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Ce printemps, plusieurs dramas japonais ont attiré mon attention. Celui qui m’intéressait le plus, Shizumanu taiyou, n’a pas à ce jour été sous-titré. Quant à Seirei no moribito, une série de fantasy dont la courte première saison est assez réussie, je préfère attendre la suite (programmée pour l’an prochain) pour en parler. Hi no Ko, sur lequel je me penche cette semaine, a un intrigant synopsis et est l’adaptation d’un roman policier de Shusuke Shizukui paru en 2003. Appréciant les polars nippons (particulièrement les récits d’énigme du courant honkaku, mais aussi les policiers relevant du suspense psychologique), ce drama en 9 épisodes a naturellement fait partie de mes choix de visionnage, d’autant plus qu’un des scénaristes, Takahashi Yuya, travailla sur une bonne adaptation télé d’un fameux manga, les enquêtes de Kindaichi.  Hi no Ko raconte une histoire bien étrange, avec des protagonistes torturés voire aux frontières de la folie et une ambiance résolument malsaine.

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L’action se situe dans une paisible banlieue pavillonnaire de Tokyo, où l’on fait la connaissance d’une famille en apparence sans histoires, les Kajima. Le père, Isao (joué par Ibu Masato, un vieil habitué du petit écran japonais) est un ancien juge qui a pris une retraite anticipée. Son épouse, Hiroe (Mayumi Asaka), s’occupe de sa mère souffrante, alitée à  domicile et a elle-même une santé chancelante. Leur fils Toshio (Koji Ookura) est au chômage après avoir quitté son ancien travail d’employé de bureau suite à une vive altercation avec son patron. Il essaie péniblement de prendre un nouveau départ et de devenir juriste. Il a épousé Yukimi (Yuka); mais ses relations avec la jeune femme sont tendues, du fait de  ses difficultés professionnelles. Cette dernière occupe un modeste emploi de serveuse dans un restaurant, tout en élevant Madoka, la petite fille du couple, une enfant enjouée mais dont elle supporte mal le côté turbulent, allant parfois jusqu’à la frapper.

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Les Kajima forment une cellule familiale qui, malgré des rapports tendus en son sein, mène une existence relativement tranquille. Tout change cependant le jour où un nouveau voisin emménage dans le pavillon jouxtant le leur: Takeuchi Shingo (interprété par Yusuke Santamaria, qui joua en 1997 dans le fameux cop show Odoru Daisousasen) se révèle vite être un individu énigmatique et inquiétant. Sa première visite chez les Kajima est une surprise pour l’ancien magistrat car il s’avère que les deux hommes se connaissent: Isao a jugé, quelques années plus tôt, une affaire criminelle où Takeuchi était accusé et où il a fini par statuer en faveur de l’acquittement, faute de preuves concluantes: Il s’agissait du massacre d’une famille complète où Shingo, retrouvé grièvement blessé par de multiples coups de poignard dans le dos, fut le seul survivant. Même s’il aurait difficilement pu s’infliger de telles blessures,  sa présence sur les lieux du drame et son comportement étrange ont poussé les proches des victimes à le poursuivre en justice.

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Le drama comporte quelques flashbacks du procès, où est avancé un mobile de meurtre pour le moins singulier: les hôtes de Takeuchi auraient refusé le présent de celui-ci, une cravate rayée, provoquant chez lui une fureur homicide incontrôlable. Ce motif à priori dérisoire, ainsi que les vives protestations d’innocence de l’accusé, ont fait pencher la balance du jugement en sa faveur. Isao se souvient bien de ce cas, qui l’a toujours tracassé, le laissant en proie au doute à propos de la pertinence de sa sentence. Pour lui, l’installation de Takeuchi dans les parages ne saurait être un hasard. Ce dernier, dans un premier temps, est très empressé envers les Kajima: vouant une grande reconnaissance au vieux juge, il les couve de cadeaux, les invite à déguster sa cuisine (sa spécialité étant les gâteaux à la broche, ou baumkuchen, des pâtisseries d’origine allemande très prisées au Japon). Exerçant le métier d’aide aux personnes âgées, il est volontaire pour veiller sur la matriarche de la famille.

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Mais lorsque la grand-mère meurt dans des circonstances suspectes, la famille se demande si Takeuchi n’est pas impliqué dans sa disparition. Les soupçons s’épaississent par la suite, lorsque de curieux évènements se succèdent: une tante qui était venue au chevet de la mourante disparaît avec l’argent de l’héritage, suivie par d’autres victimes possibles de Takeuchi, des individus ayant eu maille à partir avec la famille Kajima (il y aura même une affaire de malle sanglante censée contenir un cadavre, dissimulée de façon louche par Shingo dans sa villa). Le doute concernant sa culpabilité dans la ténébreuse affaire des meurtres du passé s’estompe rapidement, car il avoue carrément ses crimes à ses voisins dans le feu de la discussion. Dès lors, seule la réalité supposée de ses exactions à l’époque présente fait mystère. L’histoire devient essentiellement un thriller psychologique intense, se concentrant sur quelques personnages au comportement pathologique.

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Ikemoto Toru (joué par Sato Ryuta) apparaît dès les premiers épisodes, se présentant d’abord comme un journaliste, puis sous sa véritable identité, le frère aîné d’un des disparus. Épris de justice et de revanche, il est obnubilé par Takeuchi, voulant prouver par tous les moyens sa culpabilité. Yukimi devient son alliée mais ses méthodes inquiétantes et son attitude fébrile sèment le doute sur son équilibre mental. J’ai trouvé ce protagoniste un peu excessif dans ses réactions et pour tout dire pas des plus crédibles. Ses tentatives désordonnées pour incriminer Takeuchi, allant de la pose de caméras de surveillance à une provocation pour l’inciter à attenter à sa vie, sont autant de stratagèmes bien mal conçus pour quelqu’un qui a disposé de plusieurs années pour ruminer sa vengeance. Cependant, un autre personnage secondaire, vraiment dérangé, s’avère plus intéressant: Sasaki Kotone, une amie de Yukimi.

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Kotone rencontre Shingo et s’éprend vite de lui. Elle cherche à gagner sa confiance et à apprivoiser ce grand asocial. Au premier abord, c’est une fille simple mais elle révèle peu à peu les aspects dérangeants de sa personnalité. Protéger Shingo devient pour elle une idée fixe: elle est prête pour cela à prendre tous les risques et à aller jusqu’au meurtre. Takeuchi, de son côté, n’éprouve rien pour elle: la seule personne pour laquelle il eut de la tendresse fut sa mère, il ne se sent proche que de sa nouvelle famille d’adoption, les Kajima, qui pallient pour lui une carence affective. Kotone, impulsive et passionnée, est la cause de quelques rebondissements imprévisibles, mais j’ai trouvé que le personnage évoluait de façon trop abrupte de la normalité à la folie, laissant perplexe quant à son amitié avec Yukimi, qui semble ne découvrir que bien tardivement ses troubles psychiques.

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C’est donc le protagoniste central, remarquablement bien interprété, qui bénéficie de la personnalité la plus travaillée. Par certains côtés, il apparaît fragile: il voue un culte à sa défunte mère, lui envoyant des lettres et des messages vidéos qui viennent s’entasser dans un compartiment de son tombeau. Il est très attentionné à l’égard des Kajima. Il leur voue une grande estime, mais qui peut se muer en défiance menaçante si ceux-ci viennent à douter de lui. En réalité, il est hyper-narcissique et hautement susceptible, ne supportant pas qu’on le contredise ou remette en question ses qualités personnelles. Froissé, il peut alors sévir de façon disproportionnée, au nom d’une échelle de valeurs qui lui est singulière. Intrusif, c’est un maniaque du contrôle, doublé d’un manipulateur pervers. L’épisode 4 est significatif à cet égard, où il monte de toutes pièces un faisceau d’indices visant à accuser Toru des crimes qu’il a lui même commis. Takeuchi semble affligé d’un dédoublement de personnalité, étant souvent dans le déni de sa nature criminelle: c’est un individu complexe, pétri de contradictions.

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Les autres membres de la famille Kajima n’ont certes pas une psychologie aussi approfondie, mais ils sont dans l’ensemble campés avec justesse. Deux protagonistes sont particulièrement développés: Yukimi et Isao. Tous deux ont en commun d’éprouver un fort sentiment de culpabilité. Yukimi a subi des sévices parentaux durant son enfance et craint de reproduire cette violence en l’exerçant à l’encontre de Madoka, contre qui elle s’emporte parfois. Cependant, elle reste généralement une mère attentionnée et protectrice. Isao est hanté par un terrible remord: il se confie à celui qui fut l’avocat de Shingo lors de son jugement, Seki Konosuke, se demandant si sa sentence, prononcée au nom du doute raisonnable, était légitime sur le moment. Culpabilisant d’avoir laissé un probable meurtrier en liberté, il cherche surtout à préserver le cocon familial et redoute que ses proches ne subissent les retombées de ses erreurs en devenant des victimes potentielles de la folie de Takeuchi. Avant tout soucieux de la tranquillité des siens et de préserver sa réputation professionnelle; il adopte une attitude conciliante envers le meurtrier, allant parfois jusqu’à la poltronnerie, ne voulant surtout pas que la démence criminelle de son voisin  soit révélée publiquement, mettant en évidence ses propres manquements.

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Hi no Ko est un drama possédant des scènes fortes (en particulier, on se souviendra du passage de l’épisode 7 où les membres de la famille Kajima sont interrogés à tour de rôle par un Shingo menaçant, installés dans un fauteuil électrique qui se transforme pour l’occasion en engin de torture) et doté d’une progression dramatique efficace. Si la chanson du générique de fin est passe-partout, quelques musiques d’ambiance viennent renforcer l’atmosphère délétère de la série (à cet égard, une mélodie dissonante semblant provenir d’un piano désaccordé vient judicieusement ponctuer les moments de tension). Le drama a été diffusé tard le soir (sur Fuji TV), un créneau horaire sans doute justifié par le côté dérangeant de la fiction. Mais si la série est plus audacieuse que la plupart des programmes nippons diffusés en prime time, j’ai trouvé que l’ensemble n’était pas complètement satisfaisant. Les réactions des personnages sont parfois outrées et on a l’impression que les scénaristes ont voulu en faire trop, incluant des intrigues secondaires inutilement tortueuses. Reste un thriller psychologique prenant, les dilemmes moraux auxquels sont confrontés les protagonistes pouvant en outre constituer une source de réflexion pour le téléspectateur. Un polar loin d’être parfait, à la conclusion ambigüe et discutable, mais néanmoins marquant.

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