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J’avoue beaucoup apprécier les séries sud-africaines contemporaines, ayant eu la chance de découvrir il y a quelques années quelques productions de qualité via le site (hélas disparu) Wabona. En particulier, Yizo yizo, une série choc qui abordait les difficultés du système scolaire dans les townships, était d’une qualité comparable à la saison 4 de The Wire. Mais les autres fictions proposées sur ce site étaient tout aussi intéressantes, y compris les comédies (Askies, par exemple,  à propos d’une classe d’apprentissage de la langue zoulou, était assez drôle). Malheureusement, il est souvent bien difficile de dénicher de bonnes séries provenant de ce pays avec sous-titres, que ce soit en ligne ou en DVD. Récemment, j’ai découvert, en streaming sur le site Abay movies, les premières saisons de Jacob’s Cross, un feuilleton fleuve sur le milieu impitoyable des affaires dans le domaine de l’exploitation des ressources énergétiques sur le continent africain. Le site facture quelques euros par saison pour des épisodes visibles durant quelques semaines après le premier visionnage, ce qui peut à terme être onéreux (particulièrement dans le cas de cette série qui comprend en tout 8 saisons de 13 épisodes chacune). Cependant, contrairement à Wabona, je n’ai pas rencontré de problèmes techniques et le sous-titrage (en anglais) est soigné. Cette première moitié de la série fut très addictive et pleine de suspense.

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Au centre de l’intrigue, il y a Jacob Makhubu (Hlomla Dandala), un prospère homme d’affaires sud-africain. Au début de la saison 1, associé à son partenaire de business, Prospero Brand (Anthony Bishop), il s’apprête à conclure un accord avec les Abayomi, une puissante famille nigériane, pour investir massivement dans l’extraction pétrolière, domaine fructueux et florissant dans le delta du Niger. Malgré les réticences de sa mère, Jacob se rend à Lagos où il rencontre le patriarche, Chief Abayomi. Celui-ci lui révèle alors qu’il est son vrai père, devient son mentor et lui confie les rênes de l’empire Abayomi par dispositions testamentaires. C’est plus que n’en peut supporter Bola (Fabian Lojede), jusqu’alors unique fils de Chief Abayomi, qui voit ses prérogatives remises en question et, dès lors, voue une haine tenace envers Jacob. Bola, après avoir assassiné sauvagement son père, conteste le testament et fait tout pour évincer son demi-frère, qu’il présente à sa famille comme un intriguant illégitime.

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Bola est soutenu par sa mère, une femme rancunière qui complote avec son fils pour restaurer sa suprématie au sein de la famille. Jacob, de son côté, peut compter sur l’aide de Felake (Moky Makura), la sœur de Bola, qui était l’enfant favori de son père mais qui, parce que c’est une femme, ne peut être l’héritière principale. La première saison consiste en une opposition frontale entre Jacob et Bola, allant crescendo jusqu’à des menaces physiques répétées contre les proches de Jacob. Les Abayomi, une famille nombreuse ayant voix au chapitre pour décider de la direction des affaires, apparaît vite indécise, susceptible de basculer en faveur de Bola ou de Jacob en fonction des circonstances et font l’objet d’une âpre lutte d’influence. Cette saison inaugurale permet aussi de se familiariser avec des personnages souvent attachants.

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Jacob est un businessman très propre sur lui, éduqué dans les meilleures écoles anglo-saxonnes, soucieux d’équité et ayant une vison pan-africaine du développement économique. Il tient à ce que ses investissements soient réalisés intégralement sur le continent et soient profitables au peuple. Sa mère, Thembi (Nandi Nyembe) est une chanteuse de jazz (dans la lignée de Miriam Makeba) qui se produit dans un cabaret de Joburg. Ancienne militante de l’ANC, elle est restée une femme influente et médiatique. Elle garde jalousement des secrets de famille embarrassants et a une attitude protectrice envers ses enfants. Andile, le frère de Jacob (Jet Novuka), a bien peu de points communs avec lui. Dans la saison 1, il sort tout juste d’une longue peine de prison. Il a beaucoup de connexions dans le monde de la pègre. Homme d’action débrouillard, il n’hésite pas à sortir de la légalité et à prendre des risques pour aider Jacob. Il a une relation difficile avec sa femme Busi qui lui reproche son caractère emporté et parfois violent. Andile est un allié loyal de Jacob durant toute la série.

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Lerato (Mmabatho Montsho) est l’épouse de Jacob. C’est une femme superficielle, possessive et égocentrique, mais avec un instinct maternel très développé. Très BCBG, elle évolue dans le milieu de la publicité avant d’obtenir un poste de présentatrice d’émission de télé. Elle reproche à Jacob de ne pas assez s’occuper d’elle. Très vite, le couple a une relation houleuse, d’autant plus que Jacob flirte avec Zanele, une  séduisante executive woman ayant obtenu un poste ministériel. Cette première saison a tendance à accorder trop de place à la vie sentimentale de Jacob (à mon goût). Cependant, ce sont les figures masculines qui dominent l’intrigue, particulièrement Prospero (qualifié souvent par le diminutif Pros) et l’infâme Bola. Pros est le descendant d’une famille blanche d’industriels ayant fait fortune sous le régime de l’Apartheid, un lourd héritage dont il cherche à prendre ses distances. C’est un financier instinctif et opportuniste. Très décontracté et de tempérament séducteur, il considère le monde des affaires comme un terrain de jeu où s’appliquent des règles moralement élastiques. Il est l’élément le plus charismatique de la série.

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Bola est à l’opposé de sa sœur Folake, aimable et vertueuse: c’est un personnage entièrement négatif, un bloc de haine pure éprouvant un ressentiment maladif envers ceux qui se dressent sur son chemin. Si à maintes reprises, les super méchants ont, dans les séries, des traits de caractère qui les humanisent quelque peu, ce n’est pas le cas ici. Bola joue dans la même catégorie que Marlo Stanfield dans The Wire , avec en plus une tendance à la violence psychopathe. Machiavélique et d’un cynisme décomplexé, il a grandement contribué au succès de la série, même si son côté excessif et son parcours improbable au fil des saisons constituent les aspects les plus discutables du scénario. Il s’attire l’inimité de beaucoup, à l’instar de Prospero qui, après s’être brièvement allié avec lui, devient son ennemi juré.

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La saison 2 est dans le prolongement de la première: une lutte de pouvoir pour le contrôle des infrastructures pétrolières. Prospero, qui a commis quelques coups bas envers Jacob, a des rapports difficiles avec son vieil ami, tout en flirtant avec sa demi-sœur Folake. Jacob doit faire face à de nouveaux adversaires, requins de la finance et politiciens véreux cherchant à profiter de la manne énergétique (à l’instar du sournois et manipulateur Ambrose Sithole). Surtout, cette saison met en avant Andile: celui-ci approche les rebelles qui attaquent les exploitations du delta du Niger. Capturé, il finit par parvenir à négocier avec Dafe (Dexter Nwanya), chef d’un groupe rebelle qui milite pour que la population souvent pauvre du Delta profite aussi des bénéfices pétroliers. Soucieux du bien commun, c’est un personnage dépeint positivement.

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Les saisons 1 et 2 forment un arc scénaristique complet. On peut si on le souhaite s’arrêter à la fin de la saison 2, car il est visible qu’une suite n’était alors pas prévue, le dernier épisode s’achevant par un topo précisant ce qu’il advient des protagonistes après le dénouement. Ces saisons n’ont visiblement pas bénéficié d’un budget important: les décors ne sont pas très variés, les transitions montrent des images ayant tendance à se répéter (ainsi, celle d’un paon revient un peu trop souvent). La saison 3 a l’avantage de proposer bien plus de décors et un casting élargi (auparavant, la série se focalisait sur un petit nombre de personnages, certes très bien joués). L’intrigue est bien plus touffue. Parmi les nouveaux protagonistes, Lisa Brand (Nina Milner), la sœur de Pros, revient de Londres et cause bien des soucis à son frère par son comportement effronté et imprudent (elle se lie à un financier véreux, Paul Lebone). Jacob est confronté aux manigances d’une multinationale, Globex, dont la dirigeante, Gloria Savant, intrigue pour devenir actionnaire majoritaire de l’empire Abayomi. De plus, il rencontre l’hostilité d’une patronne de presse, Lulama, qui publie des articles incendiaires le concernant.

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Il est parfois difficile de s’y retrouver dans les multiples intrigues de cette saison 3. Surtout, la faiblesse de cette saison réside dans le parcours de Bola. On le croit hors course à un moment donné, mais il finit par s’en sortir d’une manière particulièrement capillotractée, les scénaristes usant de ficelles un peu grosses pour le remettre dans le jeu. Mais, malgré ses côtés artificiels, cette saison reste prenante et a le mérite d’aborder l’aide au développement des communautés rurales situées près des zones minières par l’entremise d’entreprises sud-africaines, ainsi que les problèmes environnementaux générés par les exploitations offshore dans le Delta. Le dernier épisode s’achève sur un cliffhanger assez prévisible mais efficace. Je dirais quand même que c’est la plus inégale des 4 premières saisons.

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La quatrième saison est selon moi très réussie. Thembi, la mère de Jacob, est aux prises avec un maître chanteur, ancien compagnon de prison d’Andile. Il y est aussi question du chantage de terroristes voulant que Prospero leur fournisse de l’uranium enrichi. C’est l’occasion pour la série d’aborder le sujet controversé des expérimentations nucléaires pratiquées sous l’Apartheid et de la possible contamination de noirs sud-africains résidant dans des zones irradiées, fait compromettant qui aurait été dissimulé par le régime. Prospero doit affronter les soupçons d’exactions que sa famille aurait commise autrefois. De son côté, Jacob cherche à développer le nucléaire civil dans son pays (un sujet d’actualité brûlant). Un nouveau personnage apparaît, le docteur Sam Jones ( Mary-Anne Barlow), une jeune scientifique bisexuelle qui a une liaison incertaine avec Pros.

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La nature malfaisante de Bola est dans cette saison à son point culminant. Il manipule l’influençable Chichi, une jeune mondaine au caractère frivole, membre du clan Abayomi, pour qu’elle accuse Jacob d’un meurtre qu’il a lui même commis et provoque son rejet par la famille. Il est vrai qu’avec ce diable de Bola, la série ne gagne pas en réalisme: qu’un tel individu reste libre de ses mouvements après tant de méfaits laisse pantois. Sans compter qu’à chaque fois qu’ il se trouve en danger de mort, il s’en sort de façon miraculeuse. Mais il est vrai que l’acteur a l’air de se délecter dans ce rôle et que le personnage finit par exercer une fascination morbide. Cette saison, marquée par quelques rebondissements stupéfiants, comporte des scènes d’une grande intensité dramatique, même si c’est parfois au prix de la vraisemblance.

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Je vais sans doute continuer le visionnage de Jacob’s Cross prochainement: je ne dirais pas que c’est ma série sud-africaine préférée mais c’est un bon divertissement, qui évoque avec pertinence les problèmes liés au développement économique du continent africain et développe des intrigues complexes sans temps morts. La réalisation est de qualité égale au fil des saisons, avec un petit côté bling-bling rappelant une série comme Hustle. La bande musicale jazzy est élégante, cependant elle varie peu d’une saison à l’autre. Un élément est employé à l’excès selon moi: les écrans splittés (il y a même des scènes où l’image est splittée alors que les personnages dialoguent dans une même pièce !). Autre bémol: des téléspectateurs nigérians ont fait remarquer que leur pays est représenté dans la série de façon assez irréaliste, atténuant la crédibilité de l’ensemble. La série a été diffusée sur France Ô il y a quelques années (pas en intégralité, cependant), mais  vu les audiences minimales de la chaîne, il est peu probable qu’elle soit très connue dans notre pays. En tout cas, la fiction télé sud-africaine actuelle mérite d’être plus amplement découverte, aussi bien pour ses qualités de production que d’écriture. Ce captivant soap opera financier en est un exemple emblématique.

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