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Après Le Testament, voici une seconde série burkinabé sur Tant de saisons! Cette fois, il s’agit d’une comédie truculente; qui dura trois saisons et totalisa plus d’une centaine d’épisodes de moins d’une demi-heure. Très populaire dans son pays, cette production à petit budget s’avère une fiction attachante, malgré une réalisation un peu cheap, grâce à ses personnages délectables incarnés par des comédiens (inconnus hors de leur pays) à l’énergie débordante et qui semblent bien s’amuser dans leurs rôles respectifs. Initialement, je voulais visionner une autre série créée par Adama Roamba, Petit Sergent, l’histoire d’un adolescent entraîné au cœur d’une guerre civile, mais n’ayant pu dénicher ce feuilleton sur le web, j’ai opté pour Le Célibatorium, dont la plupart des épisodes sont visibles sur YouTube. A vrai dire, il doit bien manquer en ligne une poignée d’épisodes de cette saison initiale (comme l’indique quelquefois un certain manque de continuité dans la narration), alors que les saisons suivantes semblent presque complètes. Rien de très gênant, cependant, les intrigues à l’humour rafraichissant étant en général très faciles à suivre.

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L’action se déroule à Ouagadougou, où nous suivons les péripéties des locataires d’un célibatorium, c’est à dire un ensemble d’habitations individuelles réunies autour d’une même cour. Ce type de logement modeste, aussi désigné par un autre africanisme, entre-coucher, rassemble des individus issus des classes sociales les plus diverses. Il n’abrite pas forcément que des célibataires, il peut aussi inclure des couples et leurs enfants, pourvu qu’ils acceptent de partager la cour commune avec leurs voisins. Dans la série, la cohabitation entre locataires est parfois houleuse, mais tous se serrent les coudes quand il s’agir de faire valoir leurs intérêts auprès du propriétaire, Ladji, un homme intraitable, qui harcèle continuellement ceux qui doivent payer leurs arriérés de loyer (et ils sont nombreux). Interprété par Halidou Sawadogo, Ladji est un individu irascible à la verve comique.

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Ladji note à la craie sur les portes de ses locataires débiteurs le nombre de mois qu’ils lui doivent, avec le montant correspondant en francs CFA, une somme qu’il fixe lui-même et qui peut augmenter au gré de son humeur, le plus souvent massacrante. Il est toujours confronté aux mille ruses des locataires pour éviter de le rencontrer et pour retarder l’échéance du versement. Capable de camper des heures dans la cour pour les faire casquer, Ladji menace aussi régulièrement de les expulser, sans effets. Même s’il est le sujet de gags un peu répétitifs au fil des épisodes, son côté ridicule et ses répliques cinglantes font mouche et divertissent toujours. Il faut dire qu’à la décharge de Ladji, il y a de fameux énergumènes dans son célibatorium. A commencer par Brahima (Abdoulaye Komboudri), un chauffeur de taxi roublard, qui vit là avec son épouse et son jeune fils.

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Brahima est un homme d’âge mûr, un peu soupe au lait et avec une tendance à la radinerie. Il est dans le collimateur des flics car il roule dans un taxi dont les papiers ne sont pas en règle. Il n’hésite pas à l’occasion à solliciter ses amis pour qu’ils lui refilent de l’essence. Il lui arrive cependant de ne pas faire payer certains clients, pour peu qu’il s’agisse de demoiselles aux formes généreuses. Sa femme, une vraie virago, soupçonne son infidélité et lui mène la vie dure. Un de ses voisins du célibatorium est un agent de police (Eugène Bayala) qu’il sollicite volontiers pour régler ses litiges avec les forces de l’ordre. Les flics en uniforme ne sont en effet pas des modèles d’intégrité dans la série: dans le but d’infliger des amendes exorbitantes aux automobilistes, ils les piègent au passage du redoutable « rond-point de la vie chère » (matérialisé sur la chaussée par une pile de pneus usés) dont le sens giratoire obéit à des règles fluctuantes, établies dans le but de maximiser le nombre de contrevenants.

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Autre personnage phare de la série, Serges (Heba Damani) est un drôle de zig, un baratineur né et grand spécialiste des arnaques à la petite semaine. Dragueur impénitent, il n’hésite pas à débiter des bobards pour tenter d’impressionner les filles, comme lorsqu’il affirme être le prestigieux titulaire d’un doctorat. Toujours à court d’argent, il est prêt à raconter n’importe quoi pour taxer ses proches. C’est la bête noire de Ladji: face à lui, il prétexte un appel urgent du premier ministre pour esquiver les sujets (financiers) qui fâchent. Il est aussi en mauvais termes avec Malik, l’épicier du coin, chez qui il a une ardoise qui gonfle sans cesse. Les escroqueries téléphonées qu’il monte, seul ou avec son complice petit Ben (joué par Bonsa), finissent généralement par foirer. Petit Ben est un étudiant glandeur, fréquemment en grève illimitée, mais il a un cousin doué pour les affaires grâce auquel il tente de démarrer un business lucratif, sans se soucier d’éthique commerciale.

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Autre personnage marquant, Jiji (Leila Tall), une célibataire endurcie qui collectionne les liaisons avec des hommes mariés, en prenant un malin plaisir à les pousser à la faute conjugale. Sa réputation de femme à la moralité douteuse n’est pas usurpée. Elle se querelle sans cesse avec sa voisine, l’épouse de Brahima. Pour gagner sa vie, elle est prête à tout, y compris présenter à ses employeurs potentiels un faux CV agrémenté de diplômes bidons, tout en cherchant à compenser ses faibles compétences par une attitude charmeuse à leur égard. Son rêve est d’émigrer en Europe, mais en attendant il lui faut trouver des combines pour survivre: pour cela, elle va jusqu’à se lancer dans le proxénétisme, avec petit Ben en guise de rabatteur. Jiji est un peste vicieuse, mais néanmoins fidèle en amitié envers certains pensionnaires du célibatorium.

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Parmi les épisodes de la série, on note quelques temps forts. Le mari de ma copine est centré sur Jiji et sur ses stratagèmes pour provoquer la rupture de sa meilleure amie, de retour à Ouaga, avec un homme qu’elle convoite et montre jusqu’où elle peut aller pour parvenir à ses fins. Les mésaventures, où Ladji passe une sale journée, victime d’un complot ourdi par ses locataires, a une structure simple mais est assez efficace. Droit de cuissage, où un escroc crée une entreprise fictive pour abuser des jeunes filles qui se présentent à l’embauche, montre Brahima sous son meilleur jour et des flics sous leur jour le plus vénal. Le marché en famille décrit les déboires de petit Ben dans le monde des affaires, tandis que Jiji rencontre un riche européen avec qui elle a un « rendez-vous choc » (africanisme désignant un rendez-vous galant) et à qui elle espère soutirer un max de tune, mais qui finit par l’arnaquer: l’histoire est amusante, même si elle aurait mérité de s’étendre sur deux épisodes.

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Citons aussi Les frais de scolarité où, outre les soucis de Brahima avec un faux professeur d’école qui lui demande des sous pour l’éducation de son fils, les résidents du célibatorium rédigent une plateforme revendicative qu’ils soumettent à un Ladji furax. La rivalité est aussi plutôt drôle: Poupette, la plantureuse copine de Serges; tombe sous le charme de son voisin policier, mais le rusé Serges trouve une occasion de se venger lorsque Ladji, de façon inattendue, le désigne comme son adjoint dans la cour commune et lui donne les pleins pouvoirs. Mais les épisodes les plus réussis restent selon moi L’union fait la force et L’arnaque, tous deux en deux parties. Dans le premier, Ladji a une nouvelle petite amie, bien plus jeune que lui. Il s’est relooké, portant à la place de son sempiternel boubou une veste en jean du plus bel effet! Il veut virer des membres du célibatorium pour loger sa copine, mais la résistance s’organise et cela finira mal pour lui. Dans le second, Serges joue un tour pendable à Malick en montant une supercherie, avec fausses preuves à l’appui, pour le persuader que la femme de Brahima est amoureuse de lui. Le quiproquo qui en résulte est assez cocasse.

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Mais quelques épisodes sont moins réussis. Par exemple  Le test de dépistage, où Brahima, malade, craint d’être séropositif et hésite à appeler un médecin pour être diagnostiqué, a un scénario trop peu étoffé pour être prenant. Même constat pour L’esprit de famille, centré sur les manigances de Serges et de petit Ben, qui bénéficie toutefois d’une chute vaudevillesque hilarante. Enfin, Commission Wack, qui s’étale en deux parties, où Brahima est chargé de favoriser la victoire de l’équipe de foot locale lors d’un match à venir et fait appel aux services d’un wackman (africanisme désignant une sorte de sorcier un peu charlatan), traîne en longueur, avec des scènes de remplissage interminables montrant de façon répétée un plan fixe des voies de circulation filmé depuis le terre-plein central. Un seul épisode aurait suffi pour cette histoire. Il est certain que la série est loin d’être parfaite, il y a parfois des problèmes de rythme, certaines intrigues se résolvent avec trop de facilité et les rôles secondaires ne sont pas toujours interprétés avec professionnalisme.

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Cependant, malgré ses défauts, c’est un programme très sympathique. Les personnages principaux, de fieffés coquins, ont pour la plupart des personnalités attachantes. Les musiques sont variées, avec notamment des morceaux entrainants interprétés par  Floby accompagné d’un groupe de chanteurs. Même si je préfère habituellement des comédies à l’humour bien plus sophistiqué, j’apprécie les gags de cette série, qui, bien que basés sur des ressorts souvent simplistes, fonctionnent plutôt bien. Surtout, au travers de ces histoires de voisinage anecdotiques, on a un aperçu de la société du Burkina Faso et de ses dysfonctionnements (qui ne sont certes pas spécifiques à ce pays en particulier): problèmes de corruption, inégalités sociales, manque de règlementations (concernant par exemple les prix des locations et les prérogatives du propriétaire, ce qu’illustre l’attitude autoritaire de Ladji qui peut expulser sans préavis ses résidents, une loi adoptée il y a peu vise cependant à limiter les abus à cet égard), faux visas pour ceux qui veulent tenter leur chance sous des cieux plus cléments, économie de la débrouille généralisée. La série reflète les préoccupations sociales d’Adama Roamba, donnant un peu de fond à cette comédie populaire traitant sur le ton de la farce des sujets qui concernent quotidiennement les burkinabé.

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