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Retour en Amérique latine cette semaine avec une comédie argentine en 13 épisodes, diffusée il y a quelques années sur Telefe, une chaîne privée. La série aborde avec légèreté la question de la nature de la paternité, au travers de l’histoire d’un ancien donneur de sperme obnubilé par la recherche de sa nombreuse descendance. En Argentine, le don de sperme ne fait pas l’objet d’une législation stricte (contrairement à la France et à d’autre pays européens, où cette pratique est très contrôlée à des degrés variables): il n’y a pas de plafond concernant le nombre d’enfants pouvant être engendrés par l’utilisation du liquide séminal d’un donneur, à l’instar des USA, même si la question fait de nos jours l’objet d’âpres débats.

C’est d’ailleurs une information en provenance des USA qui a inspiré au réalisateur Pablo Vasquez l’idée de cette comédie fantasque: là bas, un donateur s’est avéré avoir près de 700 enfants! (le fait est rare cependant, le nombre de rejetons par insémination est en général inférieur à 10). L’intrigue d’El Donante ne traite nullement de façon sérieuse des particularités de la législation argentine en la matière, mais permet au téléspectateur de prendre conscience de nombre de situations complexes auxquelles un donneur retrouvant tardivement sa progéniture peut se trouver confronté.

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Bruno Sartori (joué par Rafael Ferro), âgé de 45 ans,  est un prospère ingénieur BTP. Veuf, il vit seul mais est très proche de ses voisins, un couple qui bat de l’aile composé de Raul (Carlos Belloso) et Eva (Muriel Santa Ana). Dans sa jeunesse, Bruno a eu recours à des dons de sperme pour financer ses études. Il se trouve que l’organisme gérant la banque de sperme à qui il a confié sa semence est dirigé par Eva. La vie de Bruno bascule le jour où il rencontre Violeta, une jeune fille entreprenante (interprétée par Maria Alche). Celle-ci, sachant que sa mère Carolina (Maria Carambula) l’a engendrée par le truchement d’une insémination, a enquêté avec ténacité pour retrouver la trace de Bruno. Découvrir l’existence de Violeta déclenche chez Sartori le désir mâtiné d’appréhension de connaître ses autres descendants, avec le concours de sa fille inopinément apparue.

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 Violeta parvient à accéder à la base de données de la banque de sperme avec la complicité de Paulo (Ignacio Rogers), le fils d’Eva, un ado un peu geek avec qui elle a une liaison. Elle repère dans les fichiers les noms de tous ses demi-frères et demi-sœurs: la descendance de Bruno est composée de 144 individus! Un nombre faramineux; mais Violeta est motivée à retrouver le plus possibles de membres de sa fratrie et pousse à l’occasion Bruno à les côtoyer. Ce dernier, bien qu’il n’ait légalement aucun compte à leur rendre, est tenaillé par sa conscience et se sent tenu de veiller sur ceux d’entre eux qu’il rencontre, allant jusqu’à à les aider financièrement de façon substantielle. Chaque épisode débute par un cauchemar que fait Bruno, en rapport avec sa paternité prolifique, montrant combien la question le travaille obsessivement.

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Outre la quête de Violeta et de son père, la série développe des intrigues secondaires relatives aux autres protagonistes principaux. Eva est une femme très stressée par sa vie professionnelle, au caractère emporté et qui a de fréquentes disputes avec son mari Raul. Ce dernier, un musicien d’âge moyen, est possédé par le démon de midi et se montre particulièrement volage, occasionnant des scènes vaudevillesques assez drôles. De plus, il a été scandalisé de découvrir que tous les dons de sperme qu’il avait effectué pour la banque d’Eva ont été jetés par celle-ci car, en épouse possessive, elle ne voulait pas que Raul ait des enfants d’autres femmes.

Cependant, le personnage le plus amusant du feuilleton est la mère de Violeta, Carolina: une femme sans attaches sentimentales, qui s’est fait inséminer à l’âge de 20 ans, au caractère exubérant. Elle tient un salon de massage et est adepte de méthodes de relaxation originales, de feng shui et de méditation bouddhique. Elle se démarque des autres protagonistes par son excentricité.

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Chaque épisode est centré sur un descendant de Bruno identifié par Violeta, parfois suite à une rencontre faite par hasard. Le scénario fait la part belle aux coïncidences, quelquefois improbables: après tout, la probabilité de retrouver par chance parmi la population de Buenos Aires un des 144 individus est assez mince. Mais ces rejetons se révèlent avoir des personnalités très variées et des trajectoires de vie dissemblables, assurant aux différents épisodes une certaine diversité.

Entre autres, se succèdent Benito, un jeune homme grassouillet qui est complexé par son physique; Barbara,une bimbo qui tente de séduire Bruno sans savoir qu’il est son géniteur; Rodrigo, qui dialogue par webcams interposées avec Violeta et lui fait croire qu’il travaille dans une station antarctique pour l’impressionner; Vicente, un déséquilibré qui prend Bruno en otage; Celeste, une fille phobique qui a fréquemment des démêlés avec la police; Nazareno Casero, un acteur en devenir, qui révèle dans une interview télévisuelle qu’il n’est pas le fils biologique de son père, un comédien célèbre (et qui exhibe à l’antenne le numéro de donneur de Bruno!); une psy qui, lors d’une séance d’analyse avec Sartori, se rend compte qu’il est ce père qu’elle recherche depuis longtemps.

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L’intérêt des épisodes est un peu inégal, certains peinent à développer la psychologie des descendants de Bruno. Cependant, quelques uns sont particulièrement réussis. Ainsi, celui où le fils caché, Javier Darthés, un jeune homme qui enchaine les petits boulots en uniforme, besognes qu’il ne supporte plus, menace de se suicider en se jetant d’un immeuble alors qu’il est déguisé en empenada pour la promotion d’une marque alimentaire. L’intrigue est loufoque, mais la conclusion ne manque pas d’ironie.  Ou encore celui où un autre fils de Bruno est engagé dans le cabinet d’architecture de son père et où Bruno s’immisce de façon répétée dans sa vie privée. Sans oublier le douzième épisode, où Malala, une femme inséminée par Bruno, veut à tout prix avoir un deuxième enfant avec lui, quitte à employer la force pour y parvenir. Ces épisodes, très marrants, sont parmi les plus inspirés. Mais quelques autres au ton plus sérieux sont également assez intéressants.

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C’est le cas du septième épisode, où Violeta et Bruno entre en contact avec Mariela, une descendante supposée qui vient d’avoir un bébé. Sartori se voit soudain grand-père, un statut qui l’angoisse et le fait redouter d’être l’aïeul à 144 reprises! La chute de l’histoire va le rassurer sur ce point. Autre épisode notable, celui qui expose le cas d’Augustin: ce fils caché de 12 ans est orphelin de mère et vit avec ses oncles, un couple gay établi qui est en conflit avec sa grand-mère maternelle au sujet de la garde de l’enfant. Bruno se démène pour favoriser l’adoption d’Augustin par le couple homo.

Une intrigue bien dans l’air du temps en Argentine, où récemment  l’administration a autorisé un enfant à porter le nom de ses trois parents: un donneur de sperme et un couple de lesbiennes, en conformité avec le nouveau code civil d’orientation très libérale. Les concepteurs de la série démontrent ici qu’ils approuvent sans réserve l’élargissement des droits des homosexuels prôné par les kirchnéristes alors au pouvoir.

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Pour conclure: ce fut une série agréable à suivre même si la qualité des scripts était variable. L’humour est volontiers absurde mais n’est pas vraiment agressif (beaucoup moins que celui de la série norvégienne Dag, par exemple). Si les acteurs sont bons dans l’ensemble et semblent bien s’amuser à jouer cette farce fantaisiste, j’ai quand même noté quelques couacs: il y a parfois des facilités dans la résolution des situations rocambolesques auxquelles Bruno est confronté;  le cliffhanger de l’avant-dernier épisode est cousu de fil blanc et inutilement sensationnaliste, tandis que l’ultime épisode s’achève de manière assez consensuelle.

C’est un programme à destination du grand public, qui ne cherche pas à choquer, abordant avec une certaine désinvolture un sujet de société pouvant être traité avec bien plus de gravité. Néanmoins, certains épisodes incitent à s’interroger sur les problèmes pouvant résulter de la procréation assistée, pour les enfants comme pour les parents qui les élèvent. Plus globalement, sans se prendre au sérieux, la série pose une question existentielle: qu’est-ce au fond être père ? Le lien génétique, sans attachement ou lien éducatif, suffit-il à un géniteur pour endosser le statut paternel et pouvoir se substituer au père adoptif?  El Donante n’a pas l’ambition d’apporter des réponses définitives à ces interrogations, mais reste un divertissement appréciable.

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