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On peut dire que le roman de Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, a été exploité au maximum par les médias québécois: outre plusieurs adaptations cinématographiques, une collection de bandes dessinées et un feuilleton radiophonique d’une grande longévité, cette œuvre littéraire a fait l’objet d’un téléroman (feuilleton) célèbre, Les Belles Histoires des pays d’en haut, série fleuve en 495 épisodes (un record pour une production québécoise). Diffusée à partir de janvier 2016 sur ICI Radio-Canada Télé, Les Pays d’en haut, dont la première saison compte 10 épisodes bien denses, revisite ce classique de la littérature canadienne en optant pour un style plus âpre, plus cru, dépeignant les personnages sous un jour plus sombre que dans la précédente adaptation télévisuelle. Ajouté à cela, le fait que bien plus de scènes étaient tournées en studio dans l’ancienne version (dont je n’ai regardé à ce jour que quelques épisodes, mais qui mérite sans doute d’être visionnée, si ce n’est en intégralité; au moins partiellement): s’il s’agit bien d’un remake, le résultat est très différent à l’écran, la version 2016 étant une fiction bien de son temps, tant par son rythme que par la tonalité du récit.

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L’auteur des Pays d’en haut, Gilles Desjardins, ne m’est pas inconnu. J’avais vu il y a quelques années son Musée Éden, une minisérie située à la Belle Époque à Montréal,  un thriller assez prenant dont certaines scènes se déroulaient dans un musée de statues de cire.  Du réalisateur, Sylvain Archambault, je ne connais que son travail sur le téléfilm Rouge Brésil, intéressante adaptation d’un roman de Jean-Christophe Rufin, diffusé récemment sur France 2. Pour la série qui nous occupe, la réalisation est de facture très classique, bénéficiant de décors soignés reconstituant l’époque avec une volonté de réalisme patente. Comme dans nombre de séries actuelles, les scènes qui se succèdent sont assez courtes et enlevées, donnant une certaine nervosité au récit.

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La série a pour toile de fond la colonisation des Laurentides. L’action se situe dans les années 1880, à Sainre-Adèle. On y suit l’existence d’une communauté rurale vivant tant bien que mal dans un environnement rude et sauvage. Au centre du récit, il y a l’histoire d’amour entre Donalda Laloge (Sarah-Jeanne Labrosse) et un draveur (celui qui achemine des billes de bois sur les cours d’eau), aventurier intrépide à la vie instable, Alexis Labranche (Maxime le Flaguais, qui a il y a peu interprété le rôle-titre du documentaire Le rêve de Champlain). Le couple suscite la jalousie maladive de Séraphin Poudrier (Vincent Leclerc), riche fils d’un notable du coin, Évangéliste Poudrier, maire et agent des terres de Sainte-Adèle. Séraphin est un individu roué et calculateur, pétri de ressentiment, qui use de ses talents de manœuvrier pour éloigner Alexis de Donalda et lui causer le plus d’ennuis possible. Le personnage est ici finement interprété et apparaît vite comme le protagoniste à la personnalité la plus complexe: d’une dureté implacable, ambitieux et revanchard, mais au fond un être tourmenté et malheureux, qui souffre d’avoir toujours été mal-aimé et cherche à le dissimuler derrière une attitude orgueilleuse et intraitable.

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Alexis est un personnage moins complexe: un homme qui a un bon fond, courageux et dévoué, mais qui manque de constance et peut se montrer irréfléchi et impulsif. Cette saison montre à plusieurs reprises son côté obscur, son penchant pour la violence et la boisson. Difficile de le considérer comme le héros de la série, tant sa nature est ambivalente, mais il est vrai que cette saison ne l’a pas épargné: tour à tour il est arrêté et jugé pour contrebande  de whisky, recherché pour meurtre, blessé grièvement, tout en étant constamment victime de la persécution obsessionnelle de Séraphin. Donalda est une jeune femme au fort tempérament, dont le caractère bien trempé tranche avec son incarnation dans les Belles Histoires, où elle était d’une nature soumise. Elle est capable de revirements sur de brusques coups de tête: par moments, j’ai trouvé ses réactions un peu excessives (comme lorsqu’elle apprend des détails embarrassants sur le passé d’Alexis dans les derniers épisodes), ses choix sans concessions trop catégoriques. J’aurais préféré un personnage plus nuancé, plus pausé et conciliant.

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Il est vrai qu’en dehors du trio central du récit, les autres protagonistes sont le plus souvent d’une nature tout aussi rugueuse. Caroline Malterre (Anne-Élisabeth Bossé, que l’on avait déjà vue dans Série noire) est une hôtelière guère commode, qui défend âprement sa propriété, prête à manier le fusil, voire à jouer les empoisonneuses, pour conserver ses biens et se débarrasser de ses ennemis. Angélique Pothier (Madeleine Péloquin), la postière, est issue d’un milieu bourgeois et manifeste un comportement hautain envers les villageois de plus basse extraction. Elle est douée pour l’intrigue et la manipulation. Marchand Lacour, tenancier du magasin général, est d’une nature avaricieuse et inflexible avec les clients impécunieux qui lui demandent de faire crédit. Le père de Donalda est colérique, autoritaire et a la gâchette  facile. Un  mystérieux Quêteux rôde dans le village, assoiffé de vengeance envers Séraphin. Sans compter Bidou, le frère de Donalda, individu un peu marginal, soiffard et joueur invétéré adepte de la triche.

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Ces personnages rustiques, au vocabulaire châtié, truffé de québécismes campagnards, donnent un cachet pittoresque à ce western des Laurentides. L’accumulation des conflits entre protagonistes âpres au gain, attachés viscéralement à la propriété et revanchards en diable donne à la fiction un aspect parfois résolument comique. Mais la série ne se résume pas à une galerie de personnages belliqueux et sans foi ni loi. Ainsi, Bill Wabo, un algonquin qui revendique la terre de ses ancêtres, est loyal en amitié.  Le médecin de campagne, Cyprien Marignon (Roger léger), a une nature généreuse et honnête. Sa fille Donatienne est une amie fidèle de Donalda. Rosa-Rose Ducresson, une jeune femme venue de  Montréal qui rachète l’hôtel associée avec son frère, est attendrissante par sa naïveté et ses airs d’aguicheuse juvénile. Délima Poudrier (Julie le Breton), la sœur de Séraphin, est une séductrice patentée, prête à tout pour tirer d’ennui Alexis, dont elle est secrètement éprise. Enfin, Siffleux, fils d’un draveur qui décède en cours de saison, est un gamin débrouillard en quête d’une famille d’adoption et qui n’hésite pas à venir en aide à ses bienfaiteurs.

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L’un des aspects les plus intéressants de la série est l’inclusion de personnages ayant réellement existé. Le curé Antoine Labelle (interprété avec bonhomie par Antoine Bertrand) fut une célébrité locale, son surnom étant « le roi du Nord ». Figure de la colonisation, ambitieux et volontaire, il est appelé en cours de saison à exercer des fonctions ministérielles et cherche à matérialiser son grand projet, une ligne de chemin de fer allant jusqu’au Manitoba, dessinée dans le dessein d’encercler l’Ontario alors occupé par les anglais. Le curé a le bras long et ne manque pas d’idées: il organise une loterie pour lever des fonds. Il est soutenu par Arthur Buies (Paul Doucet), un journaliste dont les convictions anticléricales n’empêchent pas de nouer une alliance de circonstance avec le prélat, pour la cause supérieure de la colonisation des territoires nordiques et de l’endiguement de l’émigration massive vers les États-Unis. Honoré Mercier, le chef du parti libéral et premier ministre du Québec dès 1887, fait aussi quelques apparitions, montrant ses talents de tribun lors d’un meeting où il promet une terre gratuite à toute famille comprenant 12 enfants (!). Mais ce dernier, contrairement aux deux protagonistes évoqués précédemment, n’a qu’un rôle secondaire dans l’histoire.

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En définitive, Les Pays d’en haut est une série très distrayante, au rythme nerveux, comportant nombre de retournements de situation. Le contexte social et politique est bien exploité (par exemple, les liens entre le clergé et le pouvoir en place sont mis en évidence), de même que les particularités des lois en vigueur à cette époque (ou leur absence, concernant l’adoption des orphelins, par exemple) et les progrès techniques (l’arrivée du téléphone à Saint-Adèle donne lieu à une scène burlesque). J’aurais cependant préféré un récit parfois moins frénétique, qui aurait permis d’approfondir le portrait psychologique des personnages secondaires, le rôle de certains se résumant à une foire d’empoigne perpétuelle avec leurs concitoyens. Séraphin et le curé Labelle sont évidemment les protagonistes développés avec le plus de soin. La distribution réunit une palette d’acteurs habitués du petit écran québécois, qui semblent prendre plaisir à débiter les répliques fleuries de personnages bruts de décoffrage. Essentiellement, il s’agit d’un divertissement historique aux allures de western pittoresque, qui à ce stade ne saurait certes se mesurer à Deadwood mais a le mérite de proposer une version modernisée d’une fiction hautement populaire, propre à séduire les nouvelles générations.

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