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Souvenez-vous: il y a quelques mois, la chaîne irlandaise RTÉ proposait la première saison d’une série historique à propos de l’insurrection de Pâques de 1916, une production en 5 épisodes dotée d’un budget confortable, intitulée Rebellion. D’autres blogueurs ont déjà consacré des articles à son sujet (celui-ci, par exemple), donc j’ai préféré aborder une autre série commémorative, qui obtint des taux d’audience bien inférieurs à Rebellion mais constitue néanmoins un projet télévisuel original: en trois épisodes, Trial of the Century s’essaie à un genre particulier: l’uchronie, le « what if ? » des anglo-saxons. Écrite par Hugh Travers et réalisée par Maurice Sweeney, la fiction a un pitch simple: les leaders de l’insurrection, au lieu de passer en cours martiale et d’être fusillés comme cela s’est déroulé dans la réalité, bénéficient d’un procès devant un jury. L’histoire raconte le jugement fictif d’une figure emblématique du mouvement insurrectionnel, Padraig Pearse, poète, enseignant et militant nationaliste.

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Le concept rappelle immanquablement une  série anglaise des années 70/80: Crown Court. De nombreux épisodes sont disponibles en DVD ainsi que sur internet, sur les sites de streaming. Chaque épisode montrait le déroulement d’un procès, le jury présent dans la salle d’audience n’étant pas composé d’acteurs, mais de téléspectateurs volontaires pour se plier à l’exercice, qui rendaient dans les dernières minutes un verdict définitif, sans justifier le fruit de leurs délibérations (ces dernières n’étant jamais filmées). Une formule un peu sèche mais qui permettait au spectateur de peser le pour et le contre et de comparer son opinion à celle du jury à l’écran. J’ai regardé quelques dizaines d’épisodes: globalement c’était à mon sens une bonne série, même si l’intérêt des affaires présentées était variable, de même que la complexité des scénarios.

La minisérie d’Hugh Travers montre le déroulement du procès de Pearse pendant les deux premiers épisodes, avant de se transformer en talk show durant l’ultime épisode, où un jury constitué d’un panel de célébrités (pour le public irlandais, s’entend) débat longuement en vue d’établir un verdict, leurs délibérations étant entrecoupées de courts intermèdes fictionnels. Le programme s’achève en révélant le nombre de votants choisissant ou non la culpabilité de Pearse.

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Dès le premier épisode, on voit que c’est une production à petit budget, avec seulement une poignée de décors (cellule de prison, salle du tribunal, un bureau austère). Toute l’action est concentrée dans le huis clos judiciaire, donc le jeu des acteurs est ici prépondérant. la plupart s’en tirent bien, même si la brièveté de leur prestation ne contribue pas à rendre leur personnage mémorable. Parmi les rôles secondaires, quelques uns peinent à communiquer la moindre émotion, mais globalement la fiction est interprétée avec conviction. Tom Vaughn-Lawlor (un acteur qui joua dans la populaire série de RTÉ Love/Hate) incarne avec retenue un Padraig Pearse  fermement convaincu de la justesse de la cause qu’il représente. Il est opposé à un procureur qui cherche par tous les moyens à le discréditer et à le faire passer pour un fanatique peu soucieux de sacrifier des vies humaines, Sebastian Banks (interprété correctement mais sans passion par Andrew Bennett).

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Banks a persuadé le général Maxwell (Eamonn Hunt) de juger Pearse plutôt que de l’exécuter, de façon à éviter d’en faire un martyre et dans le but de monter un réquisitoire contre lui pour ruiner sa réputation. Un problème pour Padraig est l’existence d’une lettre compromettante où il fait référence à une expédition allemande devant venir en soutien de l’insurrection. En temps de guerre, si une collusion avec l’ennemi est avérée, les leaders des insurgés doivent passer par les armes. Mais comme cela n’est pas prouvé, l’accusation le présente comme coupable de trahison envers le royaume, à une époque où le peuple doit faire preuve d’unité face au conflit mondial, lui reproche en outre de ne pas avoir respecté les principes démocratiques et, élément à charge le plus grave, d’avoir causé par des actes irresponsables la mort de centaines de personnes.

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Banks fait défiler une succession de témoins à la barre, dont des proches de personnes tuées pendant l’insurrection. L’avocat de Pearse, Edward Greene (Denis Conway) cherche à faire douter le jury de la pertinence de ces déclarations, en voulant montrer qu’il est difficile d’affirmer que ces décès sont bien des conséquences directes des troubles sociaux. Greene est un personnage qui manque un peu de présence et dont les interventions peinent à emporter la conviction. Cependant, la passe d’armes entre Greene et le major général Lowe à propos des conditions de la reddition de Pearse et des exactions commises par les troupes anglaises constitue un temps fort dans un épisode au déroulement un peu plan-plan. Quelques scènes parviennent malgré tout à dégager une certaine émotion: le témoignage vibrant de Catherine Foster (Aoibhinn McGinnity) à propos de la mort de son bébé, touché par une balle perdue dans son berceau; la brève visite en prison de la mère de Pearse où transparaît l’affection qu’elle lui porte.

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A la fin du premier épisode, des divergences se font jour entre Pearse et son avocat: ce dernier veut défendre son client de façon habituelle alors que Pearse veut instrumentaliser le procès, en faire une caisse de résonance pour la cause qu’il soutient capable de fédérer l’opinion, un noble dessein qui prévaut sur son sort personnel. Dans le second épisode, le plus intéressant à mon avis, Padraig se retrouve seul face à ses accusateurs après avoir congédié Greene. Il se défend avec éloquence, invitant le jury à imaginer que l’Allemagne gagne la guerre et devienne maître de l’Angleterre, rendant légitime une révolte de la part des britanniques.

Il appelle ensuite à la barre un témoin sulfureux, James Connolly, membre du parti travailliste irlandais et fondateur de l’Irish Citizen Army. Dans la réalité, Connolly a été exécuté, tout comme Pearse, en 1916. Dans la fiction, il déclare à la cour que la rébellion avait pour but de faire progresser la justice sociale et de favoriser le sort des travailleurs. Une vision politique qu’attaque aussitôt le procureur, qui met en doute son patriotisme en l’accusant d’avoir été un soldat déserteur. Faire appel à Connolly est en tout cas une manœuvre risquée de la part de Pearse, car l’homme a une réputation d’activiste gauchiste peu encline à faire consensus parmi les membres des classes moyennes qui composent le jury.

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Ensuite, Pearse appelle à la barre  des femmes dont les époux ont été abattus par les anglais, pour souligner la justesse de la cause insurrectionnelle. Après ce passage sans grande surprise, a lieu une scène forte où, lors du témoignage de Lady Augusta Gregory (qui connut Pearse en tant qu’enseignant), le procureur invite la dame à lire un extrait de la production poétique de l’accusé, qui suggère en termes voilés un penchant pour la pédophilie. Une tactique perfide de Banks, qui avance ici de vagues accusations sans fondements, tout comme ses allusions à la supposée homosexualité du leader indépendantiste.

Plus tard, le procureur présente une entrée du journal personnel d’un camarade de Pearse suggérant une connexion entre les rebelles et l’Allemagne. Mais il est permis de supposer qu’il s’agit d’un faux document. Banks a clairement le mauvais rôle dans cette seconde partie, où la sympathie des créateurs de la fiction pour Pearse devient flagrante. Mais, si l’épisode est bien mené, sa brièveté joue en sa défaveur. Ainsi, l’intervention du propre frère de Padraig, Willie, aurait pu donner lieu à une belle scène fraternelle, mais se révèle décevante et n’apporte aucun nouvel élément déterminant.

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 A la fin de cet épisode, le réquisitoire du procureur est habile: il insiste sur le fait que près de 100 000 irlandais se battent sur le front aux côtés des britanniques et que le peuple, en grande majorité, ne soutient pas la rébellion, faisant des insurgés une minorité (au sein d’une minorité) allant à l’encontre de la volonté générale. Pearse, dans sa plaidoirie, souligne que son mouvement est nécessaire pour provoquer une prise de conscience de la population. Ces deux discours antinomiques vont servir de base à un intéressant débat lors du dernier épisode (qui ne relève plus de la fiction), entre les membres d’un jury de 2016, filmé en studio.

Réunissant un panel de personnalités diverses (artistes, journalistes, hommes politiques, militant des droits de l’homme, historiens…), la discussion tente de déterminer si la justification de la rébellion était recevable ou s’il s’agissait juste d’un coup de poignard infligé à une nation en guerre, une trahison propre à favoriser l’ennemi. L’examen des idéaux de Pearse et de ses compagnons donne lieu à des développements intéressants, mais deux choses apparaissent vite évidentes dans ce débat: le professeur d’histoire, Patrick Geoghegan, tend à dominer les échanges, tandis que la plupart des jurés, de nationalité irlandaise, ont une attitude bienveillante envers les insurgés de 1916. Dès lors, leur vote final concernant le sort de Pearse ne saurait surprendre.

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Cette petite minisérie expérimentale aborde les évènements de 1916 sous un angle atypique, s’avère très bien documentée et a le mérite de présenter les points de vue dans toute leur diversité. Cependant, le mélange des genres entre talk show et fiction peut déconcerter. De plus, sur le plan dramatique, certains choix sont discutables: la présence lors du procès fictif de 1916 de jurés semble inutile, on ne nous présente pas leur verdict ni leurs délibérations; certaines scènes d’interrogatoires sont téléphonées et manquent de tension; les divergences de vues entre Pearse et ses partisans auraient mérité une plus longue exposition. La troisième partie est pertinente, mais l’Histoire ayant tranché en faveur des partisans de l’indépendance, ne donne pas lieu à un fort clivage entre membres du jury contemporain. Trial of the Century, malgré un titre ronflant, n’a pas été un succès d’audience: la faute sans doute à l’accumulation de programmes commémoratifs à la télé irlandaise cette année, ayant provoqué une certaine saturation parmi les téléspectateurs. Reste que la minisérie, malgré ses défauts, fut pour moi une expérience curieuse et instructive.

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