Mots-clefs

, , , , ,

514QG7Z63YL

Nouvelle incursion dans l’univers des séries américaines vintage sur ce blog après Police Story, il s’agit cette fois d’un singulier programme de Showtime, en deux saisons comprenant des épisodes de moins d’une demi-heure (la première en 3 parties datant de 1991, la seconde incluant 4 courts-métrages diffusée dès la fin 1992), adaptation de quelques nouvelles du fameux auteur de science-fiction Kurt Vonnegut tirées de son recueil Welcome to the Monkey House (qui était composé de 25 nouvelles). En France, cet écrivain est moins connu que dans les pays anglo-saxons, mais son roman Abattoir 5 a acquis justement une certaine notoriété, tandis que certaines de ses nouvelles figurèrent au sommaire d’anthologies de SF, à l’instar de Pauvre Surhomme (également connu sous le titre d’Harrison Bergeron, un texte étonnant qui fit l’objet d’un téléfilm en 1995, évoquant un futur où l’égalitarisme règne en maître, quitte à imposer un nivellement par le bas de la population). La série de Showtime témoigne de la diversité d’inspiration de l’auteur, de son humour décalé et de son sens de la chute, même si tous les épisodes ne sont pas également réussis. Elle intéressera sans doute ceux qui apprécient des séries britanniques telles que Black Mirror ou Inside No. 9. Examinons les  épisodes au cas par cas.

Next Door

vlcsnap-2016-05-26-18h57m43s518

Le premier épisode est l’histoire d’un garçon, Paul Leonard (joué par Kaj-Erik Eriksen) laissé seul chez lui par ses parents le temps d’une soirée. Gamin entreprenant et curieux, il entend le tapage que font les voisins, un couple en pleine scène de ménage, et les espionne par le biais d’un soupirail. Voyant que l’épouse, Mabel, semble avoir été brutalisée par son mari et constatant qu’un poste diffuse dans leur appartement la programmation d’une station musicale, il appelle le DJ de la radio, All-Night Sam, et lui demande de passer un morceau susceptible de calmer leur humeur vindicative. Mais l’intervention à distance de l’animateur radio n’aura pas les effets escomptés.

L’histoire, qui montre le décalage entre le monde des adultes et celui des enfants, peut aussi être interprétée comme une mise en garde contre le voyeurisme. Cependant, c’est surtout selon moi une illustration du pouvoir insidieux de la musique: dans Next Door, les mélodies peuvent, suivant leur tonalité, modifier l’état d’esprit des auditeurs, même en restant à la périphérie de leur attention, émises par un banal poste de radio. Ce phénomène est ici exagéré pour les besoins de l’intrigue qui, bien qu’étant par moments touchante, relève surtout de la comédie. La chute, amusante, est teintée d’ironie, mais j’aurai aimé une issue moins anecdotique, d’une plus grande intensité dramatique. Néanmoins, la réalisation de Paul Shapiro bénéficie d’une mise en scène étudiée, nous faisant percevoir l’étrangeté du monde tel qu’il est vu à travers le regard d’un enfant.

  The Euphio Question

vlcsnap-2016-05-27-14h49m54s397

Un astronome interprété par Jackson Davies est interviewé à la télévision par un présentateur soucieux de booster l’audience de son émission. Le scientifique présente un appareil radio capable de capter les signaux émis par une étoile lointaine. Les sons étranges qu’il donne à écouter ont l’étrange propriété de plonger l’auditoire dans un état euphorique, qui cesse brusquement lorsque le signal s’interrompt. Le présentateur voit dans ce phénomène l’opportunité d’un succès d’audience phénoménal, alors qu’un professeur de sociologie, présent sur le plateau, Gordon Clapp, souligne les dangers de cette découverte, capable selon lui d’entraîner la désagrégation de la société, en rendant les individus accros à un bonheur chimérique obtenable sur commande. La suite des évènements va lui donner raison.

L’épisode a le mérite d’être fidèle  en tous points au texte de la nouvelle. Le but ici est de mettre en garde contre les paradis artificiels (les effets induits par le signal s’apparentent à ceux des substances hallucinogènes) et d’insister sur le fait que le bonheur doit se mériter pour ne pas être qu’un état éphémère laissant une sensation de manque une fois évaporé. Au fond, c’est une fable philosophique sérieuse, mais exécutée ici de façon maladroite: par exemple, une scène orgiaque se déroulant dans la maison de Clapp où, sous l’effet des sons lancinants de l’espace, les protagonistes adoptent les comportements les plus insolites, est bien trop longue et somme toute ridicule. Finalement, la fiction est distrayante, mais sa chute inquiétante n’est pas bien amenée et tombe un peu à plat, affaiblie par les scènes complaisantes de débauche qui la précèdent.

All the King’s Horses

vlcsnap-2016-05-27-15h21m13s820

Len Cariou interprète un ambassadeur des USA qui se rend en avion dans un pays d’Amérique latine avec un détachement diplomatique et militaire. Sa femme et son fils l’accompagnent. Le groupe, qui a dû se poser en catastrophe, est intercepté par des rebelles communistes et pris en otages. Le leader des guérilleros, Vaccaro, joué par Miguel Fernandes, est un homme intelligent mais idéaliste, qui pense que la conscience sociale, présente selon lui en chaque être humain, doit prévaloir sur tout le reste. Voulant montrer la supériorité de sa vision sur l’idéologie capitaliste, il organise une partie d’échecs grandeur nature où les pièces sont les membres de la délégation et où il joue en blitz contre un ambassadeur Kelly horrifié. Chaque pion perdu se solde par l’élimination de la personne qui l’incarne sur l’échiquier humain. Un jeu de mort cornélien qui implique des sacrifices déchirants.

C’est selon moi le meilleur épisode de cette première saison: les acteurs sont très bons et l’intensité dramatique de l’histoire va crescendo, s’achevant sur un rebondissement surprenant. L’échiquier géant m’a rappelé un épisode du Prisonnier, Échec et mat, même si le jeu y était exploité de manière bien différente. Cette histoire met bien en évidence un dilemme moral qui amène le téléspectateur à réfléchir sur ses priorités dans l’existence, la partie d’échecs apparaissant ici comme une métaphore de la cruauté des hommes et du caractère parfois injuste de la vie. A chacun de juger si la démonstration de Vaccaro est convaincante et si les choix tactiques de l’ambassadeur Kelly sont humainement justifiés. Le scénario, clair et concis, est d’une grande efficacité.

Epicac

vlcsnap-2016-05-27-15h48m35s899

La saison 2 débute avec une histoire d’anticipation dans la veine du cycle des robots d’Isaac Asimov. Epicac est un super-ordinateur mis au point par les scientifiques au service du gouvernement: une machine prodigieuse capable de résoudre les problèmes les plus complexes, aussi bien techniques que sociétaux. Les personnages centraux sont un informaticien et son assistante Lisa qui s’occupent de la maintenance de l’appareil. Lorsque le premier tombe amoureux de la seconde, il consulte Epicac pour connaître le plus sûr moyen de la séduire: celui-ci, après avoir analysé la personnalité de Lisa, compose un poème idéalement conçu pour la toucher viscéralement, dont l’informaticien s’attribue indument la paternité. Ensuite, lorsque le scientifique demande à Lisa de l’épouser, il découvre un rival inattendu: Epicac est aussi amoureux de la jeune femme et lui fait une demande en mariage.

L’intrigue est très amusante et les interactions entre les deux scientifiques sont écrites avec justesse. L’épisode établit une dichotomie entre attirance physique et complicité intellectuelle dans les relations amoureuses. On peut également voir des échos de cette histoire dans les développements récents de la robotique, où un phénomène d’attachement pour des machines humanoïdes a été constaté, notamment au Japon, de la part de certains de leurs propriétaires. Se pose aussi la question de savoir si un robot doté d’une intelligence artificielle évoluée peut éprouver de réels sentiments pour un humain, au delà d’une froide compréhension analytique. Je dois dire que, pour une fois, j’ai préféré l’adaptation télé à la nouvelle, à cause de la chute, ici très différente de celle du texte original et résolument anticonformiste.

  Fortitude

vlcsnap-2016-05-27-16h25m13s492

Encore une histoire de SF, qui rappelle un peu un épisode de Doomwatch que j’ai présenté il y a quelques mois, In the dark. Nous suivons le docteur Little en visite chez le professeur Frankel (interprété par Frank Langella, bien connu des téléspectateurs de The Americans pour son rôle de Gabriel), dont le seul patient est Silvia Lovejoy, une dame âgée qui a subi de nombreuses opérations, ses organes ayant été peu à peu remplacés par des machines, son corps se réduisant à une tête fixée sur un tripode relié à des organes externes artificiels. Silvia peut commander ses organes à distance,  par exemple elle peut manipuler un bras mécanique, mais Frankel peut à tout moment prendre le contrôle des appareils. Silvia, en proie à une dépression, désire se suicider contre l’avis de son médecin. Un revolver que Gloria, l’amie de la vieille femme, lui apporte en cachette, lui donne l’opportunité d’exercer son libre arbitre et de mettre fin au calvaire de son existence.

Un conte pertinent traitant des dérives de l’acharnement thérapeutique, des droits des cyborgs et de la dépendance à la technologie: certainement un des meilleurs épisodes, qui suit scrupuleusement le texte de la nouvelle de Vonnegut et réserve une conclusion qui ne manque pas de piquant. L’histoire est très télégénique et résolument moderne, les thèmes abordés comptant encore de nos jours parmi les préoccupations des auteurs d’anticipation, particulièrement ceux du courant cybernétique. Frank Langella livre une prestation convaincante en savant fou imbu de lui-même. Les effets spéciaux assez réussis contribuent aussi à faire de Fortitude un épisode marquant en dépit de sa brièveté.

More Stately Mansions

vlcsnap-2016-05-27-17h03m14s009

Alan Miller (Jeff Boyd) et son épouse Ann (Teresa Woodham) emménagent dans une nouvelle maison et sympathisent avec leurs voisins Grace Anderson (Madeline Kahn) et son mari George (Stuart Margolin, qui interpréta l’inoubliable Angel Martin de The Rockford Files).  Grace est obnubilée par la décoration intérieure et suggère au couple Miller de relooker leur logis. Grande lectrice de magazines de mode et décoration, elle archive toutes ses vieilles revues, où se trouvent éparpillées des illustrations représentant ce qui doit constituer pour elle la maison idéale. Lorsque Grace se trouve hospitalisée, George confie à ses voisins de fraîche date qu’il a des soucis financiers et ne peut pas l’aider matériellement  à refaire son intérieur. Mais Alan, dont le compte en banque est bien garni, vient à sa rescousse et propose de remodeler la maison des Anderson selon les moindres désirs de Grace, en l’absence de celle-ci pour lui faire une heureuse surprise à son retour. Quelle sera sa réaction?

Un épisode mineur pour plusieurs raisons: l’histoire paraît au premier abord bien futile, on ne sait pas où Vonnegut veut en venir avant une chute finale, certes étonnante, mais introduite de façon si lapidaire qu’un téléspectateur peu attentif peut passer à côté du fin mot de l’intrigue.  L’intérêt principal du récit tient dans le portrait de Grace, une dame qui vit dans son monde et confond rêve et réalité, préférant se projeter sans cesse dans un futur hypothétique. En tout cas, cette femme aurait été ravie par la télévision française actuelle, où les émissions de déco fleurissent sur les chaînes généralistes. Le portrait de cette personne fragile et éternellement insatisfaite est bien vu, néanmoins c’est sans doute l’épisode le plus anecdotique de la série et peut-être pas le choix d’adaptation d’une nouvelle du recueil original le plus judicieux.

   The Foster Portfolio

vlcsnap-2016-05-27-17h04m45s895

L’ultime épisode de cette trop courte série est une histoire bien curieuse, située dans les années 1950. Slippy, un conseiller financier joué par John Cryer, se rend avec son assistante chez un client, Herbert Foster. Celui-ci vit avec sa famille de façon très modeste et ne semble pas en capacité de beaucoup investir. Cependant, Slippy a la surprise de découvrir, en examinant ses avoirs financiers, qu’Herbert est en réalité extrêmement riche, ayant hérité d’une forte somme: il suggère aussitôt des placements en actions juteux, mais le comportement d’Herbert ne cesse de le déconcerter. L’homme refuse de changer son train de vie, d’abandonner son emploi médiocre et ne veut pas toucher à l’argent qui lui a été légué. Slippy se demande s’il ne serait pas un communiste invétéré ou si l’origine de ses réticences est à rechercher dans son passé familial. Bientôt, une discrète filature lui révèle qu’il mène une double vie.

A noter qu’un remake de l’épisode doit voir le jour sous peu, financé l’an dernier au moyen d’un projet Kickstarter mené à bien. The Foster Portfolio est plutôt un récit de mystère atmosphérique, qui bénéficie d’une reconstitution détaillée de la période visitée. Le sujet est au fond celui de la valeur de l’argent dans une économie capitaliste. Pour Slippy, le plus important est de s’enrichir et il ne comprend pas ceux qui, à l’instar de Foster, ne fonctionnent pas selon cette logique et placent au premier plan leurs passions et la liberté de créer sans se soucier de contraintes bassement matérielles. Certes, j’aurais préféré que Monkey House s’achève sur une histoire d’anticipation plutôt que sur cet exercice de style rétro, mais cette trame scénaristique est tout de même intéressante car révélatrice de la philosophie de vie de Kurt Vonnegut, venant clore cette petite anthologie hétéroclite et souvent surprenante par l’évocation d’un de ses textes les plus personnels.

vlcsnap-2016-05-27-17h07m14s273

Publicités