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Eurochannel est une chaîne assez discrète mais qui propose parfois des séries de qualité, même si on trouve bien plus de films européens (souvent dignes d’intérêt) que de fictions télé dans sa programmation. N’étant pas abonné, je passe par son service de VOD pour les visionner. Celui-ci n’est pas entièrement satisfaisant, malgré des prix modiques: les épisodes ne sont visibles que pendant 48 heures, en streaming sur Dailymotion (en haute définition mais avec quelques saccades) et le catalogue de la chaîne est à l’heure actuelle assez restreint. Cependant, je suis bien content d’y avoir déniché récemment la minisérie Alpimaja avec sous-titres anglais et français, car seules des vidéos réservées aux locuteurs de l’estonien étaient jusqu’alors trouvables sur le net. En 5 épisodes d’une heure, il s’agit d’un thriller médico-sportif (diffusé initialement sur ETV) à propos d’un scandale de dopage éclaboussant la classe politique estonienne, réalisé par Gerda Kordemets, connue pour son travail sur une autre minisérie marquante, Klass – Elu pärast.

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Lors du premier épisode, on découvre un gouvernement estonien en proie à une crise grave. Des révélations fracassantes viennent d’avoir lieu: l’équipe de nageuses d’Estonie vient de se voir retirer toutes ses médailles (dont un titre olympique), suite à la mise en évidence de l’utilisation de produits dopants. Le financement de ce dopage est passé par le biais d’un organisme officiel, le National Olympic Endowment, qui possède un compte dans une banque liée au parti au pouvoir, qui y détient les fonds servant à financer ses campagnes. La question de savoir s’il y a eu planification du dopage au sommet de L’État taraude l’opinion, qui voit l’affaire comme un déshonneur national. Pour tenter d’éteindre l’incendie politique, le gouvernement fait appel à un expert en relations publiques de renommée internationale, un spin doctor roué, fin connaisseur des médias et de leur capacité à manipuler les masses:  Martin Kütt.

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Martin est interprété par Ivo Uukkivi. L’acteur restitue bien l’ambigüité du personnage, sa froideur professionnelle qui dissimule des traumatismes passés mal cicatrisés. Derrière son attitude calculatrice et cynique perce peu à peu un réel souci de justice et une sensibilité morale aiguillonnée par des motifs personnels. Au début, on ne sait pas grand chose de lui: il quitte sa villégiature à Saint-Moritz pour retourner en Estonie après une longue absence, contre l’avis de son épouse Annely. Son passé mystérieux ne sera révélé que lors du quatrième épisode, où la raison de l’acrimonie qu’il voue à son père ainsi que les circonstances tragiques de la disparition prématurée de son frère se font jour. Le spin doctor manœuvrier se mue au fil des épisodes en lanceur d’alerte prêt à faire chuter le gouvernement. Mais auparavant, il aura tout fait pour blanchir ses clients et éloigner les soupçons pesant sur les instances politiques.

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A son arrivée à l’aéroport de Tallinn, Martin est accueilli par Evelin Erikson (Kärt Tomingas) une diplomate membre du parti au pouvoir qui ne cache pas ses ambitions politiques et par son assistant Lauri Raudsepp (Uku Uusberg). Tous deux vont chapeauter l’opération visant à décrédibiliser la thèse d’un dopage D’État. Tout d’abord en contestant la validité des tests de biomarqueurs employés pour confondre les athlètes, tests qui ont détecté la présence suspecte d’un agent masquant, le furosémide, à des teneurs élevées. Ensuite en montant un plan com, à grand renfort de dénégations lors de conférences de presse et d’émissions de télévision. Mais la situation devient vite difficilement contrôlable: non seulement une championne, recordwoman du 200 mètres, Angela Salu (Elina Purde), disparaît dans d’étranges circonstances, mais certains membres du gouvernement se désolidarisent de leurs pairs.

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C’est le cas de Triinu Lindpere , la responsable du comité antidopage (jouée par Kadri Lepp): elle prétend n’être au courant de rien, n’étant pas membre du parti majoritaire au pouvoir. On la voit lors d’un talk show télévisé afficher une candeur apparemment sincère, ne se troublant pas devant les questions insidieuses que lui pose le présentateur, Mihkel Kull (Rein Pakk, très à l’aise dans ce rôle d’animateur vedette à la botte des autorités). Elle est soutenue par son mari Paul qui mène de son côté sa propre enquête et va s’introduire en catimini dans le quartier général du parti pour chercher des éléments compromettants. Tandis que d’autres acteurs politiques pensent tirer leur épingle du jeu et profiter des difficultés de l’exécutif, la ministre des sports, Merike Raja (Helena Merzin), doit faire face au vol de documents sensibles dans ses propres locaux, laissant supposer la présence d’une taupe au sein du personnel.

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Martin est reçu personnellement par la présidente, Kersti Kotkas (Anu Lamp), inquiète de la situation, qui l’assure de son soutien mais n’est sans doute pas très franche avec lui. Il bénéficie aussi de l’aide d’un politicien au bras long, Robert Raadik (Jaanus Rohumaa), un homme déplaisant qui fait fi de tous scrupules pour réussir sa carrière. Mais il va aussi rencontrer des individus qui vont progressivement modifier sa vision des choses.

Eha Köster, une ancienne athlète qui entraîne les nageuses (jouée par Laine Mägi, vue aussi bien dans Klass- Elu pärast que dans ENSV), assume publiquement la responsabilité du dopage et charge un médecin douteux, le docteur Ivask, émigré en Finlande (un personnage qui évoque vaguement le sulfureux docteur Michele Ferrari). Eha apporte un témoignage accablant concernant le dopage à l’époque soviétique, la prise forcée de stéroïdes dans le cadre d’une concurrence sportive malsaine entre l’Estonie et la RDA et les soucis hormonaux qui en résultèrent pour les nageuses. Elle ouvre les yeux de Martin, lui faisant percevoir la nocivité d’une tricherie organisée par le pouvoir, pour qui le prestige des résultats compte plus que des vies humaines.

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Ensuite, il rencontre un journaliste freelance, dont la lutte contre le dopage est le cheval de bataille, Toomas Lainvee (Raivo Rüütel). Celui-ci a constitué un dossier recensant les disparitions mystérieuses d’athlètes suite à des performances douteuses. Ses théories complotistes amènent Martin à le considérer de prime abord comme un paranoïaque, mais son énergie débordante et les preuves qu’il accumule finissent par le convaincre, d’autant plus  lorsque le spin doctor reçoit anonymement un DVD montrant une ex-nageuse maltraitée par le personnel soignant d’un hôpital non identifié.

Plus tard, Martin parvient à retrouver Angela, gravement malade, qui doit vivre sous une tente à oxygène: elle évoque son triste sort dans une scène poignante, où elle apparaît mal en point, victime des séquelles de la prise combinée d’hormones de croissance et d’EPO (à quoi s’ajoutait l’obligation pour elle de demeurer en altitude, dans une atmosphère raréfiée favorisant la production de globules rouges), traitement de choc impliquant de surcroît des risques de santé pour son enfant en gestation.

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Cette minisérie s’avère bien documentée, abordant le dopage sous toutes ses facettes. En particulier, j’ai apprécié le quatrième épisode qui évoque longuement le dopage génétique, fléau appelé à un développement inexorable dans les prochaines décennies. Martin visite les laboratoires Biomedicum, où il est reçu par un scientifique faisant des expérimentations en thérapie génique sur des souris. On apprend à cette occasion que pas moins de 187 gènes peuvent contribuer à améliorer les performances sportives. La frontière entre thérapie et dopage peut s’avérer ténue en cas de soins légitimes prodigués à des sportifs pour raisons de santé. Le caractère difficilement décelable de ce type de dopage est évoqué, de même que les risques sanitaires qu’il peut faire courir aux athlètes (à l’instar du syndrome du canal carpien qui affecte le tissu nerveux du poignet et peut résulter d’un dopage inadéquat).

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Alpimaja a le mérite de proposer des décors variés, dans une ambiance hivernale mise en valeur par la réalisatrice lors des plans tournés en extérieur. On visite au fil des épisodes l’opéra de Tallinn de style art nouveau; l’ancien siège cossu de la guilde des Têtes noires (une association de marchands prospères qui avait autrefois pignon sur rue à Tallinn) reconverti en centre culturel; une piste de luge dont on nous montre la descente vertigineuse au moyen d’une caméra subjective; les abords de l’imposante tour TV de Tallinn (plus haut bâtiment d’Europe du nord). D’autre part, la série fait quelques allusions à l’histoire récente de l’Estonie, au travers des réminiscences du journaliste Lainvee, qui vécut  la « révolution chantante », initiée en 1987, et qui mena les pays Baltes à l’indépendance. Une chanson emblématique de la période, Koit (du chanteur Tõnis Mägi), illustre musicalement ce passage patriotique, sans lien avec le reste de la série, mais qui témoigne de la constance de l’engagement politique du reporter.

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Globalement, il s’agit d’un thriller politique qui fonctionne bien, un peu froid cependant, à l’image du jeu des acteurs tout en retenue et qui manque parfois de flamme. Cette froideur est accentuée par les décors intérieurs, qui ont tendance à être dépouillés et d’une blancheur austère. Rien à dire au niveau de la réalisation, dynamique et qui parvient à créer une atmosphère inquiétante de conspiration latente. Le scénario a des allures labyrinthiques mais se révèle finalement parfaitement lisible, réservant en outre quelques twists bienvenus, même si je les ai trouvés assez prévisibles (en particulier, l’identité de la taupe ne surprend guère). En visionnant Alpimaja, on songe inévitablement à la récente affaire de dopage qui toucha le sport estonien: en 2011, Andrus Veerpalu, un skieur de fond, fut convaincu de dopage, ce qui provoqua une grande émotion dans le pays. Le souvenir encore vif de ce fait divers explique peut-être le succès d’audience de la minisérie lors de sa diffusion en prime time. Comme illustration des dérives du sport de haut niveau et de son exploitation à de sordides fins politiques, c’est une fiction assurément pertinente.

Ci-dessous une vidéo de la chanson Koit, qui fait une apparition inattendue lors du troisième épisode.

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