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L’humour des comédies néo-zélandaises est souvent farfelu et irrévérencieux. Seven Periods with Mr Gormsby en est un excellent exemple. En 14 épisodes (2 saisons de 7 épisodes), réalisée par Danny Mulheron, également scénariste de la série (avec Dave Armstrong et le cartooniste Tom Scott), c’est un programme qui semble peu diffusé hors de son pays et de l’Australie, malgré ses qualités. Il est vrai que son humour provocateur et résolument incorrect politiquement limite ses chances à l’exportation, tout comme les multiples allusion à la culture maorie qu’elle contient et qui peuvent sembler obscures aux non-initiés. Programmée initialement sur TV ONE, la série se déroule dans un lycée fictif, Tepapawai High School, un établissement loin d’être huppé où une équipe d’enseignants tous plus déjantés les uns que les autres tentent d’éduquer des élèves particulièrement dissipés, dont beaucoup de jeunes maoris et d’enfants d’immigrés, issus pour la plupart d’un milieu modeste.

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Le lycée de Tepapawai est, au début de la série, selon la classification en vigueur en Nouvelle-Zélande, un établissement de décile 2: plus le décile est bas, plus le statut socio-économique des étudiants est faible, plus l’école reçoit des subventions de l’État, ce système visant à favoriser l’apprentissage des couches les plus défavorisées. La réputation de Tepapawai est très mauvaise: fort taux d’échec scolaire, important turnover du personnel enseignant, difficultés récurrentes à recruter des professeurs. C’est en désespoir de cause que le principal, Roger Dasent (Paul McLaughlin), embauche Mr Gormsby (David McPhail), un quinquagénaire à la mise élégante doté de méthodes pédagogiques pour le moins atypiques et d’une personnalité excentrique, qui va devoir faire face à la turbulente classe 5F, réputée ingérable.

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Mortimer Ellis Gormsby , constamment tiré à quatre épingles avec son costume Wolsley, au maintien raide et toujours pourvu d’une badine avec laquelle il menace d’appliquer des châtiments corporels à ses élèves, est un professeur de la vielle école, au passé militaire nébuleux, qui affiche ouvertement ses opinions, souvent racistes et réactionnaires. Adepte du franc-parler, ennemi du politiquement correct et des conventions, il débite à tour de bras d’un air décomplexé des répliques gratinées, prenant régulièrement pour cible les autres enseignants et se moquant sans vergogne des homosexuels et autres minorités visibles. Le contraste entre l’apparence guindée, vieux jeu et respectable de Gormsby et ses sentences décapantes en fait un personnage original et foncièrement comique, contribuant beaucoup à la réussite de la série.

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Il va sans dire que Gormsby est peu apprécié de ses confrères. En particulier, Steve Mudgeway (Jason Hoyte), le conseiller d’orientation, aimerait bien qu’il soit viré au plus vite. Coiffé d’une queue de cheval, d’abord amical et volontiers charmeur, il cherche à passer pour quelqu’un de cool et ouvert d’esprit, une apparence soigneusement entretenue mais qui dissimule une personnalité autoritaire et intolérante. Son hypocrisie contraste avec la franchise désarmante de Gormsby, qui est le seul à avoir percé à jour le véritable Steve. Ce dernier a une liaison éphémère avec Agnes O’Flaherty (Dena Kennedy), la prof d’Histoire et d’études sociales, une jeune femme très pieuse, naïve et d’une grande timidité, mais aussi avec une légère tendance à la nymphomanie, en étant toutefois une fervente adepte du mariage.

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Les autres membres de l’équipe pédagogique ne manquent pas de sel. Roger Dasent, le principal, est psychologiquement perturbé. Soumis au stress et fuyant tout conflit, il est affligé de crises de rire irrépressibles, causées par sa nervosité. Il cherche par tous les moyens à obtenir de l’argent pour son établissement, qui est constamment sous la menace d’une fermeture. En effet, Tepapawai est dans le collimateur d’une inspectrice d’académie, Marion Patterson, membre de l’ERO (Education Review Office). Seule l’attirance de cette femme entre deux âges pour Dasent, qui consent à ses avances pour sauvegarder son lycée, l’empêche de faire un rapport accablant à ses supérieurs.

Parmi les autres protagonistes, citons: Lesley Tangaroa, professeure d’éducation physique obèse et très susceptible, un lesbienne qui poursuit Agnes de ses assiduités; Werner, prof de musique adepte du free-jazz et réfractaire à la musique classique; Alisdair Morton, enseignant en économie, qui sera poussé par les déclarations homophobes de  Gormsby à faire son coming out;  Hone Hakanui, professeur de langue maorie, un fumiste car en réalité il ne parle que très peu le Maori mais qui a été recruté faute de volontaires pour le poste; Rak, ancien boat-people cambodgien devenu balayeur bien qu’ayant une formation de physicien nucléaire, qui arrondit ses fins de mois en organisant des paris clandestins.

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Parmi les élèves de la classe 5F, se détache un trio infernal, composé d’Hohepa, l’élément le plus indocile et frondeur, Afioga, passionné de rugby qui souhaite écourter ses études pour faire une carrière sportive et  Alupepe, adepte de la fumette et spécialiste des combines frauduleuses. Ces trois amis en font voir de toutes les couleurs aux enseignants, mais acquièrent un certain respect de la part de Gormsby, qui discerne leur potentiel en dépit de leur attitude effrontée, les surnommant affectueusement ses « babouins ». Le trio a pour souffre-douleur Bastabus, un  élève modèle bien que toujours plaintif, qui n’hésite pas à cafter ses camarades auprès de la direction.

Tout cela se déroule dans le cadre d’un lycée au décor original, avec en arrière-plan des exemples de l’art Maori, sculptures totémiques, dessins colorés aux lignes géométriques qui donnent l’impression parfois de se trouver dans une annexe du musée du quai Branly. Chaque saison a été tournée au sein d’une école différente, toutes deux situées à Lower Hutt, dans la région de Wellington. Ces éléments de décor donnent une touche exotique à la série, de même que les citation en langue aborigène qui l’émaillent.

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La saison 1, après un épisode introductif, montre très vite l’hostilité des enseignants envers l’ancien militaire. Dans Comrade Gormsby, les profs syndiqués, à l’initiative de Dasent, entament une grève pour exiger que celui-ci soit démis de ses fonctions. Mais le rusé Gormsby décide d’adhérer au syndicat, rendant caduque leur revendications. Il est amusant de le voir entonner des chants révolutionnaires en narguant Dasent. Dans Human relationships, Gormsby doit remplacer au pied levé Agnes et dispenser un cours de relations humaines, qui, on s’en doute, prendra sous sa houlette un tour outrageusement inconvenant, d’autant plus qu’un préservatif usagé retrouvé dans une salle de classe provoque les commentaires salaces de Gormsby. Open Day est un épisode très drôle où, à l’occasion d’une journée portes ouvertes, Steve veut redorer le blason de l’établissement en tournant un film vantant ses mérites, mais dont le montage va se révéler catastrophique. De son côté, Gormsby assure la sécurité de l’évènement en dispensant des cours de combat létal à ses élèves, avec une rigueur toute martiale.

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The retarded boy est cependant l’épisode le plus poilant de cette saison: alors que Gormsby tente d’enseigner le cricket à sa classe, un déficient mental bien azimuté intègre l’école, à l’initiative de Dasent qui peut obtenir de cette manière plus de subventions. Celui-ci cherche à faire s’inscrire au lycée d’autres handicapés, mais les infrastructures déplorables et inadaptées de l’école vont faire capoter ses plans. Dans Coon tunes, les étudiants sont invités à participer à un concert sensé révéler leurs divers talents. Gormsby, fidèle à sa réputation, leur fait interpréter une chanson à connotation raciste, Uncle ned, d’après Stephen Foster, intégrée dans un minstrel show qui fleure bon le colonialisme. La saison s’achève par The ERO Parade, où Dasent pète les plombs et est interné à l’asile et où il est remplacé par Steve Mudgeway, qui révèle à cette occasion sa nature déplaisante et ne tarde pas à virer Gormsby. La scène la plus mémorable de l’épisode est le haka réalisé par les élèves de la classe 5F en l’honneur de leur professeur, sensiblement plus agressif que les démonstrations d’avant match des All Blacks.

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La saison 2 est un peu moins réussie que la première, mais reste drôlatique. Bien sûr, Gormsby est vite réintégré à l’effectif, passant brièvement au poste de conseiller d’orientation (dans Heads will roll), à la consternation de Steve qui doit aussi céder la place à un Roger Dasent parfaitement rétabli (malgré quelques séquelles). C’est une saison difficile pour Mudgeway qui subit au fil des épisodes humiliation sur humiliation. Dans Crime and punishment, sa voiture est incendiée et il se retrouve coffré par les enquêteurs qui le soupçonnent de diriger un laboratoire clandestin de drogue. Dans Camp Tepapawai, Gormsby organise un campement sur les terres de l’école, faute de subsides pour organiser un voyage et Steve se ridiculise en tombant dans la fosse des toilettes extérieures.

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Cette saison montre aussi la polyvalence de Gormsby. Dans Dancing with the staff, il se fait instructeur de danse de salon pour ses élèves, dans la perspective du bal annuel des étudiants. Dans The slave trade (mon épisode favori de cette saison), il se mue en entraîneur de l’équipe de rugby du lycée, avant qu’un match amical ne dégénère en bagarre générale. L’avant dernier épisode, An inspector calls, où Tepapawai menace d’être fusionné avec un lycée de décile 10 est aussi intéressant: outre l’intrigue principale où se révèle le sens du sacrifice de Dasent, une scène évoque les croyances maories à propos des menstruations, selon lesquelles une femme qui a ses règles ne doit pas approcher les sculptures sacrées des maoris car elle risque alors de réduire leur pouvoir sacré. Une curieuse croyance que Gormsby exploite pour éloigner l’inspectrice de l’établissement.

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Le dernier épisode, For whom the bell tolls, est le moins drôle de tous, mais réserve quelques passages émouvants, dont celui où un Bastabus en larmes confesse ses problèmes familiaux. Le passage le plus mémorable est cependant la tirade haineuse de Steve envers ses confrères. A part ça, il y a bien moins d’incorrection politique, la fin apparaissant même un peu convenue. Cependant, l’ensemble de la série développe un humour ravageur, qui certes ne sera sans doute pas la tasse de thé de tous les téléspectateurs, ne reculant pas devant la provocation, l’obscénité, voire parfois le mauvais goût (on dénombre quelques gags scatologiques). Mais, si le personnage central, interprété avec maestria par David McPhail, domine par son charisme et sa verve la série, les autres protagonistes sont suffisamment développés pour qu’il ne leur fasse pas trop d’ombre. En définitive, c’est une comédie sarcastique, certes pas toujours subtile mais qui fait mouche grâce à ses dialogues percutants, fustigeant habilement la bien-pensance et l’hypocrisie. Une petite perle trop peu connue qui montre l’inventivité télévisuelle des kiwis.

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