Étiquettes

, , , , , , ,

manoel22

La minisérie présentée cette semaine est une rareté: jamais éditée en DVD, on ne peut la trouver (en cherchant bien) que sur le web, en version française dotée de sous-titres incrustés en anglais, avec une image un peu floue et dégradée. Cependant, l’aspect vaporeux de la vidéo, loin de nuire à l’œuvre, contribue au charme singulier de ce conte fantastique à l’atmosphère mystérieuse.  L’Île aux merveilles de Manoël, coproduction de l’INA et de la RTP (Radiotelevisão Portuguesa),  réalisé par Raoul Ruiz, date de la période la plus surréaliste de la carrière du cinéaste. L’histoire, inspirée à Ruiz par un autre réalisateur portugais, João Botelho, se déroule sur l’île de Madère, où l’on suit les aventures (réelles ou imaginaires) de Manoël, un garçon de sept ans que l’insatiable curiosité amène à faire des rencontres extraordinaires. La série fut diffusée au Portugal en 4 parties lors des programmes de Noël et en France en 3 épisodes, mais existe aussi sous la forme d’un long métrage portant le titre du premier épisode. J’ai hélas peu de renseignements sur la distribution, le générique ne donnant qu’une liste de noms sans préciser les personnages joués par les comédiens.

manoel21

Le premier épisode de la version française, intitulé Les Destins de Manoël, débute par le vol mystérieux des bijoux appartenant aux parents du garçon, dans le village de Madère où la famille réside. Le matin qui suit la nuit du larcin, Manoël, en se rendant à l’école, entend une voix étrange qui l’appelle et le guide vers un jardin privé dont il escalade le muret. Après avoir traversé un vaste espace vert, il découvre une caverne dans une falaise surplombant la mer. C’est alors qu’il tombe nez à nez avec son double, lui-même à l’âge de 13 ans. Le Manoël adolescent lui raconte que quelques années plus tôt, il a été attiré vers cette caverne où il a rencontré un pêcheur excentrique qui habitait là, avec pour seul compagnon un être de cauchemar, une chimère mi-enfant mi-chien. L’homme, très bavard, n’arrêtait pas de débiter des anecdotes sur son passé et a invité l’enfant à sécher les cours et à le suivre pour une partie de pêche en barque.

manoel11

Dans l’esquif, Manoël, bercé par le discours monotone du pêcheur, s’est assoupi, après avoir remarqué que le cours du temps semblait s’inverser. En revenant chez lui, il se rendit compte qu’en faisant l’école buissonnière, il avait grandement déçu ses parents. Peu après, il abandonna l’école et sa mère mourut dans les mois qui suivirent. Pensant que son comportement fut la cause de son décès, Manoël est retourné voir le pêcheur dans son antre, est reparti en barque avec lui et a fait un voyage dans le temps de six ans en arrière, tout en récupérant au passage les bijoux, retrouvés par le pêcheur dans le ventre d’un poisson qu’il venait d’hameçonner. En revenant de sa sortie en mer, Manoël se rend à la caverne où il rencontre son moi du passé, lui confiant les bijoux et lui indiquant comment être un élève modèle à l’école, prêt à réciter par cœur les Lusiades de Camões.

manoel18

Cependant, son comportement d’étudiant modèle ne l’empêchera pas de connaître des tragédies dans son existence. Quelques années plus tard, il choisit de revenir dans son passé à l’aide du pêcheur, pour aviser son moi de sept ans d’adopter une conduite médiane, ni dissipée ni trop studieuse. Mais, par un sorte de fatalité,un drame se produira tout de même peu après.

L’épisode initial, qui relève du conte philosophique, est celui qui propose la narration la plus raisonnable. L’atmosphère rappelle un peu celle de l’adaptation télé de L’invention de Morel de Bioy Casares (par Claude-Jean Bonnardot). L’histoire est une variation sur le thème des paradoxes temporels ainsi qu’une réflexion amusée sur les caprices du destin. Ruiz joue constamment avec le téléspectateur, le narrateur en voix off opérant une confusion constante entre passé, présent et futur. Autre élément troublant: les personnages autour de Manoël semblent chacun vivre dans leur monde, sont mus par des motivations impénétrables et ont tendance à soliloquer, indifférents à ce qui les entoure. Leur diction quelque peu théâtrale accentue une persistante impression d’irréalité. Dès la fin de cet épisode, le spectateur s’interroge: tout ceci n’est-il qu’un rêve né de l’imagination juvénile de Manoël?

manoel12

À partir du second épisode (Le pique-nique des rêves), la minisérie devient nettement plus surréaliste et présente une succession de scènes baroques, tout en proposant une histoire qui reste compréhensible dans son ensemble. Il serait vain de vouloir expliquer tout ce qui se déroule à l’écran, une bonne part relevant de la fantasmagorie la plus débridée. Cependant, on peut discerner dans cet épisode deux parties bien distinctes. Dans la première, l’instituteur emmène ses élèves dans un pré, où il leur demande de s’allonger et de s’endormir pour rêver en groupe, cet onirisme partagé devant permettre aux songes des enfants de se matérialiser. Le professeur leur demande de rêver à un hôpital, la ville de Funchal ayant grand besoin d’un établissement de soins. La séquence, où interviennent des lapins attirés par les rêveurs, évoque évidemment l’univers de Lewis Carroll. Manoël, assoupi, ne rêve pas d’hôpital met pénètre dans la forêt des songes où il rencontre un géant qui commande aux oiseaux et recherche vainement du vin dans la sève des arbres. Le colosse est un magicien et semble d’essence divine.

manoel23

À la faveur d’un tour de passe-passe avec une pièce de monnaie, le géant échange son corps avec celui de l’enfant. Suit un passage déroutant mais plein d’humour, où Manoël tente de vivre en tant qu’adulte et où le magicien se comporte comme un gamin irresponsable, repoussant Manoël (qui veut récupérer la pièce magique et ainsi conjurer le mauvais sort) en ordonnant à ses oiseaux de l’attaquer (dans une scène qui fait sans doute allusion au célèbre film d’Hitchcock). Cette section comprend aussi une scène très originale, où le géant assiste à une séance de cartomancie particulière, où la voyante, au lieu de lire les cartes, les hume et les écoute comme s’il s’agissait de conques, avant de livrer des prédictions sibyllines: ce passage original semble être une parodie de film hermétique. Finalement, l’astucieux Manoël parviendra à retrouver la fameuse pièce et à vaincre le géant, achevant ce qui fut pour lui une éprouvante épreuve initiatique.

manoel24

La seconde partie du deuxième épisode est encore plus étrange. Manoël, suite à la disparition subite de sa mère, est envoyé par son père séjourner dans la demeure de sa tante et de ses cousins. Il y est conduit en décapotable, devant cohabiter durant le trajet avec de bruyants passagers: des oiseaux en cage. La maison où il va habiter est une vaste demeure, un musée hanté par des spectres. Notre héros doit côtoyer ses cousins Pedro et Paulo, des enfants taiseux et qui s’adonnent à des jeux violents aux règles insondables, ainsi que leur sœur ainée, une adolescente rebelle, sans oublier un serviteur fidèle de la famille, pianiste virtuose à ses heures. Après avoir visité l’île de l’Elephant (un parc d’attractions rempli de tissus multicolores), il fait la connaissance d’une fille de son âge, Marylina, une joueuse d’échecs prodige, qu’il découvre initialement en écoutant un programme radiophonique. Produit de l’eugénisme, cette fille voyage avec sa suite personnelle  et a un fiancé prénommé Rock, qui a fait l’objet d’un échange de cerveaux pour se mettre au niveau de l’intellect développé de Marylina.

manoel25

Le deuxième épisode est le plus humoristique des trois, le ton est parfois décalé, comme lors de la description improbable de Marylina par le speaker radio. Il y a également quelques éléments qui ne trouveront leur justification que dans l’épisode suivant, la narration éclatée accentuant le brouillage des repères temporels. Mieux vaut à ce stade se laisser porter par le récit en faisant fi de tout rationalisme. Le troisième épisode, titré La petite championne d’échecs, est une sorte d’apothéose surréaliste où Ruiz lâche encore plus la bride à son imagination. Une scène onirique montre Manoël s’élevant dans les airs et flottant à l’horizontale au dessus des plaines de Madère. Le garçon rencontre un nouvel adulte aux pouvoirs surnaturels, le capitaine pirate Pombo de Albuqerque, qui se présente comme un passeur entre les mondes. Pombo maîtrise de puissants sortilèges, il réalise un théâtre d’ombres chinoises magique lui permettant de faire disparaître ceux qu’il mime et de matérialiser les créatures d’ombre qu’il projette. Lorsqu’un cousin de Manoël disparait, victime du maléfique capitaine, l’enfant rend visite à Marylina pour demander son aide.

manoel16

Les jeux d’ombre donnent lieu à des scènes à la mise en scène extravagante, où les ombres dansantes s’entremêlent et semblent prendre vie. Une autre scène est particulièrement marquante: lorsque Manoël espionne des adultes à travers le trou d’une serrure. Pris sur le fait, il est littéralement happé à travers l’orifice par la main de celui qui l’a découvert. Le truquage est étonnant à l’écran. L’épisode joue aussi beaucoup sur les effets de perspective et les variations de plans, avec une prédilection pour la contre-plongée. On a plus que jamais le sentiment d’être plongé dans une hallucination, les visions délirantes d’un être immature. Il y a dans cet épisode, comme dans le précédent, de l’humour absurde, particulièrement lors des échanges entre Manoël et Marylina, cette dernière affirmant avoir découvert avec Rock un ensemble de significations secrètes dans les créations humaines (par exemple, une bouteille de Coca dissimulerait la formule de la bombe à neutron). Des affirmations aberrantes débitées avec le plus grand sérieux. Également, la scène où Marylina joue une partie d’échecs en simultané avec un panel de compétiteurs chevronnés, en bougeant ses pièces par télékinésie, est assez amusante.

manoel26

Ce dernier épisode, démentiel, est l’aboutissement d’un récit où les aspects surréalistes vont crescendo, jusqu’à perdre tout lien avec la vie réelle. Certains téléspectateurs seraient sans doute désarçonnés par une telle fiction, qui ne respecte aucune des conventions que l’on trouve communément dans les séries télé et semble parfois se moquer d’elle-même. Il n’est pas certain que les enfants apprécieraient la minisérie, car je pense que son caractère cryptique et sa structure non linéaire aurait de quoi les dérouter. Cependant, pour un public adulte qui recherche une expérience originale, éloignée de la télévision mainstream, c’est une production qui a de quoi fasciner les plus blasés. Heureusement, la minisérie est plus abordable que les créations les plus hermétiques de Raoul Ruiz, car elle traite d’une thématique forte, aisément identifiable au fil des épisodes: la perception du monde par les enfants au travers de leur imagination fiévreuse.

manoel30

Les adultes que Manoël croise dans ses aventures, qu’il s’agisse du pêcheur, du géant ou du capitaine, évoquent des créatures mythologiques, des êtres aux pouvoirs inexpliqués qui semblent là uniquement pour mettre à l’épreuve notre jeune héros. La minisérie m’a rappelé un peu un film de Guy Maddin, My Winnipeg, étonnante collection des souvenirs d’enfance du cinéaste, où celui-ci montre la perception fantasmée qu’il pouvait alors avoir de la réalité, réinterprétant à sa manière le monde qui l’entourait. Les rêves de Manoël, de la même façon, témoignent de ses incompréhensions et de la nécessité pour lui de se créer son propre univers, fantaisiste et fonctionnant selon une logique irrationnelle qui lui est propre. La fin de la série, où le garçon, parvenu à l’âge de raison, observe son environnement d’un regard plus mature, voyant les choses pour ce qu’elles sont, montre que celui-ci est parvenu à dompter son imagination débordante et à acquérir une perception du temps et de l’espace conforme à la réalité.

manoel5

Œuvre baroque, parfois excessive et déconcertante, L’Île aux merveilles de Manoël n’en est pas moins remarquablement maîtrisé, proposant un récit à l’atmosphère tour à tour enchanteresse et cauchemardesque. En particulier, le réalisateur a bien su utiliser les variations d’éclairage pour souligner la tonalité, sombre ou joyeuse, de chaque scène. On note aussi un jeu d’échos au fil des épisodes, où des éléments reviennent de manière répétée: les oiseaux marins, des paysages de Madère filmés selon le même angle de vue mais à différentes heures du jour, la fenêtre allumée de la chambre des parents de Manoël. Ces images récurrentes, bribes du monde réel, sont comme des balises permettant de rester connecté au monde tangible. Enfin, les musiques originales  du compositeur chilien Jorge Arriagada, d’une belle variété, contribuent grandement à la réussite de la série, avec notamment une mélodie de boîte à musique envoutante et hypnotique.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’un OTNI, une excellente tentative de télévision expérimentale comme on en trouve bien trop peu de nos jours sur les chaînes françaises. Si vous appréciez les fictions qui sortent des sentiers battus, poétiques et extravagantes, vous pouvez vous laisser tenter. Un visionnage d’une étrangeté radicale, qui laisse un souvenir persistant. J’ai déjà visité Madère et si j’y retourne un jour, il est certain que je regarderai l’île bien différemment, désormais.

manoel27

Publicités