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La fiction télé du Pakistan reste pour moi une des grandes découvertes de ces dernières années. Jusqu’ici, je me suis penché sur des séries réputées datant de quelques décennies, mais aujourd’hui j’ai choisi de m’intéresser à l’une des productions plus récentes, Daam, applaudie aussi bien par la critique que par le public. Force est de constater, après visionnage, que les commentaires élogieux étaient justifiés. La série diffusée sur ARY Digital bénéficie du travail d’une jeune réalisatrice talentueuse, Mehreen Jabbar, ainsi que de l’écriture d’une romancière et scénariste primée, Umera Ahmad. Une œuvre de femmes, donc, où les personnages prépondérants sont féminins. L’histoire poignante d’une amitié brisée entre deux étudiantes issues de milieux sociaux très différents, l’une appartenant à une famille aisée, l’autre vivant dans un cadre bien plus modeste. Une intrigue brillamment agencée, filmée dans un style naturaliste, illustrée par une jolie bande son, avec pour générique une musique élégante du groupe Zeb and Haniya.

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Daam, qui n’est jamais sorti en DVD, était en ligne depuis quelques années avec des sous-titres anglais, mais la qualité des vidéos étant très basse, j’ai alors préféré m’abstenir de les regarder. Récemment, des vidéos d’une meilleure définition sont apparues sur le net, le seul inconvénient étant un imposant logo de la chaîne constamment présent dans un coin de l’image. Cela ne m’a pas empêché d’apprécier les 18 épisodes d’une quarantaine de minutes qui composent la série et forment une construction dramatique imparable, démarrant lentement (il faut patienter pendant quatre ou cinq épisodes avant de voir l’intrigue se développer pleinement) et évoluant crescendo vers un final à haute tension et par bien des aspects tragique. Outre le scénario, la mise en scène contribue à rendre l’ensemble prenant, grâce au soin apporté au cadrage,  les émotions des protagonistes étant soulignées habilement par des jeux de clair-obscur.

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Daam est l’histoire de deux étudiantes de Karachi, Zara et Maliha, deux amies inséparables depuis l’enfance. A l’université, elles sont toutes deux de très bonnes élèves, mais Zara est celle qui obtient le plus souvent les premiers prix lors des exposés oraux se tenant à l’amphithéâtre. Le fait qu’elles soient issues de milieux sociaux opposés ne les empêche pas de faire preuve d’une grande complicité, de partager leurs loisirs et de se confier leurs petits secrets. Zara (jouée par Sanam Baloch) vit chichement dans une demeure spartiate des quartiers de la classe moyenne. Sa mère, Amna (Lubna Aslam), est une femme très pieuse, humble et discrète, qui souhaite voir ses enfants s’élever socialement, tout en restant irréprochables sur le plan moral. Son père Hidayatullah (Shahid Naqvi) mène une vie marginale. Toujours à court d’argent, il cherche des combines juteuses qui lui permettront d’alimenter financièrement son foyer, mais celles-ci ne sont pas toujours légales, ce qui l’amènera plus d’une fois à avoir des soucis avec la justice. Personnage ombrageux et renfermé, il cherche à conserver un semblant de dignité malgré la honte qu’il ressent de ne pas avoir réussi à mener une existence stable.

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Zara a une petite sœur attardée mentale, Mano (interprétée avec sensibilité par Pari Hashmi), une fille solitaire ayant pour compagne une perruche nommée Mithu à qui elle parle avec affection. Zara a une attitude protectrice envers  Mano, lui prodiguant régulièrement des cadeaux, dont les trophées qu’elle rapporte de l’université et qu’elle lui cède volontiers. Lorsque Mithu meurt, Mano est effondrée par la perte de cet ami  proche. Il est clair qu’elle souffre de sa déficience intellectuelle et de ne pas parvenir à faire partager sa détresse par ses proches. C’est une fille attachante pour Zara car elle représente l’innocence, elle a la franchise désarmante des êtres simples. La grande sœur de Zara, Aasma (Nimra Bucha) est quant à elle mal dans sa peau. Elle se voit vieillir (elle a près de 35 ans) tout en peinant à trouver sa voie professionnelle, jouant de malchance. Elle accepte un poste subalterne d’employée de bureau, avant d’être victime de harcèlement sexuel au travail et de devoir démissionner. De plus, sa mère cherche à la marier, mais elle subit les rejets d’hommes qui la trouvent trop vieille et pas assez à l’aise financièrement:elle n’est pas pour eux un bon parti. Déprimée, en proie à un certain fatalisme, Aasma semble, dans les premiers épisodes, minée par son attitude négative face à la vie.

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Cependant, la roue finit par tourner pour Aasma. Il est curieux de constater que, dans la série, l’humeur de Zara est souvent l’inverse de celle d’Aasma: quand l’une est épanouie, l’autre semble malheureuse et flétrie. Les trajectoires des deux personnages au fil des épisodes sont opposées. Zara a également un frère, Jamal (Mohammad Yasir): celui-ci rêve de percer en tant qu’acteur, mais peine à réussir, malgré le soin qu’il porte à son apparence et un caractère obstiné. Il n’obtient que des petits rôles à la télévision, où il est considéré par les producteurs comme un larbin insignifiant. Pour le payer, on lui fait même des chèques sans provision, avant de rejeter avec désinvolture ses réclamations de salaires. Jamal perd vite ses illusions à propos de sa profession, tandis que sa mère n’approuve pas toujours les fictions modernes dans lesquelles il fait de courtes apparitions. La série montre bien les travers de l’industrie du spectacle pakistanaise, dénonçant la suffisance et le cynisme qui prévalent parmi les individus gravitant dans  ce milieu. Jamal, à force de le fréquenter, finit par se fondre dans le décor et devient lui-même arrogant, reniant ses valeurs pour réussir socialement.

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Du côté de la famille de Zara, il convient de s’attarder sur un couple formé par le frère d’Amna, Haji Sahab (Behroze Sabzawari) et son épouse Sajida. Haji appartient à une classe plus élevée que sa sœur. Il a une attitude condescendante à son égard, s’enorgueillit d’être généreux et de soutenir financièrement sa famille. Se posant en croyant exemplaire, volontiers donneur de leçons, il n’est pas toujours cohérent sur le plan moral. Il a un complexe de supériorité envers Amna et peine à le cacher. Surtout, il personnifie la bien-pensance et s’avère manquer cruellement d’empathie. Sa femme Sajida est une langue de vipère, avide de commérages et prompte à juger les autres en fonction des apparences. Ce couple horripilant est tourné en ridicule: on voit bien que leur religiosité ne s’exprime que de manière superficielle et est emprunte d’hypocrisie.

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Examinons à présent la famille de Maliha (Aamina Sheikh). Son père, Sami, est (à l’instar de son épouse) de nature bienveillante et très libérale. Médecin à la retraite, ce membre de la bonne société n’hésite pas le cas échéant à faire jouer ses relations pour aider ses enfants. Il a le cœur sur la main, ayant conscience d’être privilégié et d’avoir la capacité matérielle de faire le bien autour de lui. Le personnage, foncièrement généreux, contraste singulièrement avec Haji. Sami a une sœur, Samra, divorcée de longue date et qui a dû compter sur le soutien de son frère pour élever ses enfants Yasir et Fiza. Cette dernière, jouée par Sanam Saeed, est une jeune femme narcissique et manipulatrice. Elle ne supporte pas l’amitié entre Zara et Maliha, regarde avec mépris Zara, qu’elle accuse de tous les maux. Fille gâtée, son attitude agressive masque une nature angoissée, un sentiment d’insécurité pathologique. C’est un personnage détestable mais qui finira par être victime de son comportement intransigeant et vindicatif. Son frère, Yasir, plus discret, n’est cependant guère plus positif, dépeint comme un individu imbu de lui-même et ingrat envers ses proches.

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Le nœud de l’intrigue de Daam réside dans la personnalité de Maliha et sa relation spéciale avec son frère Junaid. Tout semble sourire à Maliha: des parents compréhensifs, la sécurité matérielle, une belle amitié avec Zara. Mais Maliha est aussi très proche de son frère, qu’elle admire et auquel elle est attachée au point d’éprouver pour lui un sentiment possessif au delà du rationnel. Lorsque Zara se fiance avec Junaid sans en informer son amie, Maliha le prend comme un affront personnel et n’a dès lors de cesse de vouloir briser le couple. Elle ne supporte pas de perdre la relation exclusive qu’elle entretient depuis toujours avec Junaid. Elle considère que Zara l’a trahie et l’évite ostensiblement, tout en ruminant de sombres desseins. Elle n’hésitera pas à exercer un odieux chantage sur son ex-amie pour parvenir à ses fins. Son mariage de raison avec Yasir s’avèrera tumultueux et se soldera par un échec.  Maliha est un vrai personnage de tragédie, interprété avec finesse par l’actrice, qui parvient à restituer sa nature tourmentée dans toute sa complexité.

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Peut-être dans l’attitude excessive de Maliha réside une part de refus du mariage inter-classes, forme de mixité sociale peu répandue dans la société pakistanaise, traditionnellement très cloisonnée. Plus sûrement, on peut déceler chez elle la frustration de ne pas pouvoir conserver éternellement le bonheur simple d’une amitié fraternelle entre elle, Junaid et Zara, cette dernière étant considérée comme une véritable sœur par Maliha. Mais si la fille de Sami est guidée par ses affects, Junaid (Adeel Hussain) a toujours la tête sur les épaules. Garçon sérieux au parcours universitaire brillant, gendre idéal doté d’une nature patiente et conciliante, il s’avère être avant tout une victime dans cette histoire, écartelé entre son amour impossible pour Zara, l’affection égoïste de sa sœur et un mariage chancelant avec Fiza, qui au fond le considère juste comme un trophée arraché à sa rivale détestée. Junaid apparaît finalement comme celui qui se sacrifie inutilement, manipulé par Maliha, dont les sentiments pour lui se révèleront destructeurs.

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Daam est de toute évidence une série psychologique, où l’action progresse souvent au travers de dialogues en apparence anodins, mais révélateurs du caractère des protagonistes. Il n’y a pas de fausse note dans la distribution, chaque personnage, principal ou secondaire, est campé avec justesse. Si le pitch de la série est simple, la structure du récit est complexe, tissant un écheveau d’intrigues reliées entre elles pour aboutir à une conclusion inéluctablement dramatique. On se rend compte qu’un effet dominos est à l’œuvre dans le déroulement de cette histoire, chaque action entreprise par les différents personnages contribuant à créer une situation globalement inextricable. La série offre aussi un aperçu des pratiques sociales (déroulement du mariage, système éducatif) et religieuses (ainsi, la pieuse Amna porte en permanence une amulette votive, le tawiz, contenant des versets du Coran, équivalent des tephillins de la tradition judaïque) en vigueur au Pakistan.

J’ai été touché par ce drame humain, j’ai apprécié en particulier son refus du spectaculaire, au profit de la construction méthodique d’un climax émotionnel. La seule chose qui m’a gêné est la fréquence excessive  des flashbacks, qui semblent souvent être du remplissage, intermèdes fastidieux mais pas au point de nuire à la narration. En définitive, Daam est une œuvre puissante et sans doute une excellente entrée en matière pour qui souhaite découvrir les qualités de la (bonne) fiction télé pakistanaise.

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