même ses parents rejetaient Edna lorsqu’elle était enfant). Enfin, le film met bien en évidence une triste réalité: une part non négligeable des SDF est victime de troubles mentaux, ceci ayant pour conséquence leur condition sociale peu enviable. Une fiction exemplaire sur un sujet rarement abordé à la télévision.

Stocker’s Copper

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L’intrigue est située en Cornouailles, dans le milieu des ouvriers de la vaste carrière d’argile de St Austell, lors de la dure grève qu’ils menèrent en 1913. Les mineurs, fermement résolus à voir leurs revendications satisfaites (plus de droits et de meilleurs salaires), sont bien décidés à tenir bon face aux autorités qui cherchent à briser le mouvement. Arrivant dans le village des mineurs, un bataillon de policemen défile solennellement en exhibant leurs armes de service, une démonstration de force visant à intimider la population locale. Ils vont même jusqu’à organiser un match de rugby, où les policiers exhibent leur puissante musculature devant les grévistes, montrant ainsi leur cohésion à leurs adversaires. Mais cette volonté de faire impression semble sans effets.  Un constable, Griffith (interprété par Gareth Thomas) est, comme ses collègues, logé sur place: il s’installe chez le mineur Manuel Stocker et son épouse Alice.

Le téléfilm est centré sur la relation entre le policier et ses hôtes contraints. Au départ, la méfiance prédomine chez le couple Stocker, mais Griffith fait montre d’une attitude très amicale, insistant sur son passé d’ouvrier et témoignant d’une grande sympathie pour la cause des mineurs. Il va même jusqu’à entonner un chant avec ceux-ci, lors d’un rassemblement des grévistes sous surveillance policière. La fiction joue sur l’ambigüité du personnage. Est-il vraiment sincère, l’amitié qui se développe avec Manuel est-elle réelle? Ou bien ses marques de camaraderie ne sont-elles pas trop appuyées, montrant ainsi qu’il ne s’agit que d’une ruse pour gagner leur confiance et leur soutirer des renseignements sur le mouvement? Outre cette incertitude longtemps entretenue, le film est remarquable de par son exploitation de paysages miniers lunaires, le décor étant à l’occasion utilisé dans une mise en scène hautement symbolique (ainsi, un passage montre les mineurs s’activant au fond de la carrière, surplombés par les policemen, une image révélatrice de la dureté des rapports sociaux). Un très bon script du scénariste Tom Clarke.

 

The General’s Day

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Le scénario est très simple mais l’histoire est émouvante. William Trevor dépeint ici avec sensibilité le naufrage de la vieillesse et la nostalgie des plus belles années. Alastair Sim, au crépuscule de sa carrière, est ici parfait dans le rôle du général à la retraite Adam Suffolk, un octogénaire qui s’ennuie dans sa demeure de Brighton, où il vit en compagnie de son perroquet et d’une bonne à tout faire, miss Hinch (Dandy Nichols), une femme autoritaire dont il souhaite se débarrasser au plus vite. Il se lie d’amitié avec une enseignante beaucoup plus jeune que lui, mademoiselle Lorrimer (jouée par Annette Crosbie). Celle-ci, solitaire et réservée, est prête à accepter la proposition du général, qui l’invite à emménager dans son cottage et à remplacer avantageusement la vieillissante miss Hinch. Mais des rumeurs parviennent aux oreilles de la prude institutrice concernant les relations sexuelles supposées d’Adam avec sa bonne, l’amenant à douter de la nature purement amicale de l’intérêt que lui porte le général.

The General’s day est le portrait tout en finesse d’un homme qui refuse de vieillir, qui veut croire qu’il a conservé toute sa vigueur d’antan. Le général se promène avec un album de photos sépia, souvenirs des hauts faits d’une brillante carrière militaire et saisit le moindre prétexte pour narrer ses exploits aux personnes qu’il rencontre, les ennuyant par ses discours de vieux radoteur. Entre lui et miss Lorrimer, c’est la rencontre de deux solitudes, de deux personnes ayant douloureusement conscience de la fuite du temps. Les dialogues empreints de mélancolie et la conclusion teintée d’une amère résignation font de ce téléfilm minimaliste une exploration psychologique poignante.

 

Just Your Luck

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Le premier téléfilm diffusé sur la BBC écrit par le talentueux scénariste écossais Peter McDougall est une comédie de mœurs tournant en dérision la bigoterie des milieux traditionalistes catholiques et protestants. Alison (Lesley Mackie), fille d’une famille protestante rompt avec Joe Johnson, un jeune footballeur prometteur qui préfère la pratique de son sport à sa compagnie. Elle se fiance avec Alec, rejeton d’une famille catholique pauvre et tombe bientôt enceinte. Les parents d’Alison sont horrifiés à la perspective de son mariage avec Alec, par antagonisme religieux. Même réaction du côté de la famille d’Alec, une tribu pittoresque vivant chichement dans une certaine promiscuité avec à leur charge un grand-père gâteux amateur d’harmonica. La rencontre entre les deux familles est tendue, mais bien vite la boisson réchauffe l’atmosphère et les divergences confessionnelles se révèlent n’être qu’une façade. Cependant, Alison va déchanter en emménageant chez les proches d’Alec, alors que celui-ci est en déplacement professionnel de longue durée et qu’elle expérimente des conditions de vie peu enviables.

Une histoire ouvertement satirique, avec des dialogues savoureux. Malheureusement, les accents rendent parfois leur compréhension bien difficile et quelques allusions humoristiques nécessitent pour être comprises une bonne connaissance de la culture écossaise. Néanmoins, mis à part ces détails, c’est un téléfilm très accessible et distrayant, au ton irrévérencieux, qui bénéficie en outre d’une chute d’une ironie mordante. On regrette juste que la majorité des scènes aient été tournées en studio, seuls quelques passages en extérieur étant filmés en décors naturels (au contraire des fictions ultérieures de Peter McDougall).

Shakespeare or Bust

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Le second volet d’une trilogie de Peter Terson à propos des aventures d’un trio de mineurs de Leeds en goguette: Art, le leader du groupe, un autodidacte touche-à-tout (Brian Glover) entouré de ses deux compères, Ern (Ray Mort) et Abe (Douglas Livingstone). Je n’ai pas vu le troisième téléfilm (Three for the Fancy) mai ai visionné le premier, The Fishing Party, une agréable comédie où les trois amis louent des chambres dans un hôtel au bord de l’eau et se rendent à une partie de pêche en pleine mer accompagnés d’un marin expérimenté. Il y était question de snobisme de classe: le couple d’hôteliers regarde de haut des mineurs considérés comme des rustres sans savoir-vivre, mais ceux-ci, malgré un complexe d’infériorité, leur montrent que les mieux élevés et les plus courtois ne sont pas ceux que l’on croit.

Shakespeare or Bust bénéficie, comme son prédécesseur, de dialogues truculents et d’un humour typiquement british, mais a ma préférence pour son cadre agréable: Le trio loue une péniche et sillonne les canaux bucoliques de la campagne anglaise, dans le but de visiter Stratford-Upon-Avon et d’assister à une représentation d’une pièce du Barde. Beaucoup de péripéties jalonnent leur parcours fluvial, qui est aussi l’occasion de découvrir ces barges bariolées typiques de l’époque (que l’on a pu découvrir notamment dans le documentaire The Golden Age of Canals). Arrivés à destination, ils rencontrent des membres de la Royal Shakespeare Company (dont Janet Suzman, que l’on a vu dans le period drama Clayhanger): ayant manqué de peu la séance de théâtre, c’est pour eux une consolation. En surface, c’est un téléfilm au sujet léger, mais qui en dit long sur les oppositions de classe. Les mineurs, issus d’un milieu très populaire, se montrent ici fiers de leur condition et leur regard critique et lucide envers les classes supérieures laisse pointer un désir d’élévation sociale. C’est assez bien vu.

Land of Green Ginger

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Un téléfilm court (à peine 50 minutes) mais une évocation pleine de charme de la ville de Hull par un enfant du pays, Alan Plater. L’histoire est simple: Sally (Gwen Taylor), native de cette cité, a quitté son travail à Londres et revient dans sa ville natale après une longue absence. Elle retrouve sa mère dans un immeuble sans âme en banlieue (dans un quartier surnommé « Alcatraz ») après que la maison où elle a grandi ait été démolie à coups de bulldozer. Elle projette d’accepter une offre d’emploi à l’étranger, mais hésite encore, ressentant la nostalgie de ses racines provinciales. En se promenant dans les rues de Hull, elle rencontre son ex petit ami, Mike (John Flanagan), qui a un emploi précaire sur un chalutier. La ville est touchée de plein fouet par la crise économique et, même si la perspective de la construction d’un pont, le Humber Bridge, est une promesse d’emplois futurs, l’avenir s’annonce bien peu florissant. Sally se trouve à la croisée des chemins et ses brèves retrouvailles avec Mike décident la jeune femme à tourner la page d’un passé révolu et à se diriger vers un destin  incertain.

J’ai trouvé ce petit film aussi mélancolique que reposant. Les nombreux plans de Hull sont très soignés: monuments et statues, pubs, musée local, activité des docks…Tout cela crée une atmosphère unique, renforcée par les chansons a capella interprétées par le groupe folk The Watersons (sur la photo ci-dessous), des artistes du cru. Une fiction très intimiste qui aborde mine de rien un thème plutôt grave: la difficulté de s’adapter aux changements économiques et sociaux et de prendre en main son destin, de chambouler ses habitudes. Le téléfilm, servi par des dialogues percutants, laisse un souvenir durable.

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