Étiquettes

, , , , , , ,

malgudidays

Il s’agit d’une des grandes séries proposées par la chaîne indienne Doordarshan. L’adaptation de l’œuvre d’un écrivain majeur de ce pays, R.K. Narayan. 39 épisodes (réalisés par Shankar Nag) furent initialement diffusés dès 1986, 15 autres en 2006 (dirigés par Kavitha Lankesh) à l’occasion d’une seconde saison, moins bien reçue que la première, mais comprenant tout de même quelques épisodes marquants. La série est la chronique de la vie d’un village fictif du sud de l’Inde. A travers des intrigues centrées tour à tour sur les différents habitants qui composent la commune, se dessine un tableau évocateur de la société indienne et de ses multiples antagonismes, ainsi que de l’évolution des mentalités au cours du XXe siècle. Certaines histoires, véritables fables morales, ont une portée universelle. Chaque épisode ne dure qu’une vingtaine de minutes, les scénarios restent donc simples, mais sont en général divertissants, tout en ne manquant pas de fond. C’est une série que j’ai regardé en l’espace d’un an, elle se prête bien à un visionnage occasionnel. On la trouve en intégralité en DVD et aussi sur le site Viki (avec quelques coupures publicitaires, mais soigneusement sous-titrée en anglais). Comme d’autres classiques de la télé indienne, elle est injustement méconnue en France.

malgudi5

Le générique est atypique: sur une musique carnatique de L. Vaidyanathan, une mélodie qui plonge d’emblée dans l’ambiance de la série, défilent des illustrations dues au frère de Narayan, R.K. Laxman. Concernant la réalisation, j’ai personnellement préféré celle des anciens épisodes de 1986, à l’éclairage plus naturel et possédant une mise en scène plus inspirée. Nombre d’histoires sont mémorables, je ne vais pas toutes les évoquer, seulement celles qui m’ont laissé le souvenir le plus vif. Le pilote, A hero, introduit un personnage récurrent de la série, le petit Swami, un gamin facétieux et entêté, interprété par Master Manjunath. Dans cette histoire, Swami est mis à l’épreuve par son père, qui lui demande de passer une nuit seul dans son bureau, alors qu’un cambrioleur rôde dans les environs. Un test de courage qu’il n’oubliera pas de sitôt, car l’intrus se manifeste alors qu’il monte la garde, apeuré. L’issue sera heureuse pour Swami, qui deviendra la star locale. A horse and two goats est un épisode de pure comédie, où un berger pauvre qui fait paître sa chèvre à l’ombre d’une imposante statue équestre rencontre un touriste américain de passage près de Malgudi, qui semble vouloir lui acheter la statue. Le dialogue entre le berger qui ne comprend pas un mot d’anglais et son interlocuteur occidental est truffé de quiproquos. La chute de l’histoire, bien que prévisible, ne manque pas de sel.

malgudi16

The missing mail est notable pour le portrait du postier Thanappa: ami de la famille Ramanujam; il choisit de différer la remise d’une lettre annonçant le décès d’un oncle de cette famille pour que la cérémonie de mariage de leur fille ne soit pas annulée en vertu des convenances. Sa réticence à communiquer des mauvaises nouvelles témoigne d’une prévenance peu commune, qui l’amène à passer outre son devoir professionnel. Leela’s friend est l’histoire d’une injustice. Leela est une petite fille qui devient amie avec le serviteur de sa famille, Sidda. Ce dernier est accusé par les parents de Leela d’avoir volé un bijou dans leur demeure et est dénoncé à la police. Mais en réalité l’objet a juste été oublié dans une jarre. Sidda est incarcéré à tort, laissant Leela désemparée par la perte d’un ami cher. The watchman est aussi un conte triste. Un vieil homme préposé à la surveillance d’un réservoir d’eau voit tous les mois des tentatives de suicide par noyade. Un jour, il surprend une jeune femme qui semble vouloir s’immerger dans le réservoir. Celle-ci lui avoue être désespérée car sa famille veut la contraindre à faire un mariage arrangé. Lorsqu’il revient au point d’eau après une courte absence, la fille a laissé un message d’adieu. Il pense alors qu’elle s’est suicidée et reste rongé des années par un lancinant remord. La chute de l’épisode est ironique et en dit long sur la condition féminine en Inde.

malgudi21

A willing slave est une étude de caractère qui se penche sur la vie d’une servante dévouée à ses employeurs et rémunérée très chichement, tandis que des membres de sa famille viennent lui réclamer le peu d’argent qu’elle parvient à économiser. Malgré une existence faite de sacrifices, cette femme singulière semble heureuse d’être constamment au service des autres et garde en dépit de tout une certaine joie de vivre. The roman image plonge le téléspectateur dans le monde des archéologues en suivant deux chercheurs en quête d’improbables ruines romaines. Un artefact semble confirmer leurs théories, mais leur renommée soudaine est-elle justifiée par cette découverte à l’authenticité douteuse? Une amusante illustration de la course au scoop et de l’emballement médiatique autour de pseudo révélations, phénomènes déplorables qui touchent le monde des sciences. Nitya traite de la croyance et des promesses faites aux dieux. Les parents de Nitya, voyant leur fils gravement malade, ont promis de déposer sur l’autel d’une divinité la chevelure de leur progéniture en cas de guérison. Des années après le rétablissement de Nitya, celui ci se voit contraint à un pèlerinage au temple, où son crâne doit être rasé, mais il fait tout pour échapper à cette pénible obligation, mettant ses parents au désespoir.

malgudi6

Engine Trouble est un épisode drôlatique qui met en scène un personnage emblématique de la série, « l’homme bavard », un individu qui n’aime rien tant que raconter ses exploits passés aux villageois massés sur la place de Malgudi. Il est interprété par Anant Nag, le frère aîné du réalisateur. Ici, il est question d’un gros tracteur gagné à une tombola et de ses tentatives infructueuses pour s’en débarrasser par tous les moyens, y compris les plus fantaisistes, avant qu’une solution inattendue ne se présente. C’est l’un des épisodes les plus divertissants, avec une chute surprenante. Iswaran a aussi une intrigue étonnante: un étudiant anxieux avant de voir les résultats de ses examens, à un point maladif, cherche à s’évader en allant au cinéma, avant d’en venir à confondre la réalité et la fiction. Une fable étrange à propos du déni de réalité, qui propose en outre des extraits délicieusement kitchs de vieux films indiens en Technicolor. Gateman’s gift traite aussi du refus de se confronter à la réalité: Govind Singh, un garde barrière à la retraite a reçu un pli recommandé portant un sceau officiel, mais refuse de l’ouvrir de peur de découvrir son contenu, trouvant pour cela constamment des échappatoires. Il fuit la réalité en se focalisant sur une passion obsédante: la création de maisons miniatures en pâte à modeler. Mais lorsqu’on lui révèle finalement le contenu de la fameuse lettre, il se rend compte que sa teneur est très éloignée de ce qu’il s’imaginait.

malgudi28

The performing child a pour thème l’exploitation des enfants stars. Une petite fille douée pour jouer la comédie  est auditionnée par un producteur de cinéma qui veut la recruter. Ses parents sont enthousiastes, mais la gamine ne veut pas aller travailler au studio et fugue aussitôt. L’épisode montre le décalage entre les aspirations des plus jeunes et celles des adultes. Trail of the green blazer est un conte cruel. Raju, un habile pickpocket, est pris de remords après avoir dérobé le portefeuille d’un homme accompagné de sa fille, car il se rend compte qu’il a aussi volé un ballon destiné à l’enfant. Mais en voulant restituer discrètement le tout au propriétaire légitime, il se fait prendre la main dans le sac, laissant croire qu’il était en train de commettre un larcin. La mésaventure de Raju illustre le fait qu’en ce bas monde, une bonne action n’est nullement assurée d’être récompensée. Dodu est l’histoire d’un garçon futé qui a le sens des affaires. Il se lance dans le commerce des timbres, mais ses clients refusent de le payer et son business périclite. C’est alors qu’il trouve une combine juteuse: fabriquer de fausses reliques archéologiques et les vendre au scientifique qui dirige les fouilles dans le coin. L’issue de l’intrigue ne manque pas de faire sourire.

malgudi18

Si la plupart des meilleurs épisodes proviennent de la saison de 1986, quelques un parmi les plus récents sont dignes d’intérêt. Ainsi, The doctor’s word est une histoire touchante. Le docteur Raman doit traiter un ami proche, Gopal, plongé dans une grave affection. Réputé pour la justesse de ses diagnostics, le médecin constate que Gopal est probablement condamné, mais il décide de lui cacher la vérité et lui annonce sa guérison prochaine, pour lui redonner espoir. Un pieux mensonge qui aura un effet inattendu sur le patient. L’épisode montre le pouvoir de suggestion de la parole, ici plus efficace que toute médication. Salt and sawdust relève de la comédie. Veena, une femme au foyer, se pique de littérature et se lance dans la rédaction d’un roman, mais peine à trouver l’inspiration, malgré le soutien et les suggestions de son mari. Le manuscrit finalement complété peine à convaincre un éditeur, mais le mari finit par trouver le moyen de rendre le récit intéressant, en y incorporant ses propres recettes de cuisine. La chute est pleine de malice, même si on peut la considérer un brin misogyne.

malgudi13

Citons encore parmi les épisodes de 2006 The gold belt, qui montre le système absurde de la dot, où la famille de la mariée doit offrir une somme exorbitante en bijoux et est tentée, dans cette histoire, de fournir de fausses pièces d’orfèvrerie, espérant que la belle-famille n’y voie que du feu. Citons aussi Minister without portfolio, une farce qui se moque des politiciens de pacotille, dont le seul rôle est de faire des inaugurations et qui tentent en concevant d’absurdes projets (ici l’importation de gazon coréen en Inde) de justifier leur fonction et d’acquérir une plus grande stature politique. Citons enfin The antidote, l’histoire de Gopal, un acteur qui doit tourner une scène fatale pour le personnage qu’il interprète dans un téléfilm, mais refuse de le faire, craignant par superstition que ce soit de mauvaise augure pour lui. Contraint par la production de jouer son rôle, il conçoit in extremis une ruse pour que celui qu’il incarne ne décède pas à l’écran. L’intrigue, un peu extravagante, ne manque pas d’originalité.

malgudi23

Outre les histoires contenues dans un épisode unique, Malgudi Days propose aussi quelques « séries dans la série », avec des intrigues qui s’étalent sur quelques épisodes. C’est le cas de Swami and friends, en huit parties, où l’on suit les mésaventures du garçon au tempérament rebelle et de ses amis, incluant un fils de bonne famille et premier de la classe, Rajam. Le comportement indocile de Swami lui vaut d’être renvoyé à plusieurs reprises de divers établissements scolaires. Il fugue et perd son chemin dans la forêt, mettant à mal son amitié avec Rajam en ne pouvant participer au match de criquet qu’il a organisé. La vie n’est pas drôle pour Swami, que les adultes prennent pour un sale garnement doublé d’un affabulateur. Ces épisodes forment une chronique aigre-douce d’une enfance chahutée à une époque où la population se révolte contre l’occupant britannique. Bénéficiant d’une musique de générique spéciale, agrémentée de cris enfantins,  ils constituent à n’en pas douter un des temps forts du programme.

malgudi30

Également, Naga (en deux parties) est une des histoires que je préfère. On y découvre une singulière corporation: les charmeurs de serpents. Pundi est le fils d’un charmeur itinérant qui monte un numéro original faisant interagir un singe apprivoisé et un serpent. Mais bientôt le père délaisse son fils, le laissant seul avec le reptile en emportant avec lui le singe. Pundi reste attaché au serpent, même si  celui-ci, vieillissant, refuse obstinément de se dresser au son de la flûte. Le gamin livré à lui même tente de survivre en protégeant coûte que coûte son compagnon à écailles. Un conte pour le moins original, qui réserve quelques scènes étonnantes (comme celle où le charmeur fait ingurgiter de force du jaune d’œuf à son serpent). Pour terminer, évoquons rapidement une autre intrigue en huit parties, Vendor of Sweets: un modeste commerçant, disciple de Gandhi pour les idées duquel il s’est battu férocement par le passé, est confronté aux idées nouvelles de son fils, désapprouvant son mode de vie occidentalisé, son penchant pour l’économie capitaliste et le fait qu’il vive en concubinage avec une américaine. L’histoire d’un conflit entre générations, jalonnée de flashbacks en noir et blanc, à la conclusion désenchantée et fataliste.

malgudi22

Il y a bien d’autres histoires contées dans Malgudi Days. Il est fort possible que vos épisodes préférés ne figurent pas parmi ceux que j’ai évoqué. Les récits sont très variés et abordent beaucoup de thèmes relatifs au fonctionnement de la société indienne. Certaines intrigues, franchement minimalistes, peuvent laisser un sentiment d’insatisfaction, mais globalement c’est une série de premier plan, remarquablement bien écrite. Toutes les nouvelles de R.K. Narayan prenant place à Malgudi n’ont cependant pas été adaptées, mais on peut néanmoins trouver celles qui manquent au programme  dans des recueils publiés en langue anglaise. La série offre un vaste échantillon du talent de cet auteur et constitue, avec Bharat Ek Khoj, Chanakya et quelques autres (dont les séries indiennes déjà présentées sur ce blog), un des fleurons de Doordarshan, produit initialement à l’époque la plus créative de la chaîne. Une période faste sur laquelle je reviendrai dans quelques semaines en présentant une autre série indienne ayant acquis le statut de classique du petit écran.

malgudi11

Publicités