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Deuxième volet de ma rétrospective des fictions britanniques diffusés dans le cadre de Play for Today dans les seventies. J’ai sélectionné pour cette période huit téléfilms (sur les 22 que j’ai été en mesure de visionner au fil des années), dont quelques grands classiques outre-Manche qui semblent hélas être restés méconnus en France, y compris le pilote d’une fameuse série judiciaire qui reste une des créations les plus brillantes de la télévision anglaise. Dans la lignée de Play for Today, d’autres programmes méritent aussi d’être explorés, comme Play of the Month, Screen One, Screen Two, qui proposaient bien des fictions ambitieuses de qualité: j’en évoquerai peut-être certaines dans un futur article l’an prochain.

Joe’s Ark

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Joe Jones (Freddie Jones) est un petit commerçant, propriétaire d’une animalerie. L’homme est très pieux mais voit sa foi remise en question par un coup du sort: sa fille Lucy (Angharad Rees) est atteinte d’un cancer en phase avancée, sans espoir de rémission. Joe a tendance à se refermer sur lui-même. Dans son échoppe, il parle à ses seuls compagnons, sa bruyante ménagerie, incluant un perroquet au bavardage intempestif. Le prêtre de la paroisse, qu’il a récemment houspillé publiquement lors d’une messe, lui rend visite, cherchant à le réconcilier avec la croyance, mais Joe continue à douter de la miséricorde divine. John, étudiant à Oxford et petit ami de Lucy, vient lui rendre visite et cherche à réconforter la jeune fille alitée à l’étage, mais celle-ci, consciente de la gravité de son état, est fataliste et extrêmement lasse. Le fils de Joe, Bobby (incarné par Dennis Waterman), un comédien raté brouillé depuis longtemps avec son père, interrompt sa tournée pour se rendre au chevet de sa sœur, mais parviendra-t-il à temps pour la voir en vie ?

C’est une histoire émouvante que conte ici Dennis Potter. Il s’agit sans doute d’une de ses fictions les plus accessibles. A cette époque, il a certes produit des téléfilms plus spectaculaires (Double Dare, en particulier, une expérimentation intéressante traitant de la confusion entre réalité et fiction au travers d’une intrigue à la chute surprenante). Cependant, j’ai apprécié la simplicité de Joe’s Ark et la profondeur psychologique des personnages. Joe Jones doute de sa foi, mais ne l’abandonne jamais vraiment, car il a besoin de cette béquille pour trouver un sens à l’existence malgré les aléas du destin. Mais c’est surtout le portrait de Lucy qui est marquant: moribonde, elle prend conscience du caractère éphémère de l’existence et de la futilité des préoccupations quotidiennes de ses proches  comparé à l’imminence de sa propre mort. Plus rien pour elle n’a d’importance, ni la littérature qui la passionnait, ni les mots tendres de John, qui sonnent creux à présent pour elle. Les soucis très terre à terre de Bobby, englué dans une carrière artistique médiocre, paraissent également dérisoires face à sa volonté désespérément vaine de survivre. Un mélodrame, certes, mais surtout une vision saisissante des souffrances psychiques de l’agonie.

Penda’s Fen

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Spencer Banks incarne Stephen, un adolescent de 17 ans, fils d’un pasteur, qui se pose des questions sur ses croyances religieuses. Issu d’un milieu conservateur, il croit au caractère sacré du mariage, souhaite faire une carrière militaire et se méfie des idées socialistes. Il se met à douter de ses valeurs lorsqu’il découvre l’existence de rites paganiques pratiqués dans son pays dans un lointain passé, des croyances révolues que son père semble étudier avec intérêt. Sujet à des visions persistantes (créatures surnaturelles, anges ou démons, mais aussi rencontre avec son compositeur favori, Elgar et même avec le vieux roi païen Penda), Stephen est peu à peu amené à redéfinir son identité. Remontant à des sources antérieures au christianisme, il a la révélation d’une culture ancestrale  venant bousculer sa vision de l’existence. Par ailleurs, il découvre qu’il est un enfant adopté et, simultanément, son penchant pour l’homosexualité. Tout cela contribue à la crise d’adolescence spirituelle et philosophique que traverse Stephen,  de plus en plus hanté par un passé mythifié mais au fond plus authentiquement britannique à ses yeux .

Ce téléfilm écrit par David Rudkin et filmé par Alan Clarke est un véritable OTNI. Baignant dans une atmosphère surnaturelle, marqué par le symbolisme des nombreuses visions de Stephen, c’est une fiction qui aurait du mal à s’exporter en France car elle évoque les racines identitaires oubliées du peuple anglais, multipliant les références historiques à un lointain passé qui nous est peu familier. Il est cependant intéressant de suivre le cheminement de Stephen, sa quête d’un retour aux sources débutant par des recherches anodines sur l’étymologie des toponymes locaux ou l’examen des ouvrages occultes de la bibliothèque paternelle et débouchant sur des visions grandioses (comme l’apparition imposante du roi Penda à la fin) ou terrifiantes (une scène dérangeante montre un rite sacrificiel où des adeptes d’une religion païenne sont mutilés sur un autel, leurs mains tranchées). Penda’s Fen, tout juste édité en DVD Blu-ray (tout comme les films d’Alan Clarke qui bénéficient d’un coffret DVD), n’est pas vraiment une fiction qui me parle en tant que français mais constitue une œuvre ésotérique ambitieuse, propre à inciter les britanniques à redécouvrir les racines pré-chrétiennes de leur culture.

Funny Farm

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Une fiction se déroulant dans un hôpital psychiatrique, qui suit le tour de garde d’un infirmier, Alan Welbeck (joué par Tim Preece) et s’attache au comportement des différents patients, tout en dressant un constat désabusée de l’état de la psychiatrie en Grande-Bretagne en 1975 (faiblesse des traitements, des infrastructures, sous-effectifs…). Une nouvelle fois réalisé par Alan Clarke, ce téléfilm de Roy Minton (qui lui-même a fait un séjour pour alcoolisme dans un asile) est austère mais intelligemment scénarisé. Il montre, outre le comportement obsessionnel et parfois comique de certains patients (il y a par exemple un jeune homme introverti qui joue aux échecs contre lui-même de façon compulsive, ou encore une femme atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette qui veut toujours emprunter des cigarettes à ceux qu’elle croise), la profonde détresse des malades.

Ceux-ci sont conscients de leurs désordres mentaux et sont la proie de poussées d’angoisse, cherchant à dissimuler leur anxiété derrière une gaieté de façade. Un personnage se détache, Arthur (Allan Surtees), peut-être autobiographique car son parcours rappelle celui de Roy Minton. Arthur, sujet à une addiction à l’alcool, doit quitter sous peu l’établissement mais il souhaite farouchement rester interné, pensant qu’il retomberait dans l’alcoolisme une fois dehors. Même s’il sait le traitement prodigué par les psychiatres peu efficace, il supplie le personnel de le garder, ne croyant pas en sa capacité à se prendre en charge et éprouvant une certaine honte de sa condition. Le téléfilm souligne l’isolement des patients grâce à des plans larges les montrant perdus dans de grandes pièces aux murs nus, chichement meublées. La qualité de l’interprétation et des protagonistes au comportement crédible font de ce film, décrivant certes des pratiques médicales datées, une singulière réussite.

Just Another Saturday

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Le sujet est ici la marche des orangistes de Glasgow, vue au travers des yeux d’un jeune partisan, John (joué par John Morrisson), qui pratique le twirling bâton. John est un adolescent qui cherche sa voie, il désire s’intégrer à une communauté fortement structurée mais n’a pas réellement de convictions politiques ou religieuses. Pour lui, la parade est un spectacle, un défoulement joyeux en quelque sorte: il ne perçoit pas l’arrière-plan historique de la manifestation, ni l’attitude intolérante de certains participants. Lorsque la procession, passant dans un quartier catholique, dégénère en affrontements violents, John prend conscience qu’il n’est pas vraiment à sa place. D’autant plus qu’il est bon camarade avec des catholiques, avec qui il a sympathisé dans un pub. John, mêlé ensuite à un règlement de comptes sanglant et poursuivi dans les rues par un policier qu’il sème in-extremis, choisit de prendre ses distances avec les orangistes, tandis que, sur le plan familial, il se rebelle contre l’autorité paternelle.

Visuellement, c’est un téléfilm marquant: tourné lors d’une vraie parade des orangistes, il nous immerge complètement dans cette manifestation annuelle. La réalisation de John Mackenzie est excellente, offrant des plans détaillés des différents participants. La mise en scène souligne le décalage de John avec les autres processionnaires. Alors que ceux-ci forment un ensemble compact, d’une discipline toute militaire, John apparaît comme un jongleur fantasque en tête de la parade, gesticulant et lançant son bâton avec allégresse. Le scénario de Peter McDougall est simple mais efficace, il dépeint juste une journée dans la vie de John, mais un jour essentiel pour lui, pour se construire en tant qu’homme adulte et responsable.

84 Charing Cross Road

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Adaptation par Hugh Withemore d’un ouvrage écrit par Helene Hanff (il existe une version cinématographique datant de 1987, avec  Anthony Hopkins et Anne Bancroft, selon moi moins réussie), il s’agit du récit d’une correspondance assidue entre Hanff (Anne Jackson), une bibliophile américaine, et un libraire londonien, Frank Doel (Frank Finlay), qui travaille dans l’établissement Marks & Co. Helene, qui gagne sa vie en qualité de scénariste pour l’adaptation télé des enquêtes d’Ellery Queen (une série a été  diffusée en France sous le titre Ellery Queen, à plume et à sang, mais il s’agissait d’une adaptation ultérieure à celle évoquée dans le téléfilm, qui date des années 50), livre des anecdotes qui ne manquent pas de piquant sur le déroulement du tournage. Elle commande des livres de valeur plus ou moins grande, en fonction des fluctuations de sa situation financière, mais échange aussi avec Frank Doel des réflexions sur leur vie de tous les jours. Elle communique aussi avec les autres membres du personnel de la librairie et leur envoie à l’occasion des présents par colis.

La présentation du téléfilm est originale: les textes des missives, lues en voix off, se succèdent, tandis que les images montrent des instantanés de la vie quotidienne des protagonistes. Les échanges postaux, initiés au lendemain de la seconde guerre mondiale, perdureront jusqu’au début des années 70, date de la fermeture inopinée de l’établissement. Les transitions entre époques sont signifiées au moyen de montages d’images d’archive. L’air du temps change, mais la passion livresque d’Helene demeure. Celle-ci développe un attachement sentimental pour cette librairie, au delà de relations purement clientélistes. Entre elle et Frank Doel, il y a peu de choses en commun, à part le goût de la littérature et des livres anciens. Rien de spectaculaire dans ce récit, juste une amitié longue distance entre des personnes ordinaires qui ne se rencontreront jamais. Un singulier récit épistolaire, atmosphérique et nostalgique.

Rumpole of the Bailey (Rumpole and the Confession of Guilt)

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Le pilote d’une excellente série judiciaire avec Leo McKern dans le rôle-titre. Horace Rumpole est un avocat officiant à Old Bailey. Personnage truculent à la voix de stentor, un brin anarchisant, il est un observateur volontiers goguenard de ses confrères et des membres de la magistrature. Doté d’une culture classique étendue, il est capable de citer des passages entiers d’auteurs classiques, avec une nette préférence pour Wordsworth. Il est redoutable à l’exercice du contre-interrogatoire des témoins, même s’il est loin de remporter tous ses procès. Né sous la plume de John Mortimer, Rumpole connut une longévité peu commune. Souvent humoristique, la série est un régal, tout comme les pièces radiophoniques et les nouvelles le mettant en scène. Dans ce pilote, l’avocat doit aider un jeune noir accusé d’avoir poignardé un homme blanc à un arrêt de bus, sans aucun mobile. Le problème est qu’il a signé une confession écrite et qu’on lui a forcé la main pour le faire.

Cet épisode a une tonalité plus sérieuse que beaucoup de ceux qui suivront, même si les commentaires acerbes de Rumpole en voix off à l’encontre du juge et des membres du jury sont cocasses. Il est question dans cette affaire de l’honneur des classes sociales défavorisées et des préjugés racistes que la police peut avoir à leur encontre. L’issue de l’intrigue est révélatrice à cet égard. Hilda, l’épouse autoritaire d’Horace, est présente mais jouée par une actrice différente des épisodes à venir (en l’occurence, Joyce Heron). Nick, le fils de Rumpole (interprété par David Yelland), fait une apparition remarquée, critiquant le comportement de son père lors d’un mémorable tête-à-tête, affirmant que dans la vie privée comme au tribunal, il semble toujours être en représentation, pontifiant sur tous les sujets: en quelque sorte, il est selon Nick sa propre marionnette. Ce pilote, admirablement bien écrit, ne manque pas de profondeur et en dit long sur la personnalité imposante d’Horace Rumpole.

Nuts in May

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Un des téléfilms les plus connus de Play for Today, écrit et réalisé par Mike Leigh, centré sur un couple résolument insupportable. Keith (Roger Sloman) et Candice Marie (Alison Steadman) partent camper dans le Dorset, désireux de profiter d’un cadre champêtre idyllique. Candice Marie est une femme au comportement enfantin, rêveuse et mollassonne alors que Keith est un maniaque compulsif, un individu qui a des principes auxquels rien ne saurait déroger et qui veut toujours planifier son existence dans les moindres détails. Il aime étaler ses connaissances scientifiques, en particulier géologiques. Au camping, le couple entre en conflit avec leurs voisins, accusés de diverses incivilités. Bientôt, c’est l’escalade, car Keith ne supporte pas le non respect du code de conduite du parfait gentleman en milieu rural. En définitive, le couple perturbé par les autres campeurs devient la principale source de perturbation et est contraint…de décamper, trouvant refuge près d’un enclos à bestiaux.

Les deux acteurs principaux livrent une performance très convaincante et souvent amusante, par exemple, lorsqu’ils interprètent en duo une chanson ridicule sur un air de banjo. Le couple est constamment tourné en ridicule, en particulier Keith dont la rigidité et le manque d’empathie en font un individu particulièrement navrant. C’est une histoire qui sent le vécu, d’ailleurs on peut reconnaitre dans les deux personnages des individus casse-bonbons que l’on a croisé dans notre vie, même si la fiction grossit le trait. Une comédie caustique très agréable, d’autant plus que les reliefs vertigineux des côtes du Dorset forment un décor de toute beauté.

The Happy Hunting Ground

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Un téléfilm que je n’ai découvert que tout récemment, rarement cité parmi les favoris des spectateurs mais qui s’est révélé d’une qualité surprenante. Le scénariste, Tom Hadaway, n’est pas très connu mais livre ici une intrigue habile. Le milieu observé ici est celui des pêcheries du nord de l’Angleterre. On voit l’activité grouillante des quais, l’atmosphère surchauffée de la criée, où les petites combines des vendeurs de poissons pour supplanter la concurrence vont bon train. Dans ce microcosme, Bob (interprété par Neil Phillips) est comme un poisson dans l’eau. Ses manières amicales cachent un esprit calculateur, doué pour la manipulation et les coups en douce. Il convoite une position proéminente dans une entreprise piscicole: après avoir embobiné le patron et obtenu par la ruse le poste qui était promis à un autre employé, il profite de l’absence pour hospitalisation du boss de la firme pour séduire son épouse et secrétaire Jenny (Valerie Georgeson). Mais celle-ci est-elle dupe de ses agissements?

J’ai apprécié que la fiction a été tournée intégralement en décors naturels, avec de nombreux figurants, l’ensemble constituant un témoignage très vivant des métiers de la pêche tels qu’ils étaient pratiqués autrefois. Neil Phillips est parfait dans le rôle principal, jouant avec naturel ce beau parleur culotté et sans scrupules, apte grâce à son bagout à gravir l’échelle sociale. A noter également une brève apparition de Timothy Healy en marin-pêcheur, quelques années avant son rôle de Dennis, leader des « magnificent seven » dans la série Auf Wiedersehen, Pet. La chute de l’histoire de Tom Hadaway ne manque pas de sel, illustrant jusqu’où peut aller un individu aussi résolu et décomplexé que Bob pour se faire une place au soleil.

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