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C’est une curieuse fiction que je présente aujourd’hui. Elle provient de Serbie, contrée d’où bien peu de séries nous parviennent sous-titrées: Turneja fut initialement un film datant de 2008, puis une minisérie en 3 épisodes diffusée en 2011 (rallongée avec l’ajout d’images d’archives et de quelques scènes coupées au montage dans la version cinématographique). Réalisée par Goran Markovic, c’est une satire mordante montrant l’absurdité de la guerre, un exercice d’équilibrisme oscillant entre le comique de situation et le drame le plus noir. C’est l’histoire d’une troupe d’acteurs de théâtre exerçant à Belgrade qui, en 1993, se lance dans une improbable tournée en Bosnie-Herzégovine en plein conflit entre serbes, croates et bosniaques. La bande musicale enjouée de Zoran Simjanovic et les nombreux gags donnent une tonalité décalée au récit, en contraste avec le chaos ambiant et l’horreur des exactions commises par les belligérants.

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Lorsque l’action débute, en décembre 1993, Stanislav (joué par Tihomir Stanic), qui dirige une troupe désœuvrée passant son temps à jouer aux cartes faute de représentations au programme, propose une tournée (qu’il imagine lucrative et de tout repos) en direction de la république serbe de Krajina. Le groupe embarque dans un van vétuste piloté par le flegmatique Djuro (Slavko Stimac). Les comédiens forment un ensemble disparate. Misko (Dragan Nikolic) est un acteur expérimenté plus populaire pour ses rôles dans des séries télé que pour ses prestations su scène; Sonja (Mira Furlan, qui joua notamment dans Babylon 5 et Lost) est une star capricieuse d’origine croate qui se chamaille fréquemment avec Zaki (Josif Tatic), son ex-mari, comédien alcoolique et féru de poésie nationaliste; Lale (Gordan Kicic) est un jeune coureur de jupons qui courtise Jadranka (Jelena Djokic), étudiante en dramaturgie ayant pour spécialité les tragédies classiques et actrice néophyte nouvellement recrutée. Des tensions apparaissent vite, surtout entre Sonja et Jadranka, qui se crêpent le chignon en permanence, la première jalousant la seconde.

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Les protagonistes n’ont pas une grande épaisseur psychologique, mais se distinguent par leurs attitudes fantasques et comiques. Leurs premières représentations en Bosnie ne sont pas accueillies comme ils l’espéraient. La puce à l’oreille, de Georges Feydeau, jouée devant des civils peu réceptifs à l’humour boulevardier, fait un bide. Devant un public de militaires, ils choisissent d’interpréter La mort de Stefan Decanski, de Jovan Sterija Popović, pièce qui s’avère bien trop intellectuelle pour les spectateurs, majoritairement des bourrins qui viennent surtout pour se défouler (et veulent voir Sonja à poil): la soirée s’achève en bagarre générale. Ultérieurement, ils sont obligés de jouer dans un hôpital de campagne improvisé, au milieu des blessés. Ils doivent aussi composer avec le commandement militaire, en particulier l’irascible et autoritaire colonel Gavro qui, non content de les obliger à reverser leurs gains à une œuvre de charité (moins la généreuse commission qu’il s’octroie), exige qu’ils intègrent à leurs spectacles de la propagande nationaliste pour galvaniser les troupes.

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En fait, la tournée tranquille qu’espérait Stanislav se mue très vite en déroute. Les comédiens cheminent sur des routes pilonnées par l’artillerie, doivent trouver un logement dans des villages frappés par les bombardements et victimes de pannes d’électricité aléatoires et seront même contraints à un moment de traverser une zone truffée de mines. Dans leur parcours mouvementé, ils feront des rencontres périlleuses avec l’ARBIH (armée de la république de Bosnie-Herzégovine), les chetniks (unités paramilitaires) ou encore des soldats croates armés jusqu’aux dents. Après avoir dû livrer des caisses de vodka aux soldats des tranchées, ils sont contraints de rester plus longtemps que prévu près de la ligne de front, faute d’avoir obtenu le permis de circuler nécessaire à leur retour à Belgrade. On les voit constamment ballottés, entrainés malgré eux par les revirements d’un conflit inextricable.

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Turneja fait un peu l’effet d’une douche écossaise: des passages résolument comiques sont interrompus par l’irruption soudaine de la tragédie. Des personnages rencontrés quelques instants plus tôt disparaissent sans crier gare, victimes collatérales des combats. L’effroi peut surgir à tout moment, comme lors d’une scène où des militaires serbes capturent une unité croate et, après avoir plaisanté et entonné des chansons nostalgiques, exécutent sans états d’âme des prisonniers. L’absurdité du conflit est soulignée avec gravité à plusieurs reprises. Un chirurgien réquisitionné par l’armée fustige une guerre où s’opposent des gens qui se ressemblent, parlent la même langue et ont au fond des mentalités similaires. Un acteur remarque qu’au lieu d’eau minérale, les gens de ce pays boivent le sang de leurs semblables. La vision, au détour d’une route, de musulmans capturés et humiliés par d’autres musulmans sous prétexte qu’ils sont originaires d’une différente localité, suscite une perplexité consternée parmi les membres de la tournée.

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Le réalisateur a eu visiblement à cœur de ne pas prendre parti et de renvoyer dos à dos toutes les factions du conflit. Cependant, le nationalisme serbe est particulièrement visé et tourné en ridicule, avec le personnage de Ljubic (Vojislav Brajovic), écrivain et poète infatué en visite sur le front pour trouver l’inspiration en vue d’écrire une œuvre d’un patriotisme exacerbé. Ljubic est un tribun consommé dont les discours enflammés ont des relents d’idéologie nazie, poussant même dans certaines harangues au nettoyage ethnique. Doté d’un égo démesuré, il est avant tout soucieux de sa notoriété et de sa carrière personnelle. Ce personnage cynique est cependant bien trop caricatural pour apparaître autrement qu’un pitre grotesque.

Globalement, Turneja est une fiction marquante, mais qui ne donne nullement une vision claire du conflit, l’objectif principal étant de montrer que cette guerre était un chaos dénué de sens.

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Pour un spectateur étranger à la culture serbe et croate, certaines allusions littéraires et théâtrales n’évoqueront sans doute rien, comme la citation d’une œuvre du dramaturge de la république de Raguse, Marin Držić, une tirade de Njegoš, prince philosophe du Montenegro ou encore l’évocation de Đura Jakšić, écrivain serbe apparemment éminent dans son pays. Si certains personnages masculins manquent de relief, les protagonistes féminins s’avèrent les plus intéressants, en particulier Sonja (Mira Furlan est très expressive dans ce rôle) et Jadranka. Jelena Djokic dans le rôle de cette dernière a droit à la scène la plus intense, lorsqu’elle se lance dans une tirade extraite d’Iphigénie à Aulis d’Euripide, exaltant la grandeur du sacrifice devant des bataillons hostiles à la troupe de théâtre.

Finalement, c’est un récit improbable, dont le point de départ peut susciter l’incrédulité, mais dont le message antimilitariste sans ambiguïté est développé avec une telle conviction que l’on a envie d’adhérer à cette vision sans concessions du conflit, en se doutant cependant que la réalité est plus complexe. La tragédie l’emporte finalement sur la comédie, inévitablement. La fin est à cet égard empreinte d’une grande lassitude et sonne comme l’épilogue, marqué par la stupeur et l’accablement, d’un parcours initiatique éprouvant.

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