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Retour en Irlande, seulement un mois après mon article à propos de l’expérimentation uchronique Trial of the century. A l’instar de cette dernière, Eipic est une minisérie de circonstance, produite à l’occasion de l’anniversaire de la rébellion de 1916. Mais c’est leur seul point commun: la série de la chaîne TG4 est un teen drama exubérant, doté d’une réalisation dynamique à l’esthétique clipesque (due à Louise Ní Fhiannachta) et d’une distribution aussi jeune qu’enthousiaste. Le scénariste n’est pas un inconnu, puisqu’il s’agit de Mike O’Leary, qui a notamment participé à l’écriture de Misfits (une série selon moi de qualité discutable, mais dont la première saison fut acclamée par certains sériephiles). Cette saison, diffusée l’hiver dernier (et qui semble n’avoir été que peu remarquée hors de son pays d’origine) ne comporte que 6 épisodes d’une demi-heure, mais est une petite réussite, prenant le temps de développer ses personnages d’ados mélomanes aux caractères affirmés et développant une intrigue simple mais habilement construite.

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Eipic est un programme en langue irlandaise, sous-titrée en anglais. Sa structure très ordonnée contraste avec l’ambiance foutraque qui règne dans la série: les 5 premiers épisodes sont centrés tour à tour sur chacun des 5 protagonistes principaux, tandis que le sixième conclut l’ensemble des intrigues, mais laisse espérer une seconde saison, en s’achevant sur un cliffhanger inopiné. L’histoire se déroule dans une petite ville sur le déclin, Dobhar, une bourgade assoupie de l’Irlande rurale. On suit 5 adolescents « en rébellion contre l’ennui », qui créent un groupe musical et ont bien l’intention de percer dans le showbiz: ils décident de participer à un concours de création de clips vidéos, permettant aux gagnants de se produire à Dublin, à l’occasion du festival Terrible beauty, qui fait partie intégrante du programme des commémorations de la capitale. Mais il leur faut d’abord trouver un local pour s’exercer et se mettre d’accord à propos des chansons à interpréter.

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Ils squattent dans le vieux bâtiment de la poste, délabré et insalubre, l’ancien gardien des lieux leur ayant confié les clés. Il s’agit de Terry, un rocker vétéran (interprété par Clive Geraghty)  vêtu d’un éternel teeshirt des Pink Floyd et qui n’est pas avare de conseils pour nos musiciens en herbe. Terry, au caractère bougon mais attachant, dont le passe-temps consiste à mettre en bouteille des bateaux miniatures, devient en quelque sorte le mentor de Sully, le leader du groupe (Fionn Foley). Celui-ci a par ailleurs un frère délinquant, Niall (Darren Kileen), un petit dur en blouson Perfecto toujours dans le collimateur de la police, soupçonné d’être impliqué dans divers cambriolages. Sully récupère du matériel hi-fi dernier cri volé par son frangin pour équiper le studio de son groupe, provoquant la colère de Niall. Il doit aussi composer avec un imprésario fantasque, Fintan (Ste Murray), un adepte de la branchitude ultra maniéré.

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Le premier épisode est justement centré sur Sully, un ado qui pâtit de la mauvaise réputation de sa famille, les Sullivan. Lorsqu’une voiture volée est retrouvée en pièces détachées sur un pré appartenant à ses parents, Sully et son frère sont naturellement suspectés par les flics d’être impliqués dans l’affaire. Le jeune homme,excédé par ses proches, cherche à prendre ses distances avec eux, à s’accomplir en tant que guitariste. Il se réfugie volontiers dans le monde virtuel, dialoguant avec des avatars sur un chat du web, où il fait la connaissance de Rebelsound, un mystérieux internaute qui lui prodigue moult encouragements pour persévérer dans la voie artistique qu’il a choisi. Sully est un ado influençable, bien qu’affichant une assurance de façade. Ses entretiens avec Rebelsound sont matérialisés à l’écran par un décor forestier qui pixelise par intermittence, apparaissant comme un sanctuaire rassurant, un espace intime qu’affectionne particulièrement le garçon. La révélation de la véritable identité de Rebelsound, lors des derniers épisodes, ne devrait pas surprendre les téléspectateurs attentifs.

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Le second épisode est consacré à Mona (Róisín Ní Chéilleachair), la pianiste du groupe, une fille toujours cool,  vêtue de pantalons grunge. Mona est une jeune femme très mature pour son âge. D’une nature assez secrète, elle est attirée par Sully mais ne lui avoue pas ses sentiments. L’épisode se focalise sur la relation entre Mona et sa mère Clare. Cette dernière est une adulescente, adepte des sucettes acidulées, des fringues de djeunes et portant souvent, telle une fillette, une barrette dans les cheveux. Les rapports entre Clare et Mona sont inversés: c’est la fille qui semble la plus adulte et qui a un comportement maternel envers sa génitrice, dont l’attitude puérile suscite les quolibets du voisinage. Mona a un peu honte en présence de sa mère, d’autant plus que cette dernière s’est entichée de l’insupportable Niall. Si la personnalité de Clare semble quelque peu caricaturale, l’épisode est écrit avec une certaine finesse.

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L’épisode suivant est dédié à Oisin, le gosse de riches de la bande. Cian ó Baoill interprète un adolescent frimeur, toujours tiré à quatre épingles, mais qui dissimule maladroitement un mal être intérieur. Il est choyé par ses parents mais trouve le cadre familial bien pesant, le milieu bourgeois dans lequel il évolue plein de conventions et toujours soucieux des convenances et du qu’en-dira-t-on. Pour se rebeller contre ses parents, il commet des bêtises, allant jusqu’à détruire leurs biens, mais peine à leur avouer son secret: il est un homosexuel refoulé. Dans cet épisode, il organise dans sa vaste demeure une fête d’anniversaire où il convie tous ses potes lycéens, laissant les lieux dans un désordre indescriptible. L’épisode s’attarde sur les frasques des teufeurs, ne laissant que peu de temps pour développer ce personnage complexe, qui reste légèrement en retrait dans la série, à l’instar de sa place au sein du groupe; où il se contente d’un rôle d’accompagnement.

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Le quatrième épisode se penche sur Bea (Fionnuala Gygax), la chanteuse de la bande. Bea est une fille assez narcissique, qui rêve de s’extraire de sa condition modeste et de devenir une célébrité. Elle a un job de serveuse dans un MacDo où elle passe le temps en s’imaginant en robe glamour, dansant devant les flashs crépitants des photographes. Elle aime s’habiller de lingerie sexy et prendre des selfies de son anatomie, s’émerveillant de voir que la photo de ses fesses, postée sur les réseaux sociaux, obtient des milliers de vues. Elle fait venir des reporters de la télévision à Dobhar pour l’interviewer comme une star. Elle flirte avec Oisin, un fils de bonne famille dont elle préfère la compagnie à celle de Sully, trop fauché pour être fréquentable. Malgré son snobisme affiché (sur lequel l’épisode insiste lourdement), elle est peu sûre d’elle et, dans le fond, c’est une adolescente sensible et serviable.

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J’ai apprécié le portrait d’ Aodh dans le cinquième épisode. Joué par Daire Ó’Muirí, dans le groupe il est un batteur doublé d’un flutiste. C »est un personnage original, un rêveur, un ado un peu naïf qui s’émerveille facilement de ce qui l’entoure. Il se passionne pour la musique celtique ainsi que pour les instruments anciens qui témoignent du passé artistique de l’Irlande. Il aime aussi les danses traditionnelles, comme The walls of Limerick, une danse folk endiablée. Aodh a été fasciné par la démonstration du jeu d’une harpiste punk à l’aide de petites cuillers, vue dans un pub, qu’il tente de reproduire chez lui (avec des conséquences imprévisibles). Il est considéré par les autres membres du groupe comme un doux dingue, lunaire et inoffensif. C’est un protagoniste décalé de la série, tout comme son père, un excentrique, borgne et colérique, avec une tignasse bouclée et un bandeau de pirate, dont la dégaine rappelle un peu le docteur Lawrence Jacoby de Twin Peaks.

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Le père d’Aodh mérite qu’on s’y attarde. Il est très autoritaire avec son fils, qui n’en mène pas large en sa présence. Il est passionné d’histoire et est un fervent patriote, soucieux de célébrer les exploits de ses ancêtres. A l’occasion des commémorations de 1916, il veut organiser un hommage au héros local, Eoghan de Barra, dont la statue trône fièrement à Dobhar. Celui-ci a alors retardé un bataillon anglais qui voulait connaître la direction de Dublin, en leur indiquant la mauvaise direction. Le père d’Aodh fait pression sur le groupe d’ados pour les contraindre à participer à une reconstitution de l’évènement en costumes militaires. Le personnage, martial et irascible, est aussi comique qu’improbable. On trouve aussi quelques autres protagonistes secondaires savoureux (comme la grand-mère de Sully, une paisible gérante d’un magasin de jardinage qui dissimule en réalité une plantation de marijuana, commerce bien plus lucratif), mais il demeure le plus marquant.

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L’aspect musical est bien sûr un des points forts de la série. Chacun des membres du groupe a droit à un clip arty où il interprète une reprise d’un tube. Les musiques qui émaillent les épisodes sont très variées: folk, hip-hop, hard rock, pop new wave…Il y a même quelques morceaux  de musique gaélique. Sont représentés des extraits d’artistes aussi divers que  The Smiths,  LCD Soundsystem, Nirvana ou Nicki Minaj. Par ailleurs, les membres du groupe débattent longuement pour savoir si ils vont interpréter des succès de Nirvana ou de Die Antwoord: on voit que leurs goûts musicaux ne coïncident pas exactement. Outre l’éclectisme de la bande son, Eipic a aussi pour intérêt d’inclure dans ses dialogues quelques termes de slang à la mode outre-Manche. Quelques exemples relevés: « bollix » (mot désignant les testicules); « badonkadonk » (les fesses rebondies d’une femme, que l’on qualifierait de « callipyges » dans un autre registre de langage), « broseph » (mot affectueux désignant un pote); « strawpedo » (façon de boire une bouteille d’alcool à l’aide d’une paille pour l’ingurgiter plus vite, une pratique festive source d’ivresse rapide).

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Eipic est certes une fiction légère, où il n’y a pas de grands enjeux. Néanmoins, j’ai été agréablement surpris par la qualité de l’écriture, alors que je pensais au début regarder un exercice de style frivole. Les personnages centraux, malgré le temps limité qui leur est consacré, acquièrent une profondeur surprenante. En définitive, je ne sais pas si une suite verra le jour, mais il y a en tout cas ici une base solide pour une seconde saison (en espérant que la qualité se maintienne, contrairement à Misfits au fil des ans). Il y a bien quelques faiblesses dans l’épisode final, où les ellipses du récit apparaissent comme des pirouettes un peu faciles et où le concert du groupe est expédié bien rapidement. Cependant, c’est une minisérie rafraichissante, à la réalisation vibrante d’ énergie. Destinée de toute évidence à un public adolescent, elle est tout à fait regardable pour des adultes aimant la musique contemporaine tous styles confondus, l’esprit punk et l’esthétique des vidéoclips avant-gardistes.

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