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Nouvelle escale sud-américaine sur Tant de saisons: le Chili, avec cette récente série historique en 8 épisodes de moins d’une heure, coproduite par TVN (Televisión Nacional de Chile) et Fox+ (Fox Latin American Channels). Réalisée par Nicolás Acuña et coécrite par un pool de scénaristes (Carmen Gloria Lopez, Wilfredo Van Brook, Luis Emilio Guzman et Paula del Fierro), elle narre un épisode tragique de la guerre d’Arauco, interminable conflit qui opposa les colons espagnols et le peuple Mapuche à partir de 1536 au sud du Rio Biobio (région d’Araucanie). Le siège de Villarrica, dernier bastion ibère à résister aux assauts Mapuches dans cette zone, dura trois ans au début du XVIIe siècle et s’acheva en février 1603 par une défaite désastreuse pour les assiégés, marquant la fin de la conquête du Chili par les troupes espagnoles. La série, bien que TR7S romancée, propose une reconstitution soignée des évènements, permettant de cerner les causes de la défaite cuisante des conquistadors, tout en développant un écheveau d’intrigues trépidantes ayant pour cadre chacun des camps antagonistes.

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Le premier épisode débute peu après la bataille de Curalaba, en 1598, où des guerriers Mapuches montèrent une embuscade victorieuse contre les troupes espagnoles, brisant ainsi le pacte de non-agression alors en vigueur entre les belligérants. Isabel de Bastidas (Marimar Vega) arrive dans la région avec son époux, le capitaine  Rodrigo Perez de Uriondo (July Milostich) et son jeune fils Diego (Zoe Riveros). Rodrigo doit être affecté au fort de Villarrica, un bastion situé au pied du volcan du même nom: malgré l’infériorité numérique des troupes espagnoles, suite à une succession de revers militaires, il a la conviction de pouvoir mettre en échec les indiens, fort de la supériorité technique des conquérants. Cependant, son convoi, en route vers le fort, est attaqué dans la forêt par les Mapuches: l’un d’eux tente de violer Isabel, mais celle-ci est secourue in-extremis par le sergent Agustín González (Benjamin Vicuna, que l’on a vu dans la série Prófugos, le road movie sanglant de HBO Latino), un homme intrépide et épris de justice qui tombe vite amoureux d’Isabel.

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L’agression inopinée de la caravane de Rodrigo marque le début du soulèvement des Mapuches, enhardis par une série de victoires récentes, qui se dressent contre le détachement militaire de Villarrica. Quand Isabel arrive au fort, peu avant le début d’un siège qui s’avérera très éprouvant, elle découvre une communauté divisée, marquée par des dissensions au sein du commandement et par la rogne du peuple, l’agitation prenant vite de l’ampleur, se répandant parmi la soldatesque à cran devant les difficultés matérielles et les errements de leurs supérieurs hiérarchiques. Juan de Salas (incarné par le colombien  Andrés Parra) dirige d’une main de fer le campement. C’est un individu brutal et impulsif qui ne supporte aucune forme d’insoumission. L’acteur restitue bien sa paranoïa et son comportement de brute épaisse, même s’il surjoue souvent son personnage, dont les coups de sang paraissent du coup excessifs.

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Juan de Salas, lors du premier épisode, tue de sang froid son second, Garmendia, qu’il soupçonne de vouloir faire alliance avec les indiens et d’avoir le dessein de prendre sa place de leader: cruel, il donne son corps en pâture aux porcs élevés dans l’enceinte du fort. Juan cherche à dissimuler son exaction aux autres officiers, mais un de ses plus farouches opposants,  Alonso Carvallo, découvre bientôt des preuves confondantes du crime. Alonso (joué par Francisco Melo) est le propriétaire des mines d’or des alentours, des gisements fructueux dans lesquels il emploie moult esclaves indiens, une main d’œuvre corvéable qui lui permet de s’enrichir considérablement. Homme puissant et ambitieux, il complote pour prendre le contrôle du fort, aidé par son lieutenant fidèle Juan Quiroga (Felipe Rios). Son plan consiste,  en vue de renverser Juan de Salas, à nouer une alliance secrète avec les Mapuches en leur faisant miroiter les gains de l’exploitation aurifère.

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Alonso a l’intention de divulguer sur la place publique ses accusations contre Juan de Salas. Lorsque le gouverneur Martin Garcia de Loyola arrive en ville peu avant le début du siège avec un contingent de soldats en renfort, Alonso se confie à lui. Il apprend vite que la couronne souhaite destituer son rival et le nommer en lieu et place commandant du fort. Mais Juan de Salas a une botte secrète: l’évêque Justo Domingo del Valle (Tito Bustamante), un prêtre inflexible du Saint Office de l’Inquisition dépêché sur place pour châtier les infidèles, à propos duquel Juan détient un secret inavouable, faisant de lui son obligé et qu’il contraint à condamner le malheureux Alonso. Cet évêque est un personnage déplaisant, sadique et sans compassion, un individu libidineux qui ne parvient pas toujours à réfréner ses pulsions sexuelles pédophiles. Nulle subtilité dans la description de ce protagoniste, qui reste un archétype du mauvais prélat.

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Au fil des épisodes, on découvre la panoplie des sévices de l’Inquisition: écartèlement, estrapade, supplice des brodequins…et même une mise à mort originale, par ingestion forcée d’or liquide! Sitiados est une série très violente, qui montre toute la rudesse de ces conquistadors, dont les soldats furent pour la plupart recrutés parmi la lie de la société: mercenaires sans foi ni loi, anciens prisonniers dont l’engagement leur permettait d’échapper à la pendaison, soudards avides d’enrichissement personnel. Autant dire que les femmes résidant au campement n’ont pas la vie facile et sont régulièrement battues ou violées. Les figures féminines de la série ne sont cependant pas toutes des victimes: ainsi, Mercedes, l’épouse d’Alonso (Trinidad González), qui entretient une liaison secrète avec Juan de Salas, est une garce manœuvrière doublée d’une empoisonneuse. Les autres protagonistes principaux du sexe faible sont cependant dépeints sous un jour plus positif et ont, de plus, un rôle clef dans le déroulement de l’intrigue.

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Alors qu’Isabel doit faire face à l’enlèvement de son fils Diego par les Mapuches (un enfant dont, d’autre part, Juan de Salas et son homme de confiance Malaspina cherchent à s’emparer), la fille du commandeur, Rocio (Macarena Achaga, une actrice et mannequin argentine), insoumise et en rébellion contre son père, s’éprend de Nehuén (Gaston Salgado), un jeune Mapuche qui vit dans le fort depuis sa plus tendre enfance avec sa mère Juana, une servante des espagnols. Rocio, en fuguant avec Nehuén, nuit aux intérêts des conquistadors en devenant une précieuse monnaie d’échange pour les amérindiens, qui cherchent à récupérer la guérisseuse Juana, emprisonnée au campement par mesure de rétorsion. L’idylle entre Rocio et Nehuén reproduit le schéma classique de l’intrigue de type Roméo et Juliette, mais constitue la source des péripéties les plus marquantes de la série.

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Sitiados s’attache aussi à montrer (trop brièvement) le mode de vie des Mapuches, au travers de leurs rituels religieux, de leurs pratiques médicinales ou encore de leur vision du monde. La série les décrit comme une société essentiellement guerrière, fortement structurée et vouant un culte à leurs ancêtres. Nehuén est promis à un grand destin, celui d’un toqui (chef de guerre Mapuche) chargé de défaire les espagnols. Il s’est lié d’amitié au campement avec Agustín González: le sergent, qui éprouve de la sympathie pour les indiens et comprend leurs motivations, constitue une exception parmi les conquistadors. Mais si le toqui bénéficie des conseils avisés de son grand-père Cañupán, leader respecté de la communauté Mapuche, et s’allie avec Pelantaro, puissant toqui d’une région voisine, il est confronté à l’opposition d’Ankanamun, son second, un va-t-en-guerre jusqu’au-boutiste qui conteste sa légitimité et sa stratégie militaire mesurée, lui reprochant en outre sa liaison avec Rocio.

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La minisérie met bien en évidence la dureté d’un siège qui s’éternise: le rationnement drastique de l’alimentation, la fièvre obsidionale qui se propage dans les rangs des assiégés, les comportements altruistes ou égoïstes qui se révèlent face aux difficultés du quotidien. Il est à porter au crédit de la fiction d’éviter de présenter les faits sous un jour manichéen: il y a des antagonismes violents dans chaque camp, des individus cupides et d’autres plus altruistes aussi bien chez les Mapuches que chez les conquistadors. De chaque côté des figures se dressent contre le patriotisme fanatique, à l’image de Nehuén ou Agustín González. Sans compter Inalef, un métis vivant en solitaire dans la forêt où il pratique la sorcellerie, et qui accepte aussi bien de venir en aide aux indiens qu’aux espagnols.

Cette volonté de nuancer le propos est louable, même si la série est parfois entachée de clichés que les historiens spécialistes de la période et les descendants des amérindiens n’ont pas manqués de relever: ont été jugés peu réalistes certains aspects de la description des Mapuches (accoutrement fantaisiste lors de raids guerriers, attitude irrespectueuse envers les femmes et les ainés, langue mapudungun imparfaitement restituée), tandis que quelques anachronismes dans les décors du campement furent remarqués.

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Au delà de certains points polémiques, la série montre cependant clairement que les causes du fiasco espagnol (le siège s’est terminé en bain de sang, avec seulement une poignée de captifs survivants) sont à imputer d’une part au manque de soutien de la part de la couronne (sous-effectif, acheminement défaillant des vivres et munitions), d’autre part à l’attitude du commandement du fort: Juan de Salas fait non seulement preuve d’une inflexibilité irréaliste face à l’ennemi, mais fait passer ses intérêt personnels en premier, se souciant peu du sort de sa garnison; quant à l’évêque Justo Domingo, il songe avant tout à préserver sa réputation et à planifier sa carrière future. Là où Sitiados pèche selon moi, c’est au niveau de la réalisation des scènes d’action, parfois confuses et manquant de plans d’ensemble, au profit d’une suite de plans rapprochés. La fin des épisodes est un peu précipitée, le rythme s’accélérant soudain dans une succession de scènes rapides. Un choix qui laisse perplexe et nuit à l’élégance de la narration.

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On aurait aimé aussi qu’une plus grande place soit accordée à la reconstitution du mode de vie du peuple Mapuche, essentiellement dépeint ici sous les traits d’une tribu guerrière ritualisée (par exemple la scène où un conquistador est exécuté, son cœur étant ensuite dévoré par les Mapuches peut faire penser que ces indiens n’étaient que des sauvages belliqueux). Concernant la trame romanesque, celle-ci est bien agencé, même si elle use de quelques recettes scénaristiques fréquentes dans les séries historiques (complots en tous genres, histoires d’amour impossible…). La production est de qualité, bénéficiant d’un financement confortable grâce à l’apport de Fox+, restituant de façon détaillée les décors et costumes d’époque.

Pour conclure, je dirais que la série est assez appréciable pour les amateurs de fictions historiques, car elle aborde un pan méconnu de l’histoire chilienne sans chercher à édulcorer le cours des évènements. Il est à noter que la télévision du Chili a proposé la même année une autre minisérie située à la même époque, Puerto Hambre, racontant la colonisation de la Patagonie en 1584, programme que je n’ai pas vu faute de sous-titres mais qui témoigne l’intérêt renouvelé du pays pour son passé tourmenté. Sitiados, à l’instar de cette autre fiction, apporte en tout cas, malgré ses imperfections, un renouveau bienvenu dans un paysage télévisuel longtemps dominé par des telenovelas interminables à faible budget.

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