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Ce n’est que la première fois que je présente un sageuk sur ce blog, bien qu’étant très amateur de ces séries historiques coréennes. L’astronomie et l’histoire des sciences faisant partie de mes centre d’intérêt, je ne pouvais que choisir de visionner cette série diffusée durant l’hiver 2016 et comprenant 24 épisodes. Comme son titre l’indique, Jang Yeong-Sil est un biopic retraçant le brillant parcours de ce découvreur de génie qui vécut au XVe siècle, l’âge d’or de la période Joseon. Réalisé par Kim Young-Jo et coscénarisé par Lee Myung-hee et Ma Chang-jun, il s’agit d’un des rares dramas coréens à s’intéresser à une discipline scientifique (il y eut cependant quelques excellents sageuks traitant de médecine, comme Jejoongwon ou encore Hur Jun). Reconstituant les instruments d’époque avec minutie et rendant hommage aux savants de son temps, c’est un feuilleton enthousiasmant, apte à susciter des vocations de chercheur.

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Le contexte historique est intéressant: l’histoire se situe dans les premières décennies du règne de la dynastie Joseon, une période où le pouvoir cherche à affermir sa légitimité. Le roi Taejong, qui règne d’une main de fer, tente de juguler par la répression les manœuvres des membres de la cour qui souhaitent que  le royaume de Goryeo renaisse de ses cendres. Son fils aîné, Yangnyeong, lui succède brièvement, mais abdique vite en faveur de son frère cadet, Sejong. Ce dernier s’avérera un monarque éclairé, soutenant les arts et les sciences, apte grâce à sa politique à pacifier le pays et à améliorer les conditions de vie de la population, tout en initiant une ambitieuse réforme de l’alphabet.

Joué par Kim Sang-Kyung, Sejong est dépeint dans la série comme un roi humaniste et généreux, opposé à toute forme d’obscurantisme. Si l’arrière-plan politique tient une place non négligeable dans les premiers épisodes, ce n’est pas le point fort du drama: bien que montrant bien les divergences de vues entre Taejong et Sejong tant sur le plan de l’exercice du pouvoir que de leur philosophie de vie, c’est une vision plutôt manichéenne des évènements qui est présentée. Pour une description plus détaillée du règne de Sejong, vous pouvez regarder un long sageuk de 2008, King Sejong the Great.

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Ce sont bien les aspects scientifiques qui font tout l’intérêt de la série, car les intrigues de cour, les complots dynastiques abordés ici n’ont rien de neuf, étant déjà largement présents dans bon nombre de dramas historiques. Jang Yeong-Sil a l’avantage de ne pas trop s’attarder à l’enfance du scientifique, ne lui consacrant que deux épisodes, situés vers 1401: on voit le milieu pauvre dont il est issu, sa mère étant une servante subissant le joug de la noblesse (elle sera battue à mort pour avoir voulu couvrir la fuite d’une esclave). Fils illégitime d’un noble curieux et ouvert d’esprit, Jang Seong-hwi, il est très tôt initié par celui-ci à l’astronomie: son père, véritable mentor, l’aide à identifier les constellations, lui offre un précieux compas et lui fait découvrir les secrets de la cartographie céleste coréenne. Le jeune Jang est doué d’un sens aigu de l’observation: voyant que sur un cadran solaire, la longueur de l’ombre varie en fonction des saisons, il conçoit des figurines zoomorphes qui, déposées judicieusement sur la surface du cadran, indiquent quelle est la saison en cours.

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A cette époque, les astronomes avaient des difficultés à évaluer avec précision les horaires des éclipses. Les éclipses solaires étaient alors des évènements importants, car jugés porteurs de présages funestes (le roi étant identifié au soleil, l’occultation de l’astre était vue comme un signe divin de mauvais augure). D’où l’importance d’un cérémonial durant l’éclipse, auquel assistait le roi vêtu de blanc, pour conjurer les maléfices. Le jeune Jang, parvenu par l’observation des éphémérides à à une estimation décalée dans le temps de la survenue de l’éclipse par rapport à celle officiellement retenue, est sévèrement rossé et jeté en prison pour avoir voulu alerter le roi. Les astrologues, qui interprétaient alors les conjonctions astrales comme des prédictions concernant la destinée du royaume et de ses dirigeants, avaient une influence considérable à la cour. La série les tourne en ridicule, en particulier Choi Bok, un devin officiel dont les oracles ineptes donnent lieu à quelques scènes comiques.

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On passe dès le troisième épisode à l’âge adulte de l’astronome (personnifié par Song Il Gook, connu pour ses rôles majeurs dans Jumong et Emperor of the Sea). Travaillant dans une forge, il subit les humiliations répétées de son patron, à qui il sert de factotum. Mais il poursuit ses observations du ciel, construisant même son propre observatoire, doté d’une lucarne pouvant pivoter en fonction du mouvement des astres. Il subit alors bien des avanies et, après avoir été arrêté pour insubordination, il est sauvé de l’exécution par Lee Chun (Kim Do-hyun), un officier ami de son père, qui apprécie ses travaux scientifiques, en particulier la construction d’un globe céleste tournant à engrenages, tâche ardue préoccupant Jang à cette époque. C’est en observant la nature qu’il parvient à surmonter les difficultés techniques, la vision d’une feuille gorgée d’eau le mettant sur la voie d’un mécanisme hydraulique utilisant des contrepoids. La mise au point de cet instrument marque le premier succès de la carrière de notre savant, qui rallie à sa cause des soutiens hauts placés, comme la fille de Taejong et grande sœur de Sejong, la princesse So Hyun (interprétée par Park Sun Young).

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So Hyun se lie d’amitié avec Jang et demeure pour lui une présence bienveillante, lui prodiguant des encouragements et le secondant à l’occasion dans ses observations. Heureusement, le drama ne comporte pas de véritable intrigue sentimentale entre eux deux: il y a bien quelques scènes romantiques sous la voûte étoilées, mais ça s’arrête là. Jang est également soutenu par le premier ministre, Hwang Hui, qui lui apporte toute l’aide matérielle qu’il souhaite. Les sujets d’étude de l’astronome sont très diversifiés: il invente un outil pour repérer l’étoile du nord en fonction de l’évolution de sa position, établit une théorie de la circulation des vents suivant la rotation de la Terre, prédit la pluie de météorites des Pléiades avec précision (s’attirant ainsi les faveurs royales), élabore le calcul du mouvement des planètes du système solaire (réfutant au passage la théorie nébuleuse faisant intervenir une hypothétique énergie céleste).

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Il se fait des ennemis jurés à la cour en déjouant une machination visant à réinstaurer la dynastie Goryeo menée par des adversaire de la prééminence du néo-confucianisme. A la cour, une stèle a été érigée: gravée 1000 ans plus tôt au château de Pyeongyang, elle figure les constellations avec un luxe de détails et inclurait des indications cachées sur le devenir des dynasties. Les conspirateurs falsifient un détail de la gravure pour accréditer la légitimité de Goryeo, mais Jang dénonce la supercherie. Dès lors, on attente à sa vie, on cherche à ruiner sa carrière, à saboter ses installations (voire même incendier son observatoire). Le drama prend à cet égard quelques libertés, présentant un noble influent, Ha Yeon, comme un farouche opposant à toute progrès scientifique, alors qu’il ne l’était pas en réalité. L’adversaire le plus redoutable de l’astronome, Cho Kwang, un vieux barbon machiavélique, est un personnage dépeint sans subtilité: il s’oppose à la science car selon lui elle détourne les hommes de la religion et peut mener à des désordres sociaux, mais son argumentation est un peu simpliste.

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Le principal défaut de ce sageuk réside dans la psychologie des protagonistes qui s’opposent à Jang, leurs réactions étant parfois disproportionnées: par exemple lorsqu’ils réduisent en cendre son observatoire, par peur que la science coréenne parvienne à rivaliser avec celle des chinois, entrainant des mesures punitives de la part du puissant voisin. On a peine à croire qu’un astronome, affichant de plus une grande humilité, constitue une telle menace. Cependant, un personnage est développé avec plus de soin, l’éternel concurrent de Jang, Hee Je: un astronome issu d’un milieu aisé, compétent, mais qui se rend compte que son confrère est bien plus doué que lui. Hee Je, miné par la jalousie, cède à plusieurs reprises à la tentation de lui nuire, avant de le regretter à chaque fois. Il mène de son côté ses propres recherches, construisant des instruments moins performants que ceux de Jang en rêvant de doubler un jour son brillant rival. La relation ambigüe entre les deux scientifiques est un ressort narratif récurrent dans les sageuks (on la retrouve par exemple dans Hur Jun). En fait, en dehors des sciences, le drama reste très classique, proposant les décors de studio habituels et des intrigues familières aux habitués du genre.

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Mais cette absence d’innovations scénaristiques est largement compensée par la richesse de la reconstitution. Beaucoup d’instruments de mesures célestes sont présentés au cours des épisodes, certains créés par des contemporains de Jang (sphères armillaires, gnomons, cadrans solaires sophistiqués…) dont la présentation s’accompagne d’explications pédagogiques. Le drama insiste aussi sur l’utilité de la mesure du temps pour le peuple car la connaissance précise de l’heure par tous permet d’harmoniser les échanges sociaux. Lorsque Jang façonne une horloge portative pour tout un chacun, il le conçoit comme un bienfait pour le peuple, rejoignant en cela le roi Sejong, qui par l’instauration d’un nouvel alphabet de 28 lettres, souhaite (selon la série) émanciper le peuple de la domination de la noblesse. Cette réforme capitale, préparée dans le plus grand secret, n’est abordée que succinctement (un sageuk, Tree with deep roots, a été consacré spécifiquement à cet aspect du règne de Sejong, en le présentant de façon très romancée). Par contre, on voit Jang et ses assistants créer un nouveau caractère d’imprimerie, le type Gabin et une nouvelle presse à imprimer constituée de près de 20000 pièces, plus pratique et robuste que les précédentes (rappelons au passage que la presse à imprimer est une invention coréenne datée de 1234).

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Le drama a en outre le mérite de s’intéresser à l’astronomie chinoise. Faisant partie d’une délégation à la cour des Ming, Jang épate l’assistance en identifiant un astrolabe ouvragé, objet alors méconnu en orient. Il réussit la prouesse de réparer la vieille horloge astronomique de Su Song, trésor du patrimoine chinois et s’attire ainsi la sympathie d’un membre de la noblesse, Ju Tae Kang et de sa fille Ju Bu Reyong. Ces derniers lui offrent un recueil d’observations célestes du prestigieux savant Guo Shoujing. Bientôt, les Ming autorisent les coréens à mener leurs recherches en toute liberté, en exploitant les connaissances chinoises.

Néanmoins, Jang prend vite ses distances avec les prédictions chinoises, cherchant à les remplacer par de plus fiables. Pour cela, il s’entoure d’une équipe de scientifiques de haute volée, dont un calculateur prodige spécialiste de l’estimation des latitudes, Park Hyo Won et un brillant mathématicien, Sung Sa Gok. Une « dream team » qui établit des éphémérides, précisant l’orbite des planètes connues du système solaire, les heures de lever et de coucher de la lune et du soleil, réalisant des mesures d’une précision inédite à l’aide par exemple d’un imposant gnomon. Le point culminant de cette fructueuse collaboration sera la prédiction sans faille de l’éclipse solaire de 1432, déterminée grâce à de complexes calculs trigonométriques (n’oublions pas que la précession des équinoxes était inconnue à l’époque dans le royaume de Joseon) et en s’aidant de bâtonnets à calculer (on ne voit aucun boulier à l’écran).

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L’invention de Jang Yeong-sil la plus spectaculaire, une horloge à eau perfectionnée dénommée Jagyeongnu, se voit consacrer plusieurs épisodes. La machine, très ingénieuse, fait l’objet d’une présentation détaillée d’une grande clarté, au moyens d’animations. Jang remplace les engrenages, soumis à l’érosion, par un dispositif où des billes de fer circulent dans une tuyauterie de laiton, actionnant en cascade des mécanismes permettant de faire se mouvoir un automate tambourinaire annonçant les heures. Un chef-d’œuvre d’ingénierie, exploitant astucieusement le principe de la chute libre, qui devint horloge officielle de Joseon dès 1434, et qui valut à l’astronome une promotion sociale éclair. Il réalise ensuite une autre horloge, nommée Okru, un appareillage complexe dont le fonctionnement n’est toujours pas élucidé. Une version baroque, avec de multiples automates, est montrée dans la série, mais j’ignore si cet Okru est fidèle à l’original. Toujours est-il que cette machine tient une place importante dans l’intrigue.

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Une autre facette du talent de Jang est aussi abordée, la création d’instruments de musique. Il a en effet amélioré les carillons de pierre (pyeongyeong) utilisés pour la musique rituelle de cour, un ensemble de 16 pierres ponces  sculptées en forme de L et frappées au moyen d’un maillet. Le problème était d’obtenir un son harmonieux en taillant judicieusement les pierres. Des explications techniques sont fournies par la série, notamment concernant le réglage de la sonorité de l’instrument à percussion, qui se faisait en s’aidant d’un jeu de flûtes de différentes longueurs produisant des sons de référence. Jang parvient à déterminer l’épaisseur optimale des pierres (différente pour chacune) de façon empirique, sans employer les méthodes connues des experts en facture instrumentale.

Le côté touche-à-tout de Jang évoque irrésistiblement de grandes figures de la science de l’Antiquité, comme Héron d’Alexandrie ou Archimède. De plus, à plusieurs reprises, la série fait des allusions appuyées à de grands savants, contribuant à le présenter comme leur précurseur. Jang, assoupi sous un plaqueminier, reçoit un kaki détaché de l’arbre sur le crâne, ce qui l’inspire pour réaliser son horloge en exploitant la chute des billes (allusion flagrante à la pomme de Newton). Lors d’un autre épisode, il a l’intuition soudaine que la Terre tourne autour du soleil et non l’inverse (quelques décennies avant Nicolas Copernic), et pense ainsi détenir l’explication de ses erreurs de prédictions astronomiques. Tout cela n’est sans doute qu’extrapolation de la part des scénaristes, pour ajouter au prestige du personnage.

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Il faut dire que Jang Yeong-sil est dans le drama un individu très attachant, investi sans arrières-pensées dans sa carrière scientifique, d’une candeur touchante. Il n’est ici pas question d’égratigner un personnage devenu légendaire dans l’imagerie populaire nationale. Une figure d’un dévouement exemplaire: les derniers épisodes, d’une tonalité tragique, le posent en victime de l’obscurantisme acceptant de se sacrifier pour son roi. C’est peut-être une image d’Épinal, mais il faut reconnaitre que la description de ses travaux est rigoureuse et exhaustive (à l’exception de sa contribution à l’armement de Joseon et au développement d’alliages de métaux). Song Il Gook interprète avec conviction le savant, parvenant à retranscrire sa passion de la connaissance par un jeu très expressif, comme lorsque son visage s’illumine au moment de faire une grande découverte.

Le drama est loin d’être parfait: dans le souci de dramatiser l’intrigue, certains rebondissements sont un peu forcés; les personnages secondaires auraient gagnés à être plus travaillés; l’épisode final est un peu larmoyant et tire en longueur. Cependant la somme de connaissances scientifiques délivrées au fil de la série (à quoi s’ajoutent les mini-documentaires concluant certains épisodes, très informatifs) et la qualités des reconstitutions des outils astronomiques ou métrologiques d’époque en font un drama à ne pas manquer pour les férus d’histoire des sciences (à l’instar de ce que fut Painter of the Wind pour les amateurs de peinture orientale). Reste à espérer que les bons résultats d’audience de la série incitent dans l’avenir la télévision coréenne à proposer d’autres sageuks du même genre.

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