Mots-clefs

, , , , , , , , , ,

kalevala3

Cette semaine, une destination inédite sur Tant de saisons, la Finlande. La minisérie que j’ai choisi de vous présenter est vraiment un projet à part: un récit librement inspiré de l’épopée du Kalevala, monument de la culture scandinave, œuvre poétique composée au XIXe siècle par le folkloriste Elias Lönnrot, en se basant sur un ensemble de mythes ancestraux transmis oralement au fil des générations. Rauta-aika n’ambitionnait certes pas de retranscrire la totalité du Kalevala, plutôt d’en saisir l’esprit  en proposant de narrer quelques uns des exploits les plus marquants de ses héros, tout en s’éloignant à l’occasion du texte original, suivant en cela l’inspiration fantasque de son scénariste Paavo Haavikko, désireux de faire partager sa vision personnelle du texte mythologique. Réalisée par Kalle Holmberg, en 4 épisodes d’une durée variant entre 50 minutes et 1h40, c’est une fiction spectaculaire et déroutante, résultat d’un tournage de longue haleine (près de 4 années), très coûteux, retardé aussi bien par des difficultés techniques que par un mouvement de grève dû aux rudes conditions de travail imposées au personnel.

kalevala2

La série, produite par TV2, une chaîne du groupe de télévision publique YLE, offre des paysages nordiques grandioses: le lac Koitere, les environs d’Hamina (un bourg dans la vallée de la Kymi), Ilomantsi (en Carélie du Nord), l’île de Kaunissaari située vers Kotka…Les décors montrent quelques un des plus beaux sites du sud-est de la Finlande. Autre atout de la série: la bande musicale originale composée par Aulis Sallinen, dont les mélodies collent parfaitement à l’action, participant à l’atmosphère mystérieuse de l’épopée. Ce musicien renommé fut l’auteur de plusieurs opéras, on ne sera donc pas surpris d’entendre quelques passages lyriques de chant choral au fil des épisodes. L’intrigue suit principalement trois héros aux aptitudes hors normes, courageux et obstinés, trois figures emblématiques du Kalevala, où ils vivent des aventures extraordinaires: Väinö, Ilmari et Lemminki. En quête d’amour, de gloire ou de richesse, ils s’opposent à des personnages redoutables, parfois dotés de pouvoirs surnaturels.

kalevala11

Le premier épisode, Kultanainen, est le plus court. Au début, le forgeron Ilmari (joué par Vesa-Matti Loiri) vient de perdre son épouse. Pour surmonter sa peine, il travaille d’arrache-pied pour forger une créature d’or et d’argent, un automate animé par magie, créé à l’image de sa femme disparue. Ilmari est à la fois un technicien hors pair et un artiste dans l’âme, ses prouesses suscitent l’admiration dans son village. Lorsqu’ Ilmari dévoile sa créature à une foule médusée, surgissent des visiteurs étrangers: Jouko (Kari Heiskanen) et sa sœur Aino (Sara Paavolainen). Jouko demande à l’artisan de lui façonner une épée de combat. Peu après, il se bat en duel avec Väinö (Kalevi Kahra), personnage central du Kalevala, vieil homme sage au passé intrépide. Bien que ce dernier ne possède qu’un modeste couteau, il parvient à acculer Jouko et exige de lui une promesse en échange de la vie sauve: qu’il lui donne Aino pour épouse. Jouko tente alors de convaincre sa mère, une bergère qui a le pouvoir de commander aux éléments naturels, d’accepter cette union, mais celle-ci refuse, arguant de l’âge avancé de Väinö.

kalevala22

Cependant Aino se laisse d’emblée séduire par Väinö. Lorsque celui-ci décide de partir au loin à cheval, abandonnant la jeune femme, cette dernière se dévêt et plonge dans la rivière pour y mourir noyée. Jouko, fou de rage, se lance, armé d’une arbalète, dans une poursuite effrénée pour rattraper Väinö. Mais s’il croit finalement  assouvir sa soif de vengeance, la providence viendra au secours de Väinö, aidé en outre par sa forte constitution. L’épisode n’a pas une trame difficile à suivre, mais ce sont surtout les dialogues qui peuvent désorienter le téléspectateur. Sibyllins, souvent allégoriques, ils sont ambigus et malaisés à interpréter, mais contribuent néanmoins au charme étrange de la série. Quelques scènes sont particulièrement marquantes, comme celle où Väinö veut faire prendre conscience à Ilmari que celui-ci vit dans un monde d’illusions, cherchant à matérialiser des chimères évocatrice d’un passé qui le hante, ou encore la dérive de Väinö, étendu inconscient dans une barque arborant en guise de proue une ramure de cerf, frêle esquif qui semble mu par des sortilèges.

kalevala8

Le second épisode, Sampo, dure près d’1h20 et se déroule intégralement dans un lieu mythique, Pohjola, territoire des régions polaires. Là, dans un vaste oppidum, règne une femme cruelle armée d’un fouet (interprétée par Kristiina Halkola) qui dirige ses troupes d’une main de fer et est la maîtresse d’une meute de chiens-loups avides de chair humaine. Väinö convoite sa fille, une beauté sauvage du nom de Kyllikki (Elle Kull), mais la mère lui impose une redoutable épreuve: bâtir un sampo, un objet magique capable de générer des lingots d’or à volonté. Naturellement, Väinö demande à Ilmari de s’atteler à cette difficile tâche. Le forgeron ne ménage pas ses efforts, déployant des trésors d’ingéniosité pour mettre au point la machine pourvoyeuse d’abondance, mais ne parvient en définitive à produire que des pièces d’argent, ce qui satisfait néanmoins le peuple de Pohjola. D’autre part, Väinö se voit soumis à un autre défi: construire un bateau sans user de ses mains ni rien payer pour cela. Roublard, il y parviendra en faisant preuve d’un opportunisme certain.

kalevala15

C’est alors qu’entre en scène le troisième héros, Lemminki (Tom Wentzel). Assez jeune et vigoureux, aussi séducteur que rusé, il a lui aussi des vues sur Kyllikki, qui a d’emblée une préférence pour ce fringant prétendant. Sa mère lui demande de rapporter un crâne d’élan après l’avoir chassé dans la forêt, en se mouvant au moyen de skis de fond qu’il doit fabriquer lui-même. Plus tard, il doit se plier à une autre quête, encore plus ardue: tuer le mythique cygne de Tuonela. Cet épisode est une ode à la persévérance: les trois protagonistes usent avec pugnacité de toutes leurs ressources pour parvenir à leur fin, mais en définitive restent tributaires du choix de la dame de Pohjola pour sa fille. La mise en scène n’est pas dénuée d’humour: par exemple, un plan montre le visage menaçant de la maîtresse de Pohjola, avec en fond sonore le grognement hargneux des chiens. Le final de l’épisode, décrivant une fête païenne à la lueur des flambeaux où des danseurs lascifs miment l’acte sexuel et où la monnaie produite à volonté devient objet de dévotion, sert surtout à mettre en évidence la consternation de Väinö devant un spectacle qu’il juge indécent.

kalevala18

Väinö est le personnage le plus humain de la série, le plus clairvoyant et réfléchi. Cependant, la vedette du troisième épisode est Lemminki. Cette partie, la plus longue, est aussi celle qui propose les décors les plus variés et qui est la plus réussie du point de vue esthétique, sans doute la raison pour laquelle elle obtint le prestigieux prix Italia en 1983. L’épisode nous éclaire sur la véritable nature de Lemminki: il a une faim insatiable de conquête, ne supporte pas l’immobilité et se lance dans des entreprises téméraires par avidité plus que par noblesse d’esprit. Sa mère l’incite à s’assagir et à mener une vie rangée avec femme et enfants, sans succès. Ainsi, sa quête insensée du cygne de Tuonela le mène à une créature maléfique d’apparence humaine mais, victime des flots tumultueux du fleuve du royaume des morts, il est réduit en morceaux. Sa mère ramène sa tête décapitée et son corps au bercail et parvient à lui rendre vie après l’avoir recousu. Guère échaudé par cette mésaventure, il repart en direction de Pohjola, pour provoquer au combat un colosse tatoué.

kalevala28

Mais lorsqu’il l’occit du tranchant de son épée (dans une scène grand-guignolesque), il provoque l’ire des combattant du nord. Pourchassé, il leur échappe et échoue sur une île enchanteresse peuplée de femmes esseulées attendant le retour des hommes partis en mer. Lemminki profite de leur hospitalité charmeuse, multiplie les rencontres romantiques avant de devoir battre en retraite lors du retour inopiné des rudes marins. S’il est encore sauvé par l’intervention miraculeuse de sa mère, il constate avec amertume à son retour que sa famille a été victime des représailles des guerriers de Pohjora. L’épisode a une structure circulaire, le héros partant dans des aventures lointaines à de multiples reprises avant de revenir toujours au même point. Lemminki y apparaît comme un individu à la bravoure irraisonnée, au comportement parfois irresponsable (mais pouvant compter sur un ange gardien, sa mère magicienne) mais débordant d’ingéniosité. Ainsi, lors de l’expédition punitive qu’il mène à Pohjora, il fait montre d’une capacité de survie peu commune, dressant des pièges pour retarder ses poursuivants et réchappant à une tempête de neige en se glissant dans la dépouille évidée d’un cervidé. L’épisode, riche en péripéties, est sans doute celui qui est le plus fidèle au récit du Kalevala.

kalevala25

Le dernier épisode, Pitkä Talvi, dure un peu plus d’une heure et est sûrement le plus étrange, le plus ésotérique. Il se divise en deux parties bien distinctes. Dans la première, on découvre Väinö en proie à la mélancolie des longs hivers. Pour s’occuper, il suggère à Ilmari une mission périlleuse: retourner à Pohjora par la mer pour récupérer le sampo, un artefact qui accroit sans cesse la richesse du peuple du nord, tandis que les habitants du sud s’appauvrissent. Ilmari forge une épée pour Väinö, mais celui-ci refuse de se munir d’un bouclier, par orgueil. Lors du voyage, il calme les flots en chantant accompagné d’un instrument de sa confection, une cithare faite à partir d’un maxillaire de brochet (un kantele, instrument traditionnel finlandais). Aidés d’une petite armée, les deux compères parviennent à récupérer le sampo à l’issue d’une féroce bataille, mais lors de leur fuite, une bataille navale tourne en leur défaveur et ils doivent à contrecœur jeter le précieux engin par dessus bord. Suite à ce demi-échec,  ils rentrent chez eux, fourbus et pleins d’amertume. Cette section montre nos héros sous un jour faillible: malgré leur audace et leurs aptitudes extraordinaires, ils peuvent être le jouet d’un destin cruel.

kalevala4

La seconde partie de cet ultime épisode a de quoi désarçonner les téléspectateurs. En rentrant de leur expédition, Väinö et Ilmari récupèrent les carcasses d’un élan et d’un ours, maigre consolation qui leur permet de ne pas revenir bredouille et de conserver un semblant de fierté auprès des leurs. Suit une séquence onirique où on assiste à un simulacre de mariage entre une femme et un ours, après quoi Väinö se substitue au plantigrade sur la couche nuptiale. Ce passage surréaliste peut-il être vu comme une séquence ironique, soulignant le butin dérisoire des deux héros? Ou bien s’agit-il de montrer l’importance de l’ours dans le paganisme nordique, où celui-ci est considéré comme le roi des bêtes sauvage, intermédiaire entre le monde humain et animal?

La fin de la série opère un brutal changement de décor, on se retrouve à Helsinki à l’époque contemporaine, où un Väinö modernisé conte les légendes du Kalevala à un auditoire captivé, dans un cadre académique. Ce singulier procédé, en rupture avec tout ce qui précède, peut être interprété comme une volonté de souligner la permanence des mythes dans l’esprit d’un peuple. A moins que l’objectif de cet effet de distanciation ne soit qu’un moyen de signifier la volonté des créateurs de la série de rendre le texte mythique plus accessible à un public actuel, plus proche de nous en somme. Toujours est-il que ce passage, digne d’un film expérimental, peut paraître prétentieux et artificiel.

kalevala5

La minisérie écrite par Paavo Haavikko n’est vraiment pas une œuvre ordinaire. Des téléspectateurs habitués à une narration classique, sans équivoques, pourront être déboussolés par l’emploi d’un langage parfois hermétique et par une narration qui se dérobe à toute tentative de rationalisation. Rauta-aika ne ressemble à aucune fiction que j’ai visionné, c’est un véritable OTNI, grandiose par moments, toujours difficile à saisir. On perçoit des grands thèmes qui parcourent les différents épisodes: la perméabilité entre le monde des vivants et celui des morts (Väinö tout comme Lemminki reviennent du trépas et communiquent avec les défunts, tandis qu’Ilmari veut ressusciter par l’enclume son épouse décédée); les liens étroits entre la nature et l’homme (dans une scène marquante, un héros est enfanté par un élan, surgissant brusquement du placenta; une autre scène montre des joueurs d’échecs utilisant des pions en forme de berserker, créatures mythiques, hybrides de guerriers et d’ours, de loups ou encore de sangliers). En tout cas, la reconstitution du lointain passé scandinave est très bien documentée (que ce soit pour les constructions, l’artisanat ou l’armement) à l’aide de sources archéologiques.

La série a bien des qualités, mais il n’est pas aisé de la recommander à un large public. Ceux qui veulent tenter l’expérience peuvent la trouver en DVD (avec sous-titres en finnois, suédois et anglais). Les férus de mythologie nordique devraient y trouver de quoi les captiver, tout comme les amateurs de fantastique épique. On se prend à rêver d’autres adaptations du folklore scandinave, comme l’Edda prosaïque de l’islandais Snorri Sturluson: un vivier d’histoires extraordinaires que la télévision  gagnerait à exploiter.

kalevala29

Publicités