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Une rumeur a longtemps couru à propos de cette minisérie de la BBC: les vidéos archivées auraient été détruites par mégarde et elles seraient désormais introuvables. Mais, si aucune édition DVD n’a encore vu le jour, on peut tout de même dénicher depuis peu les épisodes sur le web, qui plus est avec une qualité d’image très correcte. En six épisodes d’une demi-heure; il s’agit d’un péplum adapté d’un roman pour la jeunesse de Rosemary Sutcliff initialement publié en 1954 et devenu un classique outre-Manche, où il fit également l’objet d’adaptations radiophoniques et cinématographiques. Cette version de 1977, diffusée quelques mois après la fameuse série I Claudius, a été très favorablement reçue par le public et la critique. Il est vrai que la minisérie est très fidèle au texte de Sutcliff et propose, au delà d’un récit d’aventures trépidantes, un aperçu riche d’enseignements de la société romaine à l’époque d’Hadrien et en particulier des mentalités et modes de vie des peuplades assimilées bon gré mal gré à l’Empire.

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L’adaptation, scénarisée par Bill Craig et réalisée par Michael Simpson et Baz Taylor, suit scrupuleusement le déroulement du roman (à quelques détails près) et restitue la qualité littéraire du matériau original au travers de tirades écrites avec finesse et profondeur, donnant une épaisseur certaine aux protagonistes principaux. Cet aspect a indéniablement un côté théâtral et emphatique mais constitue l’un des points forts d’une minisérie plus portée sur la création d’atmosphère que sur l’action. Le premier épisode (Frontier fort) introduit  Marcus Flavius Aquila (joué par Anthony Higgins), le fils du commandant de la première cohorte de la neuvième Légion (la Légion Hispanique). Sous Trajan, cette Légion partit au nord d’Eburacum (l’actuelle York) pour mater le soulèvement des tribus de Calédonie, avant de disparaitre dans des circonstances restées mystérieuses. Marcus, devenu centurion auxiliaire de la seconde légion, est affecté à Durinum (l’actuelle Saint-Georges-de-Montaigu, en Vendée) à la tête d’une troupe imposante venue prendre la relève dans un camp retranché aux prises avec des populations locales hostiles.

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Hilarion, le commandant du fort avant l’arrivée de Marcus ainsi que Drusillus, son officier en second, l’avertissent que les druides prêchent la guerre sainte contre les occupants romains. La tension est à son comble parmi les troupes massées dans le fort. Marcus fait la connaissance de Cradoc et son épouse Guinhumara, des celtes avec qui il fraternise, leur empruntant des chevaux et des armes. Mais leur apparence pacifique est trompeuse: le centurion, ayant observé que leurs lances étaient décorées de plumes, ornement caractéristiques de l’arsenal guerrier, suspecte une attaque imminente. Celle-ci ne tarde pas et ne sera réprimée qu’au prix de lourdes pertes humaines. Durant la défense héroïque du fort, Marcus est gravement blessé. Sa convalescence se déroule chez son oncle Aquila (Patrick Holt), qui séjourne dans sa luxueuse villa aux alentours de Calleva. Son état de santé ne permet pas à Marcus de continuer sa carrière militaire. Cependant, il apprécie la compagnie de cet oncle bienveillant qui égrène volontiers ses souvenirs nostalgiques.

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Marcus rencontre la jeune nièce de ses voisins, Cottia (Gillian Bailey), dont il s’éprend et qui deviendra par la suite son épouse. Celle-ci est surnommée « la renarde » à cause de sa chevelure rousse et de son caractère hargneux. Elle est originaire d’un peuple brittonique, les Iceni, dont elle a très tôt été séparée: elle a grandi dans un milieu imprégné de culture romaine, mais contrairement à sa mère, qui se vêt à la mode de la bonne société, elle reste très attachée à ses racines et ne se sent pas à sa place dans l’ Empire des Antonins. Elle illustre les difficultés d’assimilation des peuples conquis et leur volonté farouche de conserver une part de leur identité lors de la Pax Romana. Si Cottia reste un personnage secondaire, elle exprime avec éloquence dans les quelques scènes qui lui sont consacrées sa frustration de ne pas pouvoir affirmer plus ouvertement son appartenance culturelle et de devoir feindre de paraître pleinement intégrée dans le monde romain.

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Marcus fait une autre rencontre décisive: Esca, un esclave qu’il achète pour son service personnel. Esca, interprété par Christian Rodska, est un solide gaillard moustachu, fier de son appartenance à la tribu des Brigantes issue des lointaines contrées du nord. Marcus fait sa connaissance lors des Saturnales, fêtes à l’occasion desquelles est organisé dans une arène un spectacle de gladiateurs comprenant des combats à mort. Une scène assez spectaculaire montre à cette occasion la lutte entre un homme et un ours furieux. Ce passage m’a rappelé un épisode de Game of Thrones où Brienne de Torth  combattait un imposant ursidé devant un public captivé. Ensuite, Marcus est témoin d’un autre combat, opposant Esca à un rétiaire muni d’un trident et d’un filet. Mis en échec, Esca ne doit son salut qu’aux pouces levés de l’assistance (je reviendrai sur ce point dans quelques paragraphes) et à Marcus qui l’acquiert pour une poignée de sesterces. L’esclave est très reconnaissant envers son nouveau maître et jure de le servir loyalement tout en aspirant à retrouver rapidement un statut d’homme libre.

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Esca est le fils d’un chef de clan qui combattit contre les légions avant de subir une sévère défaite. Blessé, il fut capturé et réduit à l’esclavage, puis assigné au rôle peu enviable de gladiateur. Il se souvient devant Marcus d’avoir, dix ans auparavant, vu la neuvième Légion marcher en direction du nord, d’où elle n’est jamais revenue: une vision martiale imposante qui a grandement impressionné le jeune Esca et qui titille naturellement la curiosité de Marcus. Les relations entre les deux hommes évoluent rapidement vers une véritable amitié qui ne tardera pas à se concrétiser par l’émancipation d’Esca, qui restera par la suite fidèle à son ancien maître, allant jusqu’à risquer sa vie pour lui. Il est à peine exagéré de qualifier leur relation de bromance: ils sont inséparables, jouent en font du sport ensemble (rien de sexuel cependant dans leurs rapports, juste une étroite camaraderie). Esca est propriétaire d’un loup apprivoisé, Cub, auquel Marcus s’attache, avant de lui redonner sa liberté. Mais Cub revient vers Marcus, préférant son affection à la vie sauvage. On peut établir un parallèle entre les choix de Cub et d’Esca, tous deux choisissent de rester aux côtés de leur maître bien aimé plutôt que de retourner dans leur milieu originel.

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La visite d’un vieil ami de Marcus, le légat de la sixième Légion (la Légion Victrix),  Hieronimianus, accompagné de son aide de camp, le tribun Placidus, s’avère décisive: les invités mentionnent une rumeur selon laquelle l’emblème de la neuvième Légion, l’aigle impérial en bronze aux ailes coupées, a été vu dans un sanctuaire tribal au cœur des contrées nordiques, tandis que les fantômes des soldats romains disparus hanteraient les ruines de postes avancés de l’armée aux confins septentrionaux de l’Empire. Marcus réagit au quart de tour: il veut récupérer l’aigle en territoire ennemi et le rapporter pour pouvoir ensuite reconstituer une neuvième Légion sous son commandement. La série montre bien le caractère sacré de l’emblème pour les romains, la nécessité de le protéger coûte que coûte dans les batailles, parfois au prix de sacrifices humains, sous peine d’un grand déshonneur pour la légion en cas de perte de ce symbole vénéré. Voila qui tranche avec une vision purement pragmatique des stratégies de conquête romaines.

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Marcus part à l’aventure avec Esca, déguisé en voyageur d’origine grecque, avec pour nom d’emprunt Démétrius d’Alexandrie, médecin oculiste itinérant de son état. La seconde moitié de la minisérie cumule les rebondissements. Les deux amis rencontrent un ancien membre de la neuvième légion qui a déserté pour vivre de la chasse dans sa région d’origine (Guern, joué par Victor Carin, qui leur relate le triste destin de la Légion maudite, frappée par une malédiction et minée par les divisions intestines), avant de s’infiltrer au sein de la redoutable tribu des Epidaii, qui vénèrent l’aigle de bronze, intégré à leur propre système de croyances et exhibé lors de terrifiantes cérémonies, où se produisent des danseurs aux masques grimaçants. Le duo devra déployer audace et ingéniosité pour subtiliser l’emblème, avant une fuite éperdue dans les plaines du nord, où ils risquent leur vie à tout moment. Ces derniers épisodes, prenants et au rythme enlevé, contrastent avec les premiers, plus statiques et marqués par de longues scènes d’exposition.

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Globalement, c’est une adaptation réussie, qui ne simplifie nullement le propos du roman et bénéficie d’une distribution homogène. On ne peut pas en dire autant d’une version cinématographique récente, réalisée en 2011 par Kevin Macdonald, un cinéaste ayant pourtant quelques bonnes bobines à son actif (comme Le dernier roi d’Écosse). Certes, les batailles, à grand renfort d’effets spéciaux, sont bien plus impressionnantes dans le film, mais pour le reste, la minisérie de 1977 est supérieure selon moi. Le casting du long-métrage laisse à désirer, à part Jamie Bell (un acteur que connaissent bien ceux qui suivent la série d’AMC, Turn: Washington’s Spies), excellent mais sous-exploité dans le rôle d’Esca. Malgré les moyens plus importants, la réalisation est terne et sans inspiration. Si la première heure du film est fidèle au roman, la seconde s’en éloigne en proposant un scénario sans relief, qui trahit même l’esprit du texte original. En effet, la complicité entre Marcus et Esca n’est pas réellement perceptible dans le film. Plus gênant encore, les dialogues littéraires sont absents, au profit de séquences d’action typiquement hollywoodiennes.

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De façon surprenante, les combats dans l’arène sont plus marquants dans la série, même en l’absence d’effets spéciaux. La représentation des tribus celtes est aussi plus convaincante dans la production de la BBC: les cheveux longs des guerriers et leurs corps peints correspondent à ce que les recherches historiques suggèrent de leur apparence. Cependant, il y a un point sur lequel on peut dire que les deux adaptations sont également dans l’erreur: les modalités du spectacle de gladiateurs. D’abord, d’après les spécialistes de la période, les combats à mort étaient très rares dans le contexte des Saturnales. Surtout, la sentence du public, qui peut condamner le lutteur ayant subi une défaite d’un pouce baissé, est un mythe qui remonte au XIXe siècle, avec les représentations de scènes de l’Antiquité de la part de peintres orientalistes, le tableau bien connu de Gérôme, Pollice verso, étant à cet égard un exemple emblématique. La minisérie comme le film, pour dramatiser l’action, ont fait fi de la rigueur historique en montrant une pléthore de figurants rendant leur verdict en agitant frénétiquement leur pouce.

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La minisérie raconte une histoire simple, mais captivante jusqu’au bout. La mise en scène est intéressante, avec quelques scènes évoquant une ambiance fantastique (comme par exemple le cauchemar de Marcus où il voit les défunts de la Légion disparus sous la forme de squelettes casqués tournant leurs visages macabres vers lui). La musique est élégante, avec notamment quelques morceaux de harpe du plus bel effet. Surtout, sur le fond, la série montre bien le poids des croyances et superstitions dans cette société romaine, ainsi que le caractère prépondérant de l’honneur militaire. D’autre part,  le thème sous-jacent de l’intrigue est ici celui de la liberté individuelle: l’empire tel qu’il est décrit dans cette fiction n’est pas véritablement un ensemble homogène d’êtres qui se coulent dans le moule de la romanité, plutôt une collection d’individus de provenances hétérogènes, qui cherchent à affirmer leur singularité, parfois en acceptant de renoncer au prestige de l’ascension sociale. A l’inverse, d’autres comme Esca choisissent de profiter des opportunités que leur offre l’insertion dans la société dominante. La série dresse donc un portrait bigarré de l’Antiquité romaine, en mettant l’accent sur les personnes et leur libre arbitre.

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